Dans les Hauts-de-France, de nombreux services hospitaliers cumulent les départs à la retraite avec les départs dans le secteur privé

A l’hôpital d’Arras, une génération de cardiologues s’éteint et une autre s’en va

Par  Camille Stromboni  (Arras, envoyée spéciale)  et Aimée Thirion  (Photos)

Publié hier à 06h00, mis à jour hier à 16h55

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FRAGMENTS DE FRANCE

Dans les Hauts-de-France, de nombreux services hospitaliers cumulent les départs à la retraite avec les départs dans le secteur privé. Alors que les conditions de travail sont toujours plus difficiles dans le public, l’exercice libéral sait se rendre attractif auprès des jeunes médecins.

Il y a quelques mois, sous le feu d’un violent cluster qui balayait son établissement, le chef du service de cardiologie du centre hospitalier d’Arras, Géry Hannebicque, pourtant rudement éprouvé, faisait ce constat : « Ce n’est pas le Covid-19 qui va tuer l’hôpital public.C’est la démographie médicale. » Comprenez : le manque de médecins dont souffrent certaines spécialités, comme la cardiologie, dans les hôpitaux des villes moyennes des Hauts-de-France.

100 « Fragments de France »

A six mois de l’élection présidentielle, Le Monde brosse un portrait inédit du pays. 100 journalistes et 100 photographes ont sillonné le terrain en septembre pour dépeindre la France d’aujourd’hui. Un tableau nuancé, tendre parfois, dur souvent, loin des préjugés toujours. Ces 100 reportages sont à retrouver dans un grand format numérique.

En cette fin septembre, le constat est concret. « Dans un mois, on perd le docteur Paquet », témoigne le praticien de 62 ans, qui arpente à grands pas les couloirs de l’hôpital. Son « bip » des urgences dans la poche, il fait le tour des patients hospitalisés avant une après-midi de consultations qui ne s’achèvera pas avant 20 heures.

Avec un départ de médecin par an environ, son service – six cardiologues à plein temps et un angiologue – tient encore dans un fragile équilibre. Mais pour combien de temps ? « On n’a jamais atteint les dix médecins dont on aurait besoin, mais, depuis plusieurs années, on est encore descendu d’un cran dans le manque d’effectif », résume-t-il.

Arras, le 29 septembre 2021. Centre Hospitalier d’Arras. Service cardiologie. Au poste de soins, centrale télémétri pour surveiller à distance le ryhme cardiaque des patients
La ville française de Saint Malo, vue depuis un hublot de l’Armorique, un navire de la flotte de Brittany Ferries, qui fait le voyage quotidien vers Portsmouth (Royaume-Uni). Photo © Ed Alcock / M.Y.O.P. 7/9/2021 The French town of Saint Malo, viewed from a hublot of the Armorique, a ship in the Brittany Ferries fleet, that makes the daily journey to Portsmouth (United Kingdom). Photo © Ed Alcock / M.Y.O.P. 7/9/2021

Le départ du docteur Pierre Paquet, prévu en novembre, a pu être compensé par le recrutement, à la rentrée, de deux médecins marocains venus se former pour une année tout en apportant leur force de travail« Mais on sait déjà que, dans un an, un autre cardiologue a prévu de partir », reprend Géry Hannebicque, tiraillé par l’angoisse que le « service se casse la gueule », surtout quand lui commencera à « lever le pied » et que sa génération passera le relais.

Le Nord et le Pas-de-Calais, bien maillés depuis les années 1970, ont déjà vu certains services fermer, alors qu’augmentent les besoins d’une population vieillissante et fortement touchée par l’obésité ou le diabète. « A Béthune, la cardiologie a fermé en 2018, rappelle le docteur arrageois. A Douai, le service fonctionne sous perfusion du CHU de Lille… Reste Lens, qui dispose d’une forte attractivité, avec un plateau technique de haut niveau, mais, même eux ont deux départs de praticiens en vue à la fin de l’année. »

Arras, le 29 septembre 2021. Centre Hospitalier d’Arras.
Arras, le 29 septembre 2021. En face du centre Hospitalier d’Arras.

A l’origine de la pénurie d’effectifs, il y a un « effet ciseau » qui touche de nombreuses spécialités, entre le manque de médecins sur le marché du travail imputé au resserrement du numerus clausus il y a trente ans dans les facultés de médecine et les nombreux départs en retraite, rappelle le directeur de l’hôpital d’Arras, Philippe Merlaud.

La situation paraît critique chez les cardiologues, avec une évolution démographique « assez dramatique » dans la région, selon une étude du CHU de Lille de 2018, aggravée par un « débauchage important par le secteur privé »particulièrement des jeunes médecins.

