Il y a eu « entre 2 900 et 3 200 pédocriminels » dans l’Eglise catholique en France depuis 1950, selon le président de la commission d’enquête, Jean-Marc Sauvé
Pédocriminalité : l’heure de vérité pour l’Eglise
-La commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise catholique doit rendre ses conclusions et ses préconisations le mardi 5 octobre
-Dirigée par Jean-Marc Sauvé, ancien vice-président du Conseil d’Etat, elle a mené un travail d’enquête et d’audition des victimes de pédocriminalité
-La commission s’est aussi penchée sur la façon dont ces affaires ont été traitées en interne par la hiérarchie et sur les mesures prises depuis vingt ans
-Trois enquêtes en sciences sociales ont été menées pour étudier la prévalence de ces actes, le profil des agresseurs et la couverture de la presse
–Par l’ampleur des faits révélés et de la documentation réunie, les résultats de ces investigations devraient constituer un choc
Il y a eu « entre 2 900 et 3 200 pédocriminels » dans l’Eglise catholique en France depuis 1950, selon le président de la commission d’enquête, Jean-Marc Sauvé
Le président de la commission indépendante qui enquête sur la pédocriminalité dans l’Eglise depuis presque trois ans précise qu’il s’agit là d’une « estimation minimale ». Les conclusions de son rapport, long de 2 500 pages, seront dévoilées mardi.
Le Monde avec AFP Publié le 3 Octobre 2021 à 08h15, mis à jour à 09h33
Temps de Lecture 4 min.

Il y a eu « entre 2 900 et 3 200 pédocriminels », hommes – prêtres ou religieux – au sein de l’Eglise catholique en France depuis 1950, a déclaré à l’AFP Jean-Marc Sauvé, le président de la commission qui enquête sur la pédocriminalité dans l’Eglise.
« Il s’agit d’une estimation minimale », fondée sur le recensement et le dépouillement des archives (Eglise, justice, police judiciaire et presse) et sur les témoignages reçus par cette instance, a-t-il ajouté. C’est un chiffre à rapporter à une population générale de 115 000 prêtres ou religieux au total sur cette période de soixante-dix ans. « Les deux tiers sont des prêtres diocésains. Nous avons demandé aux évêques et supérieurs de relayer notre désir d’entendre les abuseurs. Finalement, onze auteurs ont accepté d’être auditionnés », a-t-il ajouté dans les colonnes du JDD ; trente-cinq profils ont aussi été analysés à partir des expertises psychiatriques réalisées par la justice.
S’il ne se prononce pas sur le chiffre avancé de 10 000 victimes potentielles, Jean-Marc Sauvé assure que son rapport fournira « une nouvelle évaluation ».
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M. Sauvé a précisé que le parquet avait été saisi vingt-deux fois pour des faits non prescrits mis à jour par les travaux de la commission, et que des évêques et hauts responsables avaient été saisis sur plus de quarante dossiers dans lesquels l’auteur des faits est toujours vivant.
« Cela va être une déflagration »
Pour ses travaux, la Ciase a fait de la parole des victimes « la matrice de son travail », selon M. Sauvé. D’abord avec un appel à témoignages ouvert dix-sept mois, qui a recueilli 6 500 appels ou contacts de victimes ou proches. Puis en procédant à 250 auditions longues ou entretiens de recherche. Elle a aussi approfondi ses recherches avec une plongée dans de nombreuses archives (Eglise, ministères de la justice, et de l’intérieur, presse).
Après deux ans et demi de travaux, la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase) rendra publiquement son rapport à la Conférence des évêques de France (CEF) et à la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref), qui l’avaient commandé, dans un rapport qui, annexes comprises, montera finalement à « 2 500 pages », a-t-il précisé. Cela se déroulera lors d’une conférence de presse à laquelle ont été invités des représentants d’associations de victimes.
« Cela va être une déflagration », assure à l’AFP un membre de la Ciase, sous couvert d’anonymat. « Cela va faire l’effet d’une bombe », renchérit Olivier Savignac, du collectif Parler et revivre. « Il ne va pas être complaisant », assure le sociologue Philippe Portier, autre membre de la commission.
Mgr Eric de Moulins-Beaufort, le président de la CEF, a dit craindre que le rapport « ne rende des chiffres considérables, effrayants », lors d’une réunion avec des paroissiens de son diocèse. Sa publication « va être une épreuve de vérité et un moment rude et grave », peut-on aussi lire sur le message diffusé par l’épiscopat en direction des prêtres et des paroisses pour les messes du week-end. Un message qui appelle « à une attitude de vérité et de compassion ».
