« Pandora Papers » suite….

« Pandora Papers » : du Maroc au golfe Persique, la bonne fortune de DSK dans le conseil aux gouvernements

Par Anne Michel , Maxime Vaudano et Jérémie Baruch 

Publié hier à 18h00, mis à jour hier à 20h57

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/10/04/pandora-papers-du-maroc-au-golfe-persique-la-bonne-fortune-de-dsk-dans-le-conseil-aux-gouvernements_6097090_4355770.html

ENQUÊTE

Résident marocain, l’ancien directeur général du FMI a domicilié une société dans le paradis fiscal de Ras Al-Khaïma, près de Dubaï. Depuis le Maroc, il dispense ses conseils à des régimes autoritaires, des groupes russes ou chinois.

Le désert à perte de vue, des dunes de sable rouge striées par les vents où cheminent des Bédouins et leurs dromadaires, d’où surgissent soudain, à 20 kilomètres de la capitale, quelques constructions éparses autour d’un bâtiment de verre. L’effet de surprise est fort, mais l’adresse sur le certificat d’immatriculation ne fait aucun doute : c’est là, dans ce no man’s land incongru sur le territoire de Ras Al-Khaïma, l’un des sept Emirats arabes unis, le plus sauvage, enclavé entre le golfe Persique et le djebel Jais, qu’est enregistré Parnasse Global Limited, la nouvelle société de Dominique Strauss-Kahn. Une « société commerciale internationale » que l’ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI) a discrètement domiciliée ici, le 3 avril 2018, comme le révèlent les « Pandora Papers ». Il en est l’unique actionnaire et directeur.

Que diable est venu faire ici l’homme qui a refait sa vie au Maroc, après la succession de scandales qui ont défrayé la chronique judiciaire des années 2010 ? C’est pourtant depuis son riad de Tassoultante, au sud de Marrakech, où il a créé en 2013 sa première société, Parnasse International, que DSK dispense ses conseils politiques et économiques aux gouvernements qui font appel à ses services.Les « Pandora Papers », c’est quoi ?

« Pandora Papers » est une enquête collaborative menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) en partenariat avec 150 médias internationaux, dont Le Monde. Elle repose sur la fuite de près de 12 millions de documents confidentiels, transmis par une source anonyme à l’ICIJ, provenant des archives de quatorze cabinets spécialisés dans la création de sociétés offshore dans les paradis fiscaux (îles Vierges britanniques, Dubaï, Singapour, Panama, les Seychelles…).

Cinq ans après les « Panama Papers », l’enquête révèle l’ampleur des dérives de l’industrie offshore et de ses sociétés anonymes. Elle montre comment ce système profite à des centaines de responsables politiques, et comment de nouveaux paradis fiscaux prennent le relais à mesure que les anciens se convertissent à la transparence.

A lire : « Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore

Dominique Strauss-Kahn a refusé de répondre aux questions du Monde et de ses partenaires. Son entourage fait toutefois savoir que le choix de Ras Al-Khaïma répond non pas à des « motivations fiscales », mais à la volonté d’un important client de la région d’y domicilier ses contrats. Pourtant, ce micro-émirat, privé de ressources propres en hydrocarbures, recèle d’autres atouts : un secret des affaires étanche et une fiscalité égale à zéro, qui n’a rien à envier à son clinquant voisin Dubaï, un paradis fiscal et réglementaire dont la réputation n’est plus à faire.


Le RAK International Corporate Centre, où sont enregistrées plus de 30 000 sociétés offshore, à Ras Al-Khaïma (Emirats arabes unis). LE MONDE.

Confidentiel et virtuel

Ici, nul besoin de bureau ni même de boîte aux lettres pour les étrangers qui y domicilient leurs affaires. L’offshore y est roi et le business souverain, sous la protection de la famille royale Al-Qasimi : une société-écran s’ouvre en quelques heures, sans capital minimum, sans qu’il soit besoin d’en publier les comptes, et, donc, sans acquitter le moindre impôt. Tout y reste confidentiel. Et virtuel, comme le confirme une standardiste, au huitième étage du bâtiment planté en plein désert, qui abrite en réalité le RAK International Corporate Centre, un registre fort de 30 000 sociétés défiscalisées : « Ici vous n’aurez pas de renseignements, nous ne sommes pas un registre public », répond-elle par téléphone. Tout juste le service juridique concède-t-il que Parnasse Global Limited est « inactive depuis le 2 avril 2021 ».

En 2017, une institution sénégalaise dont l’identité n’est pas précisée a versé 975 000 euros à la société de DSK

De fait, DSK, résident marocain, ne se rend guère dans l’émirat. Il possède un représentant local, SFM, un cabinet de domiciliation situé à Dubaï. Un prestataire comme il en existe des milliers, l’un des quatorze spécialistes de l’offshore dont les documents ont fuité et permis aux journalistes du projet « Pandora Papers » d’enquêter un an durant. Selon nos sources, l’homme d’affaires s’est rendu à Dubaï le 28 mars 2018 pour y créer cette société.

Auprès du Monde, par le biais d’un proche, l’ex-ministre de l’économie se défend de vouloir éluder l’impôt dans les émirats : pourquoi aurait-il déployé tant d’efforts, quand le taux d’imposition au Maroc peut être plafonné à moins de 9 % ? Effectivement, sa société marocaine, Parnasse International, est implantée dans la zone franche financière de Casablanca : un havre fiscal que DSK connaît bien, pour avoir justement conseillé l’Etat marocain sur le développement de ce « hub » africain, et qui lui a permis de ne payer aucun impôt sur les 21 millions d’euros de profits engrangés entre 2013 et 2018. Mais la société émiratie a précisément été créée en 2018, au moment où prenait fin la période d’exonération fiscale de cinq ans offerte par la zone franche marocaine. Un pur hasard de calendrier, selon l’entourage de M. Strauss-Kahn.

Exterior building of SFM Corporate Services in Dubai, United Arab Emirates, Sept. 30, 2021.

Il reste alors le secret des affaires, un argument de poids pour l’ex-haut fonctionnaire, farouchement attaché à la confidentialité de ses contrats depuis son retrait forcé de la vie publique internationale. Le magazine Challenges en 2018, puis L’Obs en 2020 ont publié des enquêtes fouillées sur la lucrative reconversion dans le conseil aux Etats et aux entreprises de celui qui fut l’un des meilleurs spécialistes de l’économie mondiale et des finances publiques.

