Le rapport Sauvé, un « séisme » pour les responsables catholiques
Après la publication du rapport accablant sur les violences sexuelles dans l’Eglise, les responsables de la Conférence des religieux et religieuses et la Conférence des évêques, qui tiennent leur assemblée plénière en novembre, doivent rapidement préparer les réponses à apporter.
Par Cécile ChambraudPublié hier à 21h31, mis à jour à 12h19 https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/10/05/personne-n-aurait-imagine-le-chiffre-final-l-eglise-catholique-face-aux-conclusions-de-la-commission-sauve-sur-la-pedocriminalite_6097262_3224.html
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« Un séisme », « un ouragan », « une commotion » : informés depuis quelques jours de l’évaluation du nombre de mineurs victimes de violences sexuelles dans l’Eglise, les responsables catholiques accusaient le coup, mardi 5 octobre, après la publication du rapport de la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise catholique (Ciase). Ils se préparent désormais à se consacrer à la « réception » de ce tableau impitoyable du fonctionnement et de l’attitude de la hiérarchie ecclésiastique, pendant soixante-dix ans, face aux agressions sexuelles commises par certains des leurs sur des enfants et des personnes vulnérables.
Au total, selon l’estimation de la commission présidée par Jean-Marc Sauvé, 216 000 personnes aujourd’hui majeures auraient été agressées par un prêtre ou un religieux alors qu’elles étaient mineures. Le chiffre monte à 330 000 si l’on inclut les victimes de laïcs liés à l’Eglise catholique (catéchistes, encadrants scolaires ou de mouvements de jeunes, etc.).
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« L’ampleur du phénomène que vous décrivez est effarante » et le nombre des victimes « nous accable et dépasse ce que nous pouvions supposer », a commenté Eric de Moulins-Beaufort, le président de la Conférence des évêques de France (CEF), avant de recevoir le rapport des mains de Jean-Marc Sauvé. « J’exprime ma honte, mon effroi, ma détermination à agir » avec les victimes, dont plusieurs étaient présentes dans la salle, a-t-il ajouté en leur demandant « pardon ». « Que dire, sinon exprimer une honte charnelle, une indignation absolue », a dit son homologue de la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref), Véronique Margron.
« Accompagner les prêtres et les fidèles »
La première prise de parole avait été confiée à un militant pugnace de la cause des personnes agressées sexuellement dans l’Eglise, François Devaux, l’un des fondateurs de l’association La Parole libérée, créée par des victimes de l’ancien aumônier scout Bernard Preynat. « Vous devez payer pour tous ces crimes », leur a-t-il lancé en détachant bien chaque mot. Face au bilan dressé par le rapport Sauvé et à ses recommandations, « le mieux que vous auriez à faire : vous taire et commencer à vous exécuter avec ardeur et célérité », a-t-il conseillé aux évêques, avant d’évoquer un hypothétique « concile Vatican III » destiné à « refonder le système » catholique.

Au terme de la présentation de son rapport, Jean-Marc Sauvé a symboliquement « passé le témoin à l’Eglise ». C’était, elliptiquement, une demande de réformes concrètes, rapides et d’envergure à l’adresse de l’institution. Dans un premier temps, beaucoup d’évêques ont prévu de parler aux prêtres de leur diocèse, que les révélations du rapport risquent de déstabiliser, puis aux fidèles. « Il faut accompagner les prêtres et les fidèles pour qu’ils accueillent ce rapport et ne le prennent pas pour une attaque contre l’Eglise », résume-t-on avenue de Breteuil, à Paris, au siège de la CEF.
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Des membres de la Ciase ont pu constater, pendant leurs travaux, que tous les catholiques ne voyaient pas nécessairement d’un bon œil leur mission. De nombreuses paroisses n’ont, par exemple, pas relayé l’appel à témoignages. De jeunes séminaristes ont exprimé à l’un d’eux leur lassitude d’entendre régulièrement parler de la question des violences sexuelles. Chez certains prévaut le sentiment que ce sujet est utilisé comme une arme contre les catholiques.
Perception changée
La Ciase a formulé 45 recommandations touchant diverses dimensions de l’activité de l’Eglise. La question qui se pose maintenant aux évêques et aux religieux est de savoir ce qu’ils en retiendront. La CEF et la Corref doivent rapidement préparer des réponses à apporter, car l’une et l’autre tiennent leur assemblée plénière en novembre.

