Relancer la lutte contre la finance offshore
ÉDITORIAL
Le Monde
Les « Pandora papers », l’enquête menée par Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), éclaire l’étendue et les rouages d’un phénomène qui a changé de nature. Les flux financiers se reportent désormais sur des Etats puissants, bien moins faciles à faire rentrer dans le rang.
Publié aujourd’hui à 10h29, mis à jour à 10h38 Temps de Lecture 2 min.
Editorial du « Monde ». Depuis la publication des « Offshore Leaks » en 2013, le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), dont Le Mondeest partenaire, contribue à dévoiler les dessous des cartes d’une finance de l’ombre qui repose sur l’évasion fiscale. Le dernier volet de ces investigations, les « Pandora Papers », publié cette semaine, apporte un nouvel éclairage pour comprendre l’étendue du phénomène et les détails intimes de son fonctionnement.
Quel est le point commun entre Abdallah II, roi de Jordanie, Tony Blair, l’ex-premier ministre britannique, Raffaele Amato, l’un des chefs de la Camorra, dont le personnage a inspiré la fiction Gomorra, et Dominique Strauss-Kahn, l’ancien directeur du Fonds monétaire international (FMI) ? Tous ont eu recours à des structures offshore, dirigées, pour certaines, par des hommes de paille, dont l’unique but consiste à masquer la valeur et l’origine de leur patrimoine.
Lire l’enquête : « Pandora Papers » : du roi Abdallah II à Tony Blair, des dizaines de dirigeants politiques éclaboussés par le scandale
En 2016, les « Panama Papers » avaient dévoilé les pratiques du cabinet Mossack Fonseca, un intermédiaire spécialisé dans ce type de montages. Les « Pandora Papers » portent sur l’activité de quatorze établissements du même genre, dont les données confidentielles ont été transmises à l’ICIJ par une source anonyme. La variété des profils de leurs clients et le montant des sommes dissimulées donnent le vertige.
Comme leur nom l’indique, ces révélations sont une boîte de Pandore, qui dévoile un système hypertrophié, dont on peine à cerner les contours. Pour s’attaquer à cette évaporation financière, il faudrait commencer par mener un audit international pour savoir précisément à combien elle se chiffre.
La finance de l’ombre s’adapte
Les « Pandora Papers » montrent également que le mouvement de régulation et de transparence engagé depuis 2008 commence à porter ses fruits. La fraude fiscale la plus grossière, pratiquée dans des Etats confettis, régresse. En revanche, cette finance de l’ombre s’adapte. Les flux financiers se reportent désormais sur des Etats puissants, beaucoup moins faciles à faire rentrer dans le rang. C’est le cas de Dubaï, mais aussi des Etats-Unis.
Lire aussi « Pandora Papers » : une onde de choc mondiale
La dissimulation a également changé de nature. Elle ne concerne plus seulement l’évasion fiscale. Ces centres offshore sont de plus en plus les réceptacles d’activités liées à la grande criminalité et au blanchiment d’argent.
Cette mutation impose de redimensionner la lutte contre la finance offshore. Le fait que des dizaines de dirigeants politiques soient impliqués dans ces montages litigieux indique que le défi s’annonce gigantesque. Comment réformer un système dont certains décideurs sont partie prenante ? L’une des pistes consiste à rétablir une liste noire des Etats qui abritent ce type de structures. Ce travail pourrait être mené sous l’égide du Groupe d’action financière. Jusqu’ici, cette instance a été peu active, mais une collaboration avec l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et le FMI pourrait déboucher sur un système de sanctions pour les pays figurant sur cette liste.
A lire : « Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore
L’enquête révèle également le rôle joué par des cabinets d’avocats, dont le modèle économique repose partiellement sur des montages qui concourent à opacifier les flux financiers internationaux. L’obligation de transparence qui a été imposée aux banques doit aussi leur être appliquée.
Reste le problème épineux des Etats-Unis, qui jouent un double jeu. Tout en poussant à plus de régulation quand cela sert leurs intérêts, ils abritent des paradis fiscaux en toute impunité. Joe Biden, qui encourage à réformer la fiscalité mondiale, gagnerait en cohérence et en crédibilité s’il mettait fin à ces contradictions.
« Pandora Papers » : une onde de choc mondiale
Après la fuite de millions de documents sur les paradis fiscaux, des centaines de personnalités sont mises en cause dans de nombreux pays. La plupart d’entre elles se réfugient dans le déni. Des enquêtes sont ouvertes.
Publié aujourd’hui à 11h43
Temps de Lecture 11 min.
La nouvelle enquête du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) dont Le Monde est partenaire, sur les secrets de la finance offshore, secoue la planète. De Tony Blair au boucher de Vladimir Poutine, du célèbre chanteur espagnol Julio Iglesias au roi Abdallah II de Jordanie, le scandale des « Pandora Papers », qui éclabousse des centaines de chefs d’Etat, responsables publics, et personnalités du show-business, suscite le malaise dans de nombreux pays. La plupart des mis en cause se réfugient dans le silence et le déni.
Lire aussi l’éditorial : Relancer la lutte contre la finance offshore
- Benelux

Aux Pays-Bas, un nom est sorti du lot, et pour cause : le dirigeant chrétien-démocrate Wopke Hoekstra est… ministre des finances dans le gouvernement démissionnaire du premier ministre, Mark Rutte, et une figure-clé dans les négociations en cours pour la mise en place d’une nouvelle coalition. Pendant huit ans, ce responsable adepte d’une politique budgétaire intransigeante a détenu des actions d’une société établie aux îles Vierges qui organise des safaris en Afrique, et revendues une semaine avant d’intégrer le gouvernement, en octobre 2017. Le ministre a assuré au quotidien Trouw avoir toujours déclaré ses revenus au fisc néerlandais. Ancien consultant, il a aussi affirmé qu’il ignorait où était localisée la société en question et croyait avoir confié son argent à une start-up misant sur l’écotourisme. Mardi 5 octobre, la presse néerlandaise a cependant révélé que M. Hoekstra avait aussi des parts dans un fonds de pension basé à Guernesey.
Lire l’enquête : « Pandora Papers » : du roi Abdallah II à Tony Blair, des dizaines de dirigeants politiques éclaboussés par le scandale
En Belgique, quelque 1 200 noms auraient été identifiés. On n’y trouve pas de politiques, mais des industriels, des membres de la noblesse, des diamantaires, des commerçants, ainsi qu’un animateur de radio et un rappeur. Selon le journal Le Soir, les précédentes révélations de l’ICIJ ont permis aux services fiscaux du royaume de récupérer 635 millions d’euros.
- Espagne
Parmi les quelque 600 noms identifiés figurent, pour le moment, essentiellement des personnalités de la culture et du show-biz, comme le célèbre chanteur Julio Iglesias, âgé de 78 ans, dont la fortune est estimée à 800 millions d’euros, avec une vingtaine de sociétés rattachées à une société fiduciaire créée en 1995 dans les îles Vierges britanniques. Sont également cités le chanteur et acteur Miguel Bosé, comme actionnaire d’une société au Panama ouverte par le biais d’une banque suisse ; l’écrivain et prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa, actionnaire entre 2015 et 2017 d’une société domiciliée dans les îles Vierges ; ou bien encore Pep Guardiola, l’ex-entraîneur du Barça, qui a détenu, à partir de 2003, un compte en Andorre, fermé en 2012 à la suite de l’amnistie fiscale approuvée par le gouvernement de Mariano Rajoy. Le fisc a annoncé qu’il ouvrirait une enquête pour examiner d’éventuelles « responsabilités fiscales et pénales » qui en découlent.
