Un empire qui ne désarme pas
par Serge Halimi
Editorial du Monde Diplomatique Octobre 2021
https://www.monde-diplomatique.fr/2021/10/HALIMI/63603
Les États-Unis ne restent jamais humbles longtemps. Un mois après leur déroute afghane, l’ordre impérial est rétabli. La gifle que Washington vient d’infliger à Paris en témoigne.
Un mois ? Même pas. À peine les talibans venaient-ils de s’emparer de l’aéroport de Kaboul que les néoconservateurs ressortaient de leurs tanières. L’Occident avait « perdu l’Afghanistan » ? Il fallait donc qu’il réaffirme sa présence partout ailleurs pour faire comprendre à ses rivaux stratégiques, la Chine et la Russie en particulier, qu’il ne reculerait pas devant le prochain combat. « La guerre n’est pas finie, résuma le sénateur Mitt Romney, ancien candidat républicain à l’élection présidentielle. Nous sommes plus en danger qu’avant. Et nous allons devoir investir davantage pour garantir notre sécurité (1). » Après avoir répandu le chaos au Proche-Orient, les États-Unis tournent donc leur regard vers le Pacifique et dirigent leur marine contre la Chine. Ce sera, on le devine, une toute petite affaire…
C’est là en tout cas l’enjeu principal de la minicrise diplomatique entre la France et les États-Unis, pas le dépit de Paris d’avoir été dépouillé d’un juteux contrat d’armement naval. Dans cette affaire, il importe en effet de savoir comment l’Europe doit réagir à l’alliance militaire antichinoise que Washington vient d’annoncer avec le Royaume-Uni et l’Australie. Car pour le reste — l’humiliation publique spectaculaire, la déloyauté des « alliés », l’absence de concertation sur une décision géopolitique majeure —, l’Élysée s’est habitué aux affronts américains depuis une quinzaine d’années, qu’il s’agisse de l’espionnage des présidents de la République révélé par WikiLeaks, du dépeçage d’Alstom par General Electric (grâce à des manigances judiciaires proches du brigandage de grand chemin), sans parler des amendes pharaoniques extorquées à des entreprises et à des banques françaises qui n’avaient pas appliqué des sanctions, contraires au droit international, décrétées par les États-Unis contre Cuba ou l’Iran (2). Pour riposter au camouflet australo-américain autrement que par un rappel dérisoire des ambassadeurs en poste à Canberra et à Washington, M. Emmanuel Macron aurait été bien inspiré d’accorder sur-le-champ l’asile politique à MM. Julian Assange et Edward Snowden, qui ont dévoilé les bas-fonds de l’empire. Le monde entier eût remarqué ce sursaut de dignité.
Pendant que ses présidents bavardent, la France se déclasse. Elle a rejoint le commandement intégré de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) dirigée par Washington ; elle abandonne une part croissante de sa souveraineté diplomatique à une Union européenne peuplée de vassaux des États-Unis ; elle maintient contre la Russie une batterie de sanctions qui interdisent toute entente « de l’Atlantique à l’Oural », seule perspective susceptible de dégager le Vieux Continent de l’emprise américaine ou chinoise.
Pour ne pas sombrer dans l’insignifiance, la France devrait d’urgence faire comprendre à Washington, mais aussi à Pékin, Moscou, Tokyo, Hanoï, Séoul, New Delhi, Djakarta, qu’elle ne se résignera jamais à la guerre du Pacifique que préparent les États-Unis (3).
Serge Halimi
(1) Cable News Network, 29 août 2021.
(2) Lire Jean-Michel Quatrepoint, « Au nom de la loi… américaine », Le Monde diplomatique, janvier 2017.**
(3) Lire Martine Bulard, « L’Alliance atlantique bat la campagne en Asie », Le Monde diplomatique, juin 2021.*
L’« axe indo-pacifique » au cœur de l’affrontement entre Washington et Pékin
*L’Alliance atlantique bat la campagne en Asie
Le Monde Diplomatique Juin 2021
https://www.monde-diplomatique.fr/2021/06/BULARD/63167
Dans une tribune publiée en ligne par « Le Journal du dimanche », le 7 mai 2021, les ambassadeurs de l’Australie et de l’Inde en France ont félicité le président Emmanuel Macron d’avoir rejoint l’« axe indo-pacifique » et mené des exercices militaires conjoints avec leurs pays ainsi que le Japon et les États-Unis. Mais les contours de cette alliance demeurent flous, et chacun y poursuit ses propres objectifs.par Martine Bulard 0L’Alliance atlantique bat la campagne en Asie↑

Que va donc faire la France dans cette galère ? Selon le contre-amiral Jean-Mathieu Rey, qui commande les forces armées françaises de l’Asie-Pacifique (1), elle accumule en Asie-Océanie sept mille militaires, quinze navires de guerre et trente-huit avions présents en permanence. À cette armada se sont ajoutés, de la fin mars à juin, le porte-avions à propulsion nucléaire Charles-de-Gaulle, le sous-marin d’attaque à propulsion nucléaire Émeraude, plusieurs avions (dont quatre Rafale et un A330 ravitailleur), le groupe opérationnel amphibie « Jeanne d’Arc » avec le porte-hélicoptères amphibie Tonnerre, la frégate furtive Surcouf… Tout ce beau monde participe à une série de manœuvres militaires avec les États-Unis, l’Australie, le Japon et l’Inde.
