Paris-Le Havre – Et au milieu coule une rivière: la Seine

Paris-Le Havre. Et au milieu coule la Seine…

Paris-Le Havre Et au milieu coule la Seine…

José-Alain Fralon

Le fleuve et son avenir sont au cœur de certains des débats du LH20 Forum, organisé au Havre, jeudi 23 et vendredi 24 septembre, dont « Le Monde » est partenaire. L’occasion d’une balade au fil de l’eau – et de l’histoire − de la capitale à la NormandieREPORTAGE

Quoique sommaire, la feuille de route était alléchante : « La Seine. De Paris au Havre ». A pied, le long des berges ? Un peu présomptueux, même si Michelet avait bien comparé le fleuve à la grand-rue d’une seule ville formée par Paris, Rouen et Le Havre. La nage, alors ? Comme Arthur Germain, 19 ans, qui, en juillet, laissait éclater son bonheur au Havre après avoir parcouru les 780 kilomètres du fleuve « en crawl »« J’ai eu la joie de constater que la Seine était presque baignable de bout en bout. La preuve : je n’ai jamais été malade », se réjouissait-il, sachant à quel point cela ferait plaisir à sa mère-maire, Anne Hidalgo, soucieuse, comme ses prédécesseurs, de la propreté du fleuve.

Même optimisme chez Matthieu Tordeur, ce Rouennais de 30 ans, que nous parvenons à joindre en Ouzbékistan, théâtre de ses dernières aventures. En 2017, c’est en kayak qu’il avait parcouru les 230 kilomètres allant de Vernon, dans l’Eure, à Honfleur, dans le Calvados. « J’imaginais un fleuve pollué, alors que je l’ai trouvé très propre », raconte-t-il, avant d’évoquer son émotion en voyant la brume se lever sur Les Andelys. Il reconnaît aussi avoir « serré les fesses » en passant sous le pont de Normandie et n’avoir pas été « très fier »certaines nuits lorsque, guidé par sa seule lampe frontale, il pagayait au plus près de la rive pour éviter les péniches. Reste la bicyclette, qui nous permettrait d’emprunter la véloroute, ouverte en 2020, qui, sur 420 kilomètres, relie Paris à la mer. Avec, au passage, une pensée pour les « coursiers » des temps héroïques qui disputaient les Boucles de la Seine, de Maisons-Alfort au mythique vélodrome Buffalo de Montrouge, une épreuve cycliste qui fut courue pour la dernière fois en 1973.

Baignade, pêche et guinche

La logique va vite s’imposer : c’est à bord du Botticelli, le bateau blanc de CroisiEurope, que nous accomplirons ce périple. Celui-ci commence par une virée nocturne le long des quais de Paris. La piétonnisation des berges leur a donné une nouvelle vie. Ici, on apprend à danser le tango au son d’un accordéon ; là, d’autres font de la musculation. Les terrains de pétanque sont saturés et on guinche sur le Rosa-Bonheur, amarré en face du Grand Palais. Installée entre le pont Marie et le pont Louis-Philippe, une autre péniche a été transformée en un restaurant, les Maquereaux, où les clients peuvent faire un tour sur la Seine à bord de vedettes, dont quelques-unes ont des moteurs électriques. Ces courtes embarcations, qui se multiplient, semblent faire la nique aux Bateaux-Mouches de 800 passagers.

« Il faut redonner le goût de la mer aux Parisiens », lance le patron, Olivier Blanchard-Dignac, un quarantenaire élégant, fier de ses ancêtres corsaires qui sévissaient à partir du bassin d’Arcachon. Le Botticelli, lui, avance sans se presser, comme pour se mettre au diapason d’une Seine festive qui fait aussi sa paresseuse avant de quitter la capitale.

En passant à Bezons, dans les Yvelines, nous pensons à Jean Rolin, qui a consacré un livre truculent (Le Pont de Bezons, P.O.L, 2020) à ses balades, de Melun (Seine-et-Marne) à Mantes (Yvelines), sur les bords du fleuve. Bezons, c’est la « Seine rouge ». La ville n’a-t-elle pas élu un maire communiste jusqu’en 2020 ? De 1940 à 1944, elle a aussi employé dans son dispensaire un médecin écrivain, Louis-Ferdinand Céline, qui parlera de la Seine comme d’un « gros égout qui montre tout ».