Le rapport donnera un état des lieux quantitatif du phénomène, et notamment du nombre de victimes. Il comparera la prévalence des violences sexuelles dans l’Eglise à celle identifiée dans d’autres institutions (associations sportives, école…) et dans le cercle familial. La commission évaluera également les « mécanismes, notamment institutionnels et culturels » qui ont pu favoriser la pédocriminalité et listera quarante-cinq propositions.
Le diagnostic fait, la commission doit énumérer 45 propositions qui toucheront à plusieurs domaines : écoute des victimes, prévention, formation des prêtres et religieux, droit canonique, transformation de la gouvernance de l’Eglise… Il préconisera aussi une politique de reconnaissance et de réparation.
La parole des victimes fait bouger les lignes
La Ciase a été créée en 2018, après que de nombreuses révélations ont été faites, et en réponse à la prise de parole de nombreuses victimes défendues par plusieurs associations.
La principale d’entre eux, La Parole libérée, apparaît au grand jour en janvier 2016 en soutenant deux victimes du père Preynat et en reprochant au cardinal Philippe Barbarin, à l’époque son supérieur en tant qu’archevêque de Lyon, de ne pas avoir informé la justice des agissements passés de ce religieux. « En France, La Parole libérée (…) a été pionnière dans l’interpellation de la hiérarchie catholique », souligne la sociologue Céline Béraud dans son livre Le catholicisme français à l’épreuve des scandales sexuels. Le combat de l’association a « permis de faire bouger les lignes », affirme à l’AFP l’un de ses membres, Pierre-Emmanuel Germain-Thill.
D’autres collectifs se créent. Plusieurs victimes témoignent à visage découvert dans un documentaire, « Pédophilie, un silence de cathédrale », diffusé au printemps 2018.
Le pape François publie, le 20 août 2018, une « lettre au peuple de Dieu » dans laquelle il reconnaît la « douleur des victimes » et appelle à la « solidarité » et à l’« engagement » en faveur « d’une culture de la protection et du “jamais plus” à tout type et forme d’abus ». La Conférence des évêques de France accueille la lettre du souverain pontife en se disant « triste et honteuse » de ces « actes atroces » et appelle à poursuivre « sans relâche (…) tout abus ».
Finalement, en novembre 2018, les cent vingt évêques réunis à Lourdes en présence de sept victimes votent la création d’une commission indépendante, une décision à laquelle adhèrent également les instituts et congrégations religieux.
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Le Monde avec AFP
Comment a travaillé la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise
Au terme de deux ans et demi d’enquête et d’auditions de victimes, la commission présidée par Jean-Marc Sauvé doit rendre ses conclusions et ses préconisations, mardi 5 octobre.
Par Cécile ChambraudPublié aujourd’hui à 05h03, mis à jour à 07h58
Temps de Lecture 10 min.

C’est un document attendu avec angoisse par l’Eglise catholique. La commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase) doit remettre, mardi 5 octobre en matinée, son rapport à la Conférence des évêques de France (CEF) et à la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref), à l’origine de sa création en 2018, et le publier.
Le bilan qu’elle dressera comme les recommandations qu’elle formulera pourraient constituer un choc pour les catholiques. Ils pourraient aussi accélérer la prise de conscience, dans l’ensemble de la société, de l’ampleur et des conséquences des violences sexuelles commises sur des mineurs, au moment où une commission gouvernementale travaille sur ce sujet.
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Le fruit de deux ans et demi de travail (plus de deux mille pages au total) se compose d’un rapport proprement dit de trois cents pages et de plusieurs volumineuses annexes, dont deux présentent les travaux de recherche conduits l’un sur les archives, l’autre sur les victimes. Leur contenu a été présenté, mi-septembre, par oral aux représentants de l’Eglise catholique.
Une « culture commune » à construire
Le document fait une large place à la voix des personnes victimes, dans le rapport proprement dit comme dans une annexe qui présente une sélection de témoignages. Les vingt-deux membres de la commission présidée par l’ancien vice-président du Conseil d’Etat Jean-Marc Sauvé y répondent aux trois missions formulées par ses commanditaires : faire la lumière sur les violences sexuelles commises par des prêtres et des religieux sur des mineurs ou des adultes vulnérables depuis 1950 ; étudier la manière dont ont été traitées ces affaires ; évaluer les mesures « anti-abus » prises par la CEF et la Corref depuis vingt ans pour préconiser les changements souhaitables.
