Le choix du nucléaire n’a jamais fait l’objet de consultation publique, et pourtant les Français restent majoritairement attachés à cette énergie à 53%

Les Français majoritairement pour le nucléaire mais contre de nouvelles centrales

Selon l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, 53 % des Français considèrent que cette énergie a été une bonne chose pour la France, mais ils seraient 45 % à s’opposer à la construction de nouvelles centrales. 

Par Julie de la BrossePublié hier à 17h30  

Temps de Lecture 1 min.

https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/10/10/les-francais-majoritairement-pour-le-nucleaire-mais-contre-de-nouvelles-centrales_6097829_3234.html

Le choix du nucléaire n’a jamais fait l’objet de consultation publique, et pourtant les Français restent majoritairement attachés à cette énergie intimement liée à l’histoire industrielle du pays. C’est en tout cas ce qui ressort du dernier baromètre de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) sur la perception des risques et de la sécurité, publié en mai. A l’occasion des 10 ans de l’accident de Fukushima (Japon), l’établissement public a réalisé une vaste étude permettant de retracer l’évolution du ressenti des Français à l’égard du nucléaire. Selon l’IRSN, 53 % d’entre eux considèrent que le nucléaire a été une bonne chose pour la France. Un score record, puisque, dans les années 1990, ils étaient moins de 30 % à le penser.

 Lire aussi * Le nouveau printemps du nucléaire

Curieusement, cela n’a pas grand-chose à voir avec le réchauffement climatique. Et pour cause, les Français, qui vivent pourtant dans le pays le plus nucléarisé au monde, souffrent en fait d’un grave défaut d’information sur le sujet. A 69 %, ils restent persuadés que le nucléaire contribue aux émissions de gaz à effets de serre (sondage BVA, 2019), alors même que le climat est devenu l’une de leurs préoccupations majeures (la 3e, derrière la santé et le terrorisme). S’agissant de la perception des risques du nucléaire, la question du stockage des déchets est repassée, en 2020, devant celle des accidents (qui était remontée très fort après Fukushima), et des coûts élevés de l’industrie.

Sécurité énergétique

Au fond, pourquoi les Français restent-ils tellement attachés à leurs vieilles centrales ? En fait, comme à l’époque de la construction du parc, dans les années 1960, c’est l’argument de la sécurité énergétique qui reste prépondérant, suivi de peu par celui de l’électricité bon marché.

Lire aussi  Taxonomie, Arenh, Hercule : les trois casse-tête d’EDF

Comment replacer ces chiffres dans les débats actuels ? Faut-il en conclure que les Français sont prêts à resigner pour les cinquante prochaines années ? Rien n’est moins sûr. Selon l’IRSN, ils seraient 45 % à s’opposer à la construction de nouvelles centrales, contre 29 % seulement favorables. Mais EDF, qui a réalisé son propre sondage maison, arrive à des conclusions sensiblement différentes : selon l’électricien, 52 % des Français seraient convaincus qu’on ne pourra pas se passer de nucléaire dans les trente ans à venir, même en développant massivement les renouvelables… Comme toujours avec les sondages, il faut se méfier de la façon dont la question est posée.

Julie de la Brosse

*Le nouveau printemps du nucléaire

Par Julie de la Brosse 

Publié hier à 17h00, mis à jour à 09h58

https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/10/10/le-nouveau-printemps-du-nucleaire_6097823_3234.html

DÉCRYPTAGES

Inflation des prix du gaz et de l’électricité, réchauffement climatique… Ces cinq dernières années, l’atome retrouve un peu de crédit auprès des politiques et d’investisseurs audacieux, Chine en tête. Mais les problématiques financières et technologiques demeurent.

On pourrait presque se croire propulsé vingt ans en arrière, lorsque la sulfureuse Anne Lauvergeon, alors patronne d’Areva, proclamait la « renaissance » du nucléaire et promettait des ventes d’EPR par dizaines. Certes, ce n’est pas aussi flamboyant qu’à l’époque. Mais depuis quelque temps, une petite musique gagne du terrain dans les milieux d’affaires et les QG de campagne parisiens, qui contraste avec les récriminations passées.

Ces derniers mois, les termes « industrie stratégique », « souveraineté énergétique », « sécurité d’approvisionnement » ont en effet supplanté dans le débat public les « fiascos » et « déboires » de la filière nucléaire. En juillet, en visite en Polynésie, Emmanuel Macron, prudent sur le sujet, érigeait le nucléaire en véritable « chance » pour la nation. Quelques semaines plus tard, on apprenait que les activités nucléaires de General Electric, cédées par Alstom en 2015 en pleine déconfiture de la filière, pourraient repasser sous pavillon tricolore.

Sans doute la guerre de haute lutte que mène actuellement la France à Bruxelles pour faire inclure le nucléaire dans la liste des investissements verts européens a-t-elle contribué à resserrer les rangs autour de l’industrie tricolore du nucléaire. Ce qui est sûr, c’est qu’entre les pro (Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, Eric Zemmour, Marine Le Pen, Arnaud Montebourg) et les anti (Jean-Luc Mélenchon, Yannick Jadot, Anne Hidalgo), les débats de la prochaine élection promettent d’être électriques.

 Lire aussi General Electric envisage de vendre sa division nucléaire à EDF

Il faut dire qu’en cinq ans le climat s’est sensiblement amélioré pour l’énergie atomique… En cause, bien sûr, l’inexorable hausse des températures mondiales, et l’idée désormais croissante qu’on ne pourra pas tenir la trajectoire de 1,5 °C supplémentaire à horizon 2050 sans nucléaire. « Que ce soit l’AIE [Agence internationale de l’énergie] ou le GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat], toutes les instances internationales en conviennent : pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre, il faut électrifier nos usages, et donc augmenter toutes les sources de production d’électricité décarbonée, y compris le nucléaire », explique Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du centre énergie et climat de l’Institut français des relations internationales (IFRI).