Andrésy, à 30 kilomètres de Paris par la route et 72 kilomètres au fil de l’eau, est dominée par la colline boisée de l’Hautil, 191 mètres, le point culminant de la région parisienne. L’arrivée du chemin de fer, dès 1889, contribuera à faire de cette bourgade une des destinations favorites des Parisiens en goguette. Baignade, canotage, pêche la journée et guinche le soir. A la Goëlette, une auberge située sur la petite île, dite « du Devant », le patron, Maurice Vaillant, raconte l’histoire de sa maison. Au départ, un hôtel avec huit chambres et une seule « toilettes-salle de bains » située à l’intérieur de l’hôtel et non dans la cour. Un grand « plus » à l’époque. Le soir, on danse sous les tilleuls. L’affaire périclite dans les années 1950. Deux responsables : la pollution, qui rend le fleuve infréquentable pour les nageurs et les pêcheurs, et l’automobile, qui permet aux Parisiens de diversifier leurs lieux de villégiature. Maurice reprendra l’affaire en 1981.

« XIXe siècle, les fleuves vont au charbon. Pauvres fleuves ! Adieu, liberté ! On creuse des canaux, on bâtit des ports spéciaux », peut-on lire dans le très beau Musée de la batellerie, sur les hauteurs de Conflans-Sainte-Honorine, la capitale des mariniers. En 1930, ils étaient plus de 40 000 en France et les péniches attendaient leur chargement dans de vrais villages flottants. Pierre Sautelet, qui pilote maintenant un bateau de croisière après avoir été aux commandes d’une péniche, parle avec passion de ces hommes, durs à la tâche, qui se transmettaient leur savoir de père en fils. Né à Paris, il fait partie de ces « gens d’à terre », comme les mariniers appellent tous ceux qui ne sont pas du sérail. Adolescent, il passe son temps à regarder passer les péniches sous les ponts de Paris. « J’étais émerveillé, se souvient-il, notamment parce que ces bateaux semblaient glisser tout seuls, avec des conducteurs invisibles. » Après avoir tâté de la photographie, il intègre l’école des mariniers et effectue son premier stage sur un bateau entre Béziers et Paris sous la houlette d’un capitaine particulièrement dur. « Il m’a maté et m’a tout appris. On n’est pas bon capitaine si on n’est pas bon matelot. »

Une « rivière » difficile

Pierre, qui adore sa « rivière » – « fleuve, dit-il, c’est trop technique » −, s’emballe : « Le Rhin, c’est magnifique, d’accord. La Moselle, aussi. Mais la Seine ! Elle est majestueuse, magnifique, toujours changeante. » Attention : malgré son aspect paisible, c’est tout de même un fleuve difficile. A tel point, nous dit Pierre, non sans fierté, que des navigateurs allemands avaient refusé d’y naviguer. Longtemps, l’immense majorité des péniches étaient des « Freycinet », en souvenir de Charles de Freycinet, qui, en 1879, émit un décret spécifiant que les péniches devaient avoir 38,5 mètres de long sur 5,05 mètres de large afin de pouvoir utiliser au mieux les écluses de 39 mètres de long et 5,2 mètres de large, ce qui donne aux pilotes une marge de quelques centimètres. De nos jours, on ne compte pas moins de 26 écluses.

Un signe « d’avant »

« La Seine exige de la précision. Quand le brouillard se met de la partie, il faut bien connaître la route. Ce n’est pas le radar qui va vous dire s’il y a des algues », estime aussi Elvis Nicolas, le commandant du Botticelli. Né en 1990, celui-ci descend de plusieurs générations de bateliers. Pourtant, un peu avant sa naissance, ses parents décident de changer de métier pour mener une vie de famille « normale ». L’appel du fleuve est trop fort : en troisième année de collège, Elvis Nicolas, qui souffre de la vie stressée de la banlieue parisienne, décide de renouer avec la tradition. Aujourd’hui, de son poste de pilotage, il guide son bateau de 110 mètres de long comme s’il s’agissait de sa voiture.