Ce n’est certes pas la première fois que la France exhibe son attirail guerrier dans le secteur — en 2019, déjà, l’une de ses frégates avait franchi le détroit de Taïwan, provoquant un incident avec Pékin. Mais Paris ne l’a jamais fait à cette échelle. Et surtout, le président Emmanuel Macron inscrit cette politique de déploiement militaire « dans l’axe indo-pacifique (2) », avec en ligne de mire la Chine. Il s’en défend parfois. Pourtant, lors d’un voyage en Australie, en 2018, il a fixé le cap : « La Chine est en train de construire son hégémonie pas à pas. Il ne s’agit pas de soulever les peurs, mais de regarder la réalité. (…) Si nous ne nous organisons pas, ce sera quand même bientôt une hégémonie qui réduira nos libertés, nos opportunités, et que nous subirons (3). » L’hégémonie américaine dans la région — réelle, celle-là — ne semble guère lui poser problème.
La géographie et l’histoire ont cédé le pas aux alliances militaro-diplomatiques. Subrepticement — et sans aucun débat national —, la France est ainsi passée du statut de « puissance indo-pacifique », comme elle aime à se définir en faisant valoir ses départements et collectivités territoriales d’outre-mer (Nouvelle-Calédonie, Polynésie française, Wallis-et-Futuna…), à celui de puissance de l’« axe indo-pacifique » dirigé par les États-Unis. Un changement sémantique lourd de signification : dès juin 2019, dans un rapport officiel (4), le ministère de la défense américain se félicitait de ce tournant, qui hissait Paris au même rang que ses alliés militaires (Japon, Australie, Singapour…).
Avant de devenir un mot d’ordre américain, le concept « Indo-Pacifique » a beaucoup navigué. Le capitaine Gurpreet S. Khurana, directeur du think tank indien National Maritime Foundation, en revendique la paternité dès 2006. Il le définissait alors comme l’« espace maritime comprenant le Pacifique et l’océan Indien (5) ».L’idée est reprise et portée au niveau politique par le premier ministre japonais de l’époque, M. Abe Shinzo, et par ses successeurs, inquiets de voir la Chine doubler leur pays sur la scène économique mondiale et filer le parfait amour avec les États-Unis, devenus ses premiers clients. Ils craignent par-dessus tout un couple « Chinamérique » qui les laisserait à l’écart. Ils conçoivent leur pays comme la tête de pont de Washington en Asie et saluent avec enthousiasme les exercices menés en commun par les marines américaine, indienne, japonaise, australienne et singapourienne dans le golfe du Bengale en 2007. Une première ! Toutefois, cet « arc de la liberté » — comme le qualifie Tokyo — finit par disparaître du paysage.
Le drapeau de la liberté
Il faudra attendre une décennie pour que cet « axe indo-pacifique » sorte de l’oubli, grâce à M. Donald Trump. Avec son sens de la communication, celui-ci débaptise en 2018 l’autorité chapeautant les corps d’armée américains dans la région, le commandement Pacifique des États-Unis (US Pacific Command, Pacom), et la transforme en commandement Indo-Pacifique (Indopacom). Dans la foulée, il ressuscite le Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (en anglais QUAD), qui réunit l’Australie, les États-Unis, l’Inde et le Japon dans une alliance informelle au contenu militaire affiché. La loi de défense 2019 adoptée par le Congrès américain donne le ton : La « grande priorité des États-Unis » est de « contrer l’influence de la Chine » (6).
Cet objectif résonne agréablement aux oreilles des dirigeants néolibéraux et ultranationalistes qui sont désormais à la tête des trois partenaires des États-Unis au sein de l’alliance : la parenthèse travailliste est refermée en Australie ; le militant de choc du QUAD, M. Abe, est revenu au pouvoir au Japon ; et le nationaliste hindou Narendra Modi a pris les rênes de l’Inde, recevant même avec un faste inouï le président américain quelques mois avant que ce dernier ne soit renvoyé dans ses foyers par les électeurs. Les gesticulations de M. Trump et de ses équipes ont limité la portée effective du tournant. Mais le cap demeure.
Début 2021, M. Joseph Biden se met immédiatement dans les pas de son prédécesseur, l’agitation en moins, la défense des droits humains et l’action cohérente en plus. Il reprend à son compte la désignation de la Chine comme « rival stratégique », et le QUAD comme arme politique et militaire centrale de sa stratégie. Moins de deux mois après sa prise de fonctions, avant toute rencontre bilatérale avec des dirigeants de la région, le nouveau président américain organise une réunion en visioconférence avec les trois autres chefs d’État et de gouvernement de l’alliance, le 12 mars 2021. Une rencontre inédite à ce niveau de responsabilité, saluée par un communiqué commun. Si le texte reste très général, les quatre hommes s’engagent à développer « une région libre, ouverte, inclusive, saine, ancrée dans des valeurs démocratiques et libre de toute contrainte », autrement dit un « Indo-Pacifique libre et ouvert », selon l’expression consacrée (7).
Aussitôt, les ministres des affaires étrangères et de la défense américains, MM. Antony Blinken et Lloyd Austin, entament une tournée pour assurer le service après-vente et inclure la Corée du Sud dans un format « QUAD + » qui pourrait également comprendre d’autres pays asiatiques, ainsi que des États européens comme la France, le Royaume-Uni ou l’Allemagne. Il s’agit, explique Chung Kuyoun, chercheuse à l’Université nationale de Kangwon (Corée du Sud), de « “multilatéraliser” un système d’alliance en étoile dirigé par les États-Unis (8) ». D’autres experts font directement référence à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), née de la guerre froide en 1949 et toujours en vigueur, en pointant la possible extension de son champ géographique, ou la naissance d’une petite sœur — une « OTAN asiatique » contre la « dictature chinoise ».
L’hypothèse n’est pas farfelue. Le service de recherche du Congrès américain, qui, dans un rapport publié à la veille de la réunion des ministres des affaires étrangères, les 23 et 24 mars 2021 à Bruxelles, a dressé la liste des « priorités-clés » de l’OTAN, y a inclus la nécessité de « répondre aux défis sécuritaires potentiels posés par la Chine et ses investissements croissants en Europe » (9). L’économie pointe son nez en même temps que les missiles balistiques, le tout enveloppé du drapeau de la liberté, brandi en permanence par les partisans de l’organisation.