Arras, le 29 septembre 2021. Centre Hospitalier d’Arras. Service cardiologie, soins intensifs. De droite à gauche, Claire Seunes, cardiologue, Philippe, infirmier, Chloé, infirmière

C’est aussi une « question de changement de génération », à entendre le docteur Hannebicque« L’hôpital n’est plus attractif pour les jeunes médecins, ils ne se projettent plus comme nous dans une carrière ici », constate-t-il. Le cardiologue dit comprendre ses jeunes collègues : « Il n’y a plus la notion un peu sacerdotale de la fonction que nous avions, alors, au bout de quelques années, les sirènes du privé se font de plus en plus fortes, et ils partent, pour être mieux rémunérés, mais surtout pour ne plus avoir les contraintes de la permanence des soins. »

Moins d’heures, mieux payées

La permanence des soins, ce sont les gardes de nuit et de week-end, qui pèsent de plus en plus lourdement sur les vies à mesure que l’âge avance. Géry Hannebicque continue d’en assurer entre trois et cinq par mois, en plus de son service, comme le reste de son équipe. Et de ne pas prendre ses « repos de garde » à l’issue d’une nuit de travail. « Un jeune qui me voit faire ça, il se dit que je suis complètement con, qu’il ne fera jamais ça, qu’il veut une vie hors de l’hôpital… et il n’a pas tout à fait tort, même si je n’ai aucune amertume. Moi, je suis comme ça. »

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« C’est un peu le dernier comme ça, confirme Pierre Paquet, avec respect. Les mentalités changent. » A 33 ans, ce cardiologue a pris la décision de quitter l’établissement pour travailler plus près de chez lui, dans la métropole lilloise où il habite, en libéral, après deux ans seulement à temps plein à Arras« C’est un choix de vie, résume-t-il. On n’est pas assez nombreux dans l’équipe pour assurer la continuité des soins, les tours de garde reviennent chaque semaine et, si l’un d’entre nous a un empêchement, un arrêt maladie… c’est un casse-tête pour compenser. »

La ville française de Saint Malo, vue depuis un hublot de l’Armorique, un navire de la flotte de Brittany Ferries, qui fait le voyage quotidien vers Portsmouth (Royaume-Uni). Photo © Ed Alcock / M.Y.O.P. 7/9/2021 The French town of Saint Malo, viewed from a hublot of the Armorique, a ship in the Brittany Ferries fleet, that makes the daily journey to Portsmouth (United Kingdom). Photo © Ed Alcock / M.Y.O.P. 7/9/2021

Sa vie a changé avec l’arrivée de son premier enfant et de nouveaux impératifs. « Ça modifie l’organisation des journées et, à une demi-heure près, la crèche est fermée ou ouverte, tu le vois ou bien il est déjà couché… », décrit le médecin, qui se dit « forcément un peu inquiet sur l’avenir du service. [Il] sait qu’en partant ça ne va pas arranger le travail des collègues ». En novembre, dans le cabinet où il travaillera, ses gardes seront divisées par deux et son revenu multiplié par 1,5 ou 2, selon son activité. Dans le public, il touchait environ 5 000 euros net.

A l’hôpital d’Arras, une patiente s’énerve au bout du fil. Son opération pour changer le boîtier de son pacemaker a été annulée. Le cardiologue qui devait l’opérer est en arrêt maladie. « Nous lui avons proposé une solution sur Lens, mais elle refuse », précise le docteur Hannebicque, qui lui explique patiemment la situation et lui propose une nouvelle fois cette option, en vain. Elle préfère attendre le retour du médecin et se faire opérer à Arras. « Tout est gratuit, personne n’est exclu du soin, et ils se plaignent, c’est le supermarché de la médecine… », lâche-t-il.

Arras, le 29 septembre 2021. Centre Hospitalier d’Arras. Service cardiologie Géry Hannecquin, cardiologue, chef du service cardiologie au centre hospitaler d’Arras, Dans son bureau, le docteur parle au téléphone avec une patiente dont l’oération, qui pouvait attendre, a été décalée

Pour tenter de maintenir le service à flot à long terme, lui et l’hôpital font tout pour être le plus attractifs possible auprès des internes de médecine, ces futurs médecins en stage à l’hôpital à partir de leur sixième année d’études, qu’ils espèrent garder par la suite. Construction d’un projet pédagogique, accueil et encadrement « aux petits soins », possibilité de participer à des travaux pour de futures publications de recherche… « Cela peut être vertueux en un sens, cela nous oblige à faire des efforts, à réfléchir, à changer de paradigme », dit-il.