- République tchèque

Les révélations sur les propriétés françaises détenues par l’intermédiaire de sociétés offshore par le premier ministre, Andrej Babis, ont fait l’effet d’une bombe en plein milieu de la campagne électorale pour les législatives prévues les 8 et 9 octobre. « Ce truc qui date de douze ans » a été « programmé avant les élections pour influencer le public » et « pour me faire du mal », a dénoncé lundi M. Babis. Conformément à son style contradictoire et confus, le milliardaire a simultanément affirmé « ne pas avoir de propriété en France », et expliqué que c’est « l’agent immobilier » qui lui aurait recommandé en 2009 le montage offshore via Monaco et les îles Vierges britanniques. « Tout était légal », a-t-il assuré.
L’office tchèque de lutte contre le crime organisé a toutefois annoncé qu’il allait se pencher sur le montage de M. Babis et l’ensemble des révélations des « Pandora Papers ». L’opposition a sauté sur l’affaire alors qu’elle est à la peine face à ce milliardaire devenu premier ministre en 2017 en promettant de lutter contre la corruption avant de se rapprocher de la ligne eurosceptique et antimigrants de Viktor Orban.
- Union européenne
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a jugé les pratiques dénoncées dans l’enquête « complètement inacceptables ». Pour l’heure, en tout cas, l’ancien commissaire européen, le Maltais John Dalli, qui, selon le journal Times of Malta, partenaire de l’enquête de l’ICIJ, détenait, via un prête-nom, une société-écran basée dans les îles Vierges britanniques, continue à percevoir sa retraite d’ancien commissaire.
Les dernières révélations de l’ICIJ interrogent sur l’efficacité de certaines des mesures prises jusqu’ici par l’Union européenne, comme la fin du secret bancaire, ou l’échange automatique d’informations entre Etats sur les comptes des citoyens à l’étranger. Ainsi, la très grande majorité des Etats cités dans ce scandale, comme Hongkong, Belize, les îles Vierges britanniques, ou encore Chypre, ne font pas partie des paradis fiscaux inscrits sur une liste de l’UE créée en décembre 2017 après les « Panama Papers » et « LukLeaks », et dont les pays qui y figurent peuvent se voir privés de fonds européens.
A lire : « Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore
Au contraire, mardi, les ministres des finances de l’UE réunis à Luxembourg, notamment pour mettre à jour cette liste, ont jugé utile d’en retirer trois pays. Dont Anguilla, la seule juridiction restante avec un taux d’imposition de zéro pour cent, et les Seychelles, où l’ancien eurodéputé Rassemblement national Aymeric Chauprade aurait ouvert un compte offshore. En session plénière à Strasbourg, le Parlement européen a annoncé qu’il ajoutait à son programme un débat sur l’évasion fiscale, mercredi. Daniel Freund, un eurodéputé Vert, a pour sa part appelé les Vingt-Sept à « exclure » Babis des négociations au Conseil européen.
Lire aussi : Aux Seychelles, deux noms français qui intriguent
- Royaume-Uni
Trois donateurs très importants du Parti conservateur, réuni en ce moment en congrès à Manchester, sont soupçonnés d’avoir participé à des opérations frauduleuses ou d’avoir profité d’opérations de défiscalisation. Ainsi Lubov Chernukhin, dont la fortune et celle de son mari, un ex-ministre des finances de Vladimir Poutine, dépendent largement de montages offshore, a versé 2,1 millions de livres sterling (2,4 millions d’euros) au parti depuis 2012. Autre gros donateur, Mohamed Amersi aurait participé en tant que conseiller à une frauduleuse opération dans le secteur des télécoms. Un troisième, enfin, Viktor Fedotov, d’origine russe également, serait impliqué dans une affaire de corruption.
« Pandora Papers » : l’élite politico-financière libanaise championne de l’évasion fiscale
Avec 346 sociétés répertoriées, le pays du Cèdre fait figure de meilleur client du cabinet Trident Trust, spécialiste en domiciliation dans les paradis fiscaux.
Par Hélène Sallon(Beyrouth, correspondante)Publié aujourd’hui à 12h13, mis à jour à 14h11
Temps de Lecture 4 min.

Le premier ministre, Najib Mikati, son prédécesseur Hassan Diab, le gouverneur de la banque centrale, Riad Salamé, des banquiers et hommes d’affaires de premier plan : la liste des membres de l’élite politico-financière libanaise qui apparaissent dans les « Pandora Papers » est longue. Avec 346 sociétés répertoriées, le pays du Cèdre fait même figure de meilleur client du cabinet Trident Trust, un spécialiste de la domiciliation de sociétés offshore dans les paradis fiscaux dont provient une partie des documents qui ont fuité. La situation n’étonne guère au Liban, mais elle renforce la défiance envers une élite vue comme corrompue et prédatrice, et jugée responsable de l’effondrement financier et économique du pays.Les « Pandora Papers », c’est quoi ?
« Pandora Papers » est une enquête collaborative menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) en partenariat avec 150 médias internationaux, dont Le Monde. Elle repose sur la fuite de près de 12 millions de documents confidentiels, transmis par une source anonyme à l’ICIJ, provenant des archives de quatorze cabinets spécialisés dans la création de sociétés offshore dans les paradis fiscaux (îles Vierges britanniques, Dubaï, Singapour, Panama, les Seychelles…).
Cinq ans après les « Panama Papers », l’enquête révèle l’ampleur des dérives de l’industrie offshore et de ses sociétés anonymes. Elle montre comment ce système profite à des centaines de responsables politiques, et comment de nouveaux paradis fiscaux prennent le relais à mesure que les anciens se convertissent à la transparence.
A lire : « Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore
« Comment ces oligarques font-ils encore des profits en mettant leur fortune à l’étranger pour échapper à l’impôt ? Quand les riches se soustraient à l’impôt, cela a des conséquences sur nos services de santé, sur l’éducation, etc. Nous sommes supposés croire que ceux-là mêmes vont nous sortir du trou maintenant ? », dénonce Diana Moukalled, rédactrice en chef du magazine d’investigation en ligne Daraj. Ses journalistes ont mené l’enquête sur le volet libanais du scandale révélé, dimanche 3 octobre, par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) en collaboration avec 150 médias internationaux, dont Le Monde.
« Garder la tête froide »
Dans les 12 millions de documents confidentiels transmis à l’ICIJ, apparaissent plus de 330 responsables politiques et personnalités publiques de 90 pays, qui dissimulent leur fortune derrière des sociétés-écrans dans des paradis fiscaux. Dans le cas libanais, ces révélations ne permettent pas d’avérer l’existence d’infractions financières. « On peut être face à des situations d’évitement fiscal qui se basent sur des lois en vigueur, des brèches et des failles qui mènent à des situations de non-imposition. On peut avoir à faire à des flux financiers illicites. Il faut garder la tête froide jusqu’à ce que des enquêtes soient menées », estime Karim Daher, avocat fiscaliste et président de l’Association libanaise pour les droits et l’information des contribuables (Aldic).