« De nombreux Etats découvrent à quel point la hausse de la demande d’électricité va devenir problématique à l’avenir » 
Jacques Percebois, fondateur du Creden

Même les investisseurs, qui avaient déserté ce secteur moribond, se remettent à y croire. Ces dernières années, ils ont investi massivement dans les petits réacteurs modulaires, les fameux SMR, présentés comme l’avenir du nucléaire. Parmi eux, le fondateur de Microsoft, Bill Gates, s’est même érigé en l’un des plus fervents défenseurs de l’atome. « Au fond, l’idée qui domine aujourd’hui n’est plus d’opposer le nucléaire au solaire et à l’éolien, mais de faire du nucléaire le complément pilotable indispensable au déploiement des renouvelables », explique Pierre-Louis Brenac, consultant énergie chez Sia Partners.

C’est une autre dimension que la crise actuelle des prix de l’énergie vient d’ailleurs de rappeler. « Exposés à la flambée des prix, de nombreux Etats découvrent à quel point la hausse de la demande d’électricité va devenir problématique à l’avenir, à la fois en termes de stabilité des prix, et de sécurité énergétique », explique Jacques Percebois, fondateur du Centre de recherche en économie et droit de l’énergie (Creden). La Chine, qui vient de subir de gigantesques pannes de courant, n’est pas la seule concernée par ces problèmes d’approvisionnement. L’an dernier, plusieurs pays d’Europe de l’Est ont évité de justesse un black-out. « Or, pour ces pays, la sortie du charbon se traduit par une dépendance trop forte au gaz. C’est pourquoi ils sont nombreux, à l’image de la Pologne, à se tourner aujourd’hui vers le nucléaire », détaille Xavier Ursat, le directeur exécutif du nouveau nucléaire chez EDF, qui espère bien compter ces Etats comme clients.

Lire aussi La carte du nucléaire dans le monde après Fukushima

Alors, après l’hiver qui a suivi Fukushima, va-t-on assister à un nouveau printemps du nucléaire ? Pour l’heure, il faut raison garder. « Déjà parce que, contrairement à une idée reçue, il n’y a pas eu d’arrêt du nucléaire depuis 2011, mais un déplacement de son centre de gravité vers l’Asie », explique Marco Baroni, consultant chez Enel. Sur les 59 réacteurs dont la construction a démarré depuis Fukushima, 28 notamment sont chinois.

Problèmes de surcoûts, gestions calamiteuses

Ensuite parce que, pour le moment, rien dans les chiffres n’atteste d’un éventuel rebond. L’an dernier, il y a eu à peu près autant de fermetures de centrales que d’ouvertures. Et globalement, depuis la fin des années 2000, la part du nucléaire dans la production d’électricité stagne autour de 10 %. « En réalité, aujourd’hui, la question n’est pas tant de savoir s’il va y avoir une explosion du nucléaire au niveau mondial, que de s’assurer qu’on va réussir à préserver les capacités existantes, notamment dans les vieilles puissances de l’atome », souligne Marc-Antoine Eyl-Mazzega, de l’IFRI.

Empêtrées dans des problèmes de surcoûts, et des gestions de chantier calamiteuses, ces dernières semblent tétanisées à l’idée de statuer sur l’avenir de leur parc. Entre le renchérissement des normes de sûreté post-Fukushima et les dérives de l’EPR (Flamanville, OL3), le nucléaire est devenu exorbitant pour les finances publiques, au point de poser un véritable problème d’acceptabilité sociale. Illustration au Royaume-Uni, où le gouvernement s’est fait accuser de racheter trop cher l’électricité sortie d’Hinkley Point« Aujourd’hui, le coût du capital représente 50 % du prix du nucléaire. Les Etats cherchent par tous les moyens à faire baisser ce prix, notamment en faisant évoluer les modalités des contrats, mais, pour l’instant, aucun n’a trouvé la formule », observe Nicolas Goldberg, consultant chez Colombus.

 Lire aussi Dix ans après Fukushima : « L’accident a rendu le nucléaire plus cher »

Sur le fond surtout, une question assez simple demeure : alors que plus personne (ou presque) ne doute de l’utilité de prolonger les centrales existantes (dès lors, bien sûr, que leur sûreté est assurée), est-il vraiment urgent d’investir dans de nouvelles technologies qui risquent d’être dépassées dans les décennies à venir, au profit des renouvelables toujours moins chères, moins controversées et appropriables par tous ?

La Commission européenne doit statuer très prochainement sur la liste des investissements qui bénéficieront du label durable

En France par exemple, où EDF espère installer six EPR2 (théoriquement moins chers que l’EPR), les débats font toujours rage pour savoir si, d’ici à 2050, un scénario 100 % renouvelable ne serait pas envisageable, et in fine moins coûteux pour le contribuable. Des projections chiffrées doivent prochainement être fournies par Réseau de transport d’électricité. Mais les professionnels de l’atome semblent confiants. « Les technologies de stockage ne sont pas assez abouties pour qu’on puisse se passer du nucléaire », estime Stéphane Sarrade, directeur des programmes énergie bas carbone au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives. Et Marco Baroni d’ajouter : « La plupart du temps, les comparaisons chiffrées qui circulent sont du pur lobbying, car les coûts des systèmes électriques varient d’un réseau à l’autre. »