La ville française de Saint Malo, vue depuis un hublot de l’Armorique, un navire de la flotte de Brittany Ferries, qui fait le voyage quotidien vers Portsmouth (Royaume-Uni). Photo © Ed Alcock / M.Y.O.P. 7/9/2021 The French town of Saint Malo, viewed from a hublot of the Armorique, a ship in the Brittany Ferries fleet, that makes the daily journey to Portsmouth (United Kingdom). Photo © Ed Alcock / M.Y.O.P. 7/9/2021

A côté de lui, dans l’unité de soins intensifs de cardiologie, la docteure Claire Seunes revient d’un autre service où elle a fait faire un test d’effort à une patiente ayant eu une syncope et prépare l’entrée d’un patient qui revient de Lille. A 33 ans, elle a bien l’intention de rester au sein de l’hôpital public. « Le travail est intéressant, on voit des pathologies plus graves, la réflexion en équipe est stimulante. J’aime bien l’urgence et le fait de soigner tout le monde, riches ou pauvres », explique-t-elle. Pas au point, néanmoins, d’envisager de devenir chef de service, fonction pour laquelle elle ne se sent pas « légitime ».

Jusqu’ici, le docteur Hannebicque n’a pas réussi à trouver le moindre candidat à sa succession, mais il a prévenu : dans un an, il ne se représentera pas, estimant avoir « fait [son] temps ».Et pour 2022 ?

Géry Hannebicque votera à la présidentielle. S’il espère que l’hôpital public soit au centre des préoccupations, il n’y croit pas, et votera d’abord pour le candidat « le moins clivant, parce que la société s’est beaucoup coupée ces derniers temps ».

Pierre Paquet participera lui aussi. Son vote sera « global », sur la politique nationale mais aussi internationale. « Notre avenir est lié à notre position dans le monde, en Europe. On ne peut pas regarder que la France », estime-t-il.

Claire Seunes votera pour le candidat dont elle se sentira le plus proche en fonction de ses idées pour la « santé », « l’hôpital public » et « l’écologie ».

Commentaires Dr Jean Scheffer:

Cette enquête et ces témoignages me prennent aux tripes. Je crois vivre l’histoire de notre service de cardiologie à l’Hôpital d’Albi. Ce service que nous avons monté dans les années 1975-1980 avec les Dr Daniel Galley et Caecilia Elharrar suite à la prise du temps plein d’un ancien chef de clinique de Toulouse, le Dr Guy Serena qui était temps partiel et cardiologue dans une clinique lucrative. Nous n’avons jamais été plus nombreux que 5 avec des semaines arasantes (80 heures, un WE de garde sur place souvent une semaine sur trois, une garde sur place par semaine, le WE débutant le Samedi vers 14h…).

Les premiers en région à pratiquer l’échographie, la neuro-stimulation, la stimulation cardiaque, la pose de défibrillateurs… Puis vient les difficultés, la disparition de l’hospitalisation en endocrinologie, le départ du chirurgien vasculaire, moins de praticiens (3 au moment de mon départ en 2006), la fusion récente avec la neurologie…

Voir s’étioler le service qu’on a créé, voir la disparition de services de cardiologie dans d’autres centres hospitaliers généraux (Béthune, Lourdes, Luçon, Ambert, Hyères, Montluçon, Marnes-la-Jolie, Dôle, Granville, Lire-Vesoul, Luxeuil, Remiremont, Sedan, Nord-Deux-Sèvres), lire ce témoignage…. ne doit pas nous inciter à abandonner notre lutte pour défendre l’accès aux soins dans nos hôpitaux publics. A Albi, 8 spécialités (urologie, chirurgie vasculaire, néphrologie-dialyse, ophtalmologie, stomatologie, ORL, transfusions, coronarographie) se trouvent en situation de monopole dans les cliniques lucratives, avec souvent des dépassements d’honoraires. Il faut donc redonner une attractivité à nos hôpitaux et arrêter cette marche infernale vers une médecine de riches et une médecine de pauvres.

Pour ce faire , il y a un moyen qui peut améliorer la situation. C’est le « clinicat-assistanat pour tous », obligatoire en fin d’internat qui permettra à des internes qui n’ont connu que les CHU, de découvrir nos hôpitaux généraux avec des responsabilités d’une autre dimension, des pathologies différentes, une qualité de vie bien supérieure à celle des grandes métropoles, de quoi donner envie de s’y installer, comme pour moi en 1975 après mon internat périphérique à Albi.

L’intérêt de ma proposition est explicité dans le document suivant: https://1drv.ms/w/s!Amn0e5Q-5Qu_sAoKetf_T8OKk2Io?e=GfjeRj

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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