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Ses membres l’affirment : bien que créée et financée par l’Eglise catholique, la Ciase a pu travailler sans entrave ni pression. Et l’Eglise a joué le jeu en ouvrant ses archives. Tous, y compris la secrétaire générale, Sylvette Toche, et les rapporteurs, étaient bénévoles pour une action jugée d’intérêt public. « Un signe d’indépendance, mais aussi d’engagement pour un enjeu essentiel pour la société française », fait ainsi valoir l’anthropologue Laëtitia Atlani-Duault.
Lorsqu’ils se réunissent pour la première fois, en février 2019, à la Barouillère, dans les locaux des sœurs auxiliatrices, à Paris, les vingt-deux membres de la Ciase sont face à une page blanche, même s’ils disposent de l’expérience des commissions qui ont travaillé précédemment à l’étranger (en Australie, aux Etats-Unis, en Irlande, aux Pays-Bas, en Allemagne, etc.).
Jean-Marc Sauvé a recruté des « pointures » dans leurs domaines (le droit, les sciences sociales, la psychologie-psychiatrie, la théologie du droit canon, le travail social), mais aucun n’a travaillé précisément sur les violences sexuelles sur mineurs dans l’Eglise catholique. « Il n’a pas voulu embarquer des personnes qui auraient eu des thèses à défendre, analyse Mme Atlani-Duault. Il voulait créer un exercice d’intelligence collective. » Il leur revient donc de construire leur propre démarche.
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Les premières séances plénières (une journée par mois ; il y en aura quarante-huit au total) servent à faire connaissance. « Il fallait savoir si le groupe, qui n’existait en définitive que par le choix de Jean-Marc Sauvé, pouvait fonctionner », résume l’avocat Jean-Marie Burguburu. Elles dessinent aussi un programme de travail qui sera, par construction, interdisciplinaire. « Nous avions chacun une connaissance pointue mais très parcellaire de ces questions, explique le psychiatre Thierry Baubet. Il s’agissait d’acquérir des bases communes – nous nous sommes formés les uns les autres – et de construire une culture commune. » Rapidement, « une vraie dynamique de groupe s’instaure, chacun avec sa personnalité, ses apports, ses questions », raconte l’ancien directeur de l’AP-HP Alain Cordier. Beaucoup y investiront énormément de leur temps.
Trois enquêtes scientifiques
En deux ans et demi, il y aura des discussions intenses, des désaccords, mais ni conflits ni clans. « Ni consensus mou », ajoute Mme Toche. Jean-Marc Sauvé laisse exister tous les points de vue, y compris ceux qui incriminent tel ou tel aspect doctrinal ou ecclésial du catholicisme, sujet très sensible pour certains. « Je n’ai pas constitué une commission de béni-oui-oui », fait-il valoir. « Dans le travail, tout était sujet à débat, atteste la théologienne Marion Muller-Colard. C’est lui qui à un moment tranchait. Mais en prenant garde que, à défaut de consensus, il y ait au moins un consentement de nous tous. » En général, personne ne s’écoute parler ni ne parle pour ne rien dire. « Ça a été redoutable d’efficacité, témoigne la psychologue Carole Damiani. Quand le groupe n’était pas d’accord avec lui, ce qui a pu arriver, le groupe a pu faire entendre son point de vue à partir du moment où il se situait dans la feuille de route » initiale. « Jean-Marc Sauvé, ce n’était pas un lider maximo, c’était un primus inter pares », explique le médecin réanimateur Sadek Beloucif.
La Ciase commence par auditionner des associations de victimes, des responsables religieux, des experts. Pour défricher le terrain, un groupe de travail juridique, sous la houlette du magistrat Didier Guérin et de la canoniste Astrid Kaptijn, précise le périmètre de la Ciase : quels agresseurs prendre en compte ? Qu’est-ce qu’un adulte vulnérable ? Un second groupe, méthodologique, piloté par la sociologue Nathalie Bajos avec Alain Cordier, commence à bâtir le programme de travail.
