Après le nucléaire, l’éolien est un sujet clivant

L’éolien, sujet clivant de la campagne présidentielle

Des candidats, notamment de droite et d’extrême droite, ont réaffirmé, ces dernières semaines, leur opposition aux renouvelables. Le Syndicat des énergies renouvelables s’inquiète de « contre-vérités » formulées par plusieurs personnalités politiques. 

Par Perrine Mouterde Publié hier à 10h35, mis à jour hier à 18h16  

Temps de Lecture 5 min. 

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/10/08/l-eolien-sujet-clivant-de-la-campagne-presidentielle_6097601_3244.html

Des éoliennes en construction et une centrale électrique, au large de Saint-Nazaire, le 21 septembre 2021.
Des éoliennes en construction et une centrale électrique, au large de Saint-Nazaire, le 21 septembre 2021. SEBASTIEN SALOM-GOMIS / AFP

Réussiront-ils, comme ils le souhaitent, à reprendre la main sur le débat en « rétablissant les faits » et en proposant un « nouveau récit » ? Alors que les énergies renouvelables sont l’objet de vives critiques de la part de diverses personnalités, dont des candidats à la présidentielle, les représentants du secteur ont fait part de leurs inquiétudes, jeudi 7 octobre. Réunis à l’occasion du colloque annuel du Syndicat des énergies renouvelables (SER), ils ont appelé les dirigeants politiques à la responsabilité.

« Le débat sur la transition énergétique et la lutte contre le réchauffement climatique est clairement très mal lancé, sur la base de contre-vérités et de désinformation, a déploré Jean-Louis Bal, le président du SER. Les énergies renouvelables sont devenues un objet éminemment politique et sont victimes d’une instrumentalisation souvent caricaturale. » 

Comme lors des élections régionales en juin, la question énergétique s’est d’ores et déjà imposée comme l’un des sujets clivants de la campagne. Des candidats, notamment de droite et d’extrême droite, ont réaffirmé, ces dernières semaines, leur opposition aux renouvelables, et en particulier à l’éolien. C’est le cas de Xavier Bertrand, le président (ex-Les Républicains, LR) des Hauts-de-France, qui accuse les éoliennes de perturber « la vie des gens », de « coûter un argent fou », de se développer de façon « anarchique » ou encore « de massacrer des paysages ». « L’éolien, y en a marre », a-t-il insisté, lundi.

Lire aussi : Le RN essaie de capter le ressentiment d’une partie de la population contre les éoliennes

Autres candidats de la droite, l’ex-commissaire européen Michel Barnier a fait part de son « scepticisme » quant à cette technologie et le député des Alpes-Maritimes Eric Ciotti a soutenu, en 2020, une proposition de loi visant à faire cesser le « développement à marche forcée des parcs éoliens, imposé contre les citoyens ».

Marine Le Pen, elle, va encore plus loin. Après avoir appelé à un moratoire sur les éoliennes dès 2017, la candidate du Rassemblement national (RN) promet désormais de démanteler certains parcs. « Elue présidente, je déconstruirai immédiatement les chantiers éoliens à terre et en mer et supprimerai toutes subventions à l’éolien », a-t-elle écrit. Comme Xavier Bertrand, qui plaide pour lancer la construction de nouveaux réacteurs dès l’été 2020, elle est, en revanche, une fervente défenseuse de l’atome. « LR court après le RN, qui court après LR… C’est la course à l’échalote, observe Nicolas Goldberg, analyste énergie chez Colombus Consulting. Et l’opposition historique entre nucléaire et renouvelables dégrade toujours le débat. » 

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Outre de supposées nuisances, les détracteurs des éoliennes questionnent aussi l’utilité de cette source d’énergie. Le système électrique français étant déjà peu émetteur de gaz à effet de serre grâce au nucléaire, ils soulignent qu’il ne sert à rien de remplacer une source d’énergie décarbonée par une autre. Une idée contre laquelle se battent les acteurs de la filière. « Ceux qui soutiennent que les renouvelables sont inutiles sont des incompétents ou mentent délibérément »,assène Jean-Louis Bal. « Dire que, comme le mix électrique est décarboné, on n’a pas besoin de s’embêter avec les moulins à vent, c’est une spécificité française liée au poids historique du nucléaire, ajoute Nicolas Goldberg. Mais ça n’a pas de sens, car il n’existe aucun scénario qui ne prévoit pas un développement important des renouvelables. »

L’énergie nucléaire insuffisante

De fait, si le parc nucléaire actuel permet de produire une électricité en grande partie décarbonée, les 56 réacteurs construits entre la fin des années 1970 et le début des années 1990 sont vieillissants. Même si leur durée de vie était prolongée de dix ans, voire de vingt ans, la plupart d’entre eux devraient être mis à l’arrêt d’ici à 2060. En outre, si la consommation globale d’énergie devrait diminuer au cours des prochaines décennies, ce n’est pas le cas des besoins en électricité, qui devraient, eux, être amenés à croître rapidement.

La France, comme de nombreux autres pays, s’est engagée à atteindre la neutralité carbone en 2050 pour essayer de limiter le dérèglement climatique. Or décarboner l’économie doit passer par une électrification de certains secteurs tels que le transport ou le bâtiment, alors que les combustibles fossiles couvrent encore plus des deux tiers de la consommation d’énergie du pays.

« Il y a une lame de fond de l’électrification qui est indiscutable et impose de revoir les chiffres et les objectifs, observe Jean-Bernard Lévy, le PDG d’EDF. On aura besoin de plus de térawattheures que ce que l’on pensait il y a encore trois ou quatre ans. Et nous devons utiliser toutes les technologies et tous les financements à notre disposition, parce que nous sommes en retard. » Même si la construction de nouveaux réacteurs était relancée, ceux-ci ne seraient sans doute pas opérationnels avant 2035, et la filière nucléaire ne pourrait couvrir plus de la moitié des besoins en électricité prévus en 2050, selon ses propres estimations.