Contrat avec le géant russe Rosneft

Alors que Parnasse International – référence au mont Parnasse, lieu de résidence d’Apollon dans la mythologie grecque – ne publie plus ses comptes – une interruption due à la crise du Covid-19, fait valoir un proche de DSK –, les « Pandora Papers » livrent des informations supplémentaires sur l’identité de ses clients et l’argent qu’elle a perçu.Ainsi, on savait que le Togo de Faure Gnassingbé et le Congo-Brazzaville de Denis Sassou Nguesso – deux régimes autoritaires – figuraient parmi les pays africains qui, confrontés à d’impérieux problèmes de dettes ou de capitaux pour financer leur développement, et en délicatesse avec le FMI ou d’autres bailleurs internationaux, avaient fait appel à l’expertise de DSK.

Or, selon l’enquête du Monde et de ses partenaires du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), il faut y ajouter le Sénégal. Il apparaît dans les comptes 2017 de Parnasse International, qui font partie des documents qui ont fuité dans le cadre des « Pandora Papers » : cette année-là, sous l’intitulé « R. SENEGAL », une institution sénégalaise dont l’identité n’est pas précisée a versé 975 000 euros à la société de DSK. Le régime de Macky Sall était à l’époque en quête de moteurs pour sa croissance.

Autre découverte, le conglomérat chinois HNA a lui aussi rémunéré DSK – plus de 400 000 euros en 2017

De même, la presse avait révélé que la reconversion de DSK ne s’était pas cantonnée au secteur public. Et que, épaulé par d’ex-compagnons de route, passés pour certains par Bercy, il avait noué contrat avec le géant russe du pétrole Rosneft – ce groupe dirigé par un proche de Vladimir Poutine, Igor Setchine, artisan de la puissance de la Russie sur la scène internationale –, ou encore avec Sicpa – leader mondial suisse des encres et des solutions de sécurité, utilisées pour le marquage des billets de banque et des passeports.

Or, d’après notre enquête, le contrat avec Rosneft, conclu sur plusieurs années et centré sur du conseil macroéconomique, a rapporté à l’ex-numéro un du FMI 1,75 million d’euros d’honoraires sur deux ans, en 2016 et en 2017. Déjà, à l’époque, le pétrolier russe était sous le coup de sanctions des Etats-Unis et de l’Union européenne, limitant son accès à certains marchés. Quant à Sicpa, le groupe s’est acquitté d’une facture plus modeste de 850 000 euros en 2017.

Landscape near the RAK International Corporate Centre on the outskirts of Ras Al Khaimah, United Arab Emirates, Sept. 29, 2021.

Rémunération globale de 7 millions d’euros sur deux ans

Les « Pandora Papers » permettent en outre de lever le voile sur deux autres clients privés de DSK, dont le groupe de négoce en pétrole Orion, qui a réglé 1,4 million d’euros à Parnasse International en 2017. Aucun détail n’est donné sur le service rendu. Mais des indices renseignent sur de possibles connexions. Domicilié en Suisse mais immatriculé aux Seychelles, Orion est dirigé par Lucien Ebata, un intermédiaire proche du clan Sassou Nguesso qui a, lors de la crise financière de 2017, joué le rôle de négociateur officiel du Congo auprès… du FMI.

Autre découverte, le conglomérat chinois HNA a lui aussi rémunéré DSK – plus de 400 000 euros en 2017. Après le russe Rosneft, voilà un autre contrat hautement stratégique, surtout quand l’on sait que ce géant de l’aviation, de la finance ou de l’hôtellerie, criblé de dettes, a été contraint de se restructurer, début 2021, par les marchés et le Parti communiste chinois.

s Lire aussi Les dirigeants du groupe HNA arrêtés en Chine

Au total, les affaires de Dominique Strauss-Kahn, conduites dans le secret de centres offshore, semblent ne s’être jamais aussi bien portées. Sur deux ans, en 2016 et 2017, DSK a touché une rémunération globale de 7 millions d’euros, en dividendes et salaires, après charges et impôts.Sollicité sur ces contrats, l’ex-ministre socialiste n’a pas davantage commenté, mais, affirme son entourage, « il applique les règles que le FMI impose pour éviter les conflits d’intérêts ». Les questions, pourtant, sont légion : quid du conseil aux régimes autoritaires, pour certains reconnus kleptocrates dans des décisions judiciaires ? Quid des principes qui guidaient l’action de M. Strauss-Kahn au FMI – le souci des finances publiques et des ressources fiscales des Etats – ou au ministère de l’économie – la lutte contre l’optimisation fiscale ? Quid enfin de l’opacité des Emirats arabes unis, rétifs à la coopération internationale administrative ou judiciaire ?

Pourtant aux enquêteurs qui l’interrogeaient en avril 2018, dans le cadre du dossier LSK – une information judiciaire ouverte au parquet de Paris, notamment pour faits d’« escroquerie en bande organisée », sur la retentissante faillite de ce groupe financier auquel il s’était associé –, M. Strauss-Kahn avait rappelé ses valeurs. Avant la débâcle de la société, il était question de créer un fonds d’investissement et de le localiser aux îles Caïmans. « Mais moi, je refusais une telle implantation, déclarait DSK. Cela n’aurait pas été cohérent avec mon parcours professionnel. » Avant de préciser que le choix s’était porté sur Guernesey, autre centre offshore notoire, « car cette place conciliait la rapidité, la flexibilité avec une régulation européenne ».Retrouvez nos articles sur les « Pandora Papers »

Anne Michel

Maxime Vaudano

Jérémie Baruch

« Pandora Papers » : ces sociétés qu’Aymeric Chauprade, ancien proche de Marine Le Pen, ne saurait voir

Le géopolitologue, qui fut conseiller de l’ex-présidente du parti d’extrême droite et élu Front national, apparaît comme le propriétaire de deux mystérieuses structures offshore. Il dément. 

Par Maxime VaudanoJérémie Baruch et Anne MichelPublié hier à 05h00 

 https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/10/04/pandora-papers-ces-societes-qu-aymeric-chauprade-ancien-proche-de-marine-le-pen-ne-saurait-voir_6096999_4355770.html

Temps de Lecture 2 min. 