Pourtant, en la matière, le premier ministre indien n’a rien d’un chevalier blanc : le Cachemire, dont il a supprimé l’autonomie, vit sous la férule militaire ; les opposants y sont emprisonnés et torturés, quand ils ne sont pas assassinés ; sa loi sur la citoyenneté discrimine les musulmans ; la répression contre les manifestants ne faiblit pas… Mais c’est bien connu : les droits humains n’ont pas la même importance selon que l’on est allié ou adversaire des États-Unis.
En réalité, comme nous le rappelle Dennis Rumley, professeur à l’université de Curtin (Australie) et coauteur d’un ouvrage sur « l’ascension et le retour de l’Indo-Pacifique » (10), l’Indo-Pacifique a peu de rapport avec les valeurs morales, et beaucoup avec la « transition mondiale en cours ». Pour lui, nous vivons le « passage à un nouveau monde bipolaire : États-Unis, Chine ». Aux États-Unis et dans leur sphère d’influence, « beaucoup en ont peur, au sens littéral du terme. En Chine, beaucoup y aspirent et réclament qu’il en soit tenu compte dans les décisions mondiales. L’interaction de ces perspectives diamétralement opposées induit certains comportements des deux côtés », y compris le fait que « l’attitude chinoise peut être perçue comme agressive ».
Rompant avec des décennies de retenue, la très offensive « diplomatie du loup guerrier » (wolf warrior diplomacy), qui a fait son apparition dans certains cercles d’ambassadeurs chinois, n’arrange guère cette image. Plus fondamentalement, la Chine a tourné la page de l’action discrète des années 1980-2000. Non seulement elle augmente son budget militaire chaque année et modernise rapidement sa marine, mais elle porte haut et fort ses revendications en mer de Chine orientale (îles Senkaku/Diaoyu) et surtout en mer de Chine méridionale sur l’ensemble des îles Paracels et de l’archipel des Spratleys, dont elle a remblayé sept récifs afin de construire des infrastructures à double usage (civil et militaire). Elle a étendu les pouvoirs de coercition de ses gardes-côtes avec la nouvelle loi maritime adoptée en février dernier. Les incidents se sont multipliés avec le Japon, le Vietnam, les Philippines…
« Il y a des disputes sur les rochers en mer de Chine. C’est regrettable », reconnaît un ex-diplomate chinois en Europe, tout en prenant soin de rappeler la thèse officielle des « droits historiques chinois » sur la zone. « Nous avons besoin de points d’ancrage en mer de Chine pour nous protéger — pas pour attaquer nos voisins. Il n’y a pas si longtemps, en 2014, un commandant de la marine américaine, dans un rapport sérieux publié par le US Naval Institute, expliquait que les ports et les routes commerciales chinois étaient “très exposés et faciles à bloquer”. Il proposait de poser des “mines sous-marines” tout le long de nos côtes pour pouvoir instaurer un blocus du pays en cas de besoin. » Le scénario est plausible — notre interlocuteur nous en envoie la preuve (11) —, mais la peur est rarement bonne conseillère. Si l’accès de la Chine à la haute mer est effectivement verrouillé par les alliés des États-Unis et leurs troupes, rien n’indique que le pays gagnera en sécurité avec une politique du fait accompli qui lui aliène déjà une partie de ses voisins.

S’agissant de Taïwan, l’agressivité ne semble guère plus efficace. Pékin considère l’île comme l’une de ses provinces, au nom du principe « une seule Chine » — cette Chine que la République populaire représente à l’Organisation des Nations unies (ONU) depuis qu’elle y a fait son entrée en 1971 —, reconnu par la quasi-totalité des pays de la planète. « La séparation est impossible, mais l’intégration n’est pas urgente », déclare notre diplomate. Pas sûr que son opinion reflète celle du pouvoir chinois. En tout cas, les incursions aux abords de l’espace aérien de l’île connaissent une croissance exponentielle. Sur ordre de Pékin, qui a effectué des milliers de sorties, frôlant dangereusement la ligne officieuse séparant les espaces navals et aériens des deux côtés du détroit, et parfois même la franchissant. Mais aussi, et l’on en entend moins parler, sur ordre de Washington, qui s’autoproclame gardien des mers : au premier semestre 2020, le chercheur Daniel Schaeffer a compté plus de deux mille opérations de l’aviation américaine, et près d’une par jour tout au long de l’été de la même année (12). Les États-Unis viennent d’installer un système de radars mobiles sur les îles Pescadores (Penghu), à moins de cent cinquante kilomètres du continent. Il serait naïf de croire que seule la protection de Taïwan les intéresse…
Reste que la stratégie de la force choisie par la Chine inquiète ses voisins, et que Washington en profite. D’abord pour renforcer ses moyens militaires : en mars dernier, l’amiral Philip Davidson, alors dirigeant de l’Indopacom, les juge déséquilibrés face à la puissance navale chinoise. L’heure serait à la reconstruction de la Ire flotte des États-Unis, qui a sévi dans la région de 1946 à 1973. Lancé par le secrétaire à la marine Kenneth Braithwaite sous M. Trump, le projet a été confirmé par l’amiral lors de son audition au Congrès américain. Les îles Palaos devraient accueillir cette nouvelle base américaine, alors que la région en compte déjà des centaines, singulièrement au Japon, où stationnent près de 55 000 soldats, en Corée du Sud (28 500), à Hawaï (42 000) ou à Guam, sans oublier l’Australie, la Nouvelle-Zélande…
Du reste, les dépenses militaires américaines ont atteint 778 milliards de dollars en 2020, soit le triple de celles de la Chine (252 milliards). Cette dernière affiche le deuxième budget militaire du monde, mais l’exemple de l’Union soviétique, qui s’était lancée dans une course aux armements avec Washington au péril de son existence, a marqué la mémoire des dirigeants chinois. Ils ne veulent pas suivre cette voie : pour l’heure, ils y consacrent 1,7 % du produit intérieur brut (PIB), contre 3,7 % pour les États-Unis, selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri) (13).