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Face à la fronde et pour tenter de « rationaliser le débat », le SER a publié, jeudi, la première partie d’un Livre blanc qui entend montrer qu’au-delà de la transition énergétique les renouvelables peuvent être le moteur d’un projet de société plus large, à même de créer des emplois, de renforcer la souveraineté de la France ou de profiter aux secteurs industriel et agricole. Une deuxième partie, prévue pour le début de l’année 2022, formulera une douzaine de propositions concrètes à destination des candidats.

Le soutien de l’opinion

Le SER a également révélé les résultats d’un sondage réalisé fin septembre par l’IFOP auprès d’un échantillon de quelque 3 000 personnes. Selon cette enquête, 87 % des Français souhaitent que le prochain gouvernement encourage davantage le développement des énergies renouvelables ; 85 % et 64 % ont une bonne image, respectivement, du photovoltaïque et de l’éolien terrestre (contre 48 % pour le nucléaire) ; et six Français sur dix sont favorables au développement de l’éolien dans leur région.

« La France est loin d’être vent debout contre les éoliennes, même s’il faut reconnaître qu’il y a une certaine érosion du soutien par rapport aux sondages réalisés il y a deux ou trois ans, note Jean-Louis Bal. Mais ce n’est pas surprenant quand des personnalités populaires comme [l’animateur et journaliste] Stéphane Bern ou [le polémiste d’extrême droite et potentiel candidat à la présidentielle] Eric Zemmour pilonnent cette énergie en permanence. »

 Lire aussi  La longue marche de la France pour atteindre 100 % d’énergies renouvelables

Une deuxième étude, réalisée cette fois-ci début août par l’institut Harris Interactive pour l’Agence de la transition écologique et le ministère de la transition écologique, également publiée jeudi, décrit des tendances similaires, avec 73 % de Français ayant une bonne image de l’énergie éolienne. Selon ce sondage, l’adhésion apparaît même encore plus marquée pour les personnes ayant une résidence principale ou secondaire à moins de 10 kilomètres d’un parc éolien, ou vivant dans une région avec une forte densité de mâts.

Jeudi, la ministre de la transition écologique, Barbara Pompili, a, une nouvelle fois, affiché son soutien « sans équivoque » aux renouvelables. « Tout l’enjeu est celui de l’acceptabilité, a-t-elle rappelé. Après l’éolien, la méthanisation sera attaquée, puis ce sera le solaire… Il faut démonter les contre-vérités, mais aussi que le développement de ces filières se fasse de manière exemplaire. » Mardi, la ministre avait présenté une dizaine de mesures destinées à rendre les éoliennes plus acceptables.Les chiffres

19,1 %

C’est la part des énergies renouvelables dans la consommation finale brute d’énergie en France l’an dernier – l’objectif était d’atteindre 23 % en 2020, puis 32 % en 2030.

7,9 %

C’est la part de l’éolien dans la production électrique nationale en 2020, après 6,3 % en 2019. Environ 1,3 gigawatt (GW) de nouvelles capacités ont été installées, portant la capacité totale à près de 18 GW mi-2021. Un rythme en deçà des objectifs de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), la feuille de route énergétique de la France.

1,19 gigawatt

C’est le volume cumulé des capacités photovoltaïques installées aux cours des six premiers mois de 2021, un niveau qui dépasse le volume annuel atteint sur l’ensemble de l’année 2020.

Perrine Mouterde Contribuer

PUBLIÉ LE PAR OCEANCLIMAT

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Éoliennes en mer : quel impact sur l’écosystème ?

https://www.lemonde.fr/blog/oceanclimat/2020/04/20/eoliennes-en-mer-quel-impact-sur-lecosysteme/

Un paradoxe pour les chercheurs

Il arrive que le chercheur en écologie se trouve face à un paradoxe : ce qui est bon pour la planète, et en particulier ce qui permet de limiter les changements climatiques, peut s’avérer être en contradiction avec ce qui, localement, est bon pour la préservation de l’écosystème. Cela serait le cas, par exemple, si l’on sacrifiait une vasière dans un estuaire pour développer une plateforme de transport permettant de limiter le coût en énergie fossile. La vasière est en effet un habitat essentiel pour le développement des poissons et, autour d’eux, de tout un réseau d’interactions caractéristique des estuaires. Il est donc primordial d’avoir en tête ces deux échelles, de penser global et local à la fois. La question se pose, dans ce contexte, de l’effet de l’exploitation des énergies marines sur les écosystèmes marins. Certes, il n’est pas nécessaire de prouver l’intérêt, pour limiter le changement climatique, de développer les énergies renouvelables en mer, mais quel est l’impact local sur l’écosystème ?

Crédit : Patrick Bonnor / Adobe Stock
Légende : la France n’a pas encore de parc éolien en phase d’exploitation, mais de tels équipements sont déjà présents dans différentes mers du monde.

En mer, les écosystèmes sont d’une grande complexité. Une façon de décrire cette complexité est d’observer l’organisation des flux de matière organique liés aux relations entre un prédateur et sa proie. Il est trop simplificateur de parler de chaîne alimentaire en mer. L’écosystème repose en effet sur plusieurs sources de matière organique, comme la photosynthèse des différents végétaux, en particulier du phytoplancton (algues microscopiques), mais aussi la consommation de détritus. De plus, on observe généralement plusieurs proies par prédateur et plusieurs prédateurs par proie. Cet entrelacs de chaînes alimentaires forme le réseau trophique.

