Pédocriminalité dans l’Eglise : des politiques réclament des mesures au clergé, les candidats à la présidentielle se font discrets
Emmanuel Macron a salué « l’esprit de responsabilité » de l’Eglise après la publication du rapport Sauvé et souhaité que « ce travail puisse se poursuivre dans la lucidité et l’apaisement ».
Par Benoît Floc’hPublié aujourd’hui à 05h36, mis à jour à 09h59
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Les politiques mettent la pression sur l’Eglise catholique. Face à l’ampleur des abus sexuels commis en son sein depuis 1950 – 216 000 personnes agressées par des religieux, selon la commission Sauvé –, les responsables politiques considèrent que le clergé ne peut rester inactif. Lors d’un déplacement en Slovénie, mercredi 6 octobre, le président de la République a salué « l’esprit de responsabilité » de l’Eglise. Mais, a ajouté Emmanuel Macron, « je souhaite que ce travail puisse se poursuivre dans la lucidité et l’apaisement. Notre société en a besoin. Il y a un besoin de vérité et de réparation ».
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D’autres se sont montrés plus précis. Le maire de Nice, Christian Estrosi, soutien d’Emmanuel Macron, a certes affirmé le même jour ne pas vouloir « juger à la place du pape ». Pour autant, l’ancien membre du parti Les Républicains (LR) demande à l’Eglise de revenir sur le secret de la confession. Rappelant l’article 40 du code de procédure pénale, qui intime à « toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire » connaissant un crime ou un délit de saisir la justice, M. Estrosi estime que « ce qui dans la vie publique est une exigence, dans n’importe quelle organisation humaine, quelle qu’elle soit, doit être une réalité aussi ».
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De fait, le rapport Sauvé rappelle que le secret de la confession « ne peut déroger à l’obligation, prévue par le code pénal et conforme, selon la commission, à l’obligation de droit divin naturel de protection de la vie et de la dignité de la personne, de signaler aux autorités judiciaires et administratives les cas de violences sexuelles infligées à un mineur ou à une personne vulnérable ».
Or, interrogé sur Franceinfo au moment même où Christian Estrosi s’exprimait sur BFM-TV, le président de la Conférence des évêques de France, Eric de Moulins-Beaufort, a confié : « Le secret de la confession s’impose à nous et, en cela, il est plus fort que les lois de la République. Parce qu’il ouvre un espace de parole libre, qui se fait devant Dieu. » Sans exclure un travail à faire, il n’a pas repris à son compte la recommandation de la commission. Ce qui a provoqué la colère de la députée européenne Manon Aubry (La France insoumise) : « Où sont passés ceux qui crient au séparatisme dès qu’un musulman parle, écrit-elle sur Twitter, et ne disent rien quand un évêque appelle les prêtres à ignorer la loi de la République sous un prétexte religieux ? » Quant à Eric Ciotti, candidat à la candidature des LR, il a rappelé, jeudi 7 octobre, qu’« aucune loi religieuse ne saurait être supérieure aux lois de la République ». Ajoutant : « Quand on a connaissance d’un crime ou d’un délit, a fortiori concernant un enfant, le devoir, c’est de saisir la justice. »

Attaque des communistes
La pression est forte. « Il faut appliquer l’intégralité des quarante-cinq recommandations du rapport Sauvé », a insisté le président du groupe LR à l’Assemblée nationale, Damien Abad. Comme lui, l’ancienne candidate socialiste à la présidentielle de 2007, Ségolène Royal, s’est interrogée : « Ne faut-il pas lever la prescription pour que les prédateurs soient tous condamnés ? » De son côté, le député Olivier Becht, président du groupe des députés Agir, allié de la majorité, a invité l’Eglise à s’interroger sur « la chasteté des religieux ou la fin du célibat des prêtres », rapporte l’Agence France-Presse.
Au-delà de ces interpellations, aucun responsable politique n’a oublié ses réflexes. Invité de l’émission « C à vous », sur France 5, Nicolas Sarkozy a saisi l’occasion pour attaquer Mai-68. « Il y a un problème d’Eglise catholique, a-t-il concédé. Il est béant devant nous. » Mais « le plus grand nombre de faits, c’est autour des années 1970-1980 », a poursuivi M. Sarkozy. Sans vouloir « le mettre sur le même plan », l’ancien président de la République a tout de même pointé « 68 »et « cette “une” de Libération signée par les grands intellectuels de la gauche de l’époque pour dire que c’était pas grave, que c’était un scandale de mettre en prison un pédophile ». Il a aussi, dit-il, « réécouté ce que disait M. Cohn-Bendit sur la sexualité des enfants : ça soulève le cœur ». Bref, « il y avait un problème de société. Il y avait un problème majeur sur cette question de sexe, d’enfants, d’abus ».
Les candidats à la présidentielle, eux, se montrent discrets. Certes, sur Facebook, celui des Verts, Yannick Jadot, a publié un texte pour saluer les conclusions « incontestables, limpides, terrifiantes » de la commission Sauvé. Rappelant que « 5,5 millions de personnes dans notre pays [ont été] victimes d’abus dans l’enfance », le candidat estime que « les moyens et les capacités d’agir de la police et la justice spécialisées doivent être d’urgence renforcés ». Le candidat communiste, Fabien Roussel, considère pour sa part que ce rapport « appelle à des changements profonds sur ce plan dans l’Eglise. Au-delà, il interpelle avec force toute la société dans sa capacité à lutter partout contre les prédations sexuelles ».
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Une discrétion qui n’étonne pas Jérôme Fourquet, directeur du département opinion à l’IFOP. D’ailleurs, que ce soit le Parti communiste qui réagisse est caricatural, à l’entendre : « C’est un réflexe presque automatique chez les communistes, explique le politologue, dans l’esprit de leur affrontement historique avec l’Eglise. Mais ce sujet n’est plus aujourd’hui central pour le reste de la gauche. »Quant aux principaux candidats de la droite de gouvernement, dans la compétition à l’investiture, « où chacun se marque à la culotte, personne n’a envie de froisser une partie de son électorat. Même si l’Eglise n’a plus le même poids, elle compte encore pour ceux qui votent à droite ». Et de rappeler qu’en 2017, François Fillon avait rassemblé 40 % des voix chez les catholiques pratiquants.Publication du rapport de la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise catholique : ce qu’il faut savoir
Benoît Floc’h
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