Quoi qu’en dise le Pentagone, à l’affût de crédits supplémentaires, les États-Unis totalisent à eux seuls 39 % de l’ensemble des budgets militaires de la planète, et conservent une large avance. D’autant que l’expérience est de leur côté, comme le fait remarquer le géopolitologue Barthélemy Courmont : « Les forces américaines sont constamment engagées dans des opérations militaires, ce qui n’est pas le cas de l’armée chinoise (14). » Les Chinois sont soupçonnés de visées belliqueuses, mais ce sont les Américains qui guerroient tous azimuts.
L’Indo-Pacifique est leur nouveau terrain de jeu. Ses contours ont fluctué, allant du Pacifique occidental à la côte est de l’Afrique en excluant les États-Unis sous M. Barack Obama, puis en les intégrant sous M. Trump. Désormais, « l’Indo-Pacifique fait partie du “voisinage des États-Unis” », note Rumley — un voisinage à défendre au même titre que leur arrière-cour, selon la doctrine américaine traditionnelle… que Pékin imiterait. « On peut interpréter le comportement chinois en mer de Chine méridionale en partie à l’aune de cette position. Après tout, une présence chinoise dans les Caraïbes ne serait pas tolérée par les États-Unis », poursuit Rumley, qui désapprouve cette attitude de grande puissance au moment où il faudrait (enfin) imaginer d’autres types de relations internationales.
D’autant que même les pays inclus dans l’Indo-Pacifique américain n’ont pas une vision unique de la chose. Si l’Australie a repris son rang de shérif de l’Amérique (15), le Japon reste un « partenaire allié du deuxième cercle », sans « commandement militaire unifié avec les troupes américaines », à la différence de Canberra, remarque Robert Dujarric, directeur de l’Institute of Contemporary Asian Studies (ICAS) à Tokyo. Il lui « serait difficile de mener des opérations armées à l’extérieur, car il y a toujours beaucoup de réticences de l’électorat ». Le premier ministre Suga Yoshihide, tout comme son mentor Abe, voit dans l’Indo-Pacifique l’occasion de réaliser le rêve d’un « couple nippo-américain qui mènerait les affaires de la région », coupant les ailes au frère ennemi chinois. À la peine en politique intérieure, M. Suga s’est glorifié d’avoir été le premier dirigeant étranger reçu par le nouveau président américain, et plus encore d’être promu cogestionnaire de fait de la « résolution pacifique des problèmes de la traversée du détroit de Taïwan », selon le communiqué commun du 17 avril 2021. Jamais, depuis cinquante-deux ans, un dirigeant japonais n’avait osé mentionner l’île, que le pays a occupée d’une main de fer de 1895 à 1945. Pas de quoi rassurer ses voisins, et en particulier la Corée du Sud, toujours en délicatesse avec Tokyo sur ce passé colonial.
Un « complexe de supériorité extrême »
En revanche, l’alliance avec New Delhi est plutôt au beau fixe. Des manœuvres militaires communes sont régulièrement organisées. Selon Dujarric, « la grande ambition de Tokyo est de faire de l’Inde une plate-forme logistique, une nouvelle arrière-cour productive, en remplacement de la Chine ». Pour l’heure, le « découplage » ne dépasse pas le stade des intentions, et cette dernière demeure son premier partenaire commercial.
Quant à l’Inde, elle espère que cette stratégie indo-pacifique lui fournira un rôle pivot dans la région, en la rendant incontournable. Sur le plan économique, le premier ministre Modi s’est lancé dans un vaste programme de privatisations et cherche à attirer des investissements étrangers — l’objectif de Tokyo n’est donc pas pour lui déplaire. Mais les infrastructures du pays restent pauvres, réduisant les perspectives immédiates de profits.
Sur le plan diplomatique, le chef du gouvernement se verrait bien en contrepoids reconnu de la Chine, surtout depuis les incidents au Ladakh l’an dernier (16). « L’Inde abrite plus d’un milliard d’habitants, est une puissance nucléaire officielle et possède l’une des plus grandes armées permanentes du monde. Il n’est pas surprenant que New Delhi veuille compter comme acteur indispensable pour façonner l’avenir du siècle asiatique », nous explique l’ex-diplomate et député indien Shashi Tharoor, pourtant opposé à M. Modi. Mais, « fondatrice du mouvement des non-alignés pendant la guerre froide, l’Inde a toujours été allergique aux alliances et n’a aucune envie de mettre tous ses œufs stratégiques dans le même panier ».
Même les plus chauds partisans de l’Indo-Pacifique — tel le spécialiste des relations internationales indien Brahma Chellaney, qui voyait dans le QUAD une « nouvelle dynamique (…) en réponse à l’expansionnisme agressif de la Chine (17) » — ont rapidement déchanté devant ce qu’ils nomment l’« arrogance américaine ». À l’origine de ce revirement : la pénétration dans les eaux de la zone économique exclusive (ZEE) indienne d’un contre-torpilleur à missiles guidés, lors d’exercices navals nommés « Liberté de navigation », le 7 avril. Loin de s’excuser, Washington a renvoyé New Delhi dans les cordes, estimant que ces zones ne signifiaient rien en droit international et que l’Inde avait des « revendications maritimes excessives ». C’est pourtant au nom du respect des ZEE des pays riverains revendiquées par Pékin que la marine et l’aviation américaines comme celles du QUAD vont et viennent en mer de Chine !