Seul regret : la traditionnelle barre à roue, magnifique avec ses reflets d’acajou et de cuivre, a été remplacée par des manettes. « La roue, quand on commande à un moteur de 150 CV, cela va, mais, pour tenir un moteur de 1 500 CV comme il y en a tant maintenant, il faudrait être fort comme Hulk pour pouvoir la manœuvrer », ironise le commandant. Celui-ci regrette la faiblesse de la politique fluviale de la France, surtout si on la compare à celle des Allemands ou des Néerlandais. « Que faire ? On ne va pas se mettre en grève comme les routiers et barrer les rivières. Et nous n’avons pas la protection de l’Etat comme les chemins de fer. »

La Seine continue à onduler entre Conflans et Vernon. Le début de la Normandie. En voyant les superbes maisons – les « affolantes », comme on les surnomme − alignées le long des rives, on comprend cette remarque d’un plaisancier : « Les riches ne sont pas bêtes, ils se sont installés là où c’est le plus beau. » Ne pouvant vivre dans des « endroits secs », beaucoup d’anciens mariniers ont aussi choisi de vivre près du fleuve. Ainsi, ils peuvent voir passer ceux qui continuent. Leurs maisons sont facilement reconnaissables car elles ont toujours un signe « d’avant » : une barque dans le jardin, une ancre sur la porte, un drapeau sur un balcon.

Depuis le début du voyage, on a vu aussi beaucoup de péniches restées définitivement à quai. La plupart du temps, leurs habitants ont respecté leurs origines pour se fondre dans le paysage. D’autres rivalisent d’imagination pour les transformer en de vraies « maisons sur l’eau ». Etonnantes, souvent. Ridicules, parfois. Comme cette habitation à deux étages surmontés d’un toit en tuiles rouges avec le poste de pilotage transformé en « cuisine dînatoire ». Et puis, aussi, comme des blessures béantes, ces centaines de péniches abandonnées qui se décomposent et pourrissent après avoir fait leur devoir et auraient mérité sépultures plus décentes. Car la Seine a aussi son mauvais profil, comme ces friches industrielles autour du port de Gennevilliers, ou ces centrales à charbon de Porcheville ou de Maisons-Alfort en train d’être démantelées. « Attention, avertit Pierre Sautelet, ces endroits ne sont peut-être pas beaux, mais il ne faut pas oublier qu’ils nous donnaient du travail. » De nos jours, plus de 25 millions de tonnes de marchandises sont transportées chaque année sur la Seine, soit environ la moitié du trafic fluvial français.

Retour à la pure beauté. En croisant Giverny, où Monet s’était installé, nous comprenons mieux ce que Sylvain Amic, le directeur des musées de Rouen, nous avait expliqué à propos de l’impressionnisme, si lié à cette région. « Ici, il y a des éclaircies, des ciels sombres, du soleil aussi, qui se succèdent sans prévenir. Ces changements sont un défi pour les artistes. Le paysage aussi est multiple : le fleuve, la falaise, la forêt. Le peintre doit saisir au plus vite ce qui va disparaître. C’est la première impression qui compte », CQFD. « L’eau, mais c’est un prolongement, une addition, que dis-je une multiplication, de la féerie, de la magie des couleurs et de la lumière », lui répondait, comme en écho, le peintre Jean-Constant Fontanet, dit Renefer, un postimpressionniste.

Et puis, par ordre d’entrée en Seine, nous croiserons : Les Andélys avec leurs falaises blanches ; le Château-Gaillard, construit en 1196 par le roi d’Angleterre et duc de Normandie Richard Cœur de Lion pour protéger Rouen des armées du roi de France ; et le château Robert-le-Diable, aux mille légendes, sur les hauteurs de Moulineaux.

Nous arrivons à Rouen au moment même où, sur le port, Anne Hidalgo, la mère d’Arthur le nageur fou, officialise sa candidature à la présidence de la République. Comme il semble loin le temps où les deux villes se faisaient la guerre par Anglais interposés. La Seine, elle, ne peut que se réjouir de ces retrouvailles amicales. Elle biche, aussi, de constater que Rouen a de nouveau compris la nécessité de faire revivre son fleuve. Rendus aux piétons, les bords de Seine ressemblent à un grand jardin où joggeurs et flâneurs font bon ménage. Terrains de sport, cafés, restaurants, centres culturels se multiplient. Alimentée à l’énergie solaire, la navette qui permet de franchir le fleuve en quelques minutes ne désemplit pas.