Le géopolitologue Aymeric Chauprade.
Le géopolitologue Aymeric Chauprade. DATACITRON. PHOTO AFP

Aymeric Chauprade est catégorique : ces documents sont « des faux », il en « conteste l’authenticité » et « récuse tout lien avec eux ». « Ils sont fondés sur une usurpation de mon identité », affirme au Monde ce géopolitologue, qui fut l’un des hommes-clés des réseaux russes du Front national (FN, devenu le Rassemblement national).

Dans les « Pandora Papers », pourtant, le nom d’Aymeric Chauprade figure noir sur blanc sur de nombreux documents, comme le propriétaire de deux sociétés offshore ouvertes en 2009. Parmi eux, des factures éditées par le cabinet suisse SFM en contrepartie de ses services (création des sociétés, désignation d’un prête-nom, etc.), renouvelées d’une année sur l’autre, et même la copie de son propre passeport, certifiée par un employé avec cette mention en anglais « original seen » (« original vu »).Les « Pandora Papers », c’est quoi ?

« Pandora Papers » est une enquête collaborative menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) en partenariat avec 150 médias internationaux, dont Le Monde. Elle repose sur la fuite de près de 12 millions de documents confidentiels, transmis par une source anonyme à l’ICIJ, provenant des archives de quatorze cabinets spécialisés dans la création de sociétés offshore dans les paradis fiscaux (îles Vierges britanniques, Dubaï, Singapour, Panama, les Seychelles…).

Cinq ans après les « Panama Papers », l’enquête révèle l’ampleur des dérives de l’industrie offshore et de ses sociétés anonymes. Elle montre comment ce système profite à des centaines de responsables politiques, et comment de nouveaux paradis fiscaux prennent le relais à mesure que les anciens se convertissent à la transparence.

A lire : « Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore

La première société a été enregistrée dans l’archipel des Seychelles. Son nom, Multipolar-World-Consulting Ltd, fait écho au « monde multipolaire », un concept géopolitique cher à M. Chauprade et à l’extrême droite française. Le géopolitologue prône un rapprochement stratégique de l’Europe avec la Russie, au nom d’un rééquilibrage de l’ordre mondial. Le nom de la deuxième société, dont M. Chauprade apparaît comme le coactionnaire aux côtés d’un ancien associé, est moins explicite : CGCA Corporate Services, enregistrée, elle, à Hongkong.

L’opacité des deux centres offshore dans lesquels ont été créées ces entités, également connus pour leur fiscalité proche de zéro, empêche de connaître l’activité de ces sociétés. Tout juste sait-on qu’elles disposaient chacune d’un compte en banque, aux Seychelles pour la première, et à Hongkong puis en Suisse pour la seconde.

« Coquilles vides »

Ces mystérieuses sociétés ont-elles pu jouer un rôle dans l’activité de consultant international que M. Chauprade exerce depuis longtemps en parallèle de ses travaux universitaires, au service de dirigeants politiques et d’entreprises privées ? De façon assez étonnante, le chiffre d’affaires déclaré par Aymeric Chauprade dans sa société de conseil française a brutalement chuté en 2009, l’année de la création de ces structures à l’étranger. Au Monde, le consultant explique que cette « chute brutale » découle de son « éviction », par le ministère de la défense, de son poste d’enseignant au Collège interarmées de défense, à la suite d’une polémique visant l’un de ses ouvrages. « Mon carnet de commandes a été quasi totalement annulé (…). En langage courant, cela s’appelle une quasi-mort sociale », fait-il valoir.

Mais, à nouveau, les « Pandora Papers » viennent interroger le calendrier. Car en octobre 2013, selon les documents de SFM, voilà que M. Chauprade demande la dissolution de sa société hongkongaise. Il vient alors de rejoindre officiellement le FN et s’apprête à prendre la tête de liste du parti pour les élections européennes. La perspective de devoir faire figurer cette embarrassante participation dans sa déclaration d’intérêts d’eurodéputé aurait-elle guidé ce choix ?

M. Chauprade, qui explique être résident fiscal en Autriche depuis 2012 et s’être « acquitté de toutes ses obligations fiscales à l’égard de la France », dément : « Soit ces sociétés n’existent pas, soit, dans le cas où elles ont vraiment existé, elles auraient été créées en tant que coquilles vides, dans le but de compromettre une personne et non de véhiculer des fonds. » Il précise qu’on ferait « fausse route » à vouloir lier ces sociétés à du financement politique.

L’ex-présidente du Rassemblement national (aujourd’hui candidate à l’élection présidentielle de 2022), Marine Le Pen, qui avait fait d’Aymeric Chauprade son conseiller personnel en matière de politique internationale entre 2010 et 2015, n’a pas souhaité réagir à ces informations.Retrouvez nos articles sur les « Pandora Papers »

Maxime Vaudano,  Jérémie Baruch et  Anne Michel

« Pandora Papers » : au Cameroun, comment l’épouse d’un ministre des mines est devenue actionnaire d’un groupe minier australien

La prise d’intérêts de Marie Gisèle Minlo Momo alors que son mari était en exercice symbolise l’opacité du secteur des matières premières camerounais. 

Par Will Fitzgibbon(ICIJ) et Josiane Kouagheu(Douala, correspondance)Publié hier à 19h00  

Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/10/04/pandora-papers-au-cameroun-comment-l-epouse-d-un-ministre-des-mines-est-devenue-actionnaire-d-un-groupe-minier-australien_6097104_3212.html

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This photograph illustration shows the logo of Pandora Papers, in Lavau-sur-Loire, western France, on October 4, 2021. Russia on October 4 dismissed revelations leaked in the Pandora Papers as « unsubstantiated claims » after an investigation by a media consortium shone a light on wealth amassed by Kremlin-linked individuals. The « Pandora Papers » investigation involving some 600 journalists from media including The Washington Post, the BBC and The Guardian is based on a leak of some 11.9 million documents from 14 financial services companies around the world. (Photo by LOIC VENANCE / AFP)

En ce mois de septembre 2009, un important projet minier est sous le feu des projecteurs au Cameroun. L’entreprise australienne Legend Mining Ltd. vient d’acheter 90 % des actions de la société camerounaise Camina SA (Cameroon Mining Action SA). Cette dernière est détentrice des permis pour l’exploration du fer sur la concession de Ngovayang, dans la région Centre, l’un des deux grands projets d’exploitation de ce minerai en cours au Cameroun. Alors que les autorités vantent cet accord qui permettra de développer un secteur minier encore essentiellement artisanal, un autre contrat se noue à l’abri des regards et des cameras de télévision.