« Bien qu’ils soient la démocratie la plus puissante du monde, les États-Unis partagent certains traits avec la plus grande autocratie du monde et leur principal concurrent, la Chine. Les deux pays ont un complexe de supériorité extrême », constate Chellaney, qui rappelle nombre d’exemples d’incursions non autorisées dans les eaux de leurs alliés. « L’utilisation des prouesses navales pour faire valoir les revendications maritimes américaines contre un large éventail de pays montre que, même s’ils ne sont plus la seule superpuissance du monde, les États-Unis gardent de vieilles habitudes. » Et d’ajouter : « Alors que 167 États ont signé la convention des Nations unies sur le droit de la mer [UNCLOS], les États-Unis [qui ne l’ont pas ratifiée] se sont arrogé seuls le droit de superviser et de faire appliquer ses dispositions en les interprétant unilatéralement » (18).
Voilà pourquoi la France devrait y réfléchir à deux fois avant de s’engager dans des manœuvres militaires et des rapprochements idéologiques avec Washington. Et, avec elle, l’Union européenne, qui entend définir une « stratégie indo-pacifique » commune. L’une comme l’autre devraient s’interroger, à la manière de Camilla Sørensen, professeure associée au Collège royal de la défense danoise : l’Europe est-elle prête à « partager l’objectif primordial de Washington, [qui est] de préserver sa domination dans la région indo-pacifique », et à reconnaître la « pertinence de l’approche américaine, marquée par la confrontation face aux défis que représente la Chine » (19) ? Poser ces questions, c’est y répondre…
En Inde, l’embargo mis par M. Biden sur certains composants vitaux pour la production de vaccins, alors que le Covid-19 commençait à dévaster le pays, a renforcé les doutes. Même si le président américain a fini par le lever, au moins partiellement, M. Modi a largement utilisé l’argument pour faire oublier ses propres responsabilités (lire « Covid-19, les causes du désastre indien »). Difficile de célébrer les noces indo-américaines dans ces conditions, y compris sous la bannière indo-pacifique. Pour l’heure, l’Inde cherche à s’extraire des pattes du dragon économique chinois — qui est aussi son premier partenaire commercial — sans tomber dans les serres de l’aigle américain.
C’est le dilemme de beaucoup de pays de la région, qui entendent continuer à coopérer économiquement avec la Chine et stratégiquement avec les États-Unis. Lesquels doivent apprendre à « respecter chaque pays pour ce qu’il est, et non pour ce qu’ils voudraient qu’il soit », estime l’ex-ministre des affaires étrangères australien Gareth Evans (1988-1996). Fini le temps des « trois “P” : primauté, prédominance, prééminence », ajoute-t-il (20).
Symbole du basculement économique et stratégique vers l’Asie, le concept d’Indo-Pacifique est rarement rejeté. Mais ses interprétations divergent. Le Vietnam, coincé par son puissant voisin, se sent proche de la conception américaine. La Corée du Sud veut, à tout prix, mettre fin au conflit avec Pyongyang — ce qui suppose des troupes américaines plus discrètes et des relations plus étroites avec la Chine. L’Indonésie, siège de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Anase), revendique une position équidistante entre les deux grands, tout comme Singapour. Les Philippines passent de l’un à l’autre en fonction de leurs intérêts et des assauts chinois sur les récifs qu’elles gèrent.
Il est en effet absurde de penser en termes d’alliances militaro-idéologiques, comme au temps de la guerre froide, alors que les relations économiques sont intriquées et que des associations stratégiques fluctuantes permettent à des pays des deux prétendus « camps » de travailler ensemble : l’organisation informelle des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), celle de l’Organisation de coopération de Shanghaï (Chine, Russie, Inde, Pakistan…), ou encore le partenariat économique régional global (RCEP, en anglais), le plus grand accord de libre-échange jamais signé, entre les pays de l’Anase et la Corée du Sud, le Japon et la Chine (21). Encore faut-il qu’aucun de ces pays ne se sente menacé.
« La Chine devrait améliorer ses liens d’amitié avec ses voisins de l’Asie-Pacifique, met en garde un commentateur militaire chinois du très officiel Global Times. Elle devrait attacher plus d’importance à des pays tels que la Corée du Sud, la Nouvelle-Zélande et les membres de l’Anase (22). » Cette critique en forme de recommandation est suffisamment rare pour être soulignée, même si son auteur réclame une augmentation des forces armées.
Pour l’ex-diplomate singapourien Kishore Mahbubani, « penser que l’on peut contenir la puissance économique et technologique de la Chine par des moyens militaires est absurde ». Ceux qui y croient se trompent de siècle. Pékin n’est pas Moscou. L’Amérique reste la première puissance mondiale, mais ne domine plus le monde. « Elle doit apprendre à partager. » Vaste programme.
Martine Bulard
(1) Abhijnan Rej, « French joint commander for Asia-Pacific outlines Paris’ Indo-Pacific defense plans », The Diplomat, Washington, DC, 13 avril 2021.
(2) Emmanuel Macron, discours devant les ambassadeurs, Paris, 27 août 2019.
(3) « Macron : le lien franco-calédonien vital face au risque d’hégémonie », Reuters, 5 mai 2018.
(4) « Indo-Pacific strategy report » (PDF), ministère de la défense américain, 1er juin 2019.
(5) Gurpreet S. Khurana, « Security of sea lines : Prospects for Indian-Japan cooperation », Strategic Analysis, vol. 31, n° 1, Londres, janvier 2007.
(6) « John S. McCain national defense authorization act for fiscal year 2019 », Congrès américain, 13 août 2018.