Il faut d’abord mesurer et analyser le phénomène des violences sexuelles et leur traitement par l’Eglise. Pour cela, il est décidé de lancer trois enquêtes scientifiques en partenariat avec des institutions de recherche et avec des contrats de recherche ad hoc. L’une, pilotée par l’historien et sociologue Philippe Portier et l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), explorera les archives, en particulier celles de l’Eglise. La seconde, dirigée par Nathalie Bajos, de l’Inserm, cherchera à caractériser l’ampleur du phénomène des violences sexuelles dans l’institution catholique, à évaluer sa prévalence et à analyser ses caractéristiques. Une troisième, ethnologique, confiée à Laëtitia Atlani-Duault et la Maison des sciences de l’homme, sera réorientée vers une étude du traitement par la presse. « Il y a eu un vrai choix de s’appuyer sur la dimension scientifique », souligne Nathalie Bajos. Début mai 2019, le travail opérationnel peut commencer.
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Des associations méfiantes
Un appel à témoignages est lancé le 3 juin 2019. Car, dans la « culture commune »qui s’édifie, figure une option centrale : la place faite aux personnes victimes comme source d’information. « Très vite, nous nous sommes dit que le moteur, ce serait l’écoute des victimes », résume le théologien Joël Molinario. Pour que cela soit possible, encore fallait-il obtenir leur confiance. « La grande inconnue, c’est combien allaient répondre », note Carole Damiani. D’autant que, déçues de n’être pas incluses dans la commission, les associations sont plus que méfiantes. Elles soupçonnent la Ciase de « rouler » pour l’Eglise. Les premières auditions de leurs représentants sont très tendues. « Au début, ils nous ont envoyés sur les roses, se rappelle l’avocat Stéphane de Navacelle. François Devaux, de La Parole libérée, nous a dit en gros : “Vous êtes tous complices”, et Olivier Savignac, de l’association Parler et revivre : “Vous êtes des naïfs”. Mais ils voulaient dire la même chose. » Les faire changer d’avis prendra du temps.
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L’appel à témoignages est un premier pas en ce sens. Carole Damiani, directrice de l’association Paris aide aux victimes, insiste pour que la ligne téléphonique soit confiée non à des néophytes, mais à France Victimes. Les professionnels de cette fédération sont rodés à l’écoute sociale et à l’accompagnement (psychologique, juridique…). « Notamment pour les personnes qui témoignent pour la première fois, on savait à quel point cela pouvait être déstabilisant et entraîner la réémergence ou l’apparition de troubles, même quarante ans après », explique Thierry Baubet.
Leur témoignage recueilli (au total, France Victimes recevra 3 652 appels téléphoniques, 2 459 mails et 360 courriers de 2 738 personnes différentes), les appelants se voient proposer de répondre à un questionnaire de recherche établi par l’équipe de l’Inserm (1 627 seront renseignés). Ceux qui le souhaitent peuvent aussi demander à être entendus directement par des membres de la Ciase. Et beaucoup le souhaitent. Thierry Baubet et le magistrat Antoine Garapon se chargent de définir un protocole pour ces auditions par des membres de la Ciase, pas tous préparés. « Les victimes font peur. Elles ne sont pas faciles à écouter parce qu’elles racontent des histoires impensables, terribles, qui parlent de sexe, de sacré, de mort. Tout ce qu’on n’aime pas. C’est une écoute bouleversante », explique Antoine Garapon.
« Ni psy ni juge »
Comment faut-il les écouter ? « Il ne faut jouer ni au psy ni au juge », résume Thierry Baubet. Les rencontres ont lieu dans des lieux neutres, comme la Maison du barreau, à Paris. Cent soixante-quatorze victimes seront entendues par deux membres de la Ciase, un homme et une femme dont un psy, si possible. Presque tous les membres de la Ciase feront des auditions. Certains des dizaines, d’autres moins. Trois bénévoles seront appelés en renfort pour pouvoir répondre aux demandes. Le premier confinement suspend les auditions, mais elles reprendront ensuite.