Selon les « Pandora Papers », une enquête basée sur une fuite de documents transmis au Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) dont Le Monde est partenaire, Marie Gisèle Minlo Momo, l’épouse de Babel Ndanga Ndinga, alors ministre des mines, de l’industrie et du développement technologique (2007-2011), acquiert des parts dans Legend Mining Ltd. Dans un document daté du 27 décembre 2009, Thérèse Edima, une actionnaire de Camina SA dont le profil et l’occupation demeurent flous, vend « irrévocablement » ses actions à Mme Momo. La femme du ministre devient ainsi actionnaire de Legend Mining Ltd. La transaction se déroule en présence de nombreux témoins, comme l’attestent les signatures au bas du document, dont celle de Brett White, cadre dirigeant de l’entreprise australienne.

A lire : « Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore

Interrogé par Le Monde Afrique, Babel Ndanga Ndinga, aujourd’hui sénateur et membre influent du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir) confirme que son épouse a bien obtenu des actions. Comment cela a-t-il pu se faire alors qu’il était ministre et ainsi responsable de l’octroi de divers permis miniers ? Cet accord « n’avait rien à voir » avec sa fonction et lui-même « n’avait rien à voir dans le transfert » , s’empresse-t-il de préciser. « J’ai tout oublié. Je n’ai plus en tête ce qu’il s’est passé il y a dix ou douze ans », dit-il avant de raccrocher.

Chez Legend Mining Ltd. − qui s’est retiré en 2014 du projet de fer Ngovayang au profit du géant indien de l’acier Jindal Steel and Power Ltd. −, l’actuel directeur général Mark Wilson explique que l’entreprise « n’avait pas connaissance de l’emploi ou de la situation matrimoniale » de Marie Gisèle Minlo Momo. « C’est impossible à croire, ils ne pouvaient pas l’ignorer », estime Landry Chekoua, chargé du programme mines, biodiversité et énergie de l’ONG camerounaise Forêt et développement rural (Foder) qui enquête sur le secteur minier camerounais depuis de nombreuses années.

« Diligence raisonnable »

Selon lui, lorsqu’une entreprise étrangère s’installe au Cameroun pour un projet minier, elle crée une société de droit camerounais ou achète des parts dans une entreprise locale appartenant « le plus souvent aux pontes du régime, des ministres, des députés, des sénateurs, des proches du président de la République, qui se sont accaparés des permis miniers ».

Tout le secteur serait ainsi gangrené par « les trafics d’influence et la corruption », déplore l’expert. De fait, au Cameroun, pays régulièrement classé par Transparency International parmi les plus corrompus au monde, de nombreux ministres, des membres de leur famille, des directeurs généraux d’entreprises publiques, sont aujourd’hui emprisonnés pour avoir détourné des deniers publics. Pourtant, selon l’article 66 de la Constitution camerounaise, ces officiels sont obligés de déclarer leurs biens au début et à la fin de leur mandat. Une règle dont le décret d’application tarde à être publié, ce qui favorise les malversations. De plus, « la loi n’impose pas à un ministre de déclarer l’intérêt d’un proche dans un projet minier », regrette Landry.

De nombreuses questions restent en suspens. Marie Gisèle Minlo Momo a-t-elle obtenu ses parts du fait de la position de pouvoir qu’occupait alors son mari ? Les permis ont-ils été accordés à Camina SA en contrepartie d’une vente des actions à l’épouse du ministre ? Quels étaient ses liens avec Thérèse Edima ? Interrogée parLe Monde Afrique, Mme Momo, qui est par ailleurs promotrice de Gold Label Mining, une société exploitant de l’or dans la région Est du Cameroun, a assuré n’être « plus dans cette affaire » et promis de donner plus de détails après « avoir demandé conseil ». Mais elle n’a plus répondu à nos appels.

Quant à Guillaume Neou Tela, directeur général de Camina SA, il n’a pas donné suite à nos multiples sollicitations. Ce chef traditionnel de la région Ouest était pourtant l’un des témoins de la transaction entre l’épouse de l’ancien ministre des mines et Thérèse Edima. « Cette affaire est emblématique de l’opacité qui règne dans le secteur des matières premières. Il est d’autant plus déplorable qu’une société minière australienne ne prenne pas la peine de faire preuve de diligence raisonnable et affirme de manière flagrante qu’elle n’a pas la responsabilité de vérifier si son argent pourrait alimenter des réseaux de corruption », regrette Adria Budry Carbo, enquêteur sur les réseaux des matières premières à l’ONG Public Eye.

Will Fitzgibbon(ICIJ) et  Josiane Kouagheu(Douala, correspondance)

« Pandora Papers » : le roi Abdallah II juge les révélations « inexactes », le Kremlin évoque des informations « infondées »

Plusieurs dirigeants ont dissimulé des avoirs dans des sociétés offshore, selon une enquête publiée dimanche par le Consortium international des journalistes d’investigation. 

Le Monde avec AFPPublié hier à 13h43, mis à jour hier à 21h12  

https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/10/04/pandora-papers-le-roi-abdallah-ii-et-le-kremlin-jugent-inexactes-et-infondees-les-informations-de-l-enquete_6097068_3234.html

Les responsables nommés par l’enquête baptisée « Pandora Papers » n’ont pas manqué de réagir. Plusieurs dirigeants, dont le roi de Jordanie, le premier ministre tchèque et les présidents du Kenya et de l’Equateur, ont dissimulé des avoirs dans des sociétés offshore, notamment à des fins d’évasion fiscale, selon l’enquête, publiée dimanche 3 octobre par 150 médias internationaux, dont Le Monde, avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ).