Le magnat des télécoms, Najib Mikati, à la tête du gouvernement formé en septembre, apparaissait déjà dans les « Panama Papers » (2016) comme propriétaire de la société Hessville Investment Inc. domiciliée dans le paradis fiscal du Panama, et dans les « Paradise Papers » (2017). L’homme d’affaires, dont la fortune est estimée à 2,9 milliards de dollars (2,5 milliards d’euros) dans le dernier classement Forbes, aurait, selon les nouvelles révélations, acheté par le biais de sa société Hessville Investment Inc. une propriété d’une valeur de 7 millions d’euros à Monaco en 2008. Son fils Maher détiendrait en outre deux sociétés offshore domiciliées dans les îles Vierges britanniques (BVI), utilisées par le fonds d’investissement de la famille Mikati, le M1 Group, pour acheter un bureau à Londres.
A lire : « Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore
« Depuis sa création, le groupe M1 et toutes ses filiales dans le monde ont maintenu une séparation entre public et privé », a répondu Najib Mikati dans un communiqué, lundi, précisant que leurs activités étaient « conformes aux normes internationales ». Ancien député, déjà premier ministre en 2005 puis de 2011 à 2013, il a ajouté que la fortune familiale avait été amassée avant son entrée en politique et que son patrimoine a été communiqué au Conseil constitutionnel. Son prédécesseur, Hassan Diab, apparaît, lui, comme copropriétaire de la société eFuturetech Services Ltd, domiciliée dans les BVI depuis 2015. Dans un communiqué, l’ancien premier ministre a assuré que la société « n’a eu aucune activité depuis sa création et ce, jusqu’à ce qu’il soumette sa démission et vende ses parts en 2019 ».
Impunité des élites
Le gouverneur de la banque centrale, Riad Salamé, déjà soupçonné de « blanchiment d’argent » dans le cadre d’enquêtes ouvertes en France, en Suisse et au Liban, est associé à deux sociétés offshore dans les « Pandora Papers ». Dans le cas de la société Amanior, créée en 2007, il est désigné en tant que propriétaire et directeur, ce qui pourrait constituer, selon Daraj, une infraction à l’article 20 du code de la monnaie et du crédit. Dans une réponse écrite, M. Salamé a indiqué que ses avoirs étaient en conformité avec les obligations de déclaration de la loi libanaise et que sa fortune provenait de sa carrière au sein du cabinet Merril Lynch, avant sa nomination au poste de gouverneur de la banque centrale en 1993.
Parmi les banquiers et hommes d’affaires libanais figurant dans les « Pandora Papers » se trouve l’ancien ministre et PDG de la banque Al-Mawarid, Marwan Kheireddine. Selon l’enquête menée par Daraj, le banquier possède deux sociétés offshore dans les îles Vierges britanniques, dont la société Driftwood Ltd, utilisée pour acheter un yacht de 2 millions de dollars en avril 2019, quelques mois avant la crise financière et le début de la période de contrôle des capitaux. Saleh Assi et Qassim Hojeij, deux hommes d’affaires placés sous sanctions américaines pour financement du mouvement islamiste chiite Hezbollah, figurent également dans les fichiers du cabinet Trident Trust.
Au vu de l’impunité dont a jusqu’à présent bénéficié la nomenklatura libanaise, les bons connaisseurs du milieu politico-financier doutent que ces révélations donnent lieu à des poursuites judiciaires. Leur seul espoir réside dans une intervention des bailleurs de fonds du Liban. « Vu que le Liban est un pays où tout est permis, où il n’y a pas de contrôle, où l’évasion fiscale et la fraude sont un sport national, il y a certainement un endroit où ces kleptocrates ont gaffé, souligne l’avocat Karim Daher. Il faut que la communauté internationale trouve les failles pour les faire tomber, c’est une opportunité à saisir. Si les pays concernés envoient des demandes d’entraide judiciaire au Liban, la justice sera obligée d’ouvrir une enquête et si celle-ci n’aboutit pas, au moins on aura la preuve que le Liban est un pays failli. »Retrouvez nos articles sur les « Pandora Papers »
Hélène Sallon(Beyrouth, correspondante)
« Pandora Papers » : la nouvelle vie à Dubaï de Philippe Houman, l’avocat suisse de Jérôme Cahuzac
Par Anne Michel , Jérémie Baruch et Maxime Vaudano
Publié hier à 06h00, mis à jour hier à 10h04
ENQUÊTE
Condamné par la justice française pour son rôle dans le montage de fraude fiscale de l’ex-ministre du budget, l’intermédiaire continue de proposer ses services à une riche clientèle depuis l’émirat.
On l’avait laissé à Paris, en février 2018, au procès en appel de Jérôme Cahuzac, quand il expliquait doctement, à la barre, que l’offshore, c’est facile. « Je comprends que le schéma que vous avez devant les yeux laisse perplexe, mais il n’y a rien de très compliqué », avait lancé, faraud, l’avocat suisse Philippe Houman. Celui-là même que le tribunal correctionnel avait qualifié de « cheville ouvrière » du savant montage mis sur pied par l’ancien ministre socialiste du budget pour frauder le fisc. Par le biais de sociétés-écrans aux Seychelles et aux îles Samoa, M. Houman avait permis le transfert de l’argent caché de M. Cahuzac de la Suisse vers Singapour. Sa condamnation en 2016 à un an de prison avec sursis et 375 000 euros d’amende avait été confirmée en appel deux ans plus tard.Les « Pandora Papers », c’est quoi ?
« Pandora Papers » est une enquête collaborative menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) en partenariat avec 150 médias internationaux, dont Le Monde. Elle repose sur la fuite de près de 12 millions de documents confidentiels, transmis par une source anonyme à l’ICIJ, provenant des archives de quatorze cabinets spécialisés dans la création de sociétés offshore dans les paradis fiscaux (îles Vierges britanniques, Dubaï, Singapour, Panama, les Seychelles…).
Cinq ans après les « Panama Papers », l’enquête révèle l’ampleur des dérives de l’industrie offshore et de ses sociétés anonymes. Elle montre comment ce système profite à des centaines de responsables politiques, et comment de nouveaux paradis fiscaux prennent le relais à mesure que les anciens se convertissent à la transparence.A lire : « Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore
Facile, l’offshore ? Trois ans plus tard, les faits donnent raison à l’intermédiaire. Car, malgré le scandale et le tour de vis des lois contre le secret bancaire, la fraude et l’optimisation fiscales, on le retrouve aujourd’hui à la tête d’un business florissant d’administration de sociétés créées dans tous les paradis fiscaux de la planète. Sa petite entreprise, Monfort Capital Partners, est installée à Dubaï, face à l’île de Palm Jumeirah, dans un quartier prisé du flamboyant émirat, hérissé de gratte-ciel d’acier et de verre.
Une seconde patrie, bien moins voyante, pour cet ancien avocat au barreau de Genève spécialisé dans l’administration de sociétés, qui a quitté la Suisse autour de 2009, au moment où le secret bancaire commençait à vaciller. « Après les scandales, beaucoup d’avocats suisses ont renoncé à cette activité offshore. Mais certains ont décidé au contraire qu’elle était porteuse et l’ont poursuivie, analyse Carlo Lombardini, lui-même avocat au barreau de Genève et professeur de droit. Ils se sentent probablement protégés en s’installant dans des Etats lointains. »

Partenaire trop encombrant
A 5 000 kilomètres de la Suisse, Philippe Houman se fait discret. A peine un site vitrine pour Monfort Capital, avec un numéro de téléphone et une adresse e-mail. Certes, l’affaire Cahuzac lui a coûté sa relation avec Mossack Fonseca, le cabinet des « Panama Papers », qui avait préféré rompre les liens avec ce partenaire trop encombrant. Mais les « Pandora Papers » attestent de la vitalité de l’entreprise. En relation avec d’autres cabinets offshore à Chypre, au Panama ou aux îles Vierges britanniques, Monfort Capital a géré ces dernières années plus d’une centaine de sociétés offshore, pour une clientèle internationale diversifiée dont les avoirs se comptent en millions – d’euros, de dollars, de roubles. M. Houman a même directement joué le rôle de directeur dans certaines des sociétés de ses clients, leur évitant ainsi d’apparaître au grand jour.