Rouen-la Seine : les retrouvailles

Guillaume Gohon, notre guide, rappelle qu’en 1980 la Seine était pourtant à deux doigts d’être déclarée « fleuve mort », tant la pollution y empêchait toute vie de se reproduire. Il raconte aussi que les berges étaient très vivantes avant la guerre. « Il y avait la Seine, puis les quais, les grues, les hangars, la ligne de chemin de fer, les logements ouvriers, les cafés. Après la guerre, la reconstruction de la ville, qui avait beaucoup souffert, nous a coupés du fleuve. »

Les retrouvailles de Rouen et de la Seine commencent en juillet 1989. Pour fêter le bicentenaire de la Révolution, la ville lance l’Armada, à savoir la rencontre de quelques-uns des plus grands voiliers du monde. La cérémonie, parrainée par Eric Tabarly, qui y participe à la barre de son Pen Duick, rencontre un tel succès qu’elle sera organisée par la suite tous les quatre ans. Près de 800 000 personnes sont désormais au rendez-vous, avec plus de 50 bateaux mais aussi des sous-marins et des péniches. Quelque 8 000 marins envahissent les rues de la ville. Au terme de ces dix jours de folie, tous les bateaux descendent la Seine, les uns après les autres. « Cet événement a été fondateur, car il a marqué la résurrection des liens des Rouennais avec leur port et avec leur fleuve », explique Guillaume Gohon. La belle endormie s’était réveillée.

Après Rouen, la Seine devient de plus en plus majestueuse, comme si elle ne désirait pas faire mentir Michelet, qui écrivait : « La France (…) ne veut pas arriver la tête basse en face de l’Angleterre. » Inauguré par le général de Gaulle le 2 juillet 1959, le pont de Tancarville, le dernier sur la Seine avant la mise en service du pont de Normandie en 1995, illustre bien cette volonté de montrer ses muscles avant de se jeter dans la Manche. Longtemps considéré comme un des plus grands ponts suspendus du monde, il séduit aussi par son modernisme et la légèreté de ses lignes. Et les cinéphiles se souviennent que François Pignon, le héros malheureux du Dîner de cons, aura employé 346 422 allumettes pour construire sa maquette du pont.

Avec un petit pincement au cœur et la curieuse impression de trahir « notre » Seine, c’est en voiture que nous rejoignons Le Havre. Nous craignons le pire. Peut-être pour avoir trop écouté Sur un prélude de Bach, cette merveilleuse chanson où Maurane évoque une ville d’une sombre tristesse avec ces « cargos lourds que l’on rafistole »« ces grues patraques », ou encore « les décharges de rêves en pack qu’on bazarde au prix du pétrole ». Tout faux. Nous arrivons sur une plage baignée de soleil et une série de petits restaurants colorés.

Puis nous visitons l’extraordinaire église Saint-Joseph, en béton armé, tout à la fois lieu de culte, phare pour les marins et stèle à la mémoire de tous les morts de la guerre. Celle-ci n’a pas fait de cadeaux au Havre, qui a été presque entièrement détruit. Et entièrement reconstruit en tournant le dos à la Seine. « Si celle-ci n’est pas dans le paysage, explique Simon du Moulin de Labarthète, directeur de l’agence d’urbanisme de la région du Havre, la ville fait beaucoup d’efforts pour redonner vie à ses berges. »

Nous repartons par le pont de Normandie, en jetant un dernier regard sur cette Seine qui roule, roule, roule avant de se jeter dans la Manche, comme fière de constater que « ses » trois grandes villes, Le Havre, Rouen et Paris, lui font de nouveau les yeux doux.

Dossier réalisé en partenariat avec le LH Forum, rendez-vous international des villes et territoires positifs, au Havre (Seine-Maritime).

Gennevilliers, Greater Paris Region, France, barge travelling on Seine River (Photo by Philippe Dureuil / AltoPress / PhotoAlto via AFP)

Par José-Alain Fralon 

Publié le 23 septembre 2021 à 01h40 – Mis à jour le 28 septembre 2021 à 14h15

https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/09/23/paris-le-havre-et-au-milieu-coule-la-seine_6095677_3234.html

REPORTAGE

Le fleuve et son avenir sont au cœur de certains des débats du LH20 Forum, organisé au Havre jeudi 23 et vendredi 24 septembre et dont « Le Monde » est partenaire. L’occasion d’une balade au fil de l’eau – et de l’Histoire − de Paris à la Normandie.

Quoique sommaire, la feuille de route était alléchante : « La Seine. De Paris au Havre ». A pied, le long des berges ? Un peu présomptueux, même si Michelet avait bien comparé le fleuve à la grand-rue d’une seule ville formée par Paris, Rouen et Le Havre. La nage, alors ? Comme Arthur Germain, 19 ans, qui, en juillet, laissait éclater son bonheur au Havre après avoir parcouru les 780 kilomètres du fleuve « en crawl »« J’ai eu la joie de constater que la Seine était presque baignable de bout en bout. La preuve : je n’ai jamais été malade », se réjouissait-il, sachant à quel point cela ferait plaisir à sa mère-maire, Anne Hidalgo, soucieuse, comme ses prédécesseurs, de la propreté du fleuve.