Etudier cette complexité demande d’associer études de terrain et utilisation d’outils mathématiques pour l’étude des réseaux d’interactions. Cette association a donné naissance à un domaine de recherche en écologie appelé « analyse des réseaux écologiques ». Aujourd’hui, les spécialistes de ce domaine sont fortement sollicités par la société civile pour répondre à des questions concrètes telles que la définition d’indicateurs de santé de l’écosystème et de seuils d’alerte pour réagir ou la caractérisation d’impacts variés sur le fonctionnement de l’écosystème. Au travers du projet TROPHIK, ils se sont penchés sur la question de l’effet de la présence des éoliennes en mer et du changement climatique sur le réseau trophique marin (1). Le site atelier était le projet de parc éolien au large de Courseulles-sur-Mer, en baie de Seine.

Effet récif vs effet réserve

Lorsque l’homme immerge une structure en mer, un certain nombre d’espèces, dont l’habitat est habituellement composé de rochers, viennent s’y fixer, profitant de ce nouveau socle. Ceci va aussi attirer les prédateurs de ces espèces. Cette combinaison de processus est appelée « effet récif ». Cet effet est le principal à influencer l’organisation de l’écosystème. C’est ce qu’ont montré les modèles mathématiques simulant le réseau trophique dans 30 ans, en présence du parc éolien de Courseulles-sur-Mer (2, 3). On s’attend en effet à la fixation d’une forte biomasse de moules sur les mâts de ces éoliennes et à l’agrégation de différentes espèces telles que des poissons ou des étoiles de mer.

Crédits : à gauche Thomas Pavy, à droite Brook / Adobe Stock
Légende : exemples d’effet récif sur des structures marines. Différentes espèces viennent se fixer sur les structures ou profiter des ressources alimentaires qui s’y sont fixées.

La conséquence de l’effet récif est l’apparition d’une communauté composée d’espèces de zone rocheuse dans une zone de sédiments meubles, se traduisant par un changement profond du fonctionnement de l’écosystème. Par exemple, la consommation de détritus devient supérieure à celle du phytoplancton, provoquant une augmentation du recyclage. Le réseau trophique présente ainsi un fonctionnement nouveau, caractérisé par une forte activité due à la présence d’une forte biomasse qui consomme plus mais aussi recycle plus qu’en l’absence des éoliennes. L’apparition d’espèces nouvelles pour la zone peut aussi s’avérer problématique si ce sont des espèces invasives, susceptibles de déloger des espèces présentes à l’origine. Les modèles mathématiques appliqués ne permettent cependant pas de conclure sur ce point, à propos duquel il faudra mener des études plus poussées sur le terrain.

Les modèles mathématiques ont aussi permis d’étudier le rôle que pourrait avoir l’exploitation du parc éolien sur l’écosystème par le biais d’une baisse de l’activité de pêche. C’est ce qu’on appelle « l’effet réserve ». D’un parc éolien en mer à l’autre, la gestion de la pêche est très variable et, dans le cas de Courseulles-sur-Mer, l’organisation des éoliennes a été conçue afin qu’il soit possible de pêcher entre les rangées d’éoliennes. L’effet réserve serait alors très limité. Cependant, les modèles ont été poussés à l’extrême pour étudier quelle serait la sensibilité de l’écosystème dans une situation d’un parc où la pêche aurait été fermée. Les résultats préliminaires montrent que ce choix de gestion pourrait permettre de compenser la perte de surface pêchée par un phénomène de débordement qui rendrait les zones adjacentes plus riches et plus productives. Cet effet de débordement est largement étudié autour des aires marines protégées et pourrait être bénéfique à l’écosystème aussi bien qu’aux pêcheurs si le choix d’une mise en réserve était fait dans d’autres parcs à l’avenir.

Mise en place d’un atlas sur l’effet du changement climatique

Dans la zone étudiée, le changement climatique a aussi un effet visible sur l’écosystème marin. Avec un changement de température de 0,5 à 1° par décennie, la Manche présente déjà une baisse de l’abondance des espèces d’eau froide et une augmentation de celles d’eau chaude (4). Les modèles mathématiques permettent de simuler l’effet du changement climatique sur la distribution de chacune des espèces (5). Un atlas a récemment été mis en place, composé de cartes de probabilité de présence des espèces de la Manche à l’horizon 2100. Pour cela, il a fallu adapter les méthodes appliquées en milieu terrestre, pour prendre en compte la variation de température en fonction de la profondeur ou le fait que la nature du substrat attire plus ou moins chaque espèce. Les cartes ainsi établies correspondent aux scénarios extrêmes de changement climatique établis par les climatologues (5). On peut voir, par exemple qu’il est probable que le tacaud disparaisse progressivement de la baie de Seine.

Cet atlas est un premier pas vers une meilleure compréhension des effets du changement climatique sur le fonctionnement de l’écosystème. Il reste maintenant à intégrer ces évolutions, établies espèce par espèce, au sein du réseau trophique. On pourra ainsi voir si les effets combinés de la présence des éoliennes ont tendance à atténuer ou au contraire amplifier celui du changement climatique (6).

Et après : quelles recommandations pour la suite ?

Crédit : France Energies Marines
Légende : Campagne en mer pour le suivi scientifique de l’écosystème. Mise à l’eau d’un filet pour récolter le zooplancton (plancton animal).

En conclusion, il apparaît que la présence des éoliennes a un effet local, lié principalement à l’effet récif, qui se traduit par l’apparition d’un nouvel écosystème, caractéristique des substrats rocheux, au milieu d’un écosystème de substrat meuble. Le changement de fonctionnement prédit par la modélisation n’est pas une dégradation mais un simple changement d’état, plutôt bénéfique à la diversité, avec des flux d’échanges qui augmentent et un recyclage plus important. Cependant, l’approche a ses limites. Une grande inconnue demeure la conséquence de la présence de ces structures sur la distribution des espèces invasives. Par ailleurs l’effet local peut aussi être lié à la mise en réserve de la zone couverte par un parc éolien et à un effet de débordement qui peut s’avérer positif non seulement sur place, mais aussi dans les zones adjacentes. On ne peut donc pas parler d’un effet local négatif, ce qui évite de se retrouver face au paradoxe soulevé plus haut. Cependant cette conclusion est à moduler, voire à remettre en cause, en fonction du site envisagé. Le développement des énergies marines ne doit pas se faire au détriment d’écosystèmes emblématiques. La planification des espaces marins doit avant tout sanctuariser les habitats essentiels.