Monfort Capital a géré ces dernières années plus d’une centaine de sociétés offshore, pour une clientèle internationale diversifiée dont les avoirs se comptent en millions
Parmi ces mystérieux clients, les « Pandora Papers » révèlent le nom de nombreux Russes, cibles, pour certains, de sanctions occidentales. Comme Konstantin Malofeev, cet « oligarque orthodoxe » connu pour son fervent soutien à la politique étrangère de Vladimir Poutine, et comme l’un des bailleurs de l’extrême droite européenne. L’homme d’affaires russe est passé par Monfort Capital pour créer plusieurs sociétés dans les îles Vierges britanniques, avec lesquelles il a ouvert des comptes en Suisse ou logé ses participations.
L’appui financier de l’oligarque aux séparatistes ukrainiens et le gel de ses avoirs par l’Union européenne et les Etats-Unis en 2014 n’ont visiblement pas effrayé Philippe Houman. Et ce, alors même que ses partenaires tiraient la sonnette d’alarme sur le profil radioactif de ce richissime client. « Merci de nous confirmer de façon urgente si [le Konstantin Malofeev visé par les sanctions] est bien votre client », lui écrit une employée du cabinet offshore Trident Trust, le 26 janvier 2016. A en croire les « Pandora Papers », l’avocat suisse n’a jamais pris la peine de répondre.
Tennismen et footballeurs français
Heureusement pour lui, sa clientèle comporte des noms moins sulfureux : tel directeur millionnaire d’une maison d’art et d’enchères de New York, tel joueur de tennis croate, mais aussi de nombreux Français, expatriés au Royaume-Uni, au Maroc ou encore à Dubaï. Certains sont de parfaits inconnus. D’autres le sont moins, comme ces trois internationaux français de football passés par un club londonien : au début des années 2010, ils ont fait appel à Philippe Houman pour placer au moins 15 millions d’euros dans des comptes en Suisse, derrière le paravent de sociétés fictives aux îles Vierges britanniques. Car les sociétés offshore ont, le plus souvent, pour seule activité de détenir des actifs en offrant un écran d’opacité.
Ces footballeurs côtoient d’autres riches Français : un célèbre tennisman, une créatrice de parfums résidant à l’étranger, une riche femme d’affaires domiciliée en Côte d’Ivoire ou encore un couple se partageant entre la Suisse et les Emirats… Le plus souvent, ces sociétés-écrans abritent des comptes en Suisse.
Contacté à de nombreuses reprises, M. Houman n’a pas donné suite aux sollicitations du Monde. Toutefois, ses réponses aux enquêteurs lors de l’enquête Cahuzac éclairent sa conception du rôle des intermédiaires dans la grande mécanique de l’évasion fiscale internationale. Pour lui, la responsabilité du contrôle des clients incombe avant tout aux banques à l’origine des commandes de structures offshore : « Créer une société n’a rien d’illégal, c’est ce qu’on en fait qui peut-être illégal », déclarait-il ainsi aux enquêteurs en 2014.
Cependant, la justice a clairement établi la responsabilité de M. Houman dans le scandale Cahuzac : « Il conclut pour lui-même à la parfaite licéité de ses propres actes, alors qu’il est établi qu’il a eu un rôle actif dans les opérations de blanchiment aux Seychelles et à Singapour », indiquait l’ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel signée par les juges d’instruction Roger Le Loire et Renaud Van Ruymbeke. Avant de conclure que « M. Houman [avait] sciemment mis en place cette ingénierie dont il tirait profit ».Retrouvez nos articles sur les « Pandora Papers »
Anne Michel, Jérémie Baruch, Maxime Vaudano
« Pandora Papers » : aux Seychelles, deux noms français qui intriguent
Une femme proche du milieu marseillais et le fils d’un intermédiaire en armement sulfureux ont ouvert des sociétés offshore dans l’archipel.
Par Simon Piel, Jérémie Baruch, Anne Michel et Maxime VaudanoPublié hier à 12h00, mis à jour hier à 12h13
Temps de Lecture 3 min.

L’archipel des Seychelles aurait-il abrité l’argent du milieu marseillais ? C’est l’une des questions qui se posent à la lecture du nom d’une certaine Marilyn Benedetto dans les « Pandora Papers ». Cette native de Marseille, âgée de 48 ans, est la fille de Marcel Benedetto, une ancienne figure du milieu, assassiné en 2010. Selon un document confidentiel consulté par Le Monde, elle a créé, le 14 novembre 2017, une société offshore seychelloise aux accents méridionaux, Ricard Management Ltd, par l’intermédiaire d’un cabinet mauricien.Les « Pandora Papers », c’est quoi ?
« Pandora Papers » est une enquête collaborative menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) en partenariat avec 150 médias internationaux, dont Le Monde. Elle repose sur la fuite de près de 12 millions de documents confidentiels, transmis par une source anonyme à l’ICIJ, provenant des archives de quatorze cabinets spécialisés dans la création de sociétés offshore dans les paradis fiscaux (îles Vierges britanniques, Dubaï, Singapour, Panama, les Seychelles…).
Cinq ans après les « Panama Papers », l’enquête révèle l’ampleur des dérives de l’industrie offshore et de ses sociétés anonymes. Elle montre comment ce système profite à des centaines de responsables politiques, et comment de nouveaux paradis fiscaux prennent le relais à mesure que les anciens se convertissent à la transparence.
A lire : « Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore
Dix jours plus tôt, Gérald Campanella, un homme présenté par la police comme l’un des parrains de Marseille, était arrêté par la police française, après plus de quatre années de cavale. Durant sa fuite, Marilyn Benedetto l’avait longuement hébergé dans sa grande maison dominant Bandol. « Un frère pour elle », dont elle connaissait « l’appartenance au banditisme », avait-elle alors affirmé à l’audience. Le tribunal avait estimé qu’elle « s’inscrivait totalement dans l’association de malfaiteurs » et l’avait condamnée à trois ans de prison dont un avec sursis et 15 000 euros d’amende.
Les documents ne précisent pas dans quel but Mme Benedetto a décidé d’ouvrir cette société. Mais, après avoir d’abord affirmé au Monde qu’elle ignorait tout de l’existence de cette structure, Mme Benedetto a finalement indiqué que Ricard Management Ltd avait été créée à la demande d’un associé dont elle ne souhaitait pas révéler le nom, « afin de financer des machines pour une société de construction basée sur l’île Maurice ». Cette structure offshore, adossée à un compte en banque, était, selon elle, destinée à solder le paiement du rachat des parts d’une société appartenant à cet associé. S’agissait-il de dissimuler des avoirs à l’administration fiscale française ? « Pas du tout, mon associé habite à l’île Maurice ! Et, quand bien même il aurait voulu, je n’ai jamais versé d’argent sur ce compte. Je n’ai rien à me reprocher. J’étais en procédure et je n’ai pas pu payer. »
Le fils d’Alexandre Djouhri
Un autre Français, au nom familier, a choisi les Seychelles pour immatriculer sa société, baptisée « A.D. Holding Group Ltd ». « A.D. » comme Alexandre Djouhri. Il ne s’agit pas de l’intermédiaire en armement, mis en examen dans l’affaire du présumé financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy, notamment pour corruption et détournement de fonds publics possibles. Mais de son fils, qui porte le même prénom, et se fait appeler, par commodité, par son deuxième prénom : Germain.