L’enquête, à laquelle ont collaboré environ 600 journalistes, est baptisée « Pandora Papers », en référence à la légende de la boîte de Pandore. Elle s’appuie sur près de 12 millions de documents confidentiels, qui proviennent des archives de 14 sociétés de services financiers, et a mis au jour plus de 29 000 sociétés offshore.

Lire l’enquête : « Pandora Papers » : du roi Abdallah II à Tony Blair, des dizaines de dirigeants politiques éclaboussés par le scandale

  • La Jordanie dénonce des informations « déformées »

La Jordanie, par l’intermédiaire du palais royal, a dénoncé, lundi, des informations « inexactes, déformées et exagérées », estimant que « la publication par certains médias des adresses de ces appartements et résidences constitu[ait] une (…) menace pour la sécurité du roi et des membres de sa famille ». L’enquête affirme qu’Abdallah II a créé une trentaine de sociétés offshore, c’est-à-dire dans des pays ou territoires à fiscalité avantageuse, par le biais desquelles il a acheté 14 propriétés de luxe aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, pour plus de 106 millions de dollars (91 millions d’euros).

Aussitôt après la publication de l’enquête, des avocats du roi jordanien, cités par la BBC, avaient assuré qu’il avait utilisé sa fortune personnelle et avait eu recours à des sociétés offshore pour des raisons de sécurité et de discrétion.

  • Révélations « infondées » selon le Kremlin

Moscou a qualifié, lundi, d’« infondées » les informations affirmant que plusieurs proches du président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, possèdent des richesses dissimulées par des montages offshore.

« Quand il y aura des publications sérieuses, fondées sur des choses ou faisant référence à des choses sérieuses, alors nous en prendrons connaissance avec intérêt », a déclaré à la presse le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov.

  • Le premier ministre tchèque estime n’avoir « rien fait d’illégal »

Le premier ministre de la République tchèque, Andrej Babis, qui a placé 22 millions de dollars dans des sociétés-écrans qui ont servi à financer l’achat du château Bigaud, une grande propriété située à Mougins, dans le sud de la France, estime n’avoir « jamais rien fait d’illégal ou de mal ». « Mais cela ne les empêche pas d’essayer de me dénigrer et d’influencer les élections législatives tchèques », prévues pour vendredi et samedi, a réagi M. Babis sur son compte Twitter.

  • Le premier ministre ivoirien dément « toute action illicite »

Le premier ministre de la Côte d’Ivoire, M. Achi, qui contrôlait une société aux Bahamas jusqu’en 2006 au moins, dément ce lundi toute « action illicite », selon ses services, qui dénoncent, dans un communiqué, « l’utilisation malveillante qui semble être faite de cette information ».

Ils précisent que, « alors entrepreneur et consultant en stratégie, Patrick Achi a créé en 1996 à Abidjan la société Stratégie et Management Consultants qui est intervenue pour de nombreux clients privés ou publics en Côte d’Ivoire et a toujours rempli l’ensemble de ses obligations légales, fiscales et sociales ».

« Dans la perspective de missions à l’international, que son activité de consultant pouvait impliquer légitimement, une société a été immatriculée en 1998 à l’étranger, avec toutes les formalités légales », souligne le communiqué. « Cette société immatriculée à l’étranger n’a en fait jamais eu aucune activité », selon les services de M. Achi qui affirment qu’il « s’en est donc séparé en 2006 ». Selon eux, « cette société n’a jamais servi de support à la moindre évasion fiscale, à la moindre transaction illicite, au moindre détournement de fonds publics, à la moindre activité illégale ».

  • Le président équatorien assure avoir déclaré tous ses revenus

Le président de la République de l’Equateur, Guillermo Lasso, ancien banquier, a, lui, logé des fonds dans deux trusts dont le siège se trouve aux Etats-Unis, dans le Dakota du Sud, selon l’ICIJ, qui épingle également les présidents du Chili et de République dominicaine.

« Tous mes revenus ont été déclarés et j’ai payé les impôts correspondants en Equateur, faisant de moi l’un des principaux contribuables dans le pays à titre personnel, a assuré dans un communiqué M. Lasso. Tous les investissements réalisés en Equateur et à l’étranger se sont toujours faits dans le cadre de la loi. »

Au total, des liens ont été établis par l’ICIJ entre des actifs offshore et 336 dirigeants et responsables politiques de premier plan, qui ont créé près de 1 000 sociétés, dont plus des deux tiers aux îles Vierges britanniques.

« Cela démontre que les gens qui pourraient mettre fin au secret de l’offshore, en finir avec ce qui s’y passe, en tirent eux-mêmes profit, a commenté le directeur de l’ICIJ, Gerard Ryle, dans une vidéo publiée dimanche. On parle de milliers de milliards de dollars. »

Pour Maira Martini, chercheuse au sein de l’ONG Transparency International, cette enquête apporte une nouvelle « preuve claire que l’industrie offshore fait le jeu de la corruption et de la criminalité financière, tout en faisant obstruction à la justice »« Ce modèle économique » fondé sur le secret financier « ne peut plus continuer ».

  • Le cabinet de la présidence ukrainienne défend le chef de l’Etat

Les « Pandora Papers » ont révélé que le président ukrainien Volodymyr Zelensky et ses partenaires au sein de la société de production Kvartal 95 ont mis en place à partir de 2012 un réseau d’entreprises offshore, qui a servi notamment à acheter trois propriétés cossues dans le centre de Londres. Juste avant son élection à la présidence ukrainienne en 2019, M. Zelensky, qui a fait campagne autour de la lutte contre la corruption de ses prédécesseurs, a cédé ses parts dans l’une de ces sociétés à son associé de l’époque, Sergui Chefir, aujourd’hui son premier conseiller.

« Les journalistes ont de facto confirmé le respect absolu par le président des normes de la législation anticorruption », a déclaré Mykhaïlo Podoliak, conseiller du chef du cabinet présidentiel. M. Podoliak n’a cependant pas commenté d’autres révélations de l’enquête, selon laquelle l’épouse du chef de l’Etat aurait continué de toucher des dividendes provenant d’une société offshore.

  • Un ministre mexicain épinglé, le président demande une enquête

Le président du Mexique, Andrés Manuel Lopez Obrador, a demandé une enquête sur les quelque 3 000 Mexicains soupçonnés de dissimuler des biens dans des paradis fiscaux pour échapper à l’impôt.

Trois fortunes mexicaines sont mises en cause par l’enquête de l’ICIJ : le plus grand propriétaire minier du Mexique, German Larrea, l’héritière de la très populaire marque de bière Modelo, Maria Asuncion Aramburuzabala, et l’homme d’affaires à la tête du groupe Empresarial Angeles (banques, hôtels, médias), Olegario Vazquez Aldir.

Dans la liste apparaissent également des responsables politiques liés au président Lopez Obrador, dont Jorge Arganis, le ministre des communications et des transports, ainsi qu’un sénateur et un ex-conseiller juridique de la présidence.

A lire : « Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore

Les « Pandora Papers », c’est quoi ?

« Pandora Papers » est une enquête collaborative menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) en partenariat avec 150 médias internationaux, dont Le Monde. Elle repose sur la fuite de près de 12 millions de documents confidentiels, transmis par une source anonyme à l’ICIJ, provenant des archives de quatorze cabinets spécialisés dans la création de sociétés offshore dans les paradis fiscaux (îles Vierges britanniques, Dubaï, Singapour, Panama, les Seychelles…).

Cinq ans après les « Panama Papers », l’enquête révèle l’ampleur des dérives de l’industrie offshore et de ses sociétés anonymes. Elle montre comment ce système profite à des centaines de responsables politiques, et comment de nouveaux paradis fiscaux prennent le relais à mesure que les anciens se convertissent à la transparence.

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Le Monde avec AFP

« Pandora Papers » : la part d’ombre de Baker McKenzie, cabinet d’avocats « global »

Par Maxime Vaudano , Jérémie Baruch , Anne Michel et Sydney Freedberg (ICIJ) 

Publié hier à 18h30, mis à jour hier à 20h54

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/10/04/pandora-papers-la-part-d-ombre-de-baker-mckenzie-cabinet-d-avocats-global_6097101_4355770.html

ENQUÊTE

La firme prestigieuse, dirigée par Christine Lagarde entre 1999 et 2005, joue de son influence pour limiter les réglementations internationales et satisfaire ses clients à la réputation parfois sulfureuse.

C’est la Rolls-Royce des cabinets d’avocats. Baker McKenzie. La première des « firmes globales », capable d’intervenir dans tous les domaines du droit sur les cinq continents. Une marque à la réputation irréprochable, représentée par près de 5 000 avocats dans 46 pays, dans laquelle les clients les plus prestigieux peuvent placer leur confiance les yeux fermés. Un réseau puissant d’« anciens », qui, à la manière de la banque Goldman Sachs, occupent désormais les fonctions publiques les plus éminentes – comme Christine Lagarde, patronne du cabinet entre 1999 et 2005, et désormais présidente de la Banque centrale européenne.

Mais « BMK » a aussi une part d’ombre, que dévoile l’enquête « Pandora Papers », conduite par Le Monde avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) : celle d’un pilier du monde de la finance offshore, cette économie parallèle qui bénéficie aux individus et entreprises en quête d’opacité ou de défiscalisation. Des milliers de documents confidentiels obtenus par l’ICIJ détaillent comment le cabinet aide ses clients à profiter des avantages de l’industrie offshore, tout en contribuant à influencer les réglementations dans un sens favorable à leurs intérêts.Les « Pandora Papers », c’est quoi ?

« Pandora Papers » est une enquête collaborative menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) en partenariat avec 150 médias internationaux, dont Le Monde. Elle repose sur la fuite de près de 12 millions de documents confidentiels, transmis par une source anonyme à l’ICIJ, provenant des archives de quatorze cabinets spécialisés dans la création de sociétés offshore dans les paradis fiscaux (îles Vierges britanniques, Dubaï, Singapour, Panama, les Seychelles…).

Cinq ans après les « Panama Papers », l’enquête révèle l’ampleur des dérives de l’industrie offshore et de ses sociétés anonymes. Elle montre comment ce système profite à des centaines de responsables politiques, et comment de nouveaux paradis fiscaux prennent le relais à mesure que les anciens se convertissent à la transparence.

A lire : « Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore

Bien que les archives internes de Baker McKenzie ne figurent pas dans la fuite des « Pandora Papers », le groupe est mentionné indirectement dans plus de 7 500 documents provenant de cabinets offshore installés au Panama, à Chypre ou aux îles Vierges britanniques (British Virgin Islands, BVI). On y découvre que « BMK » leur a délégué la création et l’administration de centaines de sociétés-écrans pour le compte de ses clients, évitant ainsi de se compromettre directement. Des sociétés qui se révèlent souvent être des coquilles vides, simples structures d’interposition destinées à profiter des avantages des paradis fiscaux dans lesquelles elles sont enregistrées.

Sollicité par l’ICIJ, le cabinet a refusé de s’étendre sur la raison d’être de ces sociétés offshore, en renvoyant la responsabilité aux intermédiaires ou aux clients finaux. Mais plusieurs documents des « Pandora Papers » interrogent. Comme cet échange d’e-mails, en 2008, entre le bureau de « BMK » en Floride et un prestataire offshore, autour d’une société ouverte aux BVI pour le compte d’un riche Canadien, qui souhaite clairement « se protéger des taxes foncières américaines ». Ou, quatre ans plus tard, lorsqu’un employé du cabinet participe au transfert aux BVI des sociétés d’un milliardaire américain jusqu’alors installées au Panama, au moment même où la pression internationale sur ce pays s’intensifie.

Exploiter les failles de la loi

Si ces montages sont anciens, le leak (« fuite ») contient des échanges beaucoup plus récents, provenant notamment de la branche de Baker McKenzie en Floride, qui emploie de nombreux avocats spécialistes de la fiscalité et des structures offshore opaques. Ainsi, en juillet 2017, une employée du cabinet demande à un correspondant aux BVI une société offshore « disponible » pour l’un de ses clients – qui fera, quelques mois plus tard, l’acquisition discrète d’une superbe villa de millionnaire à Miami Beach.