EURE (27). LES ANDELYS. VIEW OF THE VILLAGE OF LES ANDELYS, THE SAINT-SAUVEUR CHURCH AND THE RIVER SEINE FROM THE BELVEDERE OF CHATEAU GAILLARD. (Photo by ANTOINE LORGNIER / ONLY FRANCE / Only France via AFP)

Même optimisme chez Matthieu Tordeur, ce Rouennais de 30 ans, que nous parvenons à joindre en Ouzbékistan, théâtre de ses dernières aventures. En 2017, c’est en kayak qu’il avait parcouru les 230 kilomètres allant de Vernon, dans l’Eure, à Honfleur, dans le Calvados. « J’imaginais un fleuve pollué alors que je l’ai trouvé très propre », raconte-t-il, avant d’évoquer son émotion en voyant la brume se lever sur Les Andelys.

Il reconnaît aussi avoir « serré les fesses » en passant sous le pont de Normandie et n’avoir pas été « très fier » certaines nuits lorsque, guidé par sa seule lampe frontale, il pagayait au plus près de la rive pour éviter les péniches.

Lire aussi :En selle, le long de la Seine dans l’Ouest parisien

Reste la bicyclette qui nous permettrait d’emprunter la véloroute, ouverte en 2020, qui, sur 420 kilomètres, relie Paris à la mer. Avec, au passage, une pensée pour les « coursiers » des temps héroïques qui disputaient les Boucles de la Seine, de Maisons-Alfort au mythique vélodrome Buffalo de Montrouge, une épreuve cycliste qui fut courue pour la dernière fois en 1973.

Seine festive

La logique va vite s’imposer : c’est à bord du Botticelli, le bateau blanc de CroisiEurope, que nous accomplirons ce périple. Celui-ci débute par une virée nocturne le long des quais de Paris. La piétonnisation des berges leur a donné une nouvelle vie.

Ici, on apprend à danser le tango au son d’un accordéon ; là, d’autres font de la musculation. Les terrains de pétanque sont saturés et on guinche sur le Rosa Bonheur, amarré en face du Grand Palais. Installée entre le pont Marie et le pont Louis-Philippe, une autre péniche a été transformée en restaurant, les Maquereaux, où les clients peuvent faire un tour sur la Seine à bord de vedettes, dont quelques-unes ont des moteurs électriques. Ces courtes embarcations, qui se multiplient, semblent faire la nique aux Bateaux-Mouches de 800 passagers.

« Il faut redonner le goût de la mer aux Parisiens », selon Olivier Blanchard-Dignac, patron des « Maquereaux »

« Il faut redonner le goût de la mer aux Parisiens », lance le patron, Olivier Blanchard-Dignac, un quadragénaire élégant, fier de ses ancêtres corsaires qui sévissaient à partir du bassin d’Arcachon. Le Botticelli, lui, avance sans se presser, comme pour se mettre au diapason d’une Seine festive qui fait aussi sa paresseuse avant de quitter la capitale.

En passant à Bezons, dans le Val d’Oise, nous pensons à Jean Rolin, qui a consacré un livre truculent (Le Pont de Bezons, P.O.L, 2020) à ses balades, de Melun (Seine-et-Marne) à Mantes (Yvelines), sur les bords du fleuve. Bezons, c’est la « Seine rouge ». La ville n’a-t-elle pas élu un maire communiste jusqu’en 2020 ? De 1940 à 1944, elle a aussi employé dans son dispensaire un médecin écrivain, Louis-Ferdinand Céline, qui parlera de la Seine comme d’un « gros égout qui montre tout ».

France, Seine et Marne, Melun, the city center and the banks of the Seine river (Photo by GARDEL Bertrand / hemis.fr / hemis.fr / Hemis via AFP)

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Le Pont de Bezons » : Jean Rolin se met en Seine

Andrésy, à 30 kilomètres de Paris par la route et 72 kilomètres au fil de l’eau, est dominée par la colline boisée de l’Hautil, 191 mètres, l’un des « sommets » de la région parisienne. L’arrivée du chemin de fer, dès 1889, contribuera à faire de cette bourgade une des destinations favorites des Parisiens en goguette. Baignade, canotage, pêche la journée et guinche le soir.