Contrairement à son père, Djouhri fils n’a jamais été inquiété par la justice française. A peine son nom a-t-il été cité dans l’enquête sur les achats de votes à Corbeil-Essonnes (Essonne) par le maire d’alors, le milliardaire Serge Dassault. En octobre 2009, il avait reçu un virement de 200 000 euros sur un compte qu’il détenait à la Promsvyazbank, en Russie, depuis un compte luxembourgeois abondé par l’argent de l’industriel, sans que l’on en connaisse jamais les véritables raisons. Etabli en Russie de longue date – il a épousé la fille d’un industriel du pays et y mène des affaires –, il s’était rapproché d’Alexandre Benalla au plus fort de la crise traversée par ce dernier, et il était alors possible de les croiser ensemble dans les rues de Londres.
A quoi donc a servi sa société seychelloise, créée en 2010 par l’intermédiaire d’un cabinet d’avocats russe ? Contacté, M. Djouhri n’a pas souhaité s’exprimer. Les « Pandora Papers » suggèrent en tout cas qu’il était attaché à sa discrétion : en 2015, quelques mois avant l’entrée en vigueur d’un nouveau régime d’échange international d’informations aux Seychelles, le nom d’Alexandre Djouhri a disparu du registre des actionnaires d’A.D. Holding Group Ltd. Il a été remplacé par une fondation nommée Pearch Line Foundation – un prête-nom professionnel fourni par un cabinet offshore seychellois.Retrouvez nos articles sur les « Pandora Papers »
Tous les articles consacrés à l’enquête « Pandora Papers » sont disponibles dans cette rubrique.
Simon Piel, Jérémie Baruch, Anne Michel et Maxime Vaudano
« Pandora Papers » : le député Sylvain Maillard, l’archipel et les toupies
Par Jérémie Baruch et Maxime Vaudano
Publié hier à 13h44
ENQUÊTE
Le député LRM de Paris est lié à une société offshore installée aux Seychelles, condamnée en 2014 pour la vente de jouets contrefaits. L’élu assure tout ignorer de l’affaire.
Sylvain Maillard est un élu macroniste comme on les imagine. Diplômé d’une école de commerce, il fonde en 2001, à l’âge de 27 ans, Alantys Technology, une entreprise spécialisée dans la commercialisation de composants électroniques qui connaît rapidement un grand succès. A 43 ans, il remporte dès le premier tour l’élection législative dans la première circonscription de Paris, devenant ainsi le premier député de La République en marche (LRM) à entrer au Palais-Bourbon après l’élection d’Emmanuel Macron.Les « Pandora Papers », c’est quoi ?
« Pandora Papers » est une enquête collaborative menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) en partenariat avec 150 médias internationaux, dont Le Monde. Elle repose sur la fuite de près de 12 millions de documents confidentiels, transmis par une source anonyme à l’ICIJ, provenant des archives de quatorze cabinets spécialisés dans la création de sociétés offshore dans les paradis fiscaux (îles Vierges britanniques, Dubaï, Singapour, Panama, les Seychelles…).
Cinq ans après les « Panama Papers », l’enquête révèle l’ampleur des dérives de l’industrie offshore et de ses sociétés anonymes. Elle montre comment ce système profite à des centaines de responsables politiques, et comment de nouveaux paradis fiscaux prennent le relais à mesure que les anciens se convertissent à la transparence.
A lire : « Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore
Mais un épisode de ce parcours exemplaire était jusqu’alors inconnu. Au début des années 2010, Sylvain Maillard a été mêlé à un étrange commerce de contrefaçons de toupies Beyblade – des jouets avec lesquels les enfants organisent des « combats » dans les cours de récréation. Cette aventure a valu une condamnation judiciaire à l’un des associés de Sylvain Maillard. Le futur député a échappé aux tribunaux grâce à l’opacité d’une société offshore installée aux Seychelles, un archipel de l’océan Indien connu pour son goût du secret et sa fiscalité à taux zéro.
Cette affaire est révélée grâce aux « Pandora Papers », une fuite de données confidentielles sur les paradis fiscaux, à laquelle Le Monde a eu accès en collaboration avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ). Et plus particulièrement grâce aux archives de SFM, un cabinet spécialisé dans la gestion de sociétés offshore.
Prête-nom et compte en Suisse
A la fin du mois de septembre 2010, le bureau genevois de SFM reçoit l’instruction d’immatriculer une société-écran aux Seychelles pour le compte de quatre Français. Parmi eux : Sylvain Maillard, ainsi que son associé de longue date, Florian Deloppinot, avec qui il a monté le groupe Alantys. Comme souvent dans le monde de l’offshore, les formalités sont vite expédiées : il suffit aux quatre hommes de fournir leur passeport et de signer une poignée de documents pour que la société Unik Deal Limited soit créée, sans qu’ils aient à mettre les pieds dans l’archipel. SFM fournit même une employée seychelloise comme prête-nom pour « diriger » la société sans que leurs noms apparaissent, et leur ouvre un compte dans la banque suisse CIM Banque.
Les formalités sont vite expédiées : il suffit de fournir un passeport et de signer une poignée de documents pour que la société Unik Deal Limited soit créée
Officiellement, selon les documents d’immatriculation, Unik Deal s’occupera de « vendre en ligne des vêtements importés d’Asie et des Etats-Unis vers la France ». En réalité, cette société seychelloise servira de base arrière financière à une petite boutique en ligne appelée Mydestock.com, qui se spécialise dans la vente de toupies Beyblade pour la France. Un petit miracle car, à cette période, ces toupies inspirées d’un manga à succès font fureur dans la jeunesse française, au point que tous les grands magasins sont en rupture de stock.
Pour Hasbro, titulaire exclusif des droits de Beyblade, l’affaire est entendue : puisque ces toupies sont vendues hors de son réseau de distribution exclusive, il s’agit forcément de contrefaçons. Le géant américain du jouet lance alors une offensive judiciaire contre Mydestock.com. Problème : la justice peine à identifier ses propriétaires. Le nom du créateur du site est dissimulé grâce à un service d’anonymisation au Panama. La société Unik Deal, destinataire des paiements, n’est pas localisable. Mais une adresse mail apparaît au détour d’une facture : celle de Florian Deloppinot, l’associé de Sylvain Maillard. C’est donc lui que le tribunal de grande instance de Paris condamne en 2014 à payer plus de 60 000 euros à Hasbro pour contrefaçon et préjudice commercial.
« C’est une blague ? »
Sept ans plus tard, M. Delopinnot conteste la contrefaçon : « Ces toupies ont été achetées en Asie et dédouanées à Roissy. » Toutefois, « vu les frais d’avocat », il a payé l’amende sans broncher et fermé en 2012 la société seychelloise qui, de toute façon, « ne fonctionnait pas ». Mais alors, pourquoi les Seychelles ? « Pas pour frauder le fisc français », jure-t-il. Adossée à « une société non européenne », la petite boutique en ligne était, selon lui, mieux protégée contre les menaces des grands fabricants comme Hasbro – prompts à dégainer des poursuites judiciaires d’intimidation.
