Le Nucléaire débarque dans la campagne et divise droite et gauche – Minicentrales: la France a 15 ans de retard

Pourquoi le nucléaire va s’inviter dans la campagne présidentielle de 2022

La gauche et la majorité macroniste semblent divisées sur la construction rapide de nouveaux EPR, tandis que la droite et l’extrême droite accentuent leur soutien à la filière. 

Par Nabil Wakim

Publié le 15 avril 2021 à 15h30 – Mis à jour le 15 avril 2021 à 19h58  

Temps de Lecture 6 min. 

https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/04/15/pourquoi-le-nucleaire-va-s-inviter-dans-la-campagne-presidentielle-de-2022_6076899_823448.html

Emmanuel Macron, en visite à l'usine du chaudiériste nucléaire Framatome du Creusot (Saône-et-Loire), le 8 décembre 2020.
Emmanuel Macron, en visite à l’usine du chaudiériste nucléaire Framatome du Creusot (Saône-et-Loire), le 8 décembre 2020. JEAN-CLAUDE COUTAUSSE POUR « LE MONDE »

En pleine période de pandémie et de crise économique, débattre sur l’équilibre du système électrique français en 2050 pourrait sembler décalé. Et pourtant : le lobbying et les batailles en coulisses sont bel et bien lancés, à grande vitesse. Dans la filière nucléaire, on scrute comme le lait sur le feu les attitudes et les inflexions des candidats déjà déclarés ou potentiels à la présidentielle de 2022.

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Le nucléaire français fait face à un défi existentiel : il s’agit de décider si la France se lance dans la construction de nouveaux réacteurs nucléaires de type EPR (réacteur à eau pressurisée européen) – comme celui en chantier depuis 2007 à Flamanville – ou si, au contraire, elle décide de ne plus investir et d’organiser une sortie du nucléaire à moyen terme. Le parc actuel de 56 réacteurs ne sera pas éternel, et plusieurs devront cesser de fonctionner en cascade à partir de 2040. Dès lors, la décision de lancer ou pas de nouveaux chantiers – qui peuvent durer entre dix et quinze ans – doit être prise rapidement et incombera au prochain président de la République.

Emmanuel Macron a reporté cette décision à l’après-2022, la renvoyant au moment où les travaux de l’EPR de Flamanville seront terminés – au mieux en 2023. Depuis son élection en 2017, le chef de l’Etat entretient un « en même temps » parfois confus sur le sujet énergétique. M. Macron est historiquement un partisan de l’énergie nucléaire. Il l’a rappelé en décembre 2020, en visitant la forge du Creusot en Saône-et-Loire, qui fabrique notamment des cuves de réacteurs. « Notre avenir énergétique et écologique passe par le nucléaire », avait-il expliqué sans pour autant annoncer de décision sur la construction de nouveaux réacteurs.

Ambiguïtés de la majorité

Pour autant, depuis le début du quinquennat, trois des quatre ministres qui se sont succédé à la transition écologique, dont dépend le domaine de l’énergie, étaient critiques envers le nucléaire : Nicolas Hulot, François de Rugy et l’actuelle ministre Barbara Pompili. Elisabeth Borne était également sceptique quant à la nécessité de construire de nouveaux EPR. Et Emmanuel Macron a mis en œuvre la promesse de François Hollande de fermer la centrale de Fessenheim (Bas-Rhin).

Entretien avec le physicien Bernard Laponche*** : « L’état du parc nucléaire français est préoccupant »

Une passe d’armes a illustré les ambiguïtés de la majorité. François Bayrou, allié du président de la République et haut-commissaire au Plan, a livré dans un document lapidaire fin mars un plaidoyer très favorable au nucléaire. « Il faut construire d’autres réacteurs, il n’y a pas d’autre solution », plaide le patron du MoDem.

Sur Twitter, la ministre Barbara Pompili s’est empressée de lui répondre vertement en lui soumettant les résultats des derniers travaux qui posent les bases techniques d’un scénario reposant sur 100 % d’énergies renouvelables. Cette étude du Réseau de transport d’électricité (RTE) et de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), rendue publique en janvier, avait suscité l’enthousiasme de la ministre, qui a qualifié sa publication de « moment copernicien », alors que Bercy et l’Elysée ont affiché un silence gêné.

Attente et enthousiasme

« Macron a le nucléaire honteux depuis le début du quinquennat, mais on espère que ça s’arrange », confiait récemment un haut dirigeant d’EDF. Les patrons de la filière ont tous salué les dernières sorties très pro-nucléaires du président de la République, mais ils attendent des actes, et observent avec enthousiasme l’arrivée de candidats plus explicites sur le sujet, au premier rang desquels Xavier Bertrand.

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Le président des Hauts-de-France n’a jamais caché sa préférence pour l’atome. Il est élu dans la région qui compte la plus grande centrale nucléaire d’Europe, à Gravelines (Nord), et a déjà fait acte de candidature pour la construction d’un réacteur EPR sur son territoire. « Je le dis sans ambages : je suis pro nucléaire », a redit récemment l’ancien ministre de Nicolas Sarkozy, qui a rencontré plusieurs représentants syndicaux du secteur.

Dans le même temps, M. Bertrand mène depuis deux ans une campagne active de soutien aux opposants locaux à l’installation d’éoliennes, reprenant parfois sans mesure des approximations ou des informations fausses. Il a ainsi promis de s’opposer à toute installation de parcs éoliens dans les Hauts-de-France, ce qui ne relève pas de sa compétence, ou dénoncé l’absence d’emplois liés à l’éolien dans la région, qui en compte pourtant près de 1 800, un chiffre en constante progression.

Cette position est partagée par d’autres prétendants à droite, comme le sénateur Les Républicains (LR) de Vendée Bruno Retailleau ou le président d’Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez. Une autre possible candidate chez LR se fait plus discrète sur la question : Valérie Pécresse, la présidente de la région Ile-de-France. Comme la plupart des dirigeants de région, elle participe au financement des projets d’énergies renouvelables, et plaidait en 2018 pour que la région, qui importe 90 % de son électricité, « assume de sortir progressivement du nucléaire ». 