A la Goëlette, une auberge située sur la petite île, dite du Devant, le patron, Maurice Vaillant, raconte l’histoire de sa maison. Au départ, un hôtel avec huit chambres et une seule « toilettes-salle de bains » située à l’intérieur de l’hôtel et non dans la cour. Un grand « plus » à l’époque. Le soir, on danse sous les tilleuls. L’affaire périclite dans les années 1950. Deux responsables : la pollution, qui rend le fleuve infréquentable pour les nageurs et les pêcheurs, et l’automobile, qui permet aux Parisiens de diversifier leurs lieux de villégiature. Maurice reprendra l’affaire en 1981.

Un fleuve difficile

« XIXe siècle, les fleuves vont au charbon. Pauvres fleuves ! Adieu liberté ! On creuse des canaux, on bâtit des ports spéciaux », peut-on lire dans le très beau Musée de la batellerie sur les hauteurs de Conflans-Saint-Honorine, la capitale des mariniers. En 1930, ils étaient plus de 40 000 en France et les péniches attendaient leur chargement dans de vrais villages flottants.

Pierre Sautelet, qui pilote maintenant un bateau de croisière après avoir été aux commandes d’une péniche, parle avec passion de ces hommes, durs à la tâche, qui se transmettaient leur savoir de père en fils. Né à Paris, il fait partie de ces « gens d’à terre », comme les mariniers appellent tous ceux qui ne sont pas du sérail. Adolescent, il passe son temps à regarder passer les péniches sous les ponts de Paris. « J’étais émerveillé, se souvient-il, notamment parce que ces bateaux semblaient glisser tout seul, avec des conducteurs invisibles. » Après avoir tâté de la photographie, il intègre l’école des mariniers et effectue son premier stage sur un bateau entre Béziers (Hérault) et Paris sous la houlette d’un capitaine particulièrement dur. « Il m’a maté et m’a tout appris. On n’est pas bon capitaine si on n’est pas bon matelot. »

« La Seine exige de la précision. Quand le brouillard se met de la partie, il faut bien connaître la route. Ce n’est pas le radar qui va vous dire s’il y a des algues » Elvis Nicolas, commandant du « Botticelli »

Pierre, qui adore sa « rivière » – « Fleuve, dit-il, c’est trop technique. » − s’emballe :« Le Rhin, c’est magnifique, d’accord. La Moselle, aussi. Mais la Seine ! Elle est majestueuse, magnifique, toujours changeante. » Attention : malgré son aspect paisible, c’est tout de même un fleuve difficile. A tel point, nous dit Pierre non sans fierté, que des navigateurs allemands avaient refusé d’y naviguer.

Longtemps, l’immense majorité des péniches étaient des « Freycinet », en souvenir de Charles de Freycinet qui, en 1879, émit un décret spécifiant que les péniches devaient avoir 38,5 mètres de long sur 5,05 mètres de large afin de pouvoir utiliser au mieux les écluses de 39 mètres de long et 5,2 mètres de large, ce qui donne aux pilotes une marge de quelques centimètres. De nos jours, on ne compte pas moins de vingt-six écluses.

« La Seine exige de la précision. Quand le brouillard se met de la partie, il faut bien connaître la route. Ce n’est pas le radar qui va vous dire s’il y a des algues », estime aussi Elvis Nicolas, le commandant du Botticelli. Né en 1990, celui-ci descend de plusieurs générations de bateliers. Pourtant, un peu avant sa naissance, ses parents décident de changer de métier pour mener une vie de famille « normale ». L’appel du fleuve est trop fort : en troisième année de collège, Elvis Nicolas, qui souffre de la vie stressée de la banlieue parisienne, décide de renouer avec la tradition. Aujourd’hui, de son poste de pilotage, il guide son bateau de 110 mètres de long comme s’il s’agissait de sa voiture.