Sollicité par Le Monde sur cette incursion malheureuse dans le monde de l’offshore, Sylvain Maillard s’étrangle : « Des toupies aux Seychelles ? C’est une blague ? » Le député assure tout ignorer de l’affaire, jusqu’à l’existence même de la société. Une version confirmée par son associé Florian Deloppinot : « J’ai créé la société trop rapidement, sans réfléchir. Ayant en ma possession une copie du passeport de Sylvain Maillard, je l’ai envoyée sans le prévenir et signé à sa place les documents. » « Les éventuels fruits devaient être distribués » avec les deux autres associés, mais pas avec Sylvain Maillard, « car il n’avait rien à voir avec cette entreprise et cette activité ». Pourquoi, dès lors, lui avoir octroyé gracieusement 25 % des parts de la société ? « Je le regrette profondément », se borne à déclarer M. Deloppinot.
Le député Maillard, lui, maintient n’avoir jamais eu connaissance de cette histoire jusqu’à l’appel du Monde, qui l’a fait « tomber de [s]a chaise ». Et ce, alors même que la procédure judiciaire française mettait en cause plusieurs sociétés auxquelles il était directement lié, à commencer par son groupe Alantys, jugé complice de l’entreprise de contrefaçon par le tribunal en 2014. « Vous pouvez estimer que c’est de la bêtise, mais je n’ai jamais rien vu… », se désole l’élu.Retrouvez nos articles sur les « Pandora Papers »
Jérémie Baruch
Maxime Vaudano
Pandora Papers » : les mystérieuses affaires d’Eric Fiorile, figure du complotisme français
Le fondateur du « Conseil national de transition », interpellé en 2020 par la direction générale de la sécurité intérieure et poursuivi pour détention d’arme, a créé une société offshore aux Seychelles.
Par Samuel Laurent et Maxime VaudanoPublié hier à 18h00
Temps de Lecture 5 min.

« Je fais partie de ce tout petit groupe infime, dans chaque pays, des quelques personnes qui ont fait des recherches approfondies sur la situation. En France nous ne sommes que deux ou trois personnes, pas plus. » Sur fond de musique new age, le visage déformé par un filtre jaune, qui débite lentement ces paroles, est celui d’Eric Fiorile. Cette vidéo, mise en ligne le 6 septembre sur la plate-forme Odysee, connue pour héberger les productions de nombre de tenants de thèses conspirationnistes, est l’une des premières que réalise le président du « Conseil national de transition » (CNT) depuis sa libération en juillet, au terme de sept mois de détention provisoire. Si l’homme est connu pour son activisme antigouvernement, les « Pandora Papers » montrent qu’il est aussi adepte de la finance offshore au travers d’une société domiciliée aux Seychelles.Les « Pandora Papers », c’est quoi ?
« Pandora Papers » est une enquête collaborative menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) en partenariat avec 150 médias internationaux, dont Le Monde. Elle repose sur la fuite de près de 12 millions de documents confidentiels, transmis par une source anonyme à l’ICIJ, provenant des archives de quatorze cabinets spécialisés dans la création de sociétés offshore dans les paradis fiscaux (îles Vierges britanniques, Dubaï, Singapour, Panama, les Seychelles…).
Cinq ans après les « Panama Papers », l’enquête révèle l’ampleur des dérives de l’industrie offshore et de ses sociétés anonymes. Elle montre comment ce système profite à des centaines de responsables politiques, et comment de nouveaux paradis fiscaux prennent le relais à mesure que les anciens se convertissent à la transparence.
A lire : « Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore
M. Fiorile, 66 ans, a été arrêté en décembre 2020 dans le cadre d’un coup de filet de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) contre les milieux d’extrême droite conspirationnistes. Il était soupçonné d’être proche d’un autre mouvement groupusculaire, celui des « Barjols », qui projetait l’assassinat d’Emmanuel Macron. Il a finalement été placé en détention provisoire pour« détention illégale d’arme de catégorie B » et libéré en attente de son procès.
M. Fiorile est une figure déjà ancienne des mouvances conspirationnistes, actif sur les réseaux sociaux depuis les années 2010 et controversé, y compris dans ces milieux pourtant peu avares en personnages douteux. Avec le CNT, il rêve d’instaurer la « démosophie », un concept de son invention visant à confier le pouvoir à des « dirigeants sélectionnés par des études, puis par concours », qui agiraient sous les directives de « l’autorité suprême », un millier de personnes tirées au sort.
Appel à un « coup d’Etat citoyen »
Le concept, que M. Fiorile diffuse depuis les années 1990 – sa chaîne YouTube comptait jusqu’à 45 000 abonnés avant sa suppression –, lui vaut le soutien de quelques centaines de fidèles prompts à passer à l’action, par exemple en peignant de mystérieux ronds verts sur les trottoirs. En 2015, le mouvement rêvait ainsi à un « coup d’Etat citoyen », un appel qu’il a relancé ensuite en 2016, puis en 2018. En mars 2021, des médecins du Morbihan ont reçu des « sommations » signées du CNT, les menaçant d’être « traduits devant un tribunal militaro-populaire » pour leur rôle dans la politique sanitaire mise en œuvre contre le Covid-19, fustigée par le groupuscule.
Eric Fiorile rêve d’instaurer la « démosophie », un concept de son invention
Une autre figure du CNT, Christian Maillaud dit « Stan », a été interpellée mi-août après avoir tenté de rallier les gendarmes français à la cause du mouvement. Il est surtout connu pour des enlèvements d’enfants qu’il imaginait victimes de réseaux pédosatanistes. Autre cadre du mouvement, Hayssam Hoballah, ancien tradeur reconverti dans le « coaching énergétique », a réalisé plusieurs vidéos aux côtés de Rémy Daillet, personnalité complotiste arrêtée pour avoir organisé à distance l’enlèvement, en avril, de la jeune Mia, 8 ans, sur ordre de sa mère, Lola Montemaggi. Deux des membres du « commando » qui a réalisé l’opération s’étaient connus au sein du CNT. M. Hoballah est également proche d’un leader de la contestation de la politique sanitaire, le médecin marseillais Louis Fouché. Le premier est membre du collectif RéInfo Liberté, destiné à financer la structure du deuxième, RéInfo Covid, et les deux hommes ont participé à la création de listes « Un nôtre monde » aux élections régionales.
La « démosophie » a été identifiée depuis des années par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), qui note l’emprise exercée par M. Fiorile sur ses fidèles. M. Fiorile comme le CNT font régulièrement des appels aux dons pour financer la cause. Ainsi, en décembre 2019, M. Fiorile soutient un vaporeux « procès des dirigeants français »,supposé se dérouler à Milan. Chacun est invité à y participer, moyennant le versement de 220 euros de souscription, par l’intermédiaire du site de paiement en ligne PayPal et un lien qui renvoie directement à M. Fiorile. Cette même plate-forme sera utilisée quelques mois plus tard pour demander des fonds afin de financer les frais de justice de M. Fiorile. Une partie des membres du CNT a d’ailleurs fait sécession et dénonce désormais les agissements de leur ancien dirigeant.
Prestataire suisse et banque lettone
Outre les dons, M. Fiorile, qui se décrit comme un ex-financier, reconverti en directeur de cliniques dentaires – il apparaît en 2010 comme administrateur de la société espagnole Prestige Dental SL, située à Tenerife, en Espagne –, puis finalement dans la « médecine holistique », tire d’autres sources de revenus de son mouvement. Il proposait ainsi jusqu’en 2019 des « stages » aux Canaries, pour former, au prix de 500 euros par semaine, les futurs cadres de la « démosophie », mais aussi pour apprendre des techniques de médecine holistique (400 euros par semaine), ou encore pour mieux gérer son entreprise (1 000 euros la semaine).