Lire la tribune : « Un mix électrique majoritairement nucléaire n’est pas la meilleure option économique »

Marine Le Pen, elle, a fait de la défense du nucléaire l’un des principaux piliers de sa politique en matière d’écologie. Une position sur laquelle la présidente du Rassemblement national (RN) assume d’avoir changé d’avis depuis 2012, lorsqu’elle dénonçait « les dangers » de l’atome.

Jusqu’en 2017, un consensus à gauche

A gauche, la question était relativement consensuelle en 2017 : les principaux candidats plaidaient pour une sortie du nucléaire. Jean-Luc Mélenchon n’a pas varié, et a même durci récemment sa position : invité au micro de France Inter, mi-mars, le chef de file de La France insoumise (LFI), candidat déclaré en 2022, a affirmé que les scénarios de sortie de l’atome évoqués n’étaient pas assez ambitieux. Il a plaidé pour une politique de réduction forte de la consommation d’électricité et une sortie du nucléaire d’ici à 2030 – un objectif unanimement jugé très difficile à tenir. D’autant que les pistes de solutions de remplacement suggérées sont imprécises : M. Mélenchon a évoqué l’énergie hydrolienne, une technologie très peu développée, ou l’énergie « thermique », sans préciser comment serait produite l’électricité.

Sa déclaration a provoqué l’ire des partisans du nucléaire. « Vous êtes une catastrophe naturelle… Si on a le temps, on passera couper votre compteur », a ainsi menacé le compte Twitter de la CGT de la centrale de Fessenheim, fermée en juin 2020. Un message immédiatement relayé par… Arnaud Montebourg, lui aussi possible candidat à la présidentielle. « Merci à la CGT ! Nous avons fermé la centrale nucléaire de Fessenheim pour acheter de l’électricité aux centrales à charbon allemandes. L’urgence, c’est l’extinction du charbon et du pétrole pour diminuer les émissions européennes de CO2. Et nous avons besoin du nucléaire pour cela », a twitté l’ancien ministre socialiste, qui reprend à son compte un raccourci caricatural sur le charbon allemand qu’affectionnent les milieux industriels alors que la France est largement exportatrice d’électricité.

Merci à la CGT ! Nous avons fermé la centrale nucléaire de Fessenheim pour acheter de l’électricité aux centrales à… https://t.co/UKqx8g4EvI— montebourg (@☰ Arnaud Montebourg) 

Arnaud Montebourg a d’ailleurs défendu sa position pro nucléaire, lundi, lors d’un débat organisé par le site Reporterre avec le maire écologiste de Grenoble, Eric Piolle. Là où M. Montebourg a plaidé pour placer l’atome au cœur de la réindustrialisation française, M. Piolle, candidat à la candidature chez les écologistes, a estimé que « le nucléaire ne devait plus faire partie de la photo en 2050 ». 

M. Montebourg a également signé en décembre un texte pour la protection du « patrimoine nucléaire français », aux côtés de plusieurs figures de droite, comme l’ancien président de l’Assemblée nationale Bernard Accoyer, mais aussi de plusieurs élus communistes comme les députés Sébastien Jumel et André Chassaigne. Un appel relayé sur le site du PCF, qui n’a plus l’intention de masquer ses différences avec M. Mélenchon sur le sujet.

Les écologistes, eux, n’ont pas varié d’un pouce : l’eurodéputé d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV) Yannick Jadot, ancien de Greenpeace, a assuré le 29 mars sur France Inter qu’il faudrait « une quinzaine d’années » pour sortir du nucléaire en France, compte tenu du retard pris dans le développement des énergies renouvelables et dans les économies d’énergie.

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Au Parti socialiste, le premier secrétaire Olivier Faure maintient le flou et ménage ses possibles alliés écologistes… tout en reconnaissant sur France Info, en février, que le nucléaire peut être une « énergie de transition » – une expression qui fait sourire dans la filière, tant les investissements se décident sur plusieurs dizaines d’années. De quoi réchauffer l’ambiance autour de la table lors de l’éventuelle rencontre prévue entre les dirigeants de gauche, à l’initiative de Yannick Jadot, pour évoquer l’élection présidentielle de 2022.

Nabil Wakim

Election présidentielle : le nucléaire, un sujet qui divise les candidats pour 2022 et dépasse les clivages

A droite comme à gauche de l’opposition, le dossier du nucléaire est un marqueur fort de la campagne présidentielle. Tour d’horizon des prises de position. 

Par Marie Pouzadoux

Publié hier à 17h00, mis à jour à 08h56  

Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2022/article/2021/10/07/presidentielle-le-nucleaire-un-sujet-qui-divise-les-candidats-pour-2022_6097492_6059010.html?xtor=EPR-32280629-%5Ba-la-une%5D-20211008-%5Bzone_edito_2_titre_1%5D&M_BT=53496897516380

La question de l’arrêt ou du renouvellement du parc nucléaire est plus que d’actualité. D’un côté sont pointés du doigt les risques environnementaux et sanitaires qu’un incident lié à des structures vieillissantes ferait peser sur le pays. La question environnementale et la transition énergétique pèsent aussi de plus en plus lourd dans les consciences politiques et les propositions électorales à six mois de la présidentielle.

De l’autre perdurent les interrogations posées par la transition vers les énergies renouvelables et l’autosuffisance énergétique. Ajoutées à cela les questions autour de la souveraineté ranimées par la crise due au Covid-19 et la hausse des prix de l’énergie, le débat autour de l’atomique se reconfigure alors qu’Emmanuel Macron doit prochainement annoncer un nouvel investissement de l’Etat dans l’énergie atomique avec la construction de minicentrales nucléaires, dites « SMR ».

  • Une position pro-nucléaire réaffirmée à droite

A droite, le parti Les Républicains (LR), qui a toujours protégé le modèle nucléaire français, défend l’argument souverainiste et celui du progrès technologique pour améliorer les dispositifs de sûreté nucléaire. Valérie Pécresse, candidate à l’investiture de LR pour la présidentielle, a durci sa position sur ce sujet. La présidente de la région Ile-de-France, qui déclarait en 2018 « assumer » faire « sortir progressivement du nucléaire » sa région, a défendu, le 1er octobre à Cherbourg (Manche), la construction de « six nouveaux réacteurs EPR » et le financement et la relance du projet de recherche Astrid sur les réacteurs de quatrième génération.

Michel Barnier, autre candidat à l’investiture, plaide lui aussi pour « la construction de six couples de réacteurs nucléaires » et dénonce la posture du« nucléaire honteux » du gouvernement. Opposé à la baisse du nucléaire dans la production d’énergie et porte-parole régulier des critiques des anti-éoliennes, le président des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, propose, lui aussi, de lancer la construction de nouveaux EPR « à l’été 2022 » s’il est élu – sans en préciser le nombre.A

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A l’extrême droite, la ligne souverainiste sert de fil rouge dans la défense de l’énergie nucléaire. Marine Le Pen en a fait un élément-clé de son programme environnemental depuis 2017. Dans une tribune publiée dans Le Figaro en janvier, la candidate du Rassemblement national (RN) promet, si elle gagne la présidentielle, de « lancer immédiatement la construction de trois nouveaux EPR »et de relancer le financement du projet de recherche Astrid.

De son côté, Eric Zemmour, qui joue encore de son statut flou de non-candidat déclaré dans la campagne, a publié une tribune dans Le Point, samedi 2 octobre, pour appeler à « renouer avec une grande politique nucléaire » par le lancement d’un « programme de dix nouveaux réacteurs EPR2 », la relance des projets de recherche Astrid et la poursuite de l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure (Meuse).

  • A gauche, un sujet de divergences

A gauche, la question nucléaire divise davantage. Deux candidats déclarés partagent la ligne pro-nucléaire : Fabien Roussel, investi par le Parti communiste français (PCF), et l’ancien ministre socialiste Arnaud Montebourg. Tous deux assument une ligne souverainiste et avancent des arguments relatifs à l’indépendance économique et énergétique, comme la question du pouvoir d’achat. En juin sur France Inter, M. Montebourg louait le nucléaire comme « une énergie décarbonée » et proposait de « préparer la nouvelle génération du nucléaire, qui n’est d’ailleurs pas forcément l’EPR ». 

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De son côté, M. Roussel confirme au Monde sa position : « Je propose la création de six à huit nouveaux EPR de troisième génération. Contrairement aux SMR, on ne dépendra pas des puissances étrangères, car on en maîtrise la technologie. Il faut aussi relancer le projet de recherche Astrid. »

Chez Europe Ecologie-Les Verts (EELV) et La France insoumise (LFI), la position est clairement opposée. Yannick Jadot, vainqueur de la primaire des écologistes, est favorable à l’arrêt du chantier de l’EPR de Flamanville (Manche). L’ancien militant de Greenpeace assume la ligne historique du parti écolo de sortie du nucléaire, mais « de manière responsable », avec une phase de transition de « quinze ou vingt ans » pour se passer de l’énergie atomique. « On essaie de nous vendre les SMR comme un nucléaire sans problème en utilisant des éléments de langage mignonnets. En réalité, ils posent les mêmes problèmes que les EPR et ne seront en plus pas opérationnels avant 2035 », dénonce Matthieu Orphelin, député et soutien de M. JadotDepuis 2017, les « insoumis », eux aussi favorables à l’arrêt du chantier de Flamanville et à une sortie du nucléaire, fixent à 2050 leur horizon « 100 % d’énergies renouvelables ».

Entre ces deux blocs à gauche, le Parti socialiste (PS) a une ligne plus floue. Anne Hidalgo, maire de Paris et candidate déclarée pour l’investiture, a affirmé sur France Inter, le 13 septembre, qu’elle proposerait « sur les cinq ans qui viennent (…)une planification pour sortir des énergies fossiles vers les énergies renouvelables » le plus vite possible. Mais elle nuance sa position dans une interview à Libération, le 5 octobre : « Nous ne pourrons sortir du nucléaire que lorsque nous aurons réussi à compenser l’énergie des centrales. Cela ne pourra pas se faire en dix, quinze ou même vingt ans. » « Tant que nous ne sommes pas arrivés à maturité sur le renouvelable, il faut maintenir un parc nucléaire », explique, prudent, le premier secrétaire du PS, Olivier Faure.

Marie Pouzadoux

*A six mois de l’élection présidentielle, Emmanuel Macron assume de plus en plus une position pro-nucléaire

Face à la crise énergétique, le président de la République défend l’industrie de l’atome, tout en assurant qu’elle n’est pas incompatible avec les enjeux environnementaux et le développement des énergies renouvelables. 

Par Claire GatinoisPublié hier à 02h07, mis à jour hier à 12h15  

Temps de Lecture 5 min. 

https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2022/article/2021/10/07/a-six-mois-de-la-presidentielle-emmanuel-macron-assume-de-plus-en-plus-une-position-pro-nucleaire_6097410_6059010.html

Emmanuel Macron, lors de sa visite à l’usine Framatome du Creusot (Saône-et-Loire), en décembre 2020.
Emmanuel Macron, lors de sa visite à l’usine Framatome du Creusot (Saône-et-Loire), en décembre 2020. JEAN-CLAUDE COUTAUSSE POUR « LE MONDE »

Et soudain, la question du nucléaire s’est invitée dans la campagne présidentielle. Le dossier, passionnel et clivant, source d’angoisses héritées des catastrophes de Fukushima et de Tchernobyl pour les uns, motif de fierté nationale pour les autres, a surgi avant même l’arrivée des premiers frimas de l’hiver. La hausse vertigineuse des prix du gaz et de l’électricité observée ces derniers mois, en faisant resurgir la question de la souveraineté énergétique, a poussé la quasi-totalité des candidats, affichés ou pressentis pour l’élection présidentielle de 2022, à se positionner pour ou contre l’atome.