En coulisses, la firme mène un intense lobbying politique contre les réglementations visant à durcir la lutte contre les paradis fiscaux

Interrogée, la direction de « BMK » se défend catégoriquement de favoriser la fraude fiscale. « La fiscalité est au cœur de notre expertise, écrit la firme dans une réponse écrite aux questions du Monde et de l’ICIJ. Nous aidons nos clients à évaluer et à remplir leurs obligations fiscales à l’échelle mondiale, et à naviguer dans des règles fiscales très complexes. C’est pour cela qu’ils font appel à nous. »

Il y a quelques années, les « Paradise Papers » avaient révélé le concours apporté par le cabinet à Apple et Nike dans leur réorganisation face au durcissement des règles fiscales en Irlande et aux Pays-Bas. Aujourd’hui, ce même cabinet assure « soutenir » les efforts en cours de la communauté internationale pour mettre en place une taxation minimale des multinationales« afin d’apporter plus de simplicité et d’équité au système [fiscal] mondial ». Mais en coulisses, la firme mène depuis des décennies un intense lobbying politique. Sa cible : les réglementations visant à durcir la lutte contre les paradis fiscaux et le blanchiment d’argent.

Les « nominees », un service recherché

Selon le décompte de l’ICIJ, au moins 300 avocats du cabinet sont intervenus auprès des Etats ou des organisations internationales sur ces sujets. En Australie et à Hongkong, ils se sont mobilisés contre des réformes anti-évasion fiscale. Aux Emirats arabes unis, ils ont participé à la mise en place de zones franches – des territoires peu imposés et peu contrôlés, qui peuvent rapidement se muer en sanctuaires pour les activités illicites. « Baker McKenzie est régulièrement sollicité pour aider les gouvernements, les régulateurs et l’industrie à analyser et développer de potentielles nouvelles législations à travers le monde », indique le cabinet, qui assure qu’il s’agit d’une « très petite portion » de son activité.

Lire aussi « Paradise Papers » : Jersey, l’échappatoire fiscale d’Apple pour continuer à minimiser son impôt

Les « Pandora Papers » offrent des clés permettant d’expliquer l’attachement de Baker McKenzie au statu quo réglementaire. Le groupe propose en effet à ses clients l’un des services les plus recherchés dans l’univers de l’offshore : des nominees, ces sociétés prête-noms utilisées pour occulter la véritable identité des actionnaires et directeurs. Pour cela, « BMK » a immatriculé des filiales aux noms discrets aux quatre coins du monde, comme Abogado à Singapour, ou B. & McK. Nominees à Hongkong, qui ont agi – contre rémunération – comme nominees pour des milliers de sociétés au cours des dernières décennies. Or, toutes les institutions de référence considèrent les nominees comme un risque majeur en matière de fraude fiscale et de blanchiment d’argent, du fait de leur potentiel d’opacification.

Le cabinet explique que ses nominees assurent « des activités de routine »,faites de formalités administratives, et sont soumises à une supervision étroite des autorités locales. En outre, Baker McKenzie explique prévenir les risques d’abus en procédant à « des vérifications poussées sur tous ses clients potentiels », pour détecter les personnalités « politiquement exposées », sous sanctions, ou faisant l’objet de « publicité négative dans les médias »« Nous ne travaillons pas avec des personnages peu recommandables », proclame le code d’éthique du cabinet, qui conseille à ses avocats de se poser les questions suivantes avant d’accepter un nouveau client : « Serais-je embarrassé(e) si mes amis ou ma famille en avaient connaissance (…) [ou] si cela était relaté dans un blog ou un reportage ? »

Hôtels de luxe et pots-de-vin

Or, plusieurs clients, dont les noms sont révélés par les « Pandora Papers », auraient, avec le recul, certainement du mal à franchir ce test déontologique. Comme Du Shuanghua, un magnat chinois de l’acier cité dans une gigantesque affaire de corruption ; Ihor Kolomoïsky, un oligarque ukrainien accusé d’avoir siphonné 5,5 milliards de dollars dans la banque qu’il détenait avant sa nationalisation. Ou encore Jho Low, le personnage-clé du scandale du fonds souverain malaisien 1MDB, l’un des plus grands détournements d’argent public de l’histoire.

Les documents examinés par l’ICIJ montrent que M. Low s’est largement appuyé sur les services de Baker McKenzie à Hongkong et en Malaisie pour monter un entrelacs de sociétés offshore, qui ont servi à acheter des hôtels de luxe en Californie et à payer des pots-de-vin au premier ministre malaisien. L’enquête judiciaire a également établi le rôle central joué par « BMK » dans la création du fonds souverain, et sa connaissance intime des activités de M. Low, de ses comptes en Suisse et de ses liens avec la classe politique malaisienne.

Ces éléments auraient-ils dû alerter le cabinet, et le conduire à couper les ponts avant l’explosion du scandale ? C’est l’avis de Keith Prager, un expert antiblanchiment américain qui a examiné les documents pour le compte de l’ICIJ. Mais aussi des dirigeants actuels du fonds 1MDB, qui ont réclamé 1 milliard de dollars à la branche malaisienne de Baker McKenzie pour manquement à ses obligations professionnelles – une plainte retirée en juillet, sans qu’on sache si un accord financier confidentiel a été conclu hors des tribunaux. La direction de « BMK » s’est refusé à répondre aux questions détaillées de l’ICIJ sur ce dossier sensible, tout en précisant : « Si nous nous apercevons que des clients s’engagent dans des activités qui ne sont pas conformes à nos vérifications initiales, (…) nous mettons fin à notre collaboration avec eux. »

Le cabinet insiste sur le fait qu’aucune règle n’interdit aux avocats de travailler avec des entités sous sanctions internationales

Au rang des clients encombrants, les fabricants d’armes figurent généralement en bonne place – surtout lorsqu’ils sont liés à des régimes autoritaires et placés sous sanctions internationales. Baker McKenzie a proposé ses services à plusieurs d’entre eux.

En Chine, le cabinet conseille depuis près de vingt ans l’entreprise d’Etat Aviation Industry Corporation of China, un mastodonte du complexe militaro-industriel qui fabrique avions, hélicoptères et drones de combat, placé sur liste noire américaine en 2020.