« Certaines choses peuvent être mises en route rapidement », assure Dominique Blanchet, évêque de Créteil et vice-président de la CEF. Luc Crépy, évêque de Versailles et président du conseil de prévention et de lutte contre la pédophilie, cite la mise en place prochaine d’un tribunal pénal national pour juger – selon le droit canon – les auteurs d’abus. La CEF, indique son secrétaire général, Hugues de Woillemont, devrait aussi annoncer prochainement la constitution officielle de l’instance indépendante nationale qui sera chargée de recevoir et d’instruire les demandes d’indemnisation de victimes de prêtres, et celle du fonds de dotation qui l’abondera, conformément aux décisions prises par l’épiscopat au printemps.
« Notre analyse de ce qui a pu se passer change, évidemment. C’est un travail que nous avons à faire collectivement » Eric de Moulins-Beaufort, président de la CEF
Encore que les termes « d’indemnisation » ou de « compensation » soient toujours refusés par les évêques, car ils sont le corollaire d’une reconnaissance de responsabilité de l’institution. La Ciase leur demande cette reconnaissance, mais certains ne sont pas prêts à l’accepter et freinent des quatre fers depuis des années sur ce sujet. Le rapport Sauvé parviendra-t-il à trancher ce nœud gordien ? « Le chiffre donné [de victimes] modifie complètement la perception que l’on a du phénomène, assure Eric de Moulins-Beaufort. Il est évident que quand on a 3 000 victimes sur soixante-dix ans, ce n’est pas la même chose que quand on a 216 000 personnes vivantes aujourd’hui. On n’est pas devant la même réalité. Notre analyse de ce qui a pu se passer change, évidemment. C’est un travail que nous avons à faire collectivement. La publication du rapport n’est qu’une étape. »
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« Face à un tel rapport, on ne va pas discuter de ce qu’il faut faire uniquement entre évêques », annonce le président de la CEF. Il souhaite travailler « avec des responsables d’associations, de mouvements, des gens représentatifs de la diversité du peuple chrétien » et c’est, en soi, une attitude neuve. Le nombre élevé de victimes déterminé par la Ciase a d’autant plus surpris les évêques qu’il n’est apparu qu’à la fin des travaux de la commission, lorsque l’enquête en population générale a rendu son verdict. « En avril, encore, on parlait de 10 000 victimes, se souvient le prélat. Personne n’aurait imaginé le chiffre final. »
« Immense chagrin » du pape François
L’effet provoqué par le rapport Sauvé dépasse les frontières. Il n’est certes pas le premier à tenter de dénombrer les victimes de prêtres, mais il est le premier à établir une estimation concernant la population générale, à avoir fait appel aussi largement aux sciences sociales et à avoir associé autant d’expertises variées pour tenter de cerner le phénomène dans toutes ses dimensions.
Mercredi 6 octobre au matin, le pape François a fait part lors d’une audience générale de sa « honte » au sujet de l’incapacité de l’Eglise à prendre en charge les victimes. Il a invité les catholiques français à faire en sorte que l’église devienne une « maison sûre pour tous ». Le service de presse du Vatican avait fait savoir, mardi, que le chef de l’Eglise catholique avait pris connaissance de l’« effroyable réalité » avec « douleur » et « un immense chagrin ». Le document lui avait été adressé mardi. Mgr de Moulins-Beaufort avait communiqué au pontife les principales données vendredi, à l’occasion d’une audience. Il doit de nouveau le rencontrer en décembre.
Le service de presse du Vatican a fait savoir que le chef de l’Eglise catholique avait pris connaissance de l’« effroyable réalité » avec « douleur » et « un immense chagrin ». Certaines réformes suggérées par le rapport ne peuvent d’ailleurs se faire qu’avec l’aval du Vatican, comme la réforme de la procédure pénale canonique ou la réécriture d’articles du catéchisme de l’Eglise catholique, notamment de ceux consacrés aux questions sexuelles. Le nonce apostolique était présent à la conférence de presse.