Cette inflation des prix du nucléaire explique en tout cas les violentes discussions qui opposent la France et l’Allemagne autour de la taxonomie européenne. La Commission doit statuer très prochainement sur la liste des investissements qui bénéficieront du label durable. Si elle refuse d’y intégrer le nucléaire, ses conditions financières risquent de s’en trouver encore une fois alourdies. « Le risque serait de surenchérir le coût du nucléaire français ou européen alors que les autres filières, russe, chinoise ou américaine, non soumises à la taxonomie européenne, pourraient trouver plus aisément des financements », dénonce Xavier Ursat. Avant d’ajouter : « Ce serait une catastrophe, et pour le climat, et pour la souveraineté européenne. » Lobbying contre lobbying…

Lire aussi Nucléaire : « L’expérience de Fukushima a conduit de nombreux pays à rehausser les exigences de sûreté »

Pendant que l’Europe s’écharpe sur les différentes nuances de vert du nucléaire, le reste du monde, lui, cherche à écrire son avenir. Ces dernières années, la Chine a accéléré ses recherches dans les réacteurs de quatrième génération, censés fermer le cycle du combustible et réduire drastiquement la quantité de déchets produite. Fin septembre, elle a annoncé qu’elle venait d’achever la construction du premier « réacteur propre au monde », avec une commercialisation prévue en 2030. Par ailleurs, pour répondre à ces problèmes de coûts, l’industrie a développé ces dernières années les SMR, ces petits réacteurs modulaires de 30 à 350 mégawatts (MW), beaucoup moins puissants que les EPR (1000-1700 MW), et beaucoup plus maniables. Preuve de l’engouement qu’ils suscitent, 72 projets, de troisième ou quatrième génération, sont actuellement en cours dans le monde, dont un en France (Nuward), porté par plusieurs industriels dont EDF.

La Russie et la Chine font la course en tête

Pour l’heure, la Russie, qui est la seule à avoir un SMR opérationnel, et la Chine, qui affirme qu’elle sera la première à fournir une solution commerciale, font la course en tête. Mais les Etats-Unis sont bien déterminés à rattraper leur retard. Depuis 2012, le département de l’énergie américain a investi 1,2 milliard de dollars dans divers programmes de SMR, et prévoit de doubler la mise dans les années à venir.

Pour les Américains, l’enjeu est à la fois de répondre au renouvellement du parc existant (le plus important au monde), mais aussi et surtout de replacer ses pions sur l’échiquier géopolitique du nucléaire« Avec l’AP1000, qui a rencontré les mêmes déboires que l’EPR, les Américains ont perdu la main sur cette industrie dans laquelle ils étaient les champions incontestés. Avec les SMR, qui sont en train de prendre une place centrale dans les virées diplomatiques, ils espèrent contrer l’assaut des Russes et des Chinois dans le nucléaire », observe Marc-Antoine Eyl-Mazegga.

Et puis, avec cette nouvelle offre, l’objectif est aussi d’ouvrir de nouveaux marchés : des Etats, petites villes ou grosses industries, qui jusqu’à présent n’avaient pas de réseaux suffisamment robustes pour héberger de grosses centrales, pourraient demain devenir acheteurs. De nombreux pays auraient déjà manifesté leur intérêt, comme le Sri Lanka, le Kenya, l’Ouganda ou encore la Jordanie.

 Lire aussi « Le nucléaire peut-il être considéré comme un investissement durable, au même titre que les énergies renouvelables ? »

Mais l’hypothèse est jugée peu crédible par les antinucléaires, qui y voient surtout le dernier fantasme sur papier d’une industrie en panne d’idées. « Comment, alors que les technologies renouvelables avancent à toute allure, peut-on espérer vendre des réacteurs nucléaires à des Etats qui n’ont ni autorité de sûreté, ni filière de gestion des déchets ? C’est un non-sens historique », s’emporte Yves Marignac, porte-parole de l’association négaWatt.

« L’arrivée des start-up et des milliardaires »

De leur côté, les investisseurs privés, qui financent une grande partie de ces projets, semblent y croire. Depuis 2006, Bill Gates, le plus illustre d’entre eux, développe, à travers sa start-up TerraPower, Natrium, un petit réacteur à sels fondus de 350 MW de quatrième génération, répondant à la fois aux promesses de la petite taille et de la limitation des déchets. L’entreprise vient d’annoncer qu’elle allait développer son premier prototype dans l’Etat du Wyoming, et promet une commercialisation dans moins de dix ans. « Cette dynamique est assez excitante, car, sans forcément développer des innovations, l’arrivée des start-up et des milliardaires dans cette industrie du temps long pourrait permettre d’accélérer le déploiement et la mise sur le marché de certaines technologies », estime Stéphane Sarrade.A

 Lire aussi **Pourquoi le nucléaire va s’inviter dans la campagne présidentielle de 2022

Industriels, scientifiques, chercheurs, tous ont à l’esprit l’exemple de la conquête aérospatiale, dopée par la montée en puissance des milliardaires de la tech, Elon Musk (SpaceX) et Jeff Bezos (Blue Origin). Cet été, la première fortune mondiale a d’ailleurs ravivé les fantasmes, en investissant dans un ambitieux programme de fusion nucléaire. « Si l’on prend l’exemple de la fusion justement, l’avancée la plus excitante de ces dernières années a été réalisée par une start-up incubée par le MIT [Massachusetts Institute of Technology]», relate Greg De Temmerman, docteur en physique expérimentale.