Nathalie Niquil, Directrice de Recherche au CNRS,

Laboratoire de Biologie des Organismes et des Ecosystèmes Aquatiques (BOREA), Université de Caen Normandie, Muséum National d’Histoire Naturelle, IRD, SU, UA et CNRS.

Référence projet Trophik : coordination scientifique N. Niquil, laboratoire BOREA financé par l’Agence Nationale de la Recherche, programme “Investissements d’avenir », ANR/FEM EMR-ITE, 2015 ANR-10-IEED-0006-12. Approche écosystémique des énergies marines renouvelables – Modélisation du rôle des éoliennes offshore dans la modification du fonctionnement des réseaux trophiques côtiers et dans le cumul d’impacts

Références

(1) Niquil N, Raoux A, Haraldsson M, Araignous E, Halouani G, Leroy B, Safi G, Noguès Q, Grangeré K, Dauvin JC, Mazé C, Le Loch F, Villanueva C, Hattab T, Bourdaud J, Champagnat J, Ben Rais Lasram F (2020). Toward an Ecosystem Approach of Marine Renewable Energy: The Case of the Offshore Wind Farm of Courseulles-sur-Mer in the Bay of Seine. In Estuaries and Coastal Zones in Times of Global Change (pp. 137-148). Springer, Singapore.

(2) Raoux A, Tecchio S, Pezy JP, Lassalle G, Degraer S, Wilhelmsson D, Cachera M, Ernande B, Le Guen C, Haraldsson M, Grangeré K, Le Loc’h F, Dauvin JC, Niquil N (2017). Benthic and fish aggregation inside an offshore wind farm: Which effects on the trophic web functioning? Ecological Indicators 72: 33-46.

(3) Raoux A, Lassalle G, Pezy JP, Tecchio S, Safi G, Ernande B, Mazé C, Le Loc’h F, Lequesne J, Girardin V, Dauvin JC, Niquil N (2019). Measuring sensitivity of two OSPAR indicators for a coastal food web model under offshore wind farm construction. Ecological Indicators 96 : 728-738.

(4) Gaudin F, Desroy N, Dubois S, Broudin C, Cabioch L, Fournier J, Gentil F, Grall J, Houbin C, Le Mao P, Thiebaut E (2018). Marine sublittoral benthos fails to track temperature in response to climate change in a biogeographical transition zone. ICES J. Mar. Sci., 75, 1894-1907.

(5) Ben Rais Lasram F, Hattab T, Noguès Q, Beaugrand G, Dauvin JC, Halouani G, Le Loc’h F, Niquil N, Leroy B (en révision). An open-source framework to model present and future marine species distribution at local scale. Ecological Informatics.

(6) Thèse de Doctorat de Quentin Noguès, Université Caen Normandie, Financement Région Normandie. En cours. Etude du cumul d’impact autour du parc éolien offshore de la bgaie de Seine : quelles conséquences pour le fonctionnement trophique de l’écosystème, son état de santé et les services écosystémiques ?

(7) Taylor KE, Stouffer RJ, Meehl GA (2012) An overview of CMIP5 and the experiment design. Bull Am Meteorol Soc 93:485–498.


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Éoliennes en mer : quel impact sur l’écosystème ?

Un paradoxe pour les chercheurs

Il arrive que le chercheur en écologie se trouve face à un paradoxe : ce qui est bon pour la planète, et en particulier ce qui permet de limiter les changements climatiques, peut s’avérer être en contradiction avec ce qui, localement, est bon pour la préservation de l’écosystème. Cela serait le cas, par exemple, si l’on sacrifiait une vasière dans un estuaire pour développer une plateforme de transport permettant de limiter le coût en énergie fossile. La vasière est en effet un habitat essentiel pour le développement des poissons et, autour d’eux, de tout un réseau d’interactions caractéristique des estuaires. Il est donc primordial d’avoir en tête ces deux échelles, de penser global et local à la fois. La question se pose, dans ce contexte, de l’effet de l’exploitation des énergies marines sur les écosystèmes marins. Certes, il n’est pas nécessaire de prouver l’intérêt, pour limiter le changement climatique, de développer les énergies renouvelables en mer, mais quel est l’impact local sur l’écosystème ?

Crédit : Patrick Bonnor / Adobe Stock
Légende : la France n’a pas encore de parc éolien en phase d’exploitation, mais de tels équipements sont déjà présents dans différentes mers du monde.

En mer, les écosystèmes sont d’une grande complexité. Une façon de décrire cette complexité est d’observer l’organisation des flux de matière organique liés aux relations entre un prédateur et sa proie. Il est trop simplificateur de parler de chaîne alimentaire en mer. L’écosystème repose en effet sur plusieurs sources de matière organique, comme la photosynthèse des différents végétaux, en particulier du phytoplancton (algues microscopiques), mais aussi la consommation de détritus. De plus, on observe généralement plusieurs proies par prédateur et plusieurs prédateurs par proie. Cet entrelacs de chaînes alimentaires forme le réseau trophique.

Etudier cette complexité demande d’associer études de terrain et utilisation d’outils mathématiques pour l’étude des réseaux d’interactions. Cette association a donné naissance à un domaine de recherche en écologie appelé « analyse des réseaux écologiques ». Aujourd’hui, les spécialistes de ce domaine sont fortement sollicités par la société civile pour répondre à des questions concrètes telles que la définition d’indicateurs de santé de l’écosystème et de seuils d’alerte pour réagir ou la caractérisation d’impacts variés sur le fonctionnement de l’écosystème. Au travers du projet TROPHIK, ils se sont penchés sur la question de l’effet de la présence des éoliennes en mer et du changement climatique sur le réseau trophique marin (1). Le site atelier était le projet de parc éolien au large de Courseulles-sur-Mer, en baie de Seine.