En Russie, il s’est mis au service du géant public de l’armement Rostec. Placé sous sanctions occidentales depuis l’annexion de la Crimée, en 2014, le conglomérat russe cherchait, en 2016, un cabinet d’avocats doté d’« une expérience dans le conseil des organisations russes sanctionnées (…) par les Etats-Unis et l’Union européenne » pour faciliter la cession de sa participation dans une mine de cuivre en Mongolie. C’est la branche russe de Baker McKenzie qui a remporté le marché, sans se douter que la vente finirait en tempête politico-judiciaire, en raison de forts soupçons de corruption autour de l’acheteur de la mine, une entreprise qui s’est révélée liée au premier ministre mongol.

Bureaux indépendants

Le cabinet assure avoir cessé de travailler avec Rostec en 2016. Mais, deux ans plus tard, il a mis son expérience au service de la banque VTB, réputée proche du Kremlin, pour l’aider à financer un projet d’aéroport près de Saint-Pétersbourg malgré les sanctions occidentales.

« BMK » a refusé de s’exprimer en détail sur ces clients, invoquant le secret professionnel, tout en insistant sur le fait qu’aucune règle n’interdit aux avocats de travailler avec des entités sous sanctions internationales. De fait, les tensions géopolitiques n’ont jamais constitué un frein pour Baker McKenzie, qui se targue d’être le premier cabinet occidental à avoir posé ses valises en URSS, dès 1989. Si la firme peut naviguer avec autant d’aisance sur les flots de l’économie mondialisée, c’est qu’elle n’est plus depuis longtemps un simple cabinet d’avocats américain.

 Lire aussi D’un cabinet d’avocats à la Banque centrale européenne : Christine Lagarde, les clés d’une ascension

Né à Chicago (Etats-Unis), en 1949, de la rencontre dans un taxi des avocats Russell Baker et John McKenzie, le cabinet, alors appelé « Baker & McKenzie », a rapidement installé des antennes en Europe, puis en Asie, au Moyen-Orient et en Europe de l’Est. Fidèle à un modèle de franchise qui lui a longtemps valu des comparaisons peu goûtées avec McDonald’s, le cabinet a tenu à maintenir des « murailles de Chine » entre ses quelque 70 bureaux. Juridiquement et financièrement indépendants, ils sont simplement adhérents d’une confédération baptisée « Baker & McKenzie International », organisée sous le statut d’une association de droit suisse, dirigée collégialement par les associés les plus prestigieux du cabinet à travers le monde.

Ce modèle s’avère bien commode pour éviter que l’ensemble du groupe soit tenu responsable en cas de pertes financières ou d’ennuis judiciaires d’un de ses bureaux. Mais la direction de « BMK » soutient qu’elle n’a pas d’autre choix : une structure unifiée sur le modèle des multinationales serait impossible, en raison de la multiplicité des règles locales, qui imposent des standards juridiques et financiers différents selon les pays.Quand Christine Lagarde réorganisait « BMK »

Ce fut sa rampe de lancement en politique : avant de devenir ministre de l’économie, puis directrice générale du Fonds monétaire international, et enfin présidente de la Banque centrale européenne (BCE), Christine Lagarde a dirigé pendant cinq ans le cabinet Baker McKenzie.

Après une carrière brillante au sein du bureau parisien du cabinet, elle devient, en 1999, la première femme à présider le comité exécutif mondial de « BMK ». Sous son impulsion, le cabinet entreprend une vaste réorganisation : en 2004, la firme de Chicago coupe ses racines américaines ; elle est dorénavant gérée par une association de droit suisse, coiffée par un comité exécutif composé des associés les plus importants de chaque bureau.

A l’époque, Christine Lagarde et son équipe en profitent pour lancer un plan d’économies, en centralisant toutes les fonctions support globales (communication, comptabilité, financement) aux Pays-Bas, dans des sociétés qui existent encore aujourd’hui. Le choix de ce pays européen, connu pour ses avantages fiscaux considérables, n’est « pas lié à des raisons fiscales », assure aujourd’hui le cabinet. La substance de cette implantation peut toutefois être interrogée, puisque près d’un milliard d’euros transitent chaque année dans les comptes de la principale structure, Baker & McKenzie International BV, qui compte à peine cinq employés à plein temps, et dont Mme Lagarde fut un temps la directrice.

Depuis son entrée en politique, en 2005, Christine Lagarde s’est toujours faite la pourfendeuse des paradis fiscaux. Pourtant, à son époque, « BMK » comptait déjà plusieurs structures offshore dans des juridictions peu recommandables. Le bureau russe de la firme, Baker & McKenzie CIS, est par exemple piloté depuis les années 1990 depuis une société-écran dans l’île de Guernesey. Sous la présidence de Mme Lagarde, « BMK » a également lancé une start-up d’informations juridiques en ligne, Law in Context, détenue par des sociétés gigognes à Singapour et aux Bermudes, dont elle était l’administratrice.

Contactée, la présidente de la BCE n’a pas souhaité commenter ces éléments, renvoyant vers la direction actuelle de Baker McKenzie. Elle a fait savoir par sa porte-parole qu’elle « soutient les propositions de l’OCDE sur la taxation minimale des multinationales » et « les efforts pour rendre le système fiscal plus équitable et plus juste ».Retrouvez nos articles sur les « Pandora Papers »

Maxime Vaudano – Jérémie Baruch – Anne Michel – Sydney Freedberg (ICIJ)

Voir aussi:

Du roi Abdallah II à Tony Blair en passant par Poutine, des dizaines de dirigeants politiques éclaboussés par le scandale des « Pandora Papers »

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/10/05/pandora-papers-suite/

« Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore

« Pandora Papers » : comment les Etats-Unis deviennent un important paradis fiscal

« Pandora Papers » : du roi Abdallah II à Tony Blair, des dizaines de dirigeants politiques éclaboussés par le scandale

« Pandora Papers » : dans l’entourage de Vladimir Poutine, des fortunes bien dissimulées

Pandora papiers (III): les flux financiers se reportent désormais sur des Etats puissants, bien moins faciles à faire rentrer dans le rang.

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/10/06/21146/

« Relancer la lutte contre la finance offshore »

« Pandora Papers » : une onde de choc mondiale

« Pandora Papers » : l’élite politico-financière libanaise championne de l’évasion fiscale

« Pandora Papers » : la nouvelle vie à Dubaï de Philippe Houman, l’avocat suisse de Jérôme Cahuzac

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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