« Les enfants comme les personnes âgées sont des patients vulnérables »
TRIBUNE
Collectif
Les trois médecins spécialistes des enfants François Angoulvant, Robert Cohen et Christèle Gras-Le Guen s’alarment, dans une tribune au « Monde », d’une destruction programmée des soins d’urgence pour les enfants.
Publié le 18 octobre 2021 à 06h00 Temps de Lecture 4 min.
Tribune. L’année 2021 a été celle d’une réforme sans précédent du financement des urgences hospitalières, première étape de la réforme plus générale du financement des hôpitaux devenue indispensable. Cette réforme, mise en œuvre progressivement depuis le 1er janvier, sera totalement effective au 1er janvier 2022. Menée en concertation avec différents acteurs des urgences adultes, elle a pourtant été conduite sans aucun pédiatre et notamment ceux spécialisés dans les urgences de l’enfant.
Pour mémoire, chaque année les urgences hospitalières prennent en charge plus de 21 millions de passages en France dont 30 % concernent les moins de 18 ans, soit plus de 6 millions d’enfants et adolescents. La moitié de ces enfants sont pris en charge dans des services spécialisés d’urgences pédiatriques.
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Le budget global du financement des urgences est proche de 5,5 milliards d’euros. Cette réforme modifie de façon radicale ce financement. Le côté positif est l’abandon partiel d’un financement qui était uniquement basé sur l’activité, un meilleur financement de la prise en charge des patients les plus âgés et l’instauration d’un forfait patient-urgence de 18 euros évitant que des patients, consultant aux urgences sans couverture de santé complète, ne reçoivent des factures atteignant parfois des centaines d’euros.
Mieux financer la prise en charge du troisième âge
Le côté négatif : 60 % du financement, indépendant de l’activité, seront répartis entre les centres hospitaliers avec des critères qui restent obscurs et arbitrés auprès de chaque ARS (Agence régionale de santé). Près de 40 % du financement, dépendant de l’activité, sera établi à partir d’un « tarif de base » indexé sur l’âge. Les tarifs décidés sont de 27,90 euros pour les soins à des enfants de moins de 16 ans, 35,74 euros pour des soins à des patients de 16 à 44 ans, 41,73 euros pour des soins à des patients de 45 à 74 ans et 50,02 euros si le patient a 75 ans ou plus. Les soins effectués aux plus jeunes coûteraient moins cher que des soins équivalents effectués aux plus âgés. En d’autres termes, à sévérité égale, une consultation pour une fièvre, un traumatisme aigu ou un problème respiratoire chez un patient de 52 ans donnera une contrepartie financière 50 % plus élevée que pour un enfant de 3 ans.
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A ce stade de la réforme, le décalage avec la réalité est majeur et pénalise durement et injustement les équipes qui prennent en charge des enfants. Peut-on imaginer que la réalisation d’une prise de sang, d’une suture, d’un plâtre ou d’un aérosol se fasse aussi facilement à un enfant de moins de 5 ans qu’à un adulte ? Il est facile de se rendre compte qu’à acte égal les besoins en personnel sont plus importants pour les jeunes enfants. A ce tarif de base s’associent des coefficients modificateurs qui, là encore, pénalisent les soins prodigués aux enfants, avec par exemple des suppléments pour la biologie moindres pour les moins de 16 ans.
Pourquoi ce décalage ? La raison est finalement simple. Un des principaux objectifs de cette réforme consiste à mieux financer la prise en charge du troisième âge. Cette réforme s’effectuant peu ou prou à budget constant, il faut bien prendre l’argent quelque part… La conséquence risque d’être une baisse des moyens pour les soins urgents des enfants. Sans remettre nullement en cause la nécessité d’optimiser les soins de nos aînés, pourquoi faire porter cet effort principalement sur les soins prodigués aux enfants ? Ceux-ci ne méritent-ils pas aussi de conserver une médecine d’urgence de qualité ? Les enfants comme les personnes âgées sont des patients vulnérables
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Sous-dotation catastrophique
Cette réforme a été pilotée par la Direction générale de l’offre de soins sans que les sociétés savantes référentes comme la Société française de pédiatrie, le Groupe francophone de réanimation et d’urgences pédiatriques, ou le Conseil national professionnel de pédiatrie aient été à aucun moment sollicitées. Les services prodiguant des soins urgents aux enfants souffrent déjà d’une sous-dotation catastrophique et d’un manque de reconnaissance criant. En novembre 2019 par exemple, juste avant la pandémie de Covid-19, des dizaines de nourrissons de toute la France, souffrant de bronchiolites, devaient être transférés hors département voire hors région d’origine faute de place dans les services de soins continus ou de soins critiques insuffisants sur certains territoires.
La situation d’octobre 2021 est sombre avec des hôpitaux qui peinent à sortir du marasme et des épidémies hivernales qui s’annoncent cette année précoces et particulièrement intenses. Appliquée en l’état, cette réforme du financement des urgences hospitalières va limiter les moyens des services d’urgences pédiatriques, les privant de leurs capacités d’innovation, d’amélioration des pratiques et va pénaliser à terme les soins urgents de tous les enfants. La communauté pédiatrique demande la fin de ce tarif stigmatisant pour les soins urgents aux enfants. Les enfants sont des patients comme les autres. Un tarif de base revalorisé pour les soins des plus jeunes enfants aurait tout autant de sens que la revalorisation du tarif de soin pour les plus de 75 ans.
Signataires : François Angoulvant, président du Groupe francophone de réanimation et d’urgences pédiatriques (GFRUP) ; Robert Cohen, président du Conseil national professionnel de pédiatrie (CNPP) ; Christèle Gras-Le Guen,présidente de la Société française de pédiatrie (SFP).
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Voir aussi:
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