Effet récif vs effet réserve

Lorsque l’homme immerge une structure en mer, un certain nombre d’espèces, dont l’habitat est habituellement composé de rochers, viennent s’y fixer, profitant de ce nouveau socle. Ceci va aussi attirer les prédateurs de ces espèces. Cette combinaison de processus est appelée « effet récif ». Cet effet est le principal à influencer l’organisation de l’écosystème. C’est ce qu’ont montré les modèles mathématiques simulant le réseau trophique dans 30 ans, en présence du parc éolien de Courseulles-sur-Mer (2, 3). On s’attend en effet à la fixation d’une forte biomasse de moules sur les mâts de ces éoliennes et à l’agrégation de différentes espèces telles que des poissons ou des étoiles de mer.

Crédits : à gauche Thomas Pavy, à droite Brook / Adobe Stock
Légende : exemples d’effet récif sur des structures marines. Différentes espèces viennent se fixer sur les structures ou profiter des ressources alimentaires qui s’y sont fixées.

La conséquence de l’effet récif est l’apparition d’une communauté composée d’espèces de zone rocheuse dans une zone de sédiments meubles, se traduisant par un changement profond du fonctionnement de l’écosystème. Par exemple, la consommation de détritus devient supérieure à celle du phytoplancton, provoquant une augmentation du recyclage. Le réseau trophique présente ainsi un fonctionnement nouveau, caractérisé par une forte activité due à la présence d’une forte biomasse qui consomme plus mais aussi recycle plus qu’en l’absence des éoliennes. L’apparition d’espèces nouvelles pour la zone peut aussi s’avérer problématique si ce sont des espèces invasives, susceptibles de déloger des espèces présentes à l’origine. Les modèles mathématiques appliqués ne permettent cependant pas de conclure sur ce point, à propos duquel il faudra mener des études plus poussées sur le terrain.

Les modèles mathématiques ont aussi permis d’étudier le rôle que pourrait avoir l’exploitation du parc éolien sur l’écosystème par le biais d’une baisse de l’activité de pêche. C’est ce qu’on appelle « l’effet réserve ». D’un parc éolien en mer à l’autre, la gestion de la pêche est très variable et, dans le cas de Courseulles-sur-Mer, l’organisation des éoliennes a été conçue afin qu’il soit possible de pêcher entre les rangées d’éoliennes. L’effet réserve serait alors très limité. Cependant, les modèles ont été poussés à l’extrême pour étudier quelle serait la sensibilité de l’écosystème dans une situation d’un parc où la pêche aurait été fermée. Les résultats préliminaires montrent que ce choix de gestion pourrait permettre de compenser la perte de surface pêchée par un phénomène de débordement qui rendrait les zones adjacentes plus riches et plus productives. Cet effet de débordement est largement étudié autour des aires marines protégées et pourrait être bénéfique à l’écosystème aussi bien qu’aux pêcheurs si le choix d’une mise en réserve était fait dans d’autres parcs à l’avenir.

Mise en place d’un atlas sur l’effet du changement climatique

Dans la zone étudiée, le changement climatique a aussi un effet visible sur l’écosystème marin. Avec un changement de température de 0,5 à 1° par décennie, la Manche présente déjà une baisse de l’abondance des espèces d’eau froide et une augmentation de celles d’eau chaude (4). Les modèles mathématiques permettent de simuler l’effet du changement climatique sur la distribution de chacune des espèces (5). Un atlas a récemment été mis en place, composé de cartes de probabilité de présence des espèces de la Manche à l’horizon 2100. Pour cela, il a fallu adapter les méthodes appliquées en milieu terrestre, pour prendre en compte la variation de température en fonction de la profondeur ou le fait que la nature du substrat attire plus ou moins chaque espèce. Les cartes ainsi établies correspondent aux scénarios extrêmes de changement climatique établis par les climatologues (5). On peut voir, par exemple qu’il est probable que le tacaud disparaisse progressivement de la baie de Seine.

Cet atlas est un premier pas vers une meilleure compréhension des effets du changement climatique sur le fonctionnement de l’écosystème. Il reste maintenant à intégrer ces évolutions, établies espèce par espèce, au sein du réseau trophique. On pourra ainsi voir si les effets combinés de la présence des éoliennes ont tendance à atténuer ou au contraire amplifier celui du changement climatique (6).

Et après : quelles recommandations pour la suite ?

Crédit : France Energies Marines
Légende : Campagne en mer pour le suivi scientifique de l’écosystème. Mise à l’eau d’un filet pour récolter le zooplancton (plancton animal).

En conclusion, il apparaît que la présence des éoliennes a un effet local, lié principalement à l’effet récif, qui se traduit par l’apparition d’un nouvel écosystème, caractéristique des substrats rocheux, au milieu d’un écosystème de substrat meuble. Le changement de fonctionnement prédit par la modélisation n’est pas une dégradation mais un simple changement d’état, plutôt bénéfique à la diversité, avec des flux d’échanges qui augmentent et un recyclage plus important. Cependant, l’approche a ses limites. Une grande inconnue demeure la conséquence de la présence de ces structures sur la distribution des espèces invasives. Par ailleurs l’effet local peut aussi être lié à la mise en réserve de la zone couverte par un parc éolien et à un effet de débordement qui peut s’avérer positif non seulement sur place, mais aussi dans les zones adjacentes. On ne peut donc pas parler d’un effet local négatif, ce qui évite de se retrouver face au paradoxe soulevé plus haut. Cependant cette conclusion est à moduler, voire à remettre en cause, en fonction du site envisagé. Le développement des énergies marines ne doit pas se faire au détriment d’écosystèmes emblématiques. La planification des espaces marins doit avant tout sanctuariser les habitats essentiels.