On retrouve Opportunity Limited, sa société seychelloise, sur les flacons d’une substance miracle, la zéolithe
Autre source de profit, la vente de ses livres, La Démosophie, régulièrement republié depuis 1989 et actuellement proposé sur son site à 25 euros plus frais de port, ou encore Rendez-vous, paru en 2014. Dans sa dernière version, cet ouvrage affiche un numéro d’identification légale fantaisiste, et il est publié par un mystérieux éditeur seychellois : Opportunity Limited. Les « Pandora Papers » révèlent qu’Opportunity appartient à M. Fiorile et sa compagne Myriam Vouters, « coach en gestalt-thérapie ». Un an plus tôt, ils avaient fait appel au cabinet suisse SFM, spécialiste en finance offshore, pour monter cette société, moyennant 1 890 euros, plus 690 euros de frais annuels.
L’année de sa création, la société a ouvert un compte à la banque lettone Rietumu, pour lequel a été demandée une carte bancaire Visa. En février 2017, Opportunity change de direction : M. Fiorile et sa compagne cèdent leurs parts au fils du premier, Gengis, ainsi qu’à un autre acteur, Romain Pierre.
On retrouve aussi Opportunity sur les flacons d’une substance miracle, la zéolithe, supposée « éliminer les toxines, métaux lourds, radiations », et dont le site Demosophie.com de M. Fiorile fait la promotion. Sur le site Zeosanté, on peut acheter une boîte de 150 capsules de cette substance à des prix variant entre 40 et 80 euros, et même s’abonner pour en recevoir une dose par mois.
Contacté, M. Fiorile n’a pas donné suite aux sollicitations du Monde.
Samuel Laurent et Maxime Vaudano
« Pandora Papers » : sur les traces du pilleur de temples khmers
Par Le Monde
Publié aujourd’hui à 05h00, mis à jour à 06h32
ENQUÊTE
Le collectionneur Douglas Latchford, accusé d’avoir pillé des centaines d’antiquités au Cambodge, a monté des structures offshore opaques juste après être entré dans le viseur de la justice américaine.
Pendant des décennies, Douglas A. J. Latchford était l’image même de l’explorateur de films d’aventure, façon Indiana Jones : un Anglais féru de sculptures anciennes et de temples asiatiques perdus dans la jungle, aussi érudit que sympathique.
De ses voyages en hélicoptère dans les anciennes cités de l’Empire khmer, au Cambodge, il a ramené d’innombrables sculptures hindoues et bouddhistes, au point de constituer l’une des plus grandes collections privées au monde de trésors khmers.
Ce n’est que bien plus tard que la vérité a éclaté : Douglas A. J. Latchford s’était livré tout au long de sa carrière à un juteux trafic d’antiquités, pillées illégalement dans les temples sacrés de cette civilisation qui prospéra il y a un millénaire. Inculpé en 2019 par la justice américaine, l’aventurier pilleur est mort à 88 ans, avant la tenue de son procès et la confiscation de ses biens.

Mais contre toute attente, en février 2021, après des années de coopération entre les autorités cambodgiennes et américaines et d’âpres négociations avec la famille du défunt, l’affaire semblait avoir trouvé un épilogue heureux. Quelques mois après la mort de son père, Julia Latchford avait annoncé la restitution de ses collections privées au Cambodge. Justice serait malgré tout rendue.
Siva et Skanda, les « trusts » jumeaux
Les « Pandora Papers » racontent une autre histoire. La fuite de documents confidentiels obtenus par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) dévoile, en effet, de curieux montages financiers mis sur pied par la famille Latchford juste après le début de l’enquête judiciaire américaine, en 2011.
Avec sa fille Julia et son gendre, Simon Copleston, Douglas Latchford a constitué deux « trusts » – des structures opaques permettant de cacher des actifs et leurs bénéficiaires – sur l’île de Jersey, un paradis fiscal notoire qui dépend de la Couronne britannique : Siva Trust et Skanda Trust. Des structures inconnues des enquêteurs cambodgiens, qui traquent pourtant depuis des années les biens de l’aventurier.Les « Pandora Papers », c’est quoi ?
« Pandora Papers » est une enquête collaborative menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) en partenariat avec 150 médias internationaux, dont Le Monde. Elle repose sur la fuite de près de 12 millions de documents confidentiels, transmis par une source anonyme à l’ICIJ, provenant des archives de quatorze cabinets spécialisés dans la création de sociétés offshore dans les paradis fiscaux (îles Vierges britanniques, Dubaï, Singapour, Panama, les Seychelles…).
Cinq ans après les « Panama Papers », l’enquête révèle l’ampleur des dérives de l’industrie offshore et de ses sociétés anonymes. Elle montre comment ce système profite à des centaines de responsables politiques, et comment de nouveaux paradis fiscaux prennent le relais à mesure que les anciens se convertissent à la transparence.A lire : « Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore
Or, les documents révèlent que Skanda Trust a détenu une grande partie de la collection de Latchford, dont au moins 80 antiquités khmères. Parmi elles, de véritables trésors : des bronzes de Bouddha, de Lokesvara et d’autres figures religieuses. L’une d’elles, évaluée à plus de 1,5 million de dollars (1,2 million d’euros), faisait partie de la liste des biens volés établie par la justice américaine. Ce qui semble indiquer que la restitution promise par la famille Latchford ne couvre en réalité qu’une partie de ses biens.
Comme le révèlent les « Pandora Papers », les trusts détiennent aussi des fonds dont l’origine peut être questionnée. Ils pourraient en effet provenir de ventes passées d’objets volés. Interrogée, Julia Latchford assure que ces « trusts » ont été créés dans une logique de « planification fiscale et successorale légitime », et non de dissimulation. Selon elle, leur création était planifiée bien avant le démarrage des enquêtes judiciaires.

Il n’en reste pas moins que, selon les spécialistes, l’industrie offshore possède sa part de responsabilité dans le commerce d’œuvres volées. A travers la création de trusts, elle vend une protection aux fraudeurs contre la confiscation possible, par la justice, de ces biens culturels mal acquis. Les législations applicables aux trusts « sont conçues pour rendre difficile toute forme de découverte des actifs », souligne l’Américaine Brooke Harrington, professeure de sociologie économique au Dartmouth College.
Des pièces exposées dans les musées les plus prestigieux
L’enquête pose également la question de la responsabilité des grands acteurs du marché des antiquités. « Le manque de transparence permet de dissimuler, de distordre la réalité, et de blanchir les origines illicites des antiquités, pour leur ouvrir les portes des musées, le marqueur ultime de légitimité », estime Angela Chiu, une historienne de l’art impliquée sur ce sujet.
De fait, des œuvres reliées à l’entreprise de pillage de Douglas Latchford sont aujourd’hui encore exposées dans les musées les plus prestigieux de la planète, alors qu’ils sont tenus par leur code éthique de mener des « recherches rigoureuses » sur l’origine des pièces de leurs collections.
Si certains établissements ont restitué des pièces au Cambodge ces dernières années, le Washington Post et l’ICIJ ont retrouvé la trace d’encore au moins vingt-sept reliques volées par Douglas Latchford dans les collections du Metropolitan Museum of Art de New York, du British Museum de Londres ou de la National Gallery of Australia. En outre, de nombreuses ventes d’art étant privées, il est impossible d’évaluer le nombre de pièces issues de la collection Latchford encore en circulation. Mais il est sûrement bien supérieur à ce chiffre.

