Le nombre de conseillers dans les cabinets ministériels a augmenté de 76 % en deux ans
Emmanuel Macron a échoué dans son objectif de réduire les cabinets pour contraindre les ministres à s’appuyer davantage sur leur administration.
Par Benoît Floc’hPublié hier à 10h33, mis à jour hier à 12h08
Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/10/13/augmentation-importante-du-nombre-de-conseillers-dans-les-cabinets-ministeriels_6098148_823448.html
L’augmentation est impressionnante. Le nombre des conseillers des ministres est passé de 324 en 2019 à 570 en 2021. Soit une hausse de 76 % en deux ans. Après un début de quinquennat marqué par la frugalité, les cabinets ministériels sont aujourd’hui aussi fournis que ceux d’avant 2017.
Ces données sont issues d’un « jaune », un document budgétaire consacré à cette question. Chaque année, en effet, le projet de loi de finances présenté par le gouvernement est accompagné d’annexes destinées à l’information et à l’action de contrôle du Parlement. Les chiffres donnés pour 2020 ne sont pas significatifs. Ils ont, en effet, été arrêtés le 1er août, soit juste après la nomination de onze nouveaux secrétaires d’Etat. Et ceux-ci n’avaient pas eu le temps de constituer leur cabinet.
La tendance n’en demeure pas moins spectaculaire. Elle s’explique par deux raisons. La première tient au fait que le remaniement de l’été 2020 s’est traduit par la nomination d’une équipe plus étoffée. 36 ministres et secrétaires d’Etat composaient la dernière équipe d’Edouard Philippe. Il y a 42 membres dans celle de Jean Castex. Un record sous la Ve République.
Il y a donc, pour une part au moins, une hausse mécanique. De fait, 129 membres de cabinets ont été recrutés dans la foulée, au second semestre 2020. Quant au nombre de personnes assignées aux « fonctions support » (sécurité, secrétariat, cuisine ou chauffeurs…), il est passé de 2 092 en 2019 à 2 302 personnes en 2021. Et pour le budget afférent, de 22,3 à 27,7 millions d’euros.
S’appuyer davantage sur leur administration
Seconde raison, le président de la République a autorisé ses ministres à recruter davantage de conseillers. En juillet 2020, un décret a modifié la règle fixée en mai 2017 : les cabinets pouvaient monter à 15 membres (au lieu de 10), à 13 pour les ministres délégués (au lieu de 8) et à 8 pour les secrétaires d’Etat (au lieu de 5). Par exception, le cabinet du ministre de la santé peut comprendre un conseiller en charge du Covid-19 et celui du porte-parole du gouvernement un membre supplémentaire.
Résultat : le quinquennat Macron s’est normalisé. Avec 570 conseillers ministériels, il retrouve le niveau atteint par les gouvernements du quinquennat de Nicolas Sarkozy (597 en moyenne) ou ceux de François Hollande (521).
Certes, les premières années du mandat d’Emmanuel Macron (de 300 à 350 membres de cabinets ministériels) feront que la moyenne du quinquennat – 372 – sera plus basse que celle de ses deux prédécesseurs. Mais le plus important n’est pas là. Cette évolution récente signe, en effet, l’échec de la stratégie définie en 2017.
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Dans le « jaune », le gouvernement justifie la tendance de cette manière : « Cette modification a eu pour objet de permettre aux cabinets ministériels de s’assurer de la bonne exécution des réformes et de leur traduction concrète dans la vie quotidienne des Français, de renforcer la coordination de l’action du gouvernement avec celle du Parlement et de développer davantage le lien direct avec les élus locaux et les territoires. »
En réalité, le chef de l’Etat n’a pu que constater que son objectif de réduire les cabinets pour contraindre les ministres à s’appuyer davantage sur leur administration avait échoué. « Je souhaite qu’une relation de confiance s’établisse entre les ministres et leurs principaux collaborateurs, que sont les directeurs d’administration centrale », déclarait le candidat Macron à Acteurs publics en avril 2017. Donc, poursuivait-il, « il faut que les cabinets cessent de faire écran sur tous les sujets, ce qui est déresponsabilisant et démotivant ».
« Burn-out », « dépressions »
« L’idée de la réforme n’était pas mauvaise, estime Jean-Michel Eymeri-Douzans, professeur de science politique à l’Institut d’études politiques de Toulouse. Mais comme souvent en France, elle a été mal écrite dans les détails. » Jusqu’à l’échec ? « Oui, absolument », répond le politiste. Car on a réduit le nombre de conseillers sans modifier leurs attributions ni les demandes des ministres. Il aurait fallu un changement de culture, poursuit le politiste : « Ce système fonctionne très bien ailleurs, comme au Royaume-Uni. Les ministres ont moins de conseillers. Mais ceux-ci ne s’occupent que des discours, de l’agenda, des rapports avec la presse ou avec le Parlement et du conseil politique. » C’est, au reste, ce qu’Emmanuel Macron avait en tête lorsqu’il a exposé son idée en 2017.
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Par ailleurs, le candidat avait prévenu qu’il s’assurait sitôt élu de l’« engagement sans faille » des cadres du public. Mais peu changèrent de poste. « Dans le projet d’Emmanuel Macron, note un haut fonctionnaire, il y avait deux manettes : réduire les cabinets et avoir des directeurs en ligne avec la politique conduite. Pour que ça fonctionne bien, il faut que le ministre choisisse ou confirme personnellement ses directeurs. Mais seul le premier levier a été actionné… »
Les conséquences, quoi qu’il en soit, sont apparues en deux temps : « Les membres des cabinets ont fait des burn-out, des dépressions ou ont jeté l’éponge », note M. Eymeri-Douzans. Puis, l’exécutif a repris ses anciennes habitudes.
Benoît Floc’h