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A la fin de la présentation du rapport de sa commission, Jean-Marc Sauvé a aussi, symboliquement, transmis le flambeau de la recherche sur les agressions sexuelles sur mineurs à Nathalie Mathieu, dirigeante d’une structure d’accueil spécialisée dans la prise en charge des victimes d’inceste, et l’ex-juge des enfants Edouard Durand, présidents de la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), créée par le secrétaire d’Etat à l’enfance, Adrien Taquet. Cette commission a lancé, le 21 septembre, sa plate-forme de recueil de témoignages.Publication du rapport de la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise catholique : ce qu’il faut savoir
Mardi 5 octobre, la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise a rendu public son rapport. Elle estime le nombre de victimes, durant leur minorité, de violences sexuelles de la part d’un prêtre, d’un diacre ou d’un religieux, dans la population actuelle âgée de 18 ans et plus, à 216 000 personnes. Pour tout comprendre, les articles du Monde sur le sujet :
Cécile Chambraud
Pédocriminalité : le pape François exprime sa « honte » pour la longue absence de réaction de l’Eglise
Le souverain pontife a appelé la hiérarchie ecclésiastique à faire le nécessaire afin que « de tels drames ne se reproduisent pas ».
Le Monde avec AFP et ReutersPublié aujourd’hui à 11h06, mis à jour à 13h34
Temps de Lecture 2 min. https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/10/06/pedocriminalite-le-pape-francois-exprime-sa-honte-pour-la-longue-absence-de-reaction-de-l-eglise_6097334_3224.html

Le pape François avait exprimé, mardi, par la voix de son porte-parole Matteo Bruni, son « immense chagrin » face à l’« effroyable réalité » dévoilée par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase). Il est revenu sur le sujet, mercredi 6 octobre, lors d’une audience générale.
« Je désire exprimer aux victimes ma tristesse, ma douleur pour les traumatismes subis, et aussi ma honte, notre honte, ma honte pour une trop longue incapacité de l’Eglise à les mettre au centre de ses préoccupations. Je prie, et prions tous ensemble, à toi Seigneur, la gloire, à nous, la honte. C’est le moment de la honte. »
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Avant le début de l’audience générale, quatre évêques français présents au Vatican ont prié en silence avec le pape François : Mgr Gobilliard, évêque auxiliaire de Lyon, Mgr Yves Le Saux, évêque du Mans, Mgr Laurent Dognin, évêque de Quimper et Léon, et Mgr Pierre-Yves Michel, évêque de Valence. Ces derniers, qui étaient à Rome dans le cadre d’un pèlerinage, avaient prévu de longue date d’assister à cette audience. Averti de leur présence, le souverain pontife leur a proposé de l’accompagner dans une prière juste avant qu’il n’entre dans la grande salle Paul VI.
« Le pape, l’air grave, nous a invités à prier ensemble en silence pour les victimes. Compassion et silence, tels étaient les deux seuls mots du pape », a confié après coup Mgr Gobilliard, cité par l’agence de presse i.media.
Au total, selon l’estimation de la commission présidée par Jean-Marc Sauvé, 216 000 personnes aujourd’hui majeures auraient été agressées par un prêtre ou autre responsable religieux alors qu’elles étaient mineures. Le chiffre monte à 330 000 si l’on inclut les victimes de laïcs liés à l’Eglise catholique (catéchistes, encadrants scolaires ou de mouvements de jeunes, etc.).
Les catholiques français appelés à réagir
Au cours de l’audience, François s’est tourné vers les quatre évêques français au moment d’appeler tous les responsables religieux « à poursuivre tous leurs efforts pour que de tels drames ne se reproduisent pas ». Il a invité les catholiques français à prendre leurs responsabilités afin de faire en sorte que l’Eglise devienne une « maison sûre pour tous ».
Dès mardi, Matteo Bruni avait donc réagi à ces informations, évoquant la peine et la position du pape. « Ses pensées se tournent en premier lieu vers les victimes, avec un immense chagrin pour leurs blessures et une immense gratitude pour leur courage de dénoncer. Elles se tournent aussi vers l’Église de France, afin que, ayant pris conscience de cette effroyable réalité (…), elle puisse s’engager sur la voie de la rédemption », avait-il déclaré devant des journalistes.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Le rapport Sauvé, un « séisme » pour les responsables catholiques
Le Monde avec AFP et Reuters
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