(7) « QUAD leaders’joint statement : “The spirit of the QUAD” », Maison Blanche, 12 mars 2021.
(8) Chung Kuyoun, « Why South Korea is balking at the QUAD », East Asia Forum, 31 mars 2021.
(9) Paul Belkin, « NATO : Key issues for the 117th congress » (PDF), Congressional Research Service, 3 mars 2021.
(10) Timothy Doyle et Dennis Rumley, The Rise and Return of Indo-Pacific, Oxford University Press, 2019.
(11) Victor L. Vescovo, « Deterring the dragon… from (under) the sea », US Naval Institute, février 2014.
(12) Daniel Schaeffer, « Chine – États-Unis – Mer de Chine du Sud et riverains : En attendant Biden », Asie21, 15 septembre 2020.
(13) « World military spending rises to almost 2 trillion dollars in 2020 », Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), 26 avril 2021.
(14) « Le Pentagone agite la menace de la Chine pour réclamer d’énormes hausses de son budget : excuse facile ou anticipation fondée ? », Atlantico, 23 mars 2021.
(15) Lire Vince Scappatura, « L’Australie, pièce centrale du “pivot” américain », dans « Poudrières asiatiques », Manière de voir, n° 139, février-mars 2015.
(16) Lire Vaiju Naravane, « Pourquoi la Chine et l’Inde s’affrontent sur le Toit du monde », Le Monde diplomatique, octobre 2020.
(17) Brahma Chellaney, « Biden follows Trump’s footsteps in the Indo-Pacific », The Hill, 25 mars 2021.
(18) Brahma Chellaney, « US fails to understand that it no longer calls the shots in Asia », Nikkei Asia, Tokyo, 21 avril 2021.
(19) Rémi Perelman, « Indo-Pacifique-Danemark : Mais pas seul », Asie21, n° 149, Paris, avril 2021.
(20) Gareth Evans, « What Asia wants from the Biden administration », Global Asia,vol. 16, n° 1, Séoul, mars 2021.
(21) Lire « Bombe libre-échangiste en Asie », Le Monde diplomatique, janvier 2021.
(22) Song Zhongping, « China must prepare for US new QUAD schemes », Global Times, Pékin, 10 novembre 2020.
Quand la justice orchestre le racket des entreprises européennes
**Au nom de la loi… américaine
Le Monde Diplomatique Janvier 2017
https://www.monde-diplomatique.fr/2017/01/QUATREPOINT/56965
Les entreprises européennes ont dû payer aux États-Unis un pactole de plus de 40 milliards de dollars (38,5 milliards d’euros) ces dernières années. La justice américaine les accuse de ne pas respecter les sanctions décidées par Washington (et non par les Nations unies) contre certains États. Le droit devient alors une arme pour absorber ou éliminer des concurrents.par Jean-Michel Quatrepoint 0Au nom de la loi… américaine↑

«Nous sommes devant un mur de législations américaines extrêmement touffues, avec une intention précise qui est d’utiliser le droit à des fins d’imperium économique et politique dans l’idée d’obtenir des avantages économiques et stratégiques. » Ce 5 octobre 2016, le député Les Républicains Pierre Lellouche ne mâche pas ses mots devant les commissions des affaires étrangères et des finances de l’Assemblée nationale, à Paris. Il y présente le rapport de la mission d’information sur l’extraterritorialité du droit américain (1). Un rapport dont la lecture « fait froid dans le dos », selon les termes du député socialiste Christophe Premat.
Il aura fallu les deux amendes colossales infligées en 2014 à BNP Paribas (8,9 milliards de dollars, environ 8,4 milliards d’euros) et à Alstom (772 millions de dollars, environ 730 millions d’euros) pour que dirigeants et médias français prennent conscience de la volonté des États-Unis d’imposer leur modèle juridique et leurs lois aux autres pays, fussent-ils leurs plus proches alliés.
Tout commence en 1977 avec le Foreign Corrupt Practices Act (FCPA), qui concerne la lutte contre la corruption. S’appliquant aux entreprises nationales, il est étendu en 1998 aux entreprises étrangères. Deuxième axe : une batterie de lois criminalisant le commerce avec les États sous embargo américain (Iran, Cuba, Libye, Soudan…). Puis, après les attentats du 11 septembre 2001, il s’agit de lutter contre le blanchiment de l’argent des terroristes ou des narcotrafiquants. Le Patriot Act confère des pouvoirs élargis aux agences américaines pour accéder aux données informatiques, notamment via l’Agence nationale de sécurité (NSA).
En 2010, la loi Dodd-Frank confère à la Securities and Exchange Commission (SEC) le pouvoir de réprimer toute conduite qui, aux États-Unis, concourt de manière significative à l’infraction, même lorsque la transaction financière a été conclue en dehors de leur territoire et n’implique que des acteurs étrangers. Voté en 2010, le Foreign Account Tax Compliance Act (Fatca) donne au fisc des pouvoirs extraterritoriaux (lire « Coûteuse double nationalité »).Les banques étrangères sont contraintes de devenir ses agents et de livrer toutes les informations sur les comptes et avoirs des citoyens américains, des résidents fiscaux américains et des binationaux.
Enfin, le 29 septembre 2016, le Justice Against Sponsors of Terrorism Act (Jasta), voté par le Congrès, qui s’est opposé au veto du président Barack Obama, permet à toute victime du terrorisme aux États-Unis de poursuivre un État lié directement ou indirectement à des actes de même nature perpétrés sur le sol américain. Cette loi vise a priori l’Arabie saoudite, pour ne pas avoir contrôlé ses ressortissants qui ont commis les attentats du 11-Septembre ; mais elle risque d’entraîner des actions contre n’importe quel État, considéré comme responsable, même indirectement, des actes de ses citoyens. Un texte contraire au principe de souveraineté des nations, en ce qu’il mélange responsabilité individuelle et responsabilité collective.