Pour les victimes, c’est bien souvent une épreuve. « L’un d’eux m’a dit : “Vous m’avez donné rendez-vous en juin pour septembre, eh bien je n’ai pratiquement pas dormi de l’été” », rapporte Antoine Garapon. L’audition est rarement sans conséquences. « J’ai été très frappé de voir comment cette audition par des personnes qui connaissent le sujet, ne minimisent pas et qui surtout vont en faire quelque chose, pouvait, chez certaines personnes, remettre en mouvement quelque chose qui était suspendu dans leur vie et source de douleur, même soixante ans après », témoigne Thierry Baubet. Les auditions auront lieu jusqu’à l’été 2021, alors que le rapport est sur le point d’être bouclé. « Ce qui est formidable, insiste la juriste Christine Lazerges, c’est que nous n’avons pas eu une “séquence victimes” avant de passer à autre chose. Nous les avons écoutées jusqu’au bout. »
Pour ceux qui n’en sont pas familiers, l’écoute de ces personnes est un apprentissage. Ils découvrent les effets sur toute une vie d’une violence sexuelle subie dans l’enfance. Ils comprennent que l’importance du traumatisme n’est pas nécessairement proportionnelle à la gravité pénale de l’agression – « Un baiser appuyé peut enlever une vie », résume Stéphane de Navacelle. « Ce qui est saisissant, c’est l’actualité du traumatisme chez ces personnes », souligne Joël Molinario. « Elles avaient toutes 50, 60, 80 ans, se souvient Marion Muller-Colard,mais, à un moment donné, vous aviez l’enfant en face de vous. »
Des auditions bouleversantes
C’est aussi un exercice bouleversant. « A certains moments je me suis dit : “Je n’aurai jamais aussi étroitement accès à pire, de l’être humain et de l’institution” », témoigne Alice Casagrande, spécialiste de la lutte contre la maltraitance. Chacun d’eux évoque spontanément des témoignages qui l’ont particulièrement frappé. « Ces victimes qui venaient nous confier quelque chose d’elle-même nous obligeaient, insiste Antoine Garapon. Elles nous définissaient. » Des auditions sont aussi conduites en province, où des réunions publiques sont organisées.
La Ciase va aller plus loin dans leur prise en compte. A l’initiative d’Alice Casagrande et d’Antoine Garapon, qui dirigent au sein de la Commission le groupe de travail « victimes et réparation », est créé un « groupe miroir » composé des représentants d’associations de victimes volontaires. « L’idée, explique le magistrat, est que les historiens, les sociologues, les psychiatres n’obtiendront jamais une partie du savoir sur les abus : c’est le savoir expérientiel », celui que les victimes ont acquis par leur malheur. « Par la victime, abonde Alice Casagrande, on a accès à quelque chose qui n’est pas que son intimité, mais qui est aussi un enseignement. » A partir de leur savoir particulier, insiste-t-elle, certains sont « sortis du registre du “j’ai vécu” en s’inscrivant dans une action réflexive, contestataire, communicationnelle, artistique ou autre ».
Leur expertise n’est pas seulement celle de l’expérience vécue, mais aussi celle des conséquences à en tirer. Le groupe « victimes et réparation » travaillera avec ce groupe miroir. Ensemble, ils creuseront des sujets tels que la réparation, la réponse de l’Eglise, la réponse pénale… Au bout du compte, la Ciase a su gagner la confiance des victimes. François Devaux, de La Parole libérée, parle aujourd’hui d’un « travail d’écoute et de réflexion exemplaire » et Olivier Savignac estime que « cette commission est en train de créer une révolution : nous ne sommes plus seuls ».
Tous ces sujets et bien d’autres, qui feront l’objet de diagnostics et de préconisations dans le rapport de la commission, sont travaillés par les quatre groupes de travail mis en place. Outre le groupe « victimes et réparation », il y a le groupe « ecclésiologie, théologie, gouvernance de l’Eglise », coordonné par Joël Molinario et Alain Cordier ; le groupe « droit canon, droit civil », de Didier Guérin et Astrid Kaptijn et le groupe « évaluation des mesures prises par l’Eglise », piloté par Anne Devreese et Sadek Beloucif. Certaines des questions traitées sont hautement sensibles pour l’Eglise, comme celles qui touchent à sa gouvernance, à son droit interne, à son enseignement, à la place du prêtre, aux sacrements.Ce qu’il faut savoir sur la commission
Ce qu’il faut savoir
- Origine
La Conférence des évêques de France et la Conférence des religieuses et religieux de France ont confié, en novembre 2018, la création d’une Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase) catholique à Jean-Marc Sauvé. Celui-ci a choisi 21 autres membres. La Ciase s’est réunie pour la première fois le 8 février 2019.
- Composition
Président : Jean-Marc Sauvé, ancien vice-président du Conseil d’Etat.
