Pour des économistes (cercle de réflexion européen Bruegel Bruxelles) la décroissance n’est tout simplement pas une option qui sera poursuivie par les pays pauvres ou riches

« La décroissance n’est pas une option pour les pays pauvres ou riches face au changement climatique »

TRIBUNE

Guntram B. Wolff – Economiste

Klaas Lenaerts – Economiste

Simone Tagliapietra – Economiste

Découpler les émissions mondiales de gaz carbonique de la croissance est un débat purement théorique affirment, dans une tribune au « Monde », les économistes Klaas Lenaerts, Simone Tagliapietra et Guntram B. Wolff.

Publié hier à 01h10, mis à jour hier à 07h03    Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/10/10/la-decroissance-n-est-pas-une-option-pour-les-pays-pauvres-ou-riches-face-au-changement-climatique_6097779_3232.html

Un cargo passe sous le pont de Bayonne (New Jersey) alors qu’il se dirige vers l’océan Atlantique, le 6 octobre 2021.
Un cargo passe sous le pont de Bayonne (New Jersey) alors qu’il se dirige vers l’océan Atlantique, le 6 octobre 2021. SPENCER PLATT / AFP

Tribune. Jusqu’à présent, la croissance économique a alimenté le réchauffement de la planète. Les mécanismes de cette vérité dérangeante sont simples : l’augmentation de l’activité économique va généralement de pair avec une utilisation accrue d’énergie et de ressources naturelles. Les combustibles fossiles représentent encore 80 % du bouquet énergétique mondial, de sorte que la consommation d’énergie reste étroitement liée aux émissions de gaz à effet de serre et, donc, au dérèglement du climat.

En principe, pour parvenir aux réductions importantes des émissions de gaz à effet de serre, nécessaires pour faire face à la crise climatique, le monde a deux options : découpler les émissions mondiales de la croissance économique ou abandonner purement et simplement la croissance économique.

Le découplage est clairement la solution la plus souhaitable, car les pays développés, comme les pays en développement, veulent croître. La croissance économique est en effet d’une importance capitale pour le bien-être ainsi que pour des questions telles que la sécurité sociale, les retraites et la viabilité de la dette. Mais le découplage est difficile : les projections actuelles concernant la taille de la population mondiale et le PIB par habitant impliquent que le monde doit réduire le taux d’émissions de CO2 par unité de PIB réel d’environ 9 % par an en moyenne pour atteindre le niveau « zéro émission nette » d’ici le milieu du siècle. A titre de comparaison, entre 1990 et 2016, les émissions mondiales par unité de PIB réel n’ont diminué que de 1,8 % par an.

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Face à cette réalité qui donne à réfléchir, les économistes ne s’accordent pas sur la question de savoir si l’humanité peut, de manière réaliste, découpler croissance et émissions de CO2.

Les partisans de la « croissance verte » sont optimistes : ils pensent que des politiques et des technologies adaptées permettront de ramener les émissions de COà des niveaux durables tout en assurant la poursuite, voire l’accélération, de la croissance économique. Ce point de vue est partagé par plusieurs gouvernements et institutions. Par exemple, la Commission européenne définit son Green Deal comme « la nouvelle stratégie de croissance de l’Europe ».

Les « décroissants », eux, rejettent cette idée. Ils affirment que l’économie mondiale doit être freinée pour réduire les émissions de COet qu’un changement systémique ainsi qu’une redistribution des richesses sont nécessaires pour y parvenir d’une manière socialement durable. Ils veulent s’attaquer aux « contes de fées de la croissance économique éternelle », comme la militante écologiste Greta Thunberg l’a déclaré aux dirigeants mondiaux en 2019.

Recherche et innovation

Nous pensons que ce débat est largement théorique. La décroissance n’est tout simplement pas une option qui sera poursuivie par les pays pauvres ou riches. La question cruciale est donc de savoir comment parvenir à une croissance verte, en gardant à l’esprit qu’un changement massif de la capacité technologique et de l’organisation sociétale de nos économies sera nécessaire. Quatre facteurs seront essentiels pour accélérer le découplage : les investissements verts, l’innovation de rupture, les changements de comportement et l’adaptation au climat.

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Des investissements massifs sont nécessaires pour décarboner les systèmes énergétiques. L’Agence internationale de l’énergie estime que le niveau annuel actuel d’investissement dans les systèmes énergétiques, qui représente 2,5 % du PIB mondial, devra passer à 4,5 % en 2030.

Les gouvernements devront payer une partie de la facture, notamment pour les grands projets d’infrastructures énergétiques vertes ou les technologies vertes en cours de développement. Mais le secteur privé devra couvrir la majeure partie des investissements. Les gouvernements doivent donc créer des incitations et faciliter les investissements, notamment par la tarification du carbone, mais aussi par la réglementation. Des engagements politiques clairs et crédibles sont également utiles afin de réduire l’incertitude qui dissuade les entreprises d’investir.

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Le développement technologique est également nécessaire pour atteindre le « zéro émission nette ». L’hydrogène produit à partir d’électricité renouvelable et l’amélioration de la capacité de stockage des batteries sont des exemples notables pour lesquels les coûts sont encore prohibitifs. Les technologies permettant d’extraire le CO2 de l’air ou de le capturer lors de son rejet par les pots d’échappement font également partie de la solution dans la plupart des scénarios de décarbonation, mais sont encore trop coûteuses pour être utilisées à une échelle suffisante. Pour accélérer leur développement, le secteur privé et les pouvoirs publics doivent tous deux augmenter considérablement leur financement de la recherche et de l’innovation.

Effort extraordinaire

Un changement de comportement sera également nécessaire pour réduire rapidement, et à moindre coût, les émissions de COdes secteurs les plus difficiles à décarboner, tels que les voyages en avion, l’agriculture et l’utilisation des sols. Les changements de comportement peuvent également alléger le coût de la transition verte : la Commission européenne estime qu’ils pourraient réduire d’un tiers les investissements annuels supplémentaires nécessaires pour atteindre le niveau « zéro émission nette ».

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Enfin, le changement climatique est déjà effectif. Les investissements dans l’adaptation au climat sont nécessaires pour faire face aux incendies, aux inondations et aux autres phénomènes météorologiques extrêmes. Mais ces investissements ne doivent pas se faire au détriment de l’atténuation immédiate du changement climatique. Il est urgent d’investir davantage dans ces deux domaines, car il sera de plus en plus difficile, à mesure que l’on attend, d’endiguer le changement climatique, et notamment de limiter l’augmentation de la température mondiale à 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels.

Dans l’ensemble, la réponse définitive à la question de savoir s’il est possible de lutter contre le changement climatique sans renoncer à la croissance économique dépend de notre volonté d’intensifier massivement l’action en faveur du climat. Il faudra un effort extraordinaire et des investissements massifs dans les technologies et les infrastructures pour atteindre nos objectifs climatiques. Espérer que l’humanité sacrifie la croissance semble illusoire.

Klaas Lenaerts, Simone Tagliapietra et Guntram B. Wolff sont économistes au cercle de réflexion européen Bruegel (Bruxelles).

Guntram B. Wolff(Economiste),  Klaas Lenaerts(Economiste) et  Simone Tagliapietra(Economiste)

Voir aussi:

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/10/03/ils-mentent-tous-hormis-delphine-batho-perdante-de-la-primaire-des-verts-la-plupart-des-candidats-a-lelection-presidentielle-pretendent-concilier-la-poursuite-de-la-croissance-et-la-preser/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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