Derrière cet arsenal juridique patiemment construit transparaît une volonté hégémonique. Aux États-Unis, beaucoup se vivent comme membres d’un peuple élu chargé de diffuser la bonne parole et de faire le bien. Ils estiment avoir une compétence universelle, au nom d’une vision universelle. Dès lors, les instruments de cette idéologie, la monnaie (le dollar), la langue (l’anglais), le droit (la common law, par opposition au droit écrit continental européen) (2), ont vocation à s’imposer à tous.
L’évolution des technologies et la financiarisation de l’économie donnent à Washington les moyens techniques de mener à bien cette offensive. « Il suffit, écrit Me Paul-Albert Iweins, bâtonnier et ancien président du Conseil national des barreaux, qu’une opération contestée ait été libellée en dollars ou qu’un échange de courriels ait transité par un serveur américain pour que la juridiction américaine se reconnaisse compétente (3). »
Des objectifs peu avouables
Cette « politique juridique extérieure » mobilise des moyens considérables. Tout commence par le renseignement. Les agences — de la Central Intelligence Agency (CIA) à la NSA en passant par le Federal Bureau of Investigation (FBI) et ses agents placés dans les ambassades — font remonter l’information en utilisant si besoin des sources rémunérées, voire des organisations non gouvernementales (ONG). Ces informations sont traitées par divers organismes : le département de la justice (DOJ), le Trésor, la SEC, la Réserve fédérale et l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), qui surveille l’application des sanctions internationales américaines. À cela peut s’ajouter l’action de procureurs locaux, voire d’États, comme celui de New York, qui s’immisce souvent dans les procédures contre les grands groupes étrangers.
Le DOJ et les autres organismes se comportent comme des procureurs, avec un objectif : obtenir un plaider-coupable de la part du contrevenant. Plus ce dernier tardera à avouer et à accepter la sentence, plus celle-ci sera lourde. C’est ce qui explique en partie la différence de traitement en matière de corruption entre les entreprises américaines et les autres. Habituées aux procédures de ce type, les premières négocient très vite, alors que les secondes, à l’image de Siemens et d’Alstom, tardent à prendre la mesure du danger.
Des considérations stratégiques interviennent également. Dans une affaire de corruption en Indonésie, Alstom était associé à un groupe japonais, Marubeni. Celui-ci a composé dès 2012 avec le DOJ et n’a été condamné qu’à 88 millions de dollars d’amende. La facture pour Alstom, négociée en 2014, sera neuf fois plus élevée. Marubeni n’intéressait pas les poids lourds américains du secteur, alors qu’Alstom était déjà une cible pour General Electric.

Autre exemple : Alcatel. Ce groupe français de télécommunications était mal vu outre-Atlantique. Il avait équipé le réseau irakien du temps de Saddam Hussein et disposait de technologies supérieures à celles de ses concurrents américains, notamment Lucent. En 2005, le DOJ se saisit d’un dossier de corruption visant Alcatel au Costa Rica et au Honduras. Cinq ans plus tard, le groupe est condamné à verser 137 millions de dollars d’amende. Entre-temps, il a dû fusionner avec Lucent, qui sera condamné, pour des actes de même nature commis en Chine, à une amende de… 2,5 millions de dollars. Après la fusion, fin 2006, Lucent prendra progressivement le contrôle d’Alcatel. Un scénario précurseur de ce qu’il advint de la branche énergie d’Alstom (les trois quarts de l’activité du groupe), reprise par General Electric en 2015. Ces amendes affaiblissent considérablement les entreprises visées. Et pas uniquement dans l’optique de faire prévaloir le droit.
De même que la dérégulation financière a permis au monde de la finance, dont Wall Street est l’une des capitales, de croître de façon exponentielle depuis un quart de siècle, la common law explique l’extraordinaire développement des professions juridiques outre-Atlantique. Il faut beaucoup d’argent pour faire vivre plus d’un million d’avocats — un pour trois cents habitants. En imposant leurs lois aux autres pays, les États-Unis procèdent donc à ce que d’aucuns qualifient de racket.
En quelques années, les entreprises européennes ont versé près de 25 milliards de dollars aux diverses administrations américaines : plus de 8 milliards au titre du FCPA et 16 milliards pour le non-respect des sanctions économiques. Sur ce total, la facture pour la France dépasse 12 milliards de dollars (environ 11 milliards d’euros) ! Ce qui a bien évidemment une répercussion sur la balance des transactions courantes. Si l’on ajoute les amendes versées au titre d’autres procédures, notamment pour les banques, on aboutit pour les Européens à un total largement supérieur à 40 milliards de dollars. Et ce montant ne prend pas en compte les amendes à venir pour Volkswagen, accusé d’avoir fraudé sur les émissions toxiques de ses moteurs Diesel aux États-Unis — la facture se chiffrera en dizaines de milliards de dollars —, ni pour la Deutsche Bank, en raison de son action sur les subprime — une somme qui devrait se situer entre 5 et 10 milliards de dollars.
Où va cet argent ? Directement dans les caisses de ceux qui ont mené l’enquête, lancé les procédures et conclu les accords. C’est une sorte de partage de butin entre le DOJ, la SEC, l’OFAC, la FED, le département des services financiers de l’État de New York et le procureur de New York. Enfin, dans les procédures Fatca, le fisc récupère directement les sommes réclamées aux Américains résidant à l’étranger. Ce partage explique la motivation des équipes. Elles ont intérêt à multiplier les procédures et à récupérer la manne qui viendra abonder le budget de leur agence ou de leur département, leur permettant de toucher de bons salaires et d’embaucher des collaborateurs.