Nathalie Niquil, Directrice de Recherche au CNRS,

Laboratoire de Biologie des Organismes et des Ecosystèmes Aquatiques (BOREA), Université de Caen Normandie, Muséum National d’Histoire Naturelle, IRD, SU, UA et CNRS.

Référence projet Trophik : coordination scientifique N. Niquil, laboratoire BOREA financé par l’Agence Nationale de la Recherche, programme “Investissements d’avenir », ANR/FEM EMR-ITE, 2015 ANR-10-IEED-0006-12. Approche écosystémique des énergies marines renouvelables – Modélisation du rôle des éoliennes offshore dans la modification du fonctionnement des réseaux trophiques côtiers et dans le cumul d’impacts

Références

(1) Niquil N, Raoux A, Haraldsson M, Araignous E, Halouani G, Leroy B, Safi G, Noguès Q, Grangeré K, Dauvin JC, Mazé C, Le Loch F, Villanueva C, Hattab T, Bourdaud J, Champagnat J, Ben Rais Lasram F (2020). Toward an Ecosystem Approach of Marine Renewable Energy: The Case of the Offshore Wind Farm of Courseulles-sur-Mer in the Bay of Seine. In Estuaries and Coastal Zones in Times of Global Change (pp. 137-148). Springer, Singapore.

(2) Raoux A, Tecchio S, Pezy JP, Lassalle G, Degraer S, Wilhelmsson D, Cachera M, Ernande B, Le Guen C, Haraldsson M, Grangeré K, Le Loc’h F, Dauvin JC, Niquil N (2017). Benthic and fish aggregation inside an offshore wind farm: Which effects on the trophic web functioning? Ecological Indicators 72: 33-46.

(3) Raoux A, Lassalle G, Pezy JP, Tecchio S, Safi G, Ernande B, Mazé C, Le Loc’h F, Lequesne J, Girardin V, Dauvin JC, Niquil N (2019). Measuring sensitivity of two OSPAR indicators for a coastal food web model under offshore wind farm construction. Ecological Indicators 96 : 728-738.

(4) Gaudin F, Desroy N, Dubois S, Broudin C, Cabioch L, Fournier J, Gentil F, Grall J, Houbin C, Le Mao P, Thiebaut E (2018). Marine sublittoral benthos fails to track temperature in response to climate change in a biogeographical transition zone. ICES J. Mar. Sci., 75, 1894-1907.

(5) Ben Rais Lasram F, Hattab T, Noguès Q, Beaugrand G, Dauvin JC, Halouani G, Le Loc’h F, Niquil N, Leroy B (en révision). An open-source framework to model present and future marine species distribution at local scale. Ecological Informatics.

(6) Thèse de Doctorat de Quentin Noguès, Université Caen Normandie, Financement Région Normandie. En cours. Etude du cumul d’impact autour du parc éolien offshore de la bgaie de Seine : quelles conséquences pour le fonctionnement trophique de l’écosystème, son état de santé et les services écosystémiques ?

(7) Taylor KE, Stouffer RJ, Meehl GA (2012) An overview of CMIP5 and the experiment design. Bull Am Meteorol Soc 93:485–498.CATÉGORIESACTUALITÉBIODIVERSITÉCLIMATOCÉANPOLITIQUESCIENCEÉTIQUETTESBIODIVERSITÉCHANGEMENT CLIMATIQUEÉCOLOGIEÉNERGIES MARINESENVIRONNEMENTIMPACTSRECHERCHESCIENCE

Une réponse sur “Éoliennes en mer : quel impact sur l’écosystème ?


PUBLIÉ LE PAR OCEANCLIMAT

Éoliennes en mer : quel impact sur l’écosystème ?

Un paradoxe pour les chercheurs

Il arrive que le chercheur en écologie se trouve face à un paradoxe : ce qui est bon pour la planète, et en particulier ce qui permet de limiter les changements climatiques, peut s’avérer être en contradiction avec ce qui, localement, est bon pour la préservation de l’écosystème. Cela serait le cas, par exemple, si l’on sacrifiait une vasière dans un estuaire pour développer une plateforme de transport permettant de limiter le coût en énergie fossile. La vasière est en effet un habitat essentiel pour le développement des poissons et, autour d’eux, de tout un réseau d’interactions caractéristique des estuaires. Il est donc primordial d’avoir en tête ces deux échelles, de penser global et local à la fois. La question se pose, dans ce contexte, de l’effet de l’exploitation des énergies marines sur les écosystèmes marins. Certes, il n’est pas nécessaire de prouver l’intérêt, pour limiter le changement climatique, de développer les énergies renouvelables en mer, mais quel est l’impact local sur l’écosystème ?

Crédit : Patrick Bonnor / Adobe Stock
Légende : la France n’a pas encore de parc éolien en phase d’exploitation, mais de tels équipements sont déjà présents dans différentes mers du monde.

En mer, les écosystèmes sont d’une grande complexité. Une façon de décrire cette complexité est d’observer l’organisation des flux de matière organique liés aux relations entre un prédateur et sa proie. Il est trop simplificateur de parler de chaîne alimentaire en mer. L’écosystème repose en effet sur plusieurs sources de matière organique, comme la photosynthèse des différents végétaux, en particulier du phytoplancton (algues microscopiques), mais aussi la consommation de détritus. De plus, on observe généralement plusieurs proies par prédateur et plusieurs prédateurs par proie. Cet entrelacs de chaînes alimentaires forme le réseau trophique.

Etudier cette complexité demande d’associer études de terrain et utilisation d’outils mathématiques pour l’étude des réseaux d’interactions. Cette association a donné naissance à un domaine de recherche en écologie appelé « analyse des réseaux écologiques ». Aujourd’hui, les spécialistes de ce domaine sont fortement sollicités par la société civile pour répondre à des questions concrètes telles que la définition d’indicateurs de santé de l’écosystème et de seuils d’alerte pour réagir ou la caractérisation d’impacts variés sur le fonctionnement de l’écosystème. Au travers du projet TROPHIK, ils se sont penchés sur la question de l’effet de la présence des éoliennes en mer et du changement climatique sur le réseau trophique marin (1). Le site atelier était le projet de parc éolien au large de Courseulles-sur-Mer, en baie de Seine.

Effet récif vs effet réserve

Lorsque l’homme immerge une structure en mer, un certain nombre d’espèces, dont l’habitat est habituellement composé de rochers, viennent s’y fixer, profitant de ce nouveau socle. Ceci va aussi attirer les prédateurs de ces espèces. Cette combinaison de processus est appelée « effet récif ». Cet effet est le principal à influencer l’organisation de l’écosystème. C’est ce qu’ont montré les modèles mathématiques simulant le réseau trophique dans 30 ans, en présence du parc éolien de Courseulles-sur-Mer (2, 3). On s’attend en effet à la fixation d’une forte biomasse de moules sur les mâts de ces éoliennes et à l’agrégation de différentes espèces telles que des poissons ou des étoiles de mer.

Crédits : à gauche Thomas Pavy, à droite Brook / Adobe Stock
Légende : exemples d’effet récif sur des structures marines. Différentes espèces viennent se fixer sur les structures ou profiter des ressources alimentaires qui s’y sont fixées.

La conséquence de l’effet récif est l’apparition d’une communauté composée d’espèces de zone rocheuse dans une zone de sédiments meubles, se traduisant par un changement profond du fonctionnement de l’écosystème. Par exemple, la consommation de détritus devient supérieure à celle du phytoplancton, provoquant une augmentation du recyclage. Le réseau trophique présente ainsi un fonctionnement nouveau, caractérisé par une forte activité due à la présence d’une forte biomasse qui consomme plus mais aussi recycle plus qu’en l’absence des éoliennes. L’apparition d’espèces nouvelles pour la zone peut aussi s’avérer problématique si ce sont des espèces invasives, susceptibles de déloger des espèces présentes à l’origine. Les modèles mathématiques appliqués ne permettent cependant pas de conclure sur ce point, à propos duquel il faudra mener des études plus poussées sur le terrain.

Les modèles mathématiques ont aussi permis d’étudier le rôle que pourrait avoir l’exploitation du parc éolien sur l’écosystème par le biais d’une baisse de l’activité de pêche. C’est ce qu’on appelle « l’effet réserve ». D’un parc éolien en mer à l’autre, la gestion de la pêche est très variable et, dans le cas de Courseulles-sur-Mer, l’organisation des éoliennes a été conçue afin qu’il soit possible de pêcher entre les rangées d’éoliennes. L’effet réserve serait alors très limité. Cependant, les modèles ont été poussés à l’extrême pour étudier quelle serait la sensibilité de l’écosystème dans une situation d’un parc où la pêche aurait été fermée. Les résultats préliminaires montrent que ce choix de gestion pourrait permettre de compenser la perte de surface pêchée par un phénomène de débordement qui rendrait les zones adjacentes plus riches et plus productives. Cet effet de débordement est largement étudié autour des aires marines protégées et pourrait être bénéfique à l’écosystème aussi bien qu’aux pêcheurs si le choix d’une mise en réserve était fait dans d’autres parcs à l’avenir.

Mise en place d’un atlas sur l’effet du changement climatique

Dans la zone étudiée, le changement climatique a aussi un effet visible sur l’écosystème marin. Avec un changement de température de 0,5 à 1° par décennie, la Manche présente déjà une baisse de l’abondance des espèces d’eau froide et une augmentation de celles d’eau chaude (4). Les modèles mathématiques permettent de simuler l’effet du changement climatique sur la distribution de chacune des espèces (5). Un atlas a récemment été mis en place, composé de cartes de probabilité de présence des espèces de la Manche à l’horizon 2100. Pour cela, il a fallu adapter les méthodes appliquées en milieu terrestre, pour prendre en compte la variation de température en fonction de la profondeur ou le fait que la nature du substrat attire plus ou moins chaque espèce. Les cartes ainsi établies correspondent aux scénarios extrêmes de changement climatique établis par les climatologues (5). On peut voir, par exemple qu’il est probable que le tacaud disparaisse progressivement de la baie de Seine.

Cet atlas est un premier pas vers une meilleure compréhension des effets du changement climatique sur le fonctionnement de l’écosystème. Il reste maintenant à intégrer ces évolutions, établies espèce par espèce, au sein du réseau trophique. On pourra ainsi voir si les effets combinés de la présence des éoliennes ont tendance à atténuer ou au contraire amplifier celui du changement climatique (6).

Et après : quelles recommandations pour la suite ?

Crédit : France Energies Marines
Légende : Campagne en mer pour le suivi scientifique de l’écosystème. Mise à l’eau d’un filet pour récolter le zooplancton (plancton animal).

En conclusion, il apparaît que la présence des éoliennes a un effet local, lié principalement à l’effet récif, qui se traduit par l’apparition d’un nouvel écosystème, caractéristique des substrats rocheux, au milieu d’un écosystème de substrat meuble. Le changement de fonctionnement prédit par la modélisation n’est pas une dégradation mais un simple changement d’état, plutôt bénéfique à la diversité, avec des flux d’échanges qui augmentent et un recyclage plus important. Cependant, l’approche a ses limites. Une grande inconnue demeure la conséquence de la présence de ces structures sur la distribution des espèces invasives. Par ailleurs l’effet local peut aussi être lié à la mise en réserve de la zone couverte par un parc éolien et à un effet de débordement qui peut s’avérer positif non seulement sur place, mais aussi dans les zones adjacentes. On ne peut donc pas parler d’un effet local négatif, ce qui évite de se retrouver face au paradoxe soulevé plus haut. Cependant cette conclusion est à moduler, voire à remettre en cause, en fonction du site envisagé. Le développement des énergies marines ne doit pas se faire au détriment d’écosystèmes emblématiques. La planification des espaces marins doit avant tout sanctuariser les habitats essentiels.

Nathalie Niquil, Directrice de Recherche au CNRS,

Laboratoire de Biologie des Organismes et des Ecosystèmes Aquatiques (BOREA), Université de Caen Normandie, Muséum National d’Histoire Naturelle, IRD, SU, UA et CNRS.

Référence projet Trophik : coordination scientifique N. Niquil, laboratoire BOREA financé par l’Agence Nationale de la Recherche, programme “Investissements d’avenir », ANR/FEM EMR-ITE, 2015 ANR-10-IEED-0006-12. Approche écosystémique des énergies marines renouvelables – Modélisation du rôle des éoliennes offshore dans la modification du fonctionnement des réseaux trophiques côtiers et dans le cumul d’impacts

Références

(1) Niquil N, Raoux A, Haraldsson M, Araignous E, Halouani G, Leroy B, Safi G, Noguès Q, Grangeré K, Dauvin JC, Mazé C, Le Loch F, Villanueva C, Hattab T, Bourdaud J, Champagnat J, Ben Rais Lasram F (2020). Toward an Ecosystem Approach of Marine Renewable Energy: The Case of the Offshore Wind Farm of Courseulles-sur-Mer in the Bay of Seine. In Estuaries and Coastal Zones in Times of Global Change (pp. 137-148). Springer, Singapore.

(2) Raoux A, Tecchio S, Pezy JP, Lassalle G, Degraer S, Wilhelmsson D, Cachera M, Ernande B, Le Guen C, Haraldsson M, Grangeré K, Le Loc’h F, Dauvin JC, Niquil N (2017). Benthic and fish aggregation inside an offshore wind farm: Which effects on the trophic web functioning? Ecological Indicators 72: 33-46.

(3) Raoux A, Lassalle G, Pezy JP, Tecchio S, Safi G, Ernande B, Mazé C, Le Loc’h F, Lequesne J, Girardin V, Dauvin JC, Niquil N (2019). Measuring sensitivity of two OSPAR indicators for a coastal food web model under offshore wind farm construction. Ecological Indicators 96 : 728-738.

(4) Gaudin F, Desroy N, Dubois S, Broudin C, Cabioch L, Fournier J, Gentil F, Grall J, Houbin C, Le Mao P, Thiebaut E (2018). Marine sublittoral benthos fails to track temperature in response to climate change in a biogeographical transition zone. ICES J. Mar. Sci., 75, 1894-1907.

(5) Ben Rais Lasram F, Hattab T, Noguès Q, Beaugrand G, Dauvin JC, Halouani G, Le Loc’h F, Niquil N, Leroy B (en révision). An open-source framework to model present and future marine species distribution at local scale. Ecological Informatics.

(6) Thèse de Doctorat de Quentin Noguès, Université Caen Normandie, Financement Région Normandie. En cours. Etude du cumul d’impact autour du parc éolien offshore de la bgaie de Seine : quelles conséquences pour le fonctionnement trophique de l’écosystème, son état de santé et les services écosystémiques ?

(7) Taylor KE, Stouffer RJ, Meehl GA (2012) An overview of CMIP5 and the experiment design. Bull Am Meteorol Soc 93:485–498.CATÉGORIESACTUALITÉBIODIVERSITÉCLIMATOCÉANPOLITIQUESCIENCEÉTIQUETTESBIODIVERSITÉCHANGEMENT CLIMATIQUEÉCOLOGIEÉNERGIES MARINESENVIRONNEMENTIMPACTSRECHERCHESCIENCE

Une réponse sur “Éoliennes en mer : quel impact sur l’écosystème ?”

  1. Jolt Il faut savoir lire entre les lignes pour apprendre que les parcs éoliennes offshore auront un effet nettement positif sur le biodiversité et biomasse marine. Le synergie de l’effet récif ET (pas vs!) l’effet réserve est trés positif et est seulement trés faiblement contrebalancé par le risque minime des espèces invasives . C’était d’ailleurs bien constaté pour les plateformes pétroliers autour du monde, qu’on laisse maintenant sur place après l’arrêt de l’exploitation pour continuer bénéficier des ces effets.

Voir aussi:

ÉCOLOGIE : LES SCANDALEUX PARADOXES DE L’ÉOLIEN https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/10/08/21463/

Le choix de « Ailes marines » pour le parc éolien de Saint-Brieuc jugé irrégulier par le Conseil d’Etat (Bibliographie d’articles récents en fin d’article) https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/10/07/21314/

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/08/27/leolien-offshore-incompatible-avec-la-protection-des-sites-natura-2000-rapport-du-cnpn/

Eoliennes: les envers du décor loin des discours répandus par l’Etat ou les grands médias https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/10/08/21463/

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/07/23/bataille-navale-marine-nationale-pecheurs-a-propos-des-eoliennes-dans-la-baie-de-saint-brieuc-et-maintenant-cest-la-mer-quils-veulent-privatiser-les-pecheurs-bretons/

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/07/12/eolien-offshore-un-suivi-environnemental-du-parc-des-iles-dyeu-et-de-noirmoutier/

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/05/22/les-installations-de-parcs-eolien-rencontrent-de-plus-en-plus-doppositions-les-parcs-flottant-sont-sans-doute-un-progres-pour-la-faune-marine-compares-aux-eoliennes-posees/

http://www.journal-eolien.org/tout-sur-l-eolien/eolien-en-mer-pose-eolien-en-mer-flottant/

https://www.lemonde.fr/blog/oceanclimat/2020/04/20/eoliennes-en-mer-quel-impact-sur-lecosysteme/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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