Dans ce débat, Emmanuel Macron a choisi son camp. Celui du nucléaire. Une position qui, à l’en croire, n’est pas incompatible avec les enjeux environnementaux. Les centrales ne produisent pas de CO2, martèle son entourage, et soutenir la filière n’empêche pas de développer les énergies renouvelables, tout en s’attaquant à la question des déchets. « On n’est pas pour ou contre le nucléaire, on est pour la réduction des gaz à effet de serre », appuie-t-on au sommet de l’Etat.

Lors d’un échange avec la presse en marge du sommet entre les pays de l’Union européenne et leurs partenaires occidentaux des Balkans, en Slovénie, mercredi 6 octobre, le chef de l’Etat a réaffirmé cette position. Ne manquant pas de rappeler que tous les pays européens étaient confrontés à cette flambée des prix de l’énergie, Emmanuel Macron a souligné que « la France était moins dépendante que d’autres aux énergies fossiles en raison de notre nucléaire ». Une déclaration de soutien à la filière nucléaire française, qui accrédite l’idée que le président de la République, après avoir programmé la fermeture d’ici à 2035 de douze réacteurs vieillissants, compte (ré)investir dans l’industrie.

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Selon une information diffusée par Europe 1 le 4 octobre, Emmanuel Macron pourrait annoncer, dès mardi 12 octobre, lors de la présentation du plan d’investissement pour bâtir la « France de 2030 », le soutien au financement de « small modular reactor » (SMR), des mini-centrales nucléaires permettant de servir d’appoint aux centrales existantes.

« Souveraineté énergétique »

Changement de pied ? Emmanuel Macron a un temps été suspecté d’avoir le « nucléaire honteux ». N’a-t-il pas mis à exécution, en début de mandat, la fermeture de Fessenheim, promesse de son prédécesseur François Hollande voulue par les écologistes ? De quoi dénoncer « l’incurie » de la politique énergétique du chef de l’Etat, selon la représentante du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, qui, après avoir jugé l’industrie dangereuse, fait du nucléaire une « priorité nationale absolue »« Il n’y a pas un “en même temps” énergétique. Fessenheim était une industrie vieillissante (…) et, oui, nous investirons dans d’autres centrales pour renouveler le parc », a rétorqué Clément Beaune, le ministre des affaires européennes, sur Europe 1, le 5 octobre.

A en croire l’Elysée, Emmanuel Macron a toujours assumé son profil pronucléaire. Mais fidèle à la recherche d’un équilibre entre une droite braquée contre les éoliennes, accusées de défigurer les campagnes, et réclamant le tout-nucléaire, et une gauche écologiste, plaidant pour 100 % d’énergies renouvelables, le locataire de l’Elysée prône un entre-deux. Ainsi, le nucléaire, vu comme un outil ad hoc pour décarboner l’énergie et assurer l’indépendance énergétique du pays, n’empêcherait pas de développer, en parallèle, les énergies renouvelables, avec l’éolien et le solaire.

Représentant aujourd’hui de l’ordre de 70 % du « mix » électrique, la part du nucléaire doit baisser progressivement pour atteindre 50 % d’ici à 2035. « On doit lutter contre la démagogie électorale. La vraie question est celle de la souveraineté énergétique. Une sortie trop rapide du nucléaire nous obligerait à acheter du gaz et du charbon, ce qui nous ferait dépendre de M. Poutine [la Russie est le principal fournisseur de gaz en Europe] », souligne Stanislas Guerini, délégué général de La République en marche (LRM).

Ecologie de progrès

Si la France veut réduire ses émissions de CO2, il lui faut non seulement réduire sa consommation en poursuivant les rénovations de bâtiments mais aussi transformer les chauffages au gaz existants et les voitures à essence par de l’électrique. « Tout cela risque de faire augmenter notre consommation. Les énergies renouvelables, seules, ne peuvent répondre à ces besoins. Il n’y a pas tout le temps du vent ou du soleil !, insiste Jean-Charles Colas-Roy, député (LRM) de l’Isère et référent pour la transition écologique. Il ne faut avoir aucune pudeur à défendre de concert renouvelables et nucléaire. »

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En s’assumant pronucléaire, malgré les réserves de sa ministre de la transition écologique, Barbara Pompili, Emmanuel Macron pense ne pas braquer une partie de l’électorat de droite, attaché à l’industrie initiée sous De Gaulle et développée sous Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing dans les années 1970, tout en défendant sa propre vision de l’écologie.

Une écologie de progrès, opposée à celle du « modèle amish » qu’il a dénoncée en 2020 et que voudraient, selon lui, imposer Europe Ecologie-Les Verts (EELV) et leur candidat à la présidentielle, Yannick Jadot. « Le clivage entre une droite pro-nucléaire et anti-renouvelable et une gauche écologiste pour une sortie du nucléaire n’est pas nouveau. Ce qui l’est plus, c’est que le nucléaire devient une solution pour décarboner l’économie et pour répondre à la question du pouvoir d’achat », observe Brice Teinturier, directeur général délégué de l’institut de sondage Ipsos.

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« Emmanuel Macron ne peut pas avoir fromage et dessert. A un moment, il faut choisir », s’agace Julien Aubert, député (Les Républicains, LR) de Vaucluse, tête de pont de la filière nucléaire à l’Assemblée.

Tandis que chez les Verts, on enrage. « La majorité présidentielle veut se présenter comme le camp des “raisonnables”. Leur logique, c’est de dire qu’on ne peut pas se passer du nucléaire. Et on nous remet toujours une nouvelle avancée technologique qui résout tous les problèmes. Hier, c’était l’EPR, aujourd’hui, ce sont ces mini-centrales, ce “nucléaire mignon” et donc moins dangereux. Encore une fois, Emmanuel Macron et sa majorité ne veulent pas considérer la sobriété énergétique comme la clé du modèle de demain ! », dénonce Matthieu Orphelin, député de Maine-et-Loire, ancien « marcheur » désormais soutien de Yannick Jadot. A un peu plus de six mois de l’élection présidentielle, la question pourrait bien enflammer les débats.