Finalement, n’est-ce pas d’un Elon Musk du nucléaire dont l’industrie a besoin si elle veut renaître ? Toujours aussi technophile, c’est en tout cas ce que semble penser le président de la République, qui en a appelé récemment aux entrepreneurs français pour porter le projet du futur SMR tricolore. Selon nos informations, un riche entrepreneur français de l’énergie serait très intéressé. Juste avant la présidentielle, l’effet de com en tout cas serait assuré.

Julie de la Brosse

Contribuer

Étienne Davodeau : l’enfouissement des déchets nucléaires est « une immense lâcheté »

Entretien — Culture et idées – Emilie Massemin

Reporterre 6 Octobre 2021

https://reporterre.net/Etienne-Davodeau-L-enfouissement-des-dechets-nucleaires-est-une-immense-lachete

L’auteur de bandes dessinées Étienne Davodeau a parcouru à pied la distance du Lot à la Meuse, des peintures rupestres du Pech Merle au tombeau nucléaire de Cigéo. Sémiologue, agronome et militants accompagnent son exploration du vertige causé par la « fuite en avant » du nucléaire, à laquelle il oppose son empathie et sa liberté de parole.

Étienne Davodeau est auteur de bandes dessinées. Il a notamment écrit Rural ! (Delcourt), Lulu femme nue et Les ignorants (Futuropolis). Dans son dernier livre, Le droit du sol. Journal d’un vertige, paru ce mercredi 6 octobre aux éditions Futuropolis, il raconte son voyage de 800 kilomètres à pied entre la grotte ornée du Pech Merle, dans le Lot, et Bure, dans la Meuse, où est prévue la construction du centre d’enfouissement Cigéo des déchets ultradangereux qui resteront radioactifs des centaines de milliers d’années.

Reporterre — Comment vous est venue l’idée de relier en marchant la grotte du Pech Merle et ses peintures rupestres dans le Lot, et Bure, où est prévu le centre d’enfouissement de déchets radioactifs Cigéo 

Étienne Davodeau — L’énergie en général et le nucléaire en particulier sont des sujets qui m’interrogent depuis très longtemps. Je n’ai pas de formation en physique mais je considère que le nucléaire est un sujet qui déborde largement un contexte scientifique. J’ai retrouvé un dessin que j’avais fait pour le réseau Sortir du nucléaire en 1995.

Puis, il y a quelques années, mon ami dessinateur David Prudhomme a proposé à plusieurs auteurs de bandes dessinées d’aller dessiner dans des grottes ornées de peintures préhistoriques [1]. Le petit mammouth de Pech Merle m’est resté dans l’œil. Je me suis souvenu de Cigéo à Bure [2]. Ces deux choses souterraines se sont articulées presque malgré moi. Une porte d’entrée narrative sur ce sujet des déchets nucléaires s’ouvrait enfin. J’ai fait mon sac à dos et suis parti de Pech Merle en juin 2019. J’ai aussi cherché les intervenants qui pouvaient m’éclairer et témoigner sur ce sujet des déchets radioactifs.© Futuropolis

Au vu de tout ce que vous avez appris, qu’est-ce qui vous frappe le plus dans ce projet Cigéo ?

Le vertige que suscite cette fuite en avant de l’industrie nucléaire. On construit des centrales depuis les années 1960. La filière s’est développée de manière complètement délirante, pour atteindre aujourd’hui 56 réacteurs pour 66,7 millions d’habitants. Alors que le monde vit globalement sans le nucléaire — l’atome représente 10 % de la production électrique mondiale —, il représente 67,1 % de la production française.

Il y a plein de choses qu’on ne sait pas faire. On ne sait vraiment pas quoi foutre des déchets radioactifs. Cigéo n’est qu’un projet par défaut, bancal sur le plan technique et injustifiable sur le plan éthique. On ne sait pas démanteler les réacteurs : Brennilis est à l’arrêt depuis 1985 et ne sera démantelée qu’en 2040. Mais on nous vend cette électricité formidable à grands coups de communication avec ciel bleu et herbe verte.« L’emprise de Cigéo sur la vie des gens là-bas est terrifiante et anormale dans notre démocratie. » © Mathieu Génon/Reporterre



À Bure, vous ne vous approchez pas du laboratoire de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra). Mais vous montrez son emprise sur le territoire, notamment à travers les panneaux « Ceci a été financé par le GIP [groupement d’intérêt public] ». Comment avez-vous ressenti cette emprise ?

Il suffit d’écouter les gens sur place. Bure, c’est très tranquille, sept habitants au kilomètre carré. Mais les gendarmes sont là, à demeure ; il y a des hélicoptères, les opposants sont surveillés. Un après-midi d’été, lors de ma première visite, Michel Labat et moi avons pris ma voiture et emprunté une petite route déserte pour nous rendre au bois Lejuc. Là, nous avons vu surgir deux camions de flics et deux motards en kaki qui nous ont contrôlés, photographiés, etc. L’emprise de Cigéo sur la vie des gens là-bas est terrifiante et anormale dans notre démocratie.


La lutte est pourtant toujours vivace et perturbe l’enquête publique en cours sur la déclaration d’utilité publique. Comment voyez-vous la suite ?

Il faut rappeler aux gens que, pour l’instant, il y a zéro déchet nucléaire à Bure. Le permis de construire n’est pas déposé. L’enquête publique sur la déclaration d’utilité publique vient juste de commencer. Une lutte est en cours et des recours sont encore en attente. On n’est pas du tout à la fin de quoi que ce soit !

Mais, le côté glaçant de l’histoire, c’est que l’industrie nucléaire n’a pas le choix : elle doit traiter ces déchets d’une manière ou d’une autre, sans quoi son existence elle-même sera remise en cause. D’où ce projet par défaut. Il y a pourtant d’autres options : le physicien Bernard Laponche évoque le stockage en subsurface, une possibilité qui n’a même pas été vraiment considérée par la filière et les gouvernements successifs.

« On fout tout ça dans un trou et on le rebouche en espérant que ça va bien se passer. »

Je pense que l’enfouissement ne relève plus seulement de la technique mais de la psychologie. En enterrant profondément ces déchets, on s’en débarrasse au moins autant mentalement que techniquement. C’est le refoulé dont parle la sémiologie. On fout tout ça dans un trou et on le rebouche en espérant que ça va bien se passer ; et que si ça ne se passe pas bien, ce ne sera pas pour notre gueule mais pour la vingtième ou trentième génération après nous. Il y a une espèce d’immense lâcheté collective là-dedans.

Ce qui va se passer à Bure est déterminant. Il faut être aux aguets des résultats de l’enquête publique et aussi d’éventuels passages en force.



Vous avez choisi la marche pour rallier Bure depuis Pech Merle. Vous avez aussi interrogé l’agronome Marc Dufumier sur la formation du sol et consacré de nombreuses pages à l’exploration de sensations telles que marcher sous un soleil cuisant, manger des abricots dans la rivière… Pourquoi avoir emprunté ces chemins de traverse ?

Notre dépendance à notre planète est absolue. Et le sol, cette couche très fine que j’appelle la peau du monde, cette fusion entre le minéral et l’organique unique dans l’univers, est ce qui nous relie à elle. C’est la peau sous laquelle des hommes ont dessiné des choses il y a 22 000 ans, la peau sous laquelle on enfouit nos morts. Le fait d’envisager de la soulever pour y enfouir des saloperies traduit un mépris terrible pour cet élément indispensable à notre survie.

La marche est pour moi une manière de se reconnecter au sol et donc à la planète. Je passe des heures et des jours à marcher, dormir à la belle étoile, me baigner dans les rivières. Au bout de plusieurs jours, on oublie ses préoccupations habituelles, on se découvre des souffrances physiques, on mange différemment… Il se passe quelque chose dans la tête et le corps qui font redevenir un Sapiens fondamental.


C’est la troisième bande dessinée que vous publiez sur des sujets écolos, après « Rural » en 2001 et « Les ignorants » (Futuropolis) en 2011. Comment vous est venu cet intérêt pour l’écologie ?

Je vis à la campagne, je suis un Sapiens d’extérieur — même si la bande dessinée se pratique plutôt dans le confort d’un atelier. Rural ! s’est imposé à moi quand Étienne, mon ami agriculteur, est venu m’annoncer en même temps que ses associés et lui passaient leur ferme en bio — à l’époque, le bio était considéré comme une lubie d’écolo radical et rêveur — et que leur exploitation allait être coupée en deux par une autoroute. Pour moi, cette collision politique à deux kilomètres de mon atelier était un sujet de livre.

Pour Les ignorants, je connaissais Richard Leroy depuis plusieurs années. Je l’écoutais parler de sa pratique de la biodynamie, de son rapport au vin et à la terre. Restait à trouver une porte d’entrée. Un jour, il est venu dans mon atelier, m’a posé des questions et m’a avoué qu’il n’avait jamais lu de BD. La symétrie entre nous s’est imposée à moi et m’a semblé une ouverture narrative terrible.

Ces livres viennent de là et de mes préoccupations. Il me semble difficile d’être un Sapiens contemporain sans avoir de préoccupations environnementales.« La marche est pour moi une manière de se reconnecter au sol et donc à la planète. » © Mathieu Génon/Reporterre



La question sociale affleure également dans vos livres écolos, où vous présentez les conséquences de ces projets à hauteur d’hommes et de femmes. Par exemple, à travers l’histoire d’un vieil homme qui habite non loin de Bure et vous précise que sa femme et lui ne sont pourtant « pas des sauvages ». Quel lien faites-vous entre les questions écologiques et sociales ?

Mes parents sont devenus ouvriers à quatorze ans [3]. Ils ont connu une certaine ascension sociale non par des études universitaires, auxquelles ils n’ont pas eu accès, mais par le syndicalisme et l’engagement politique et associatif. Je porte cela dans mon travail. Je veux donner la parole aux « gens de peu » dont parle le sociologue Pierre Sansot. Michel Labat, qui parle brièvement dans Le droit du sol, n’était pas destiné à se battre contre Cigéo. Mais il se voit imposer un truc absolument invraisemblable là où il vit et n’a pas envie de se laisser faire. Michel, Joël et les autres n’ont rien à gagner, ni gloire, ni argent ; que des emmerdements. Il me semble utile et important de mettre en avant cette générosité, ce souci de l’intérêt collectif qu’on perd parfois de vue.

« Il arrive un moment où ces décisions s’incarnent dans la vie réelle, concrète et quotidienne de gens qui n’ont rien demandé. »



Est-ce par hasard que les plus modestes subissent les conséquences de ces projets ?

J’imagine que le pouvoir a décidé de lancer le programme nucléaire français dans les années 1970 pour des raisons scientifiques et théoriques. Quand on décide de construire une centrale, on pense kilowatts, approvisionnement électrique, indépendance énergétique, bombe nucléaire. Ce qui va se passer concrètement sur le territoire, on s’en fout un peu. Mais il arrive un moment où ces décisions s’incarnent dans la vie réelle, concrète et quotidienne de gens qui n’ont rien demandé.

Quand des candidats à l’élection présidentielle déclarent que, s’ils sont élus, ils lanceront la construction de nouveaux EPR parce que le nucléaire, c’est « décarboné », parce que c’est « l’indépendance énergétique », ce ne sont que des phrases ; mais elles s’incarneront elles aussi avec des radiations, des dangers, de la présence policière, des choses extrêmement palpables et concrètes. Et dessinables. C’est à ce moment-là que la bande dessinée arrive.


Dans « Rural » comme dans « Le droit du sol », vous assumez de ne pas donner la parole à la société d’autoroute et à l’Andra. Pourquoi ?

Mes livres sont écrits à la première personne et sont des espaces de liberté absolue. Les gens qui portent le projet Cigéo disposent déjà de relais extrêmement puissants. Dans cette situation de conflit, si je donnais 50 % de temps de parole aux uns et 50 % aux autres, j’entérinerais ce déséquilibre. Donc, non, je n’y vais pas. Mais je l’explique, pour être honnête.

En revanche, les gens à qui je donne la parole ont le contrôle de tout ce qu’ils disent dans mes livres. Je leur soumets avant publication les pages dans lesquelles ils figurent. Ils me font confiance, la moindre des choses est donc que je ne les trahisse pas. Il y a forcément une empathie. Ce sont des gens avec qui, en général, je garde contact.


Avez-vous d’autres sujets écolos dont vous aimeriez tirer des livres ces prochaines années ?

Actuellement, non. Pour mon prochain livre, j’ai envie de revenir à la fiction. Mais peut-être que dans un ou deux mois, on me racontera une histoire qui m’allumera deux ou trois neurones qui tourneront pendant deux ou trois ans ! En tout cas, la question écologique reviendra sûrement dans mon travail.


Le Droit du sol, d’Étienne Davodeau, aux éditions Futuropolis, octobre 2021, 216 p., 25 euros.

[1] Ce travail a donné lieu au livre collectif Rupestres ! (Futuropolis, 2011).

[2] Cigéo est le projet d’enfouissement des déchets hautement radioactifs français afin de les stocker en profondeur sur le très long terme. Ce projet est farouchement contesté, autant sur les aspects techniques de sa réalisation que sur la vision politique qu’il porte et ce que met en œuvre l’État d’un point de vue démocratique pour le voir aboutir.

[3] Étienne Davodeau a écrit leur histoire dans sa bande dessinée Les mauvaises gens (Delcourt, 2005).

Commentaires

Pour commenter l’article, connectez-vous

Sur le même thème

Culture et idéesDe Pompidou à Macron, les dirigeants ont fait le choix du chômageCulture et idées« Écologies déviantes », jardins à sauver, Greta Thunberg… À lire, à voir en octobreTribune — Culture et idéesSoigner le vivant, c’est soigner notre santéTribune — Culture et idéesÀ bas l’écologie cybernétique ! Devenez paysansCulture et idéesENGLISH CORNERCulture et idéesContre le bulldozer du « progrès », trois siècles de luttes environnementales Entretien — MondeSelon l’écrivain Amitav Ghosh, « Le monde se prépare aux changements climatiques en se préparant à la guerre »Tribune — Culture et idéesEntre climat et fin du pétrole, l’humanité est prise en étau

Articles récents

Reportage — DéchetsÀ Strasbourg, des fontaines en vert fluo contre les déchets toxiquesTribune — LuttesJeune, féminin et diplômé : le profil du mouvement climatReportage — LuttesEn Suisse, Extinction Rebellion veut remettre les pendules climatiques à l’heureTribune — AgricultureStoppons le « carnage écologique et social » de l’agriculture francilienneÉnergieLes énergies fossiles coûtent 9,5 millions d’euros chaque minuteReportage — LibertésAu procès des militants anti-avion : « L’État me vole mon avenir »LuttesIls vont marcher contre la destruction des terres en Île-de-FranceReportage — La balade du naturalisteLe brame du cerf, un rendez-vous avec le sauvageÉmilie Massemin (Reporterre)6 octobre 2021 à 09h38

https://reporterre.net/Etienne-Davodeau-L-enfouissement-des-dechets-nucleaires-est-une-immense-lachete

L’auteur de bandes dessinées Étienne Davodeau a parcouru à pied la distance du Lot à la Meuse, des peintures rupestres du Pech Merle au tombeau nucléaire de Cigéo. Sémiologue, agronome et militants accompagnent son exploration du vertige causé par la « fuite en avant » du nucléaire, à laquelle il oppose son empathie et sa liberté de parole.

Étienne Davodeau est auteur de bandes dessinées. Il a notamment écrit Rural ! (Delcourt), Lulu femme nue et Les ignorants (Futuropolis). Dans son dernier livre, Le droit du sol. Journal d’un vertige, paru ce mercredi 6 octobre aux éditions Futuropolis, il raconte son voyage de 800 kilomètres à pied entre la grotte ornée du Pech Merle, dans le Lot, et Bure, dans la Meuse, où est prévue la construction du centre d’enfouissement Cigéo des déchets ultradangereux qui resteront radioactifs des centaines de milliers d’années.

Reporterre — Comment vous est venue l’idée de relier en marchant la grotte du Pech Merle et ses peintures rupestres dans le Lot, et Bure, où est prévu le centre d’enfouissement de déchets radioactifs Cigéo 

Étienne Davodeau — L’énergie en général et le nucléaire en particulier sont des sujets qui m’interrogent depuis très longtemps. Je n’ai pas de formation en physique mais je considère que le nucléaire est un sujet qui déborde largement un contexte scientifique. J’ai retrouvé un dessin que j’avais fait pour le réseau Sortir du nucléaire en 1995.

Puis, il y a quelques années, mon ami dessinateur David Prudhomme a proposé à plusieurs auteurs de bandes dessinées d’aller dessiner dans des grottes ornées de peintures préhistoriques [1]. Le petit mammouth de Pech Merle m’est resté dans l’œil. Je me suis souvenu de Cigéo à Bure [2]. Ces deux choses souterraines se sont articulées presque malgré moi. Une porte d’entrée narrative sur ce sujet des déchets nucléaires s’ouvrait enfin. J’ai fait mon sac à dos et suis parti de Pech Merle en juin 2019. J’ai aussi cherché les intervenants qui pouvaient m’éclairer et témoigner sur ce sujet des déchets radioactifs.© Futuropolis

Au vu de tout ce que vous avez appris, qu’est-ce qui vous frappe le plus dans ce projet Cigéo ?

Le vertige que suscite cette fuite en avant de l’industrie nucléaire. On construit des centrales depuis les années 1960. La filière s’est développée de manière complètement délirante, pour atteindre aujourd’hui 56 réacteurs pour 66,7 millions d’habitants. Alors que le monde vit globalement sans le nucléaire — l’atome représente 10 % de la production électrique mondiale —, il représente 67,1 % de la production française.

Il y a plein de choses qu’on ne sait pas faire. On ne sait vraiment pas quoi foutre des déchets radioactifs. Cigéo n’est qu’un projet par défaut, bancal sur le plan technique et injustifiable sur le plan éthique. On ne sait pas démanteler les réacteurs : Brennilis est à l’arrêt depuis 1985 et ne sera démantelée qu’en 2040. Mais on nous vend cette électricité formidable à grands coups de communication avec ciel bleu et herbe verte.« L’emprise de Cigéo sur la vie des gens là-bas est terrifiante et anormale dans notre démocratie. » © Mathieu Génon/Reporterre

À Bure, vous ne vous approchez pas du laboratoire de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra). Mais vous montrez son emprise sur le territoire, notamment à travers les panneaux « Ceci a été financé par le GIP [groupement d’intérêt public] ». Comment avez-vous ressenti cette emprise ?

Il suffit d’écouter les gens sur place. Bure, c’est très tranquille, sept habitants au kilomètre carré. Mais les gendarmes sont là, à demeure ; il y a des hélicoptères, les opposants sont surveillés. Un après-midi d’été, lors de ma première visite, Michel Labat et moi avons pris ma voiture et emprunté une petite route déserte pour nous rendre au bois Lejuc. Là, nous avons vu surgir deux camions de flics et deux motards en kaki qui nous ont contrôlés, photographiés, etc. L’emprise de Cigéo sur la vie des gens là-bas est terrifiante et anormale dans notre démocratie.


La lutte est pourtant toujours vivace et perturbe l’enquête publique en cours sur la déclaration d’utilité publique. Comment voyez-vous la suite ?

Il faut rappeler aux gens que, pour l’instant, il y a zéro déchet nucléaire à Bure. Le permis de construire n’est pas déposé. L’enquête publique sur la déclaration d’utilité publique vient juste de commencer. Une lutte est en cours et des recours sont encore en attente. On n’est pas du tout à la fin de quoi que ce soit !

Mais, le côté glaçant de l’histoire, c’est que l’industrie nucléaire n’a pas le choix : elle doit traiter ces déchets d’une manière ou d’une autre, sans quoi son existence elle-même sera remise en cause. D’où ce projet par défaut. Il y a pourtant d’autres options : le physicien Bernard Laponche évoque le stockage en subsurface, une possibilité qui n’a même pas été vraiment considérée par la filière et les gouvernements successifs.

« On fout tout ça dans un trou et on le rebouche en espérant que ça va bien se passer. »

Je pense que l’enfouissement ne relève plus seulement de la technique mais de la psychologie. En enterrant profondément ces déchets, on s’en débarrasse au moins autant mentalement que techniquement. C’est le refoulé dont parle la sémiologie. On fout tout ça dans un trou et on le rebouche en espérant que ça va bien se passer ; et que si ça ne se passe pas bien, ce ne sera pas pour notre gueule mais pour la vingtième ou trentième génération après nous. Il y a une espèce d’immense lâcheté collective là-dedans.

Ce qui va se passer à Bure est déterminant. Il faut être aux aguets des résultats de l’enquête publique et aussi d’éventuels passages en force.



Vous avez choisi la marche pour rallier Bure depuis Pech Merle. Vous avez aussi interrogé l’agronome Marc Dufumier sur la formation du sol et consacré de nombreuses pages à l’exploration de sensations telles que marcher sous un soleil cuisant, manger des abricots dans la rivière… Pourquoi avoir emprunté ces chemins de traverse ?

Notre dépendance à notre planète est absolue. Et le sol, cette couche très fine que j’appelle la peau du monde, cette fusion entre le minéral et l’organique unique dans l’univers, est ce qui nous relie à elle. C’est la peau sous laquelle des hommes ont dessiné des choses il y a 22 000 ans, la peau sous laquelle on enfouit nos morts. Le fait d’envisager de la soulever pour y enfouir des saloperies traduit un mépris terrible pour cet élément indispensable à notre survie.

La marche est pour moi une manière de se reconnecter au sol et donc à la planète. Je passe des heures et des jours à marcher, dormir à la belle étoile, me baigner dans les rivières. Au bout de plusieurs jours, on oublie ses préoccupations habituelles, on se découvre des souffrances physiques, on mange différemment… Il se passe quelque chose dans la tête et le corps qui font redevenir un Sapiens fondamental.