Quant aux flux financiers générés par ces procédures, ils alimentent la sphère juridique, les cabinets d’avocats. Non seulement il faut régler leurs honoraires pendant toute l’instruction du dossier, mais, une fois l’amende payée, les entreprises concernées n’en ont pas fini pour autant. Elles doivent généralement accueillir à leur siège social un moniteur chargé de veiller pendant une période de trois à cinq ans à ce qu’elles agissent en conformité avec les directives imposées dans le cadre du règlement. Non seulement ce moniteur est rétribué par l’entreprise, mais il s’adjoint quelques dizaines de collaborateurs, également à la charge de ses hôtes. Pour faire bonne mesure, explique Me Iweins, « on oriente le “pécheur” vers quatre ou cinq cabinets très spécialisés de Washington, susceptibles de suivre son activité pendant les années de surveillance » — et surtout de le mettre en conformité avec les lois américaines. Il faut alors multiplier le montant de l’amende par deux, voire trois, pour avoir une idée du coût total.
Règles de confidentialité
Le plaider-coupable et la transaction n’éteignent pas formellement les risques de poursuites pénales individuelles, qui sont suspendues… à condition que les termes de l’accord soient scrupuleusement respectés, notamment les règles de confidentialité. M. Patrick Kron nie que l’enquête du DOJ ait eu une quelconque influence sur sa décision de vendre Alstom Power à General Electric ? Il ne peut tout simplement pas le dire. Voilà pourquoi, longtemps, les entreprises visées ont tenté de régler le problème seules, discrètement, sans mobiliser leurs gouvernements respectifs et encore moins les opinions publiques.
Elles avaient effectivement quelque chose à se reprocher, et les législations européennes, notamment françaises, n’étaient pas adaptées à ce type de délit. C’est là que l’offensive américaine a été particulièrement efficace : « Vous n’agissez pas ? Nous agissons. » Aujourd’hui, les yeux se dessillent en Europe. En France, on a enfin compris qu’il fallait se doter d’un véritable dispositif anticorruption et ne pas hésiter à poursuivre les entreprises coupables. Pour au moins deux raisons. D’une part, l’engagement de poursuites par la justice française permet d’invoquer le principe du non bis in idem (on ne juge pas deux fois pour les mêmes faits). D’autre part, l’amende est alors versée au Trésor français. Le récent texte de loi Sapin 2, relatif à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique, va dans ce sens.
L’agressivité juridique américaine tétanise de plus en plus les entreprises et les banques européennes, qui revoient leurs réseaux commerciaux pour les adapter aux normes anglo-saxonnes. Elles privilégient les grands cabinets d’audit américains, sans voir que ces derniers sont tenus de communiquer à leurs autorités toute opération contraire à l’intérêt national qu’ils pourraient observer chez elles. Elles hésitent à travailler avec des pays dans le collimateur de Washington, notamment l’Iran. Même après l’accord sur le nucléaire conclu sous la présidence de M. Obama, en 2015, les banques françaises ne veulent pas prendre le risque d’accorder des crédits aux entreprises pour des affaires avec l’Iran. Tout comme elles sont réticentes à financer des investissements en Russie (Airbus a dû s’adresser à des banques chinoises). Soit les entreprises trouvent d’autres financements qui ne soient pas libellés en dollars, ce qui est pratiquement impossible pour les petites et moyennes entreprises (PME) ; soit elles renoncent à leur projet. Tel est le but recherché, afin de se réserver le marché iranien. Le 30 septembre 2016, le groupe américain Xerox a adressé à ses clients et fournisseurs français un courrier leur demandant de ne pas faire d’affaires avec l’Iran… s’ils voulaient garder de bonnes relations avec Xerox.
La contre-offensive n’a rien d’aisé. D’abord, parce que certaines des entreprises concernées préfèrent ne pas affronter les États-Unis. Ensuite, au sein même de la technostructure française et surtout européenne, il ne manque pas de bonnes âmes convaincues de la supériorité de la common law et de la nécessité de faire évoluer le droit européen. Enfin, la France seule ne peut appliquer des mesures de rétorsion efficaces. L’Europe doit se mobiliser.
Trois angles d’attaque se présentent. Le premier serait de souligner la responsabilité des grandes banques d’affaires américaines dans un certain nombre de dossiers. Ainsi, Goldman Sachs est coresponsable d’avoir dissimulé l’état réel des finances de la Grèce au moment de son adhésion à l’euro ; si une telle chose s’était produite aux États-Unis, nul doute que la banque étrangère coupable aurait été poursuivie par les autorités locales.
Le deuxième est de s’en prendre aux mécanismes d’optimisation fiscale des multinationales, à commencer par Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft (Gafam). Starbucks au Royaume-Uni, Google en France, Apple en Irlande : les procédures décidées par Bruxelles s’enchaînent. Les sommes en jeu représentent des dizaines de milliards d’euros de manque à gagner pour les pays européens. Troisième angle : les procédures antitrust contre les géants du Web, en position de quasi-monopole.
Mais, pour que ces actions débouchent sur un nouveau rapport de forces, encore faudrait-il que les innombrables lobbys au service de l’imperium américain ne les bloquent pas. Car, en matière de lobbying aussi, les États-Unis sont des maîtres.
Jean-Michel QuatrepointJournaliste. Auteur notamment d’Alstom, scandale d’État, Fayard, Paris, 2015.
(1) « Rapport d’information déposé par la commission des affaires étrangères et la commission des finances en conclusion des travaux d’une mission d’information constituée le 3 février 2016 sur l’extraterritorialité de la législation américaine », Assemblée nationale, Paris, 5 octobre 2016.
(2) Lire Cyril Laucci, « Quand le droit anglo-saxon s’impose », Le Monde diplomatique,avril 2014.
(3) Le Monde, 6 novembre 2015.
Voir aussi: