Pédocriminalité au sein des églises: de l’Allemagne aux Etats-Unis, de l’Australie au Chili, des réponses diverses

Pédocriminalité : l’Eglise catholique face à trente ans de scandales dans le monde

De l’Allemagne aux Etats-Unis, de l’Australie au Chili, révélations, enquêtes publiques et procès de violences sexuelles sur mineurs ont suscité des réponses diverses de la part de l’institution. 

Par Cécile ChambraudCorine Lesnes(San Francisco, correspondante)Cécile Ducourtieux(Londres, correspondante)Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, bureau européen)Isabelle Dellerba(Sydney, correspondance) et Cécile Boutelet(Berlin, correspondance)Publié aujourd’hui à 05h36, mis à jour à 10h40  

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https://www.lemonde.fr/international/article/2021/10/07/pedocriminalite-l-eglise-catholique-face-a-trente-ans-de-scandales-dans-le-monde_6097419_3210.html

La salle de conférence de presse de la remise du rapport de la Ciase, à Paris, le 4 octobre 2021.
La salle de conférence de presse de la remise du rapport de la Ciase, à Paris, le 4 octobre 2021. THOMAS COEX / AFP

Les représentants de l’Eglise catholique de France ont un mois pour étudier le rapport qui leur a été remis, mardi 5 octobre, par la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase). En novembre, la Conférence des évêques de France et la Conférence des religieuses et religieux, à l’origine de la création de la Ciase, devraient décider ce qu’elles retiennent de ses 45 recommandations. Avant la France, les violences sexuelles dans l’Eglise catholique sont devenues un problème public dans plusieurs pays. Quelles leçons ont été tirées de ces crises ?

  • L’Irlande ouvre la voie dans les années 1990

L’Irlande a ouvert la voie dès le début des années 1990, avec une série de révélations, d’enquêtes publiques et de procès impliquant des centaines de prêtres ou de religieux. Les agressions sexuelles ont fait des milliers de victimes sur des décennies. Les agressions commises dans des centaines d’écoles religieuses, et systématiquement couvertes ou niées par ces institutions et l’Etat irlandais, ont conduit à plusieurs enquêtes publiques d’ampleur.

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En 2009, l’une d’entre elles (la commission Ryan), menée auprès de 250 institutions religieuses, conclut que les viols et agressions étaient « endémiques » dans ces orphelinats et écoles professionnelles et avaient fait des milliers de jeunes victimes. Le gouvernement a aussi lancé des enquêtes sur les multiples institutions religieuses pour filles mères. Ces scandales ont largement contribué à la sécularisation d’une société parmi les plus profondément catholiques d’Europe.

  • Aux Etats-Unis, les noms des « prêtres prédateurs » publiés

L’Eglise catholique américaine se débat avec le sujet depuis près de vingt ans. La première affaire, révélée par le Boston Globe en 2002, a abouti à la démission du cardinal Bernard Law, qui a dû admettre avoir couvert des prêtres pédophiles pendant des années. Des milliers de cas ont été ensuite signalés dans tout le pays. En 2019, le pape François a défroqué le cardinal Theodore McCarrick, archevêque émérite de Washington, accusé d’abus sexuels sur un enfant de chœur et qui a sollicité des faveurs sexuelles pendant la confession.

Le cardinal défroqué Theodore McCarrick prie, à Baltimore (Maryland), en novembre 2011. PATRICK SEMANCKY / AP

Plusieurs autres dignitaires ont été contraints à démissionner pour avoir fermé les yeux. Si de nombreux prêtres ont été condamnés par la justice, il a fallu attendre 2012 pour que le premier évêque, William Lynn, de Philadelphie, soit jugé pour avoir couvert des religieux. L’Eglise s’est engagée en 2002 à une politique de tolérance zéro et à obliger les prêtres à dénoncer les faits aux autorités civiles. En août 2018, une enquête menée par un grand jury dans six diocèses de Pennsylvanie a fait état d’agressions sur 1 000 enfants entre 1940 et 2010. Accusés : plus de 300 religieux décrits comme des « prêtres prédateurs ». Dans la foulée, les évêques ont dû accepter la création d’une commission d’enquête sur les manœuvres de dissimulation de la hiérarchie.

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Après la publication du rapport, une douzaine de procureurs généraux ont lancé des enquêtes, de même que la justice fédérale. Au total, 158 diocèses et 24 ordres religieux ont publié la liste des noms des prêtres accusés. Plus de 3 milliards de dollars ont été versés par les diocèses aux victimes lors de règlements comprenant une clause de confidentialité. Selon le groupe Bishop Accountability, 5 679 victimes sont concernées et plus de 6 000 prêtres ont fait l’objet d’accusations.

  • En Belgique, un « centre d’arbitrage » pour les victimes

Une commission parlementaire spéciale a enquêté dès 2010 sur les violences sexuelles dans l’Eglise. La démission de Roger Vangheluwe, l’évêque de Bruges, auteur du viol de son neveu de 8 ans, avait mis fin à l’omerta. André Léonard, alors primat de Belgique, rejetait toute idée de « dysfonctionnement » de son institution, un terme lourd de sens, hérité des terribles erreurs de la police et de la justice dans l’affaire du tueur pédophile Marc Dutroux.