Claire Gatinois

Nucléaire : les mini-centrales, un projet d’exportation pour la France

Le plan France 2030, qui sera présenté le 12 octobre, comprend le financement de mini-réacteurs SMR, des petites installations pour lesquelles les Français ont pris du retard face Etats-Unis, à la Chine et la Russie 

Par Adrien Pécout Publié hier à 17h00  

Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/10/07/nucleaire-les-mini-centrales-un-projet-d-exportation-pour-la-france_6097491_3244.html

Petit réacteur, grande promesse ? Outre l’hydrogène vert, les batteries électriques et autres « secteurs d’avenir », le futur plan d’investissements de l’Etat doit aussi miser sur des mini-centrales nucléaires SMR, pour small modular reactors (« petits réacteurs modulaires »). Le plan France 2030, dont les détails seront annoncés le 12 octobre, se chiffrera en milliards d’euros.

En décembre 2020, en déplacement au Creusot (Saône-et-Loire), le président, Emmanuel Macron, avait affiché sa volonté d’« [engager] la France dans la compétition mondiale sur les SMR ». Celle, aussi, de « rapidement rattraper le retard » pris dans ce domaine sur d’autres pays. En tête de liste : les Etats-Unis, la Chine, mais aussi la Russie, qui a déjà installé un dispositif sur une barge de l’Extrême-Orient.

Côté français, la mise en service d’une première centrale SMR est prévue avant… 2035. Dans le cadre du premier plan de relance, il y a un an, l’Etat avait déjà débloqué une somme pour ce projet Nuward, ou plutôt cet avant-projet sommaire : 50 millions d’euros. EDF coordonne le dossier avec le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), Naval Group et TechnicAtome.A

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Le cumul de deux réacteurs permettra, le cas échéant, une puissance de 340 mégawatts. Soit presque cinq fois moins que le réacteur de troisième génération, dit EPR, censé être opérationnel pour 2023, à Flamanville (Manche), après des années de retard et de surcoût. Toutefois, autant l’électricien français compte sur les réacteurs de très grande puissance pour renouveler dès que possible le parc nucléaire existant dans le pays, autant il entrevoit surtout les petits réacteurs comme un produit de vente à l’étranger. « La singularité, c’est que le projet SMR est dès le début adressé à l’international », reconnaît Renaud Crassous, directeur du projet pour EDF. Avec un « objectif premier » : « proposer à l’export un produit standardisé ». « Ce qui est important, c’est d’arriver quand le marché émerge. » Or celui-ci devrait surtout se développer à partir de la décennie 2030.

« Les SMR et les EPR n’ont pas du tout la même temporalité, ni la même raison d’être, rappelle Valérie Faudon, directrice générale de la Société française d’énergie nucléaire. Le SMR est un réacteur de petite taille, c’est pour cela qu’il n’est pas du tout adapté au renouvellement du parc français, où nous avons plutôt besoin de grosses unités sur très peu de sites. »

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Construits en usine

C’est à l’étranger, en revanche, que ces mini-centrales disposeraient de leur potentiel maximal. En particulier pour remplacer le charbon, qui reste le plus polluant des combustibles, car le plus émetteur de dioxyde de carbone, à l’inverse du nucléaire. Ces installations promettent aussi d’autres usages que la production d’électricité. Par exemple, la génération de chaleur pour des chauffages urbains – la Chine a déjà démarré un test grandeur nature –, la fabrication d’hydrogène, ou encore le dessalement de l’eau de mer. Elles pourraient s’installer dans des contrées jusque-là dépourvues d’installations. Isolément, il s’agirait d’alimenter certaines villes sans recourir à un vaste réseau électrique.

Le projet Nuward, qui mobilise quelque 200 personnes, avait fait l’objet d’un accord de préfaisabilité dès 2012. Il n’a été dévoilé, pourtant, qu’en 2019. « Aux Etats-Unis, certains projets sont présentés à la façon d’une start-up. En France, nous fonctionnons différemment, explique Jean-Michel Ruggieri, responsable du programme au CEA. Nous n’avons pas la même approche de recherche des financements. Nous hésitons à en parler tant que nous avons l’impression que ce n’est pas assez solide techniquement. »

Les difficultés rencontrées sur l’imposant chantier de Flamanville n’ont pas dû aider non plus à hâter le dossier des petits réacteurs. « Les industriels qui contribuent à la fabrication des EPR peuvent aussi participer à celle de SMR car ce sont des technologies complémentaires », avance Cécile Arbouille, déléguée générale du Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire. Les concepteurs mettent en avant l’intérêt de modèles plus petits, y compris du point de vue de la sécurité. Puisqu’il y aura « moins de chaleur résiduelle à évacuer,explique M. Crassous, le refroidissement du réacteur à l’arrêt pourra se faire de façon autonome, sans intervention humaine. »

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Pour répondre à la standardisation internationale, « l’un des enjeux consistera à harmoniser les certifications de sécurité, ce qui ne va pas de soi, ajoute Michel Berthélemy, économiste à l’Agence pour l’énergie nucléaire, rattachée à l’OCDE, Organisation de coopération et de développement économiques. Dans le cadre de la régulation de la sûreté du nucléaire, et à la différence de l’aéronautique par exemple, l’échelle est plutôt nationale jusqu’à présent ».

Autre particularité : à la différence des grosses unités, ces petits réacteurs sont destinés à être construits en usine, plutôt que çà et là, sur tel ou tel site d’implantation. « La production en série représentera un élément-clé », selon Aline des Cloizeaux, chef de projet pour Naval Group. Elle « permettra un gain de temps, et un contrôle encore plus facile de la qualité de réalisation ».

Plus de cinquante concepts de SMR sont déjà en cours de développement à travers le monde, à des degrés divers de technologie et de maturité. Mais il n’y a pas lieu de s’emballer, insistent les syndicats. « Il nous manque encore un démonstrateur pour faire la preuve du passage à l’échelle industrielle de cette technologie », tempère Alexandre Grillat, secrétaire national de la CFE-CGC Energies.