Seul regret : la traditionnelle barre à roue, magnifique avec ses reflets d’acajou et de cuivre, a été remplacée par des manettes. « La roue, quand on commande à un moteur de 150 CV, cela va, mais, pour tenir un moteur de 1 500 CV comme il y en a tant maintenant, il faudrait être fort comme Hulk pour pouvoir la manœuvrer », ironise le commandant. Celui-ci regrette le manque de politique fluviale de la France, surtout si on la compare aux Allemands ou aux Néerlandais. « Que faire ? On ne va pas se mettre en grève comme les routiers et barrer les rivières. Et nous n’avons pas la protection de l’Etat comme les chemins de fer. »

Blessures béantes

La Seine continue à onduler entre Conflans et Vernon. Le début de la Normandie. En voyant les superbes maisons – les « affolantes », comme on les surnomme − alignées le long des rives, on comprend cette remarque d’un plaisancier : « Les riches ne sont pas bêtes, ils se sont installés là où c’est le plus beau. »

Ne pouvant vivre dans des « endroits secs », beaucoup d’anciens mariniers ont aussi choisi de vivre près du fleuve. Ainsi, ils peuvent voir passer ceux qui continuent. Leurs maisons sont facilement reconnaissables car elles ont toujours un signe « d’avant » : une barque dans le jardin, une ancre sur la porte, un drapeau sur un balcon.

La Seine a aussi son mauvais profil, comme ces friches industrielles autour du port de Gennevilliers, ou ces centrales à charbon de Porcheville ou de Maisons-Alfort en train d’être démantelées.

Depuis le début du voyage, on a vu aussi beaucoup de péniches restées définitivement à quai. La plupart du temps, leurs habitants ont respecté leurs origines pour se fondre dans le paysage. D’autres rivalisent d’imagination pour les transformer en de vraies « maisons sur l’eau ». Etonnantes, souvent. Ridicules, parfois. Comme cette habitation à deux étages surmontés d’un toit en tuiles rouges avec le poste de pilotage transformé en « cuisine dînatoire ». Et puis, aussi, comme des blessures béantes, ces centaines de péniches abandonnées qui se décomposent et pourrissent après avoir fait leur devoir et auraient mérité sépultures plus décentes.

Car la Seine a aussi son mauvais profil, comme ces friches industrielles autour du port de Gennevilliers, ou ces centrales à charbon de Porcheville ou de Maisons-Alfort en train d’être démantelées. « Attention,avertit Pierre Sautelet, ces endroits ne sont peut-être pas beaux, mais il ne faut pas oublier qu’ils nous donnaient du travail ». De nos jours, plus de 25 millions de tonnes de marchandises sont transportées chaque année sur la Seine, soit environ la moitié du trafic fluvial français.

Retour à la pure beauté. En croisant Giverny, où Monet s’était installé, nous comprenons mieux ce que Sylvain Amic, le directeur des musées de Rouen, nous avait expliqué à propos de l’impressionnisme, si lié à cette région. « Ici, il y a des éclaircies, des ciels sombres, du soleil aussi, qui se succèdent sans prévenir. Ces changements sont un défi pour les artistes. Le paysage aussi est multiple : le fleuve, la falaise, la forêt. Le peintre doit saisir au plus vite ce qui va disparaître. C’est la première impression qui compte », CQFD. « L’eau, mais c’est un prolongement, une addition, que dis-je une multiplication, de la féerie, de la magie des couleurs et de la lumière », lui répondait, comme en écho, le peintre Jean-Constant Fontanet, dit Renefer, un postimpressionniste.

France, Seine Maritime, Rouen, Seine River and bridges (Photo by RIGOULET Gilles / hemis.fr / Hemis via AFP)

Et puis, par ordre d’entrée en Seine, nous croiserons : Les Andelys avec leurs falaises blanches ; le Château-Gaillard, construit en 1196 par le roi d’Angleterre et duc de Normandie Richard Cœur de Lion pour protéger Rouen des armées du roi de France ; et le château Robert-le-Diable, aux mille légendes, sur les hauteurs de Moulineaux.

Rouen-la Seine : les retrouvailles

Nous arrivons à Rouen au moment même où, sur le port, Anne Hidalgo, la mère d’Arthur le nageur fou, officialise sa candidature à la présidence de la République. Comme il semble loin le temps où les deux villes se faisaient la guerre par Anglais interposés.

La Seine, elle, ne peut que se réjouir de ces retrouvailles amicales. Elle biche, aussi, de constater que Rouen a de nouveau compris la nécessité de faire revivre son fleuve. Rendus aux piétons, les bords de Seine ressemblent à un grand jardin où joggeurs et flâneurs font bon ménage. Terrains de sport, cafés, restaurants, centres culturels se multiplient. Alimentée à l’énergie solaire, la navette qui permet de franchir le fleuve en quelques minutes ne désemplit pas.