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Un rapport officiel paru la même année allait cependant détailler une série de faits commis par des prêtres sur des enfants âgés de 12 ans en moyenne, entre les années 1950 et 1990. Près de 1 200 personnes ont, depuis, déposé plainte pour des abus sexuels. Une structure indépendante de l’Eglise, le centre d’arbitrage, a traité plus de 600 dossiers et permis à ceux qui ne croyaient plus en l’institution ecclésiale, ou pour qui les faits étaient prescrits, d’être écoutés et de bénéficier d’une réparation financière. Les diocèses ont, quant à eux, ouvert des points de contact qui ont reçu des plaintes et incité à des actions en justice.

  • Une « tragédie nationale » en Australie

En décembre 2017, après avoir recueilli les témoignages de près de 8 000 victimes, une commission d’enquête royale sur les réponses institutionnelles aux crimes de pédophilie a révélé « une tragédie nationale ». Selon son rapport, des enfants ont été sexuellement agressés dans la plupart des institutions où des adultes étaient en contact avec des mineurs – écoles, orphelinats, églises, clubs de sports, organisations de jeunesse –, soit 3 489 au total. L’Eglise catholique est responsable de 36 % des crimes rapportés à la commission, qui conclut que 7 % des clercs et religieux catholiques ont fait l’objet d’accusations d’agressions sexuelles sur des enfants entre 1950 et 2010.

Le cardinal Pell sort du tribunal du comté de Melbourne (Australie), en février 2019. CON CHRONIS / AFP

Parmi les prélats accusés d’avoir couvert les faits figurait l’ancien archevêque de Melbourne et de Sydney, George Pell. Devenu numéro trois du Vatican en 2014, il niera toujours avoir eu connaissance de ces affaires. L’Eglise catholique sera l’une des premières institutions à s’engager dans le « dispositif national de dédommagement » des victimes mis en place par le gouvernement en 2018.

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Condamné, en décembre 2018, à six ans d’incarcération pour viol et abus sexuels sur deux enfants dans les années 1990, le cardinal Pell sera finalement acquitté en avril 2020.

  • En Allemagne, des demandes de « sortie de l’Eglise »

Après deux décennies de laborieux débats, la Conférence des évêques allemands a commandé, en 2013, une étude sur l’ampleur du phénomène. Le rapport, publié en septembre 2018, a établi qu’entre 1946 et 2014, 1 670 ecclésiastiques ont été accusés d’abus sexuels sur mineurs. Des références à 3 677 victimes présumées ont été retrouvées dans les dossiers du personnel de l’Eglise, ce qui signifie que 4,4 % de l’ensemble des clercs des années 1946 à 2014 se sont rendus coupables d’agressions sexuelles sur des enfants. L’onde de choc provoquée par le rapport continue de se faire sentir. En 2020, les congrégations religieuses ont fait savoir que 1 412 autres personnes s’étaient manifestées auprès d’elles. L’association de victimes Eckiger Tisch a indiqué en juin que 250 nouvelles personnes avaient témoigné ces trois dernières années.

Au sommet de l’Eglise, la crise a atteint ces derniers mois une dimension inédite. Début juin, le cardinal Reinhard Marx, archevêque de Munich, a offert sa démission au pape François, qui l’a refusée. Et le diocèse de Cologne, le plus important du pays, est particulièrement secoué : le cardinal Rainer Woelki fait l’objet depuis un an d’une défiance profonde de la part de fidèles et de prêtres qui lui reprochent la façon dont les responsables du diocèse ont traité les allégations d’abus sexuels. Le pape a envoyé, au printemps, deux émissaires chargés d’éclaircir la situation. François a finalement décidé de laisser le cardinal en fonction, tout en lui accordant un « temps de réflexion ».

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Le diocèse fait face à une augmentation historique des demandes de « sortie de l’Eglise », ce qui signifie que les membres demandent à être radiés et cessent de payer « l’impôt religieux ».

  • Au Chili, l’intervention désastreuse du pape François

Au Chili, ce n’est pas une commission d’enquête qui a ébranlé l’Eglise, mais l’action obstinée de victimes d’un prêtre de Santiago, Fernando Karadima (décédé en juillet), qui avait mis en place un système d’emprise et d’abus sexuels dans les années 1980 et 1990, et de laïcs d’un diocèse qui refusaient la nomination, comme évêque, d’un proche de Karadima, accusé d’avoir couvert les méfaits du prêtre. Le pape argentin a pris la défense de cet évêque, Juan Barros, et, en janvier 2018, lors d’une visite au Chili, il a accusé les victimes de répandre des « calomnies » à son sujet. Le scandale a été tel que le voyage a tourné au désastre.

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Revenu à Rome, le pape a fait machine arrière, commandé un rapport, rencontré les victimes, obtenu la démission de tous les évêques chiliens, défroqué Karadima et convoqué en février 2019 tous les présidents des conférences épiscopales du monde pour un sommet sur la pédocriminalité. Depuis, les scandales continuent.Publication du rapport de la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise catholique : ce qu’il faut savoir

Mardi 5 octobre, la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise a rendu public son rapport. Elle estime le nombre de victimes, durant leur minorité, de violences sexuelles de la part d’un prêtre, d’un diacre ou d’un religieux, dans la population actuelle âgée de 18 ans et plus, à 216 000 personnes. Pour tout comprendre, les articles du Monde sur le sujet :

Cécile Chambraud,  Corine Lesnes(San Francisco, correspondante),  Cécile Ducourtieux(Londres, correspondante),  Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, bureau européen), Isabelle Dellerba(Sydney, correspondance) et  Cécile Boutelet(Berlin, correspondance)

Voir aussi:

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/10/06/les-reactions-suite-au-rapport-saute-les-violences-sexuelles-dans-leglise/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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