Attention aussi à conserver « une maîtrise publique » adaptée aux enjeux français, selon Sébastien Menesplier, secrétaire général de la fédération CGT des mines et de l’énergie : d’abord assurer l’installation d’EPR dans le pays, ensuite songer à vendre ailleurs des SMR. « Pourquoi pas ensuite aller à l’étranger pour les besoins d’autres pays, mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs. » L’attelage se précisera en principe le 12 octobre.

Adrien Pécout

**La course aux petits réacteurs nucléaires est lancée

Russes, Chinois, Américains et Français s’intéressent à des modèles, les « small modular reactors », qui doivent encore faire la preuve de leur compétitivité. 

Par Jean-Michel BezatPublié le 10 août 2021 à 22h09 – Mis à jour le 11 août 2021 à 11h18  

Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/08/10/la-course-aux-petits-reacteurs-nucleaires-est-lancee_6091112_3234.html

L’irrésistible réchauffement de la planète va-t-il soutenir une relance de l’énergie nucléaire, très peu émettrice de gaz à effet de serre ? Et sous la forme de petites unités autant que de puissants réacteurs de 1 000 à 1 700 mégawatts (MW) ?

Lundi 9 août, le jour où le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat publiait son rapport alarmant, la société russe Rosatom annonçait que le service fédéral russe de surveillance environnementale et nucléaire autorisait la construction d’un réacteur de 50 MW, confirmant son avance dans les « petits réacteurs modulaires » (small modular reactors ou SMR), des centrales « préfabriquées » qui peuvent être montées dans des zones sans réseau électrique.A

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Rosatom prévoit de lancer sa construction en 2024 dans le nord-est de la Sibérie et de le mettre en service en 2028. Il permettra notamment l’exploitation d’un gisement d’or. Ce réacteur à eau pressurisée est déjà utilisé pour propulser les trois brise-glaces russes de dernière génération, et ils équiperont aussi des centrales flottantes dans l’Arctique. La construction sera la première sur la terre ferme, après la mise en service d’un SMR installé sur une barge dans l’Extrême-Orient russe en 2020.

La France cherche sa place

Si la Russie travaille de longue date sur ce segment, la Chine a comblé son retard : mi-juillet, la China National Nuclear Corporation annonçait le début de la construction sur l’île de Hainan, dans le sud du pays, du SMR Linglong One de 125 MW, qui alimentera 526 000 foyers en électricité. « Ce sera le premier au monde à entrer en service commercial », affirme l’agence Chine nouvelle, mais sans en préciser la date.

Dans leur souci de rester la première puissance technologique, les Etats-Unis subventionnent aussi la filière depuis une dizaine d’années. L’américain NuScale Power prévoit de mettre en service un prototype en 2029. Depuis 2008, TerraPower, firme créée par le fondateur de Microsoft, Bill Gates, finance deux filières de SMR. Associée à GE Hitachi, elle projette la mise en service dans les prochaines années d’un réacteur de 350 MW sur le site d’une centrale au charbon du Wyoming.

Quant à la France, longtemps intéressée par les seuls gros réacteurs comme l’EPR (le plus puissant du monde), elle cherche sa place. En 2019, EDF, le Commissariat à l’énergie atomique, Naval Group et TechnicAtome (spécialiste des chaufferies des sous-marins nucléaires) ont dévoilé le projet de réacteur de 300 à 400 MW baptisé Nuward. Ils souhaitent le commercialiser au début de la prochaine décennie pour étoffer l’offre trop restreinte de la filière française.

« Plein de promesses »

L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) recense 72 projets de SMR en développement ou en construction dans dix-huit pays. Leurs avantages sont nombreux, avancent leurs promoteurs : plus grande sûreté, taille adaptée à des régions isolées dépourvues de réseaux électriques, puissance suffisante pour certains usages industriels, construction sur site plus rapide et moins coûteuse. Un avantage quand on sait les dérives financières des EPR français et finlandais.

Pour le président de l’Autorité de sûreté nucléaire, Bernard Doroszczuk, auditionné par la Commission des affaires économiques du Sénat le mercredi 7 avril, « si le gouvernement fait un choix [en matière] de nouveau nucléaire, il faut certainement étudier l’option des SMR, car elle présente des avantages [en matière]de sûreté supérieurs à [ceux de] l’EPR2 [nouvelle version de l’EPR] ». Dans le plan de relance, une partie des 472 millions consacrés à la filière nucléaire financera la recherche sur un segment que le chef de l’Etat, Emmanuel Macron, juge « plein de promesses ».

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Des points positifs qui ne le rendent pas pour autant compétitif par rapport aux centrales de grande puissance. Le prix du mégawattheure produit est plus élevé. « La baisse des coûts des SMR sera conditionnée à des volumes de production importants pour permettre d’engranger les économies d’échelles », estime le spécialiste Charles Merlin (Les Petits Réacteurs modulaires dans le monde, Etudes de l’Institut français des relations internationales, mai 2019). Il faudra, conclut-il, construire de nombreux SMR standardisés.

Jean-Michel Bezat

****La centrale nucléaire de Fessenheim, laboratoire contesté du démantèlement du parc d’EDF

L’énergéticien a provisionné 20 milliards d’euros pour accompagner l’arrêt de ses 58 réacteurs. 

Par Jean-Michel BezatPublié hier à 17h00  

Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/10/07/la-centrale-nucleaire-de-fessenheim-laboratoire-conteste-du-demantelement-du-parc-d-edf_6097490_823448.html

Fessenheim, 1977-2020. Le premier réacteur de la centrale du Haut-Rhin a été arrêté le 23 février 2020, le second le 30 juin suivant, au terme d’une bataille – plus politique qu’économique – qui a duré huit ans. Et en vertu de la doctrine d’EDF, le démantèlement a débuté rapidement. La mission d’information de l’Assemblée nationale, qui a travaillé un an et demi sur le sujet, en tire un premier bilan dans un rapport publié mercredi 6 octobre. Elle fait des recommandations pour accompagner l’arrêt de douze autres réacteurs d’ici à 2035 – prévu par la Programmation pluriannuelle de l’énergie afin de ramener de 75 % à 50 % la part d’électricité d’origine nucléaire – et identifiés par EDF : Le Blayais, Bugey, Chinon, Cruas, Dampierre, Gravelines et Tricastin.A

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Les reconversions de sites nucléaires sont des opérations de grande ampleur excédant les capacités financières des collectivités, et le rapport prône une coordination étroite avec les opérateurs nucléaires et l’Etat. Il souligne « la nécessité absolue d’un calendrier plus précis pour donner de la visibilité », connaître les coûts et organiser une filière industrielle. De gros progrès restent à faire pour créer cette filière, dont le « technocentre » de Fessenheim, épicentre de la reconversion du territoire alsacien, serait un élément-clé.