Guillaume Gohon, le guide qui nous fait visiter la ville, rappelle qu’en 1980 la Seine était pourtant à deux doigts d’être déclarée « fleuve mort » tant la pollution y empêchait toute vie de se reproduire. Il raconte aussi que les berges étaient très vivantes avant la guerre. « Il y avait la Seine, puis les quais, les grues, les hangars, la ligne de chemin de fer, les logements ouvriers, les cafés. Après la guerre, la reconstruction de la ville, qui avait beaucoup souffert, nous a coupés du fleuve. »

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Les retrouvailles de Rouen et de la Seine débutent en juillet 1989. Pour fêter le bicentenaire de la Révolution, la ville lance l’Armada, à savoir la rencontre de quelques-uns des plus grands voiliers du monde. La cérémonie, parrainée par Eric Tabarly, qui y participe à la barre de son Pen Duick,rencontre un tel succès qu’elle sera organisée par la suite tous les quatre ans. Près de 800 000 personnes sont désormais au rendez-vous, avec plus de cinquante bateaux mais aussi des sous-marins et des péniches. Quelque 8 000 marins envahissent les rues de la ville. Au terme de ces dix jours de folie, tous les bateaux descendent la Seine les uns après les autres. « Cet événement a été fondateur, car il a marqué la résurrection des liens des Rouennais avec leur port et avec leur fleuve », explique Guillaume Gohon. La belle endormie s’était réveillée.

Montrer ses muscles

Après Rouen, la Seine devient de plus en plus majestueuse, comme si elle ne désirait pas faire mentir Michelet qui écrivait : « La France (…) ne veut pas arriver la tête basse en face de l’Angleterre. » Inauguré par le général de Gaulle le 2 juillet 1959, le pont de Tancarville, le dernier sur la Seine avant la mise en service du pont de Normandie en 1995, illustre bien cette volonté de montrer ses muscles avant de se jeter dans la Manche. Longtemps considéré comme un des plus grands ponts suspendus du monde, il séduit aussi par son modernisme et la légèreté de ses lignes. Et les cinéphiles se souviennent que François Pignon, le héros malheureux du Dîner de cons, aura employé 346 422 allumettes pour construire sa maquette du pont.

Avec un petit pincement au cœur et la curieuse impression de trahir « notre » Seine, c’est en voiture que nous rejoignons Le Havre. Nous craignons le pire. Peut-être pour avoir trop écouté Sur un prélude de Bach, cette merveilleuse chanson où Maurane évoque une ville d’une sombre tristesse avec ces « cargos lourds que l’on rafistole »« ces grues patraques », ou encore « les décharges de rêves en pack qu’on bazarde au prix du pétrole ». Tout faux. Nous arrivons sur une plage baignée de soleil et une série de petits restaurants colorés.

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Puis nous visitons l’extraordinaire église Saint-Joseph, en béton armé, tout à la fois lieu de culte, phare pour les marins et stèle à la mémoire de tous les morts de la guerre. Celle-ci n’a pas fait de cadeaux au Havre, qui a été presque entièrement détruit. Et entièrement reconstruit en tournant le dos à la Seine. « Si celle-ci n’est pas dans le paysage, explique Simon du Moulin de Labarthète, directeur de l’Agence d’urbanisme de la région du Havre, la ville fait beaucoup d’efforts pour redonner vie à ses berges. »

Nous repartons par le pont de Normandie en jetant un dernier regard sur cette Seine qui roule, roule, roule avant de se jeter dans la Manche, comme fière de constater que « ses » trois grandes villes, Le Havre, Rouen et Paris, lui font de nouveau les yeux doux.LH Forum, le programme

L’édition 2021 du LH Forum, dont « Le Monde » est partenaire, se déroule les 23 et 24 septembre au Havre, au Volcan (8, place Niemeyer). Rebaptisé cette année LH2O Forum, il est consacré à « l’avenir de la planète bleue ». Les débats du jeudi tourneront autour de l’économie maritime et de ses enjeux, avec Jacques Attali et Edouard Philippe, par ailleurs co-inventeurs de l’événement, mais aussi, entre autres, Lamya Essemlali (Sea Shepherd France), l’explorateur Jean-Louis Etienne, la navigatrice et députée européenne Catherine Chabaud, et Annick Girardin, ministre de la mer. Le vendredi sera dédié à « l’axe Seine », avec notamment Stéphane Raison (Haropa Port), Anne Hidalgo et Nicolas Mayer-Rossignol (maires de Paris et de Rouen), Arnaud Leroy (Ademe), Bruno Le Maire (ministre de l’économie, des finances et de la relance).

Inscriptions sur www.institut-economiepositive.com

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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