C’est la troisième bande dessinée que vous publiez sur des sujets écolos, après « Rural » en 2001 et « Les ignorants » (Futuropolis) en 2011. Comment vous est venu cet intérêt pour l’écologie ?

Je vis à la campagne, je suis un Sapiens d’extérieur — même si la bande dessinée se pratique plutôt dans le confort d’un atelier. Rural ! s’est imposé à moi quand Étienne, mon ami agriculteur, est venu m’annoncer en même temps que ses associés et lui passaient leur ferme en bio — à l’époque, le bio était considéré comme une lubie d’écolo radical et rêveur — et que leur exploitation allait être coupée en deux par une autoroute. Pour moi, cette collision politique à deux kilomètres de mon atelier était un sujet de livre.

Pour Les ignorants, je connaissais Richard Leroy depuis plusieurs années. Je l’écoutais parler de sa pratique de la biodynamie, de son rapport au vin et à la terre. Restait à trouver une porte d’entrée. Un jour, il est venu dans mon atelier, m’a posé des questions et m’a avoué qu’il n’avait jamais lu de BD. La symétrie entre nous s’est imposée à moi et m’a semblé une ouverture narrative terrible.

Ces livres viennent de là et de mes préoccupations. Il me semble difficile d’être un Sapiens contemporain sans avoir de préoccupations environnementales.« La marche est pour moi une manière de se reconnecter au sol et donc à la planète. » © Mathieu Génon/Reporterre



La question sociale affleure également dans vos livres écolos, où vous présentez les conséquences de ces projets à hauteur d’hommes et de femmes. Par exemple, à travers l’histoire d’un vieil homme qui habite non loin de Bure et vous précise que sa femme et lui ne sont pourtant « pas des sauvages ». Quel lien faites-vous entre les questions écologiques et sociales ?

Mes parents sont devenus ouvriers à quatorze ans [3]. Ils ont connu une certaine ascension sociale non par des études universitaires, auxquelles ils n’ont pas eu accès, mais par le syndicalisme et l’engagement politique et associatif. Je porte cela dans mon travail. Je veux donner la parole aux « gens de peu » dont parle le sociologue Pierre Sansot. Michel Labat, qui parle brièvement dans Le droit du sol, n’était pas destiné à se battre contre Cigéo. Mais il se voit imposer un truc absolument invraisemblable là où il vit et n’a pas envie de se laisser faire. Michel, Joël et les autres n’ont rien à gagner, ni gloire, ni argent ; que des emmerdements. Il me semble utile et important de mettre en avant cette générosité, ce souci de l’intérêt collectif qu’on perd parfois de vue.

« Il arrive un moment où ces décisions s’incarnent dans la vie réelle, concrète et quotidienne de gens qui n’ont rien demandé. »



Est-ce par hasard que les plus modestes subissent les conséquences de ces projets ?

J’imagine que le pouvoir a décidé de lancer le programme nucléaire français dans les années 1970 pour des raisons scientifiques et théoriques. Quand on décide de construire une centrale, on pense kilowatts, approvisionnement électrique, indépendance énergétique, bombe nucléaire. Ce qui va se passer concrètement sur le territoire, on s’en fout un peu. Mais il arrive un moment où ces décisions s’incarnent dans la vie réelle, concrète et quotidienne de gens qui n’ont rien demandé.

Quand des candidats à l’élection présidentielle déclarent que, s’ils sont élus, ils lanceront la construction de nouveaux EPR parce que le nucléaire, c’est « décarboné », parce que c’est « l’indépendance énergétique », ce ne sont que des phrases ; mais elles s’incarneront elles aussi avec des radiations, des dangers, de la présence policière, des choses extrêmement palpables et concrètes. Et dessinables. C’est à ce moment-là que la bande dessinée arrive.


Dans « Rural » comme dans « Le droit du sol », vous assumez de ne pas donner la parole à la société d’autoroute et à l’Andra. Pourquoi ?

Mes livres sont écrits à la première personne et sont des espaces de liberté absolue. Les gens qui portent le projet Cigéo disposent déjà de relais extrêmement puissants. Dans cette situation de conflit, si je donnais 50 % de temps de parole aux uns et 50 % aux autres, j’entérinerais ce déséquilibre. Donc, non, je n’y vais pas. Mais je l’explique, pour être honnête.

En revanche, les gens à qui je donne la parole ont le contrôle de tout ce qu’ils disent dans mes livres. Je leur soumets avant publication les pages dans lesquelles ils figurent. Ils me font confiance, la moindre des choses est donc que je ne les trahisse pas. Il y a forcément une empathie. Ce sont des gens avec qui, en général, je garde contact.


Avez-vous d’autres sujets écolos dont vous aimeriez tirer des livres ces prochaines années ?

Actuellement, non. Pour mon prochain livre, j’ai envie de revenir à la fiction. Mais peut-être que dans un ou deux mois, on me racontera une histoire qui m’allumera deux ou trois neurones qui tourneront pendant deux ou trois ans ! En tout cas, la question écologique reviendra sûrement dans mon travail.


Le Droit du sol, d’Étienne Davodeau, aux éditions Futuropolis, octobre 2021, 216 p., 25 euros.

Voir aussi:

** https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/10/08/le-nucleaire-debarque-dans-la-campagne-et-divise-droite-et-gauche-minicentrales-la-france-avec-15-ans-de-retard/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Un avis sur « Le choix du nucléaire n’a jamais fait l’objet de consultation publique, et pourtant les Français restent majoritairement attachés à cette énergie à 53% »

Laisser un commentaire