Activité ni rentable ni attractive

Son modèle d’affaires « reste à construire », souligne le rapport. Comme il reste à industrialiser le démantèlement du parc actuel, qui s’échelonnera au-delà de 2100. La France dispose des compétences nécessaires, assurent ses auteurs. Mais cette activité n’est ni rentable, ni attractive, ni susceptible de fournir un relais de croissance pour le secteur nucléaire, préviennent-ils. Sur la base du démantèlement de Chooz A (Ardennes) et de neuf réacteurs américains proches des unités françaises de 900 mégawatts (MW), EDF donne une fourchette de 350 millions à 500 millions par réacteur. Il a provisionné 20 milliards.

Autre problème : à mesure que les centrales fermeront, les matériaux dits de« très faible activité » radiologique vont engorger des centres de stockage en voie de saturation. Car les normes françaises sont plus strictes que celles des autres pays européens : sont considérés comme déchets radioactifs tous les matériaux sortant d’une centrale, même si leur radioactivité est inférieure à la radioactivité naturelle, voire nulle. Pour EDF, qui veut faire du technocentre un lieu d’innovation, ce sont des ressources réutilisables, même si ce n’est pas pour fabriquer des produits grand public.

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On attend toujours une décision de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) – hostile dans un avis de 2016 – autorisant la réutilisation de ferraille et d’acier issus des installations nucléaires et décontaminés. Un million de tonnes de métaux venus de France et d’Europe pourrait y être traité, selon EDF. En attendant, les associations de défense de l’environnement, qui refusent des déchets jugés difficilement traçables, se mobilisent. En Alsace, mais aussi dans le Bade-Wurtemberg voisin, où dirigeants, habitants et Grünen dénoncent le projet de reconversion de Fessenheim.

« Gabegie budgétaire »

Le rapport témoigne que la polémique sur le bien-fondé de la fermeture de la centrale n’est pas éteinte. Dans son avant-propos, le président de la mission, Raphaël Schellenberger (Les Républicains, Haut-Rhin), critique l’arrêt d’une installation « performante » et classée par l’ASN parmi les plus sûres du parc d’EDF, même si elle était construite sur une faille tectonique et en zone inondable. Une fermeture « politique » pour un site symbolique à la frontière franco-allemande et accordée aux Verts par le Parti socialiste à la veille de la présidentielle de 2012.

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C’est un cas « unique »« irrationnel » et « incompréhensible », tonne le député, regrettant qu’avec l’accélération du réchauffement climatique, M. Macron ait donné son feu vert « à contretemps ». Il ajoute que l’opération se solde par une« gabegie budgétaire » et que l’Etat est loin d’avoir tenu sa promesse de faire du site un « exemple » de reconversion réussie. Plus nuancé, le rapporteur, Vincent Thiébaut (La République en marche, Bas-Rhin), défend la décision du chef de l’Etat et insiste sur la priorité à « se battre ensemble pour la reconversion des territoires »touchés par ces fermetures : collectivités, opérateurs et Etat. Un avant-goût des débats de la campagne présidentielle.

Jean-Michel Bezat

***Nucléaire : « L’état du parc français est préoccupant »

Pour le physicien critique du nucléaire Bernard Laponche, EDF n’a pas les moyens d’assurer la prolongation de la durée de vie des plus vieux réacteurs du parc français.

Propos recueillis par Nabil Wakim et Perrine Mouterde

Publié le 22 janvier 2021 à 02h27 – Mis à jour le 22 janvier 2021 à 18h33 

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/01/22/nucleaire-on-demande-a-une-personne-malade-de-courir-un-marathon_6067145_3244.html

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Un homme travaille dans le cœur du réacteur nucléaire du Tricastin, le 27 juin 2019.
Un homme travaille dans le cœur du réacteur nucléaire du Tricastin, le 27 juin 2019. PHILIPPE DESMAZES/AFP

La France doit-elle prolonger la durée de vie de ses réacteurs nucléaires les plus anciens ? C’est la volonté du gouvernement et d’EDF, qui a repoussé à 2035 la baisse de la part de l’atome dans la production d’électricité. L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a lancé en décembre 2020 une consultation pour encadrer cette possible prolongation des réacteurs.

Pour Bernard Laponche, physicien nucléaire, ancien du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives et cofondateur de l’association de scientifiques Global Chance, EDF n’a pas la capacité d’assurer dans les temps ces améliorations nécessaires à la sûreté. Il appelle à une fermeture anticipée de certains réacteurs pour pouvoir continuer à assurer le bon fonctionnement des autres.

EDF assure que l’état du parc actuel est bon et que prolonger la durée de vie des réacteurs existants ne pose pas de problème majeur. Partagez-vous cette analyse ?

Si les 32 réacteurs les plus anciens étaient en bon état, on pourrait fixer les conditions de la poursuite de leur fonctionnement et juger ensuite s’il est possible de les mettre en œuvre. Mais ce n’est pas le cas : l’état du parc français est préoccupant. Il suffit de lire le dernier rapport de l’ASN pour le comprendre.

Elle écrit que « la rigueur d’exploitation des centrales d’EDF est en recul » et que le nombre d’événements significatifs « augmente régulièrement depuis plusieurs années ». On peut citer le problème de la fragilité des diesels de secours face au risque de séismes : l’ASN parle d’une anomalie générique – c’est-à-dire qui peut concerner tous les réacteurs –, du mauvais état ou de mauvais montage des ancrages de ces systèmes. Or, si le diesel qui assure l’alimentation en électricité ne démarre pas, c’est l’accident grave.

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Il y a aussi des phénomènes de corrosion liés à des défauts de maintenance, des tuyauteries qui se dégradent. EDF aurait intérêt à se dire qu’il vaut mieux avoir 20 réacteurs qui fonctionnent bien et ont été bien réparés, et à arrêter rapidement les autres, plutôt que de tous les laisser fonctionner au-delà de quarante ans.

Pour l’ancien président de l’autorité de sûreté nucléaire américaine, Gregory Jaczko, vouloir absolument moderniser ces réacteurs conçus dans les années 1950 pour qu’ils atteignent un niveau acceptable, c’est mettre du sparadrap sur du sparadrap. C’est comme demander à une personne malade de courir un marathon !

L’ASN recommande à EDF de tendre vers le niveau de sûreté requis pour le réacteur de troisième génération EPR, le réacteur européen à eau pressurisée. Cela vous semble-t-il possible ?

C’est possible pour certains points. Dans l’EPR, les bâtiments qui contiennent le combustible irradié, les piscines, seront « bunkérisés » pour être protégés en cas d’agression extérieure, comme la chute d’un avion par exemple. L’ASN aurait pu demander de « bunkériser » aussi les bâtiments des réacteurs plus anciens, mais ne l’a pas fait parce que ça coûte trop cher. Je pense que c’est une décision critiquable.

EDF assure être capable de mener à bien ces travaux, vous n’y croyez pas ?

Ces travaux sont colossaux. Pour la première visite décennale à Tricastin [Drôme], EDF a mobilisé 5 000 travailleurs pendant six mois, pour un seul réacteur.

Il y a des doutes sur le fait que l’entreprise ait la capacité de faire cela pour toutes les visites décennales, alors qu’il pourrait y en avoir jusqu’à six par an dans les prochaines années. EDF ne pourra pas le faire ou le fera mal.

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En conséquence, il va y avoir un décalage de calendrier des visites décennales de trois, quatre, cinq ans. Des réacteurs vont fonctionner bien au-delà de quarante-cinq ans avant de voir leur durée de vie prolongée au-delà de quarante ans.

Les responsables politiques ont-ils manqué d’anticipation ?

Ni EDF, ni l’ASN, ni les décideurs n’ont suffisamment anticipé. Les responsables politiques se défaussent sur l’ASN, ils ne veulent pas entendre parler de la question de la sûreté.

La feuille de route énergétique de la France, qui prévoit l’arrêt de douze réacteurs d’ici à 2035, n’aborde pas cette question, et affirme que le principe général sera l’arrêt des réacteurs à l’échéance de leur cinquième visite décennale, soit à 50 ans. Le fait que l’on dépende complètement du nucléaire pour notre approvisionnement électrique pose un problème de fond et fait peser une pression folle sur l’ASN.

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Les experts de Global Chance contestent par exemple le fait que les cuves des réacteurs puissent encore fonctionner dix ans. Imaginons que l’on ait raison et qu’il y ait un problème générique concernant tous les réacteurs de première génération, qu’est-ce qu’on fait ?

L’ASN n’est-elle pas à même de jouer son rôle de garante de la sûreté ?

Tout le système de sûreté repose sur les déclarations d’EDF. Or, deux exemples récents ont mis à mal ce principe : l’expérience des dossiers barrés [des irrégularités et des fraudes constatées dans la forge du Creusot, en Saône-et-Loire] et celle de la cuve de l’EPR [de Flamanville, dans la Manche, dont le couvercle, jugé non conforme, devra être remplacé en 2024]. EDF signale parfois les problèmes avec du retard ou ne les signale pas du tout. Pour les quatrièmes visites décennales, il faudrait une présence permanente de l’ASN sur les sites. Il lui faut davantage de moyens humains.

La consultation publique sur la prolongation de la durée de vie des réacteurs les plus anciens vient de s’achever. Qu’en attendez-vous ?

Ce processus est très hypocrite. La consultation n’a duré qu’un mois, et les prescriptions de l’ASN sont illisibles. Qui a pu avoir le temps de s’y intéresser ?Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Nucléaire : Pourquoi la France s’entête

Le fait qu’il y ait davantage de débats devrait être considéré comme une victoire mais, au lieu d’être vues comme un véritable outil de prise de décision, ces consultations servent à se donner bonne conscience. Le plus grave est que même les politiques ne s’y intéressent pas.

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Plus largement, estimez-vous que le risque d’accident grave n’est pas suffisamment pris au sérieux en France ?

A l’époque de la construction des réacteurs les plus anciens, cette notion d’accident grave n’a pas été prise en compte dans les études de sûreté. S’il y avait perte de refroidissement et fusion du cœur, aucune parade n’était prévue, la probabilité que ce type d’accident arrive ayant été considérée comme trop faible.

Ce n’est qu’après Fukushima, en 2011, qu’il y a eu une prise de conscience du risque lié aux événements extérieurs. Tous les présidents de l’ASN ont reconnu qu’un accident comme celui du Japon pouvait se produire en France. Mais on a l’impression que ce n’est pas vraiment compris.

Voir aussi:

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/10/06/avenir-incertain-des-reacteurs-nucleaires-dedf-outre-manche-la-france-a-nouveau-victime-de-la-lutte-commerciale-entre-usa-angleterre-et-chine/

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/10/05/le-nucleaire-pret-a-repartir-avec-des-mini-centrales-et-15-ans-de-retard/

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/08/04/le-nucleaire-une-technologie-depassee-par-leolien-et-le-solaire/

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/10/06/avenir-incertain-des-reacteurs-nucleaires-dedf-outre-manche-la-france-a-nouveau-victime-de-la-lutte-commerciale-entre-usa-angleterre-et-chine/

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https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/03/18/lepr-de-flamanville-encore-des-anomalies/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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