Le Cambodge a particulièrement souffert du trafic d’œuvres d’art. A partir des années 1970, dans le tumulte de la guerre civile et du régime génocidaire de Pol Pot, les temples de l’Empire khmer ont été la proie de pillages massifs.
Selon une étude publiée par l’archéologue et avocat Tess Davis, pas moins de 377 pièces cambodgiennes ont été vendues aux enchères par la maison Sotheby’s entre 1988 et 2010. C’est d’ailleurs à l’occasion d’une de ces ventes, en 2011, que l’archéologue français Eric Bourdonneau a alerté pour la première fois les autorités sur l’origine douteuse d’une statue du Xe siècle proposée par Douglas Latchford. C’est à lui que l’on doit le lancement de l’enquête américaine, et la chute de l’aventurier pilleur.Retrouvez nos articles sur les « Pandora Papers »
Le Monded’après l’ICIJ et le « Washington Post »
« Pandora Papers » : les millions envolés des Légionnaires du Christ
Par ICIJ
Publié aujourd’hui à 05h00, mis à jour à 08h19
ENQUÊTE
Des figures de cette congrégation catholique secouée par les scandales sexuels ont discrètement exfiltré des centaines de millions de dollars avant sa reprise en main par le Vatican, en 2010.
En ce 9 juillet 2010, l’heure est grave pour la Légion du Christ. La puissante congrégation catholique, fondée en 1941 par le prêtre mexicain Marcial Maciel Degollado, s’apprête à passer sous la tutelle du Vatican. Le pape Benoît XVI a donné les pleins pouvoirs à l’un de ses plus fidèles lieutenants pour réformer cet ordre religieux, secoué par une décennie de scandales, entre violences sexuelles et détournements de fonds. Parachuté à la tête de la congrégation, le cardinal de Paolis, ancien ministre des finances du Vatican, a une mission claire : enquêter sur les soupçons de crimes sexuels et mettre sur pied une commission pour indemniser les éventuelles victimes, tout en démêlant le tortueux labyrinthe financier de ceux qui ont gagné au fil des années le surnom de « millionnaires du Christ ».
A lire :« Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore
Peu après son arrivée, l’envoyé du Vatican dresse le constat d’une situation financière « préoccupante ». Ruinée, la Légion du Christ ne pourra pas dédommager les victimes de violences sexuelles à la hauteur de ce qu’elles réclamaient. Ce qu’il ignorait, c’est que, trois jours avant son arrivée, des dirigeants influents de la congrégation avaient posé les premières pierres d’un tortueux montage financier qui allait permettre d’exfiltrer des centaines de millions de dollars vers l’étranger.
Ce lourd secret est révélé, onze ans après les faits, par les « Pandora Papers », une fuite de documents confidentiels sur les paradis fiscaux obtenue par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ). Les documents examinés par l’ICIJ et ses partenaires dévoilent l’existence de trois structures ultra-opaques en Nouvelle-Zélande liées à la congrégation : l’AlfaOmega Trust, le Salus Trust et le Retirement and Medical Charitable Trust (« fonds de charité pour la retraite et les soins médicaux »).

Écouter aussi Paradis fiscaux : tout comprendre aux « Pandora Papers »
Un patrimoine de 270 millions de dollars
Le « trust » est un instrument de droit anglo-saxon pensé pour faciliter la transmission du patrimoine au sein des familles, ou la gestion d’activités caritatives. Mais l’opacité de leur fonctionnement les a transformés en outil privilégié pour la fraude et les manipulations financières.
Ces trois trusts détenaient, en 2017, un patrimoine total de 270 millions de dollars, sous forme d’avoirs bancaires en Suisse et de diverses participations. Parmi elles, une chaîne de cliniques de désintoxication, un fabricant de compléments alimentaires, mais aussi des parts dans Pensam Capital, une firme américaine d’immobilier, connue pour avoir expulsé de nombreux locataires en retard de loyer pendant la pandémie, malgré un moratoire national. D’après les documents confidentiels consultés par l’ICIJ, ces investissements génèrent plusieurs millions de dollars de profits chaque année. Au bénéfice de qui ? C’est là que le mystère s’épaissit.
Le Retirement and Medical Charitable Trust, le moins doté, est le seul dont la Légion du Christ admet la paternité. La congrégation explique qu’il s’agit d’un organisme purement caritatif, destiné à financer la fin de vie de prêtres et de religieuses âgés, en payant leur « nourriture », leur « logement » et des « soins de santé ». S’il a été enregistré en Nouvelle-Zélande, connue à l’époque pour son opacité financière, c’est parce que ce pays est « professionnel, fiable, coopératif et sérieux », expliquent-ils.
L’ombre du père Medina
En revanche, la Légion du Christ nie avoir le contrôle sur les trusts AlfaOmega et Salus, qui détiennent l’essentiel des actifs du trio. Tout juste admet-elle avoir reçu de ces trusts des donations, destinées à financer ses activités caritatives. Pourtant, de nombreux détails intriguent : outre que les trois trusts partagent la même adresse et les mêmes gestionnaires, les documents confidentiels lient AlfaOmega et Salus à un certain Paez Aragon. Cet homme, qui était à l’époque l’un des financiers de la congrégation, est également le beau-frère d’un homme-clé au sein de la galaxie de la Légion du Christ : Luis Garza Medina.
Le père Medina, issu d’une riche famille industrielle mexicaine, a été l’homme fort de la congrégation, entre la mort du fondateur, Marcial Maciel, en 2008, et la prise de contrôle du Vatican, en 2010. Ancien lieutenant du père Maciel, il est considéré comme le principal architecte de l’édifice financier complexe de la Légion du Christ. Il apparaît d’ailleurs noir sur blanc comme le créateur du Salus Trust, même s’il dément aujourd’hui en avoir le contrôle.
Lire aussi :Les multiples vies du père Maciel
Aucun des documents des « Pandora Papers » ne permet de connaître avec certitude la provenance des fonds originels de ces trusts. Il est également impossible de savoir, à ce jour, si leur générosité n’a vraiment bénéficié qu’à de vieux prêtres dans le besoin. Mais l’histoire de la Légion du Christ ne plaide pas pour elle.
En 2017, l’enquête « Paradise Papers » avait déjà révélé l’existence d’une myriade de structures offshore créées pour opacifier les avoirs de la Légion et de son fondateur, accusé d’une centaine d’agressions sexuelles. Mais ce n’était qu’une petite partie de la réalité, à en croire Roberta Garza. La sœur de Luis Garza Medina, en rupture de ban avec la congrégation depuis de nombreuses années, affirme que la communauté avait pour habitude de détourner l’argent des fidèles et des donateurs pour financer le train de vie dispendieux de ses dirigeants. « Une grande partie de leur argent était détenue en dehors de la Légion par leurs financiers, par des personnes complètement fidèles (…) qui disposaient de procurations »,déclare-t-elle à l’ICIJ.
Un porte-parole de la congrégation le conteste, affirmant n’avoir « trouvé aucune preuve de l’utilisation de structures offshore pour détourner l’argent religieux et caritatif de la congrégation afin de financer ce que nous savons de la double vie de Maciel. » Il l’assure : le recours aux structures offshore relève, pour la Légion, d’une ère révolue.Retrouvez nos articles sur les « Pandora Papers »
ICIJ
Voir aussi:
Du roi Abdallah II à Tony Blair en passant par Poutine, des dizaines de dirigeants politiques éclaboussés par le scandale des « Pandora Papers »
« Pandora Papers » suite….
https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/10/05/pandora-papers-suite/