Les membres : Laëtitia Atlani-Duault, anthropologue, directrice scientifique à la Fondation Maison des sciences de l’homme ; Nathalie Bajos, sociologue et démographe, directrice de recherche à l’Inserm ; Thierry Baubet, professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (université Paris-XIII et Inserm), chef de service à l’hôpital Avicenne ; Sadek Beloucif, chef de service d’anesthésie-réanimation à l’hôpital Avicenne ; Jean-Marie Burguburu, avocat ; Alice Casagrande, vice-présidente de la commission pour la lutte contre la maltraitance au Haut Conseil de l’enfance, de la famille et de l’âge et au Comité national des personnes handicapées ; Alain Cordier, ancien directeur de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris ; Carole Damiani, psychologue, directrice de l’association Paris aide aux victimes ; Anne Devreese, ancienne directrice générale de l’Ecole nationale de protection judiciaire de la jeunesse ; Antoine Garapon, magistrat, secrétaire général de l’Institut des hautes études sur la justice ; Didier Guérin, magistrat, ancien président de la chambre criminelle de la Cour de cassation ; Astrid Kaptijn, professeure de droit canonique à l’université de Fribourg ; Christine Lazerges, ancienne présidente de la Commission nationale consultative des droits de l’homme ; Laurence Marion, conseillère d’Etat ; Joël Molinario, théologien, directeur de l’Institut supérieur de pastorale catéchétique ; Marion Muller-Colard, théologienne, docteure de la faculté protestante de l’université de Strasbourg ; Stéphane de Navacelle, avocat ; Philippe Portier, historien et sociologue, premier vice-président de l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) ; Jean-Pierre Rosenczveig, ancien magistrat ; Florence Thibaut, médecin adjoint du chef de service de psychiatrie-addictologie au CHU Cochin ; Jean-Pierre Winter, psychanalyste.
- Fonctionnement
La Ciase aura coûté à l’Eglise catholique un peu moins de trois millions d’euros. « Jamais un seul des financements que nous avons demandés n’a été contesté par nos mandants », atteste Sylvette Toche, la secrétaire générale de la commission. Comme les membres de la Ciase, elle est bénévole, ainsi que les rapporteurs, des hauts fonctionnaires qui ont donné de leur temps en plus de leur activité professionnelle, coordonnés par Olivier Gariazzo, maître des requêtes au Conseil d’Etat. La Ciase n’a salarié que trois personnes, une chargée de mission et deux secrétaires. La majeure partie de budget a été affectée à l’appel à témoignage et aux contrats de recherche passés avec l’Inserm, l’EPHE et la Maison des sciences de l’homme.
- Et après ?
Aujourd’hui sans personnalité juridique, la Ciase va créer une association pour pouvoir gérer ses droits moraux et intellectuels. Elle entend passer une convention avec les Archives nationales pour y déposer ses archives, qui ne seront accessibles que dans cent ans.
Cécile Chambraud
Commission Sauvé : les violences sexuelles sous le regard des sciences sociales
Pour mener à bien sa mission, la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise a mené trois enquêtes. La première s’intéresse aux victimes, la deuxième a exploré les archives de l’Eglise, tandis que la dernière s’est penchée sur le traitement par la presse de ces affaires.
Par Cécile Chambraud Publié Le 3 Octobre 2021 à 08h11
Temps de Lecture 7 min.
L’une des spécificités de l’énorme travail effectué en deux ans et demi par la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase) catholique est l’importance accordée à la recherche en sciences sociales. En cela, elle innove par rapport aux commissions qui l’ont précédée dans d’autres pays occidentaux. Sous son égide, deux grandes enquêtes ont été conduites en un temps record. L’une, pilotée par la sociologue et démographe Nathalie Bajos avec l’Inserm, porte sur les victimes et la prévalence de ces actes dans l’Eglise. L’autre, conduite par l’historien et sociologue Philippe Portier en partenariat avec l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), a exploré les archives de l’Eglise pour étudier les profils des prêtres agresseurs et de leurs victimes ainsi que la manière dont l’institution avait géré ces violences.
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Une troisième a débouché sur une étude de la couverture par la presse de ces affaires, à l’initiative de l’anthropologue Laëtitia Atlani-Duault avec la Maison des sciences de l’homme. Au total, la combinaison des approches procure « un regard absolument incroyable sur le phénomène des violences sexuelles dans l’Eglise catholique en France depuis 1950 », assure Mme Bajos. « Ce travail de recherche très approfondi permet d’articuler les préconisations [de la Ciase] et l’objectivation des faits, la réalité », fait valoir Philippe Portier. Ces travaux de recherche seront publiés in extenso en annexe du rapport de la Ciase, mardi 5 octobre.
Avant même la composition de la commission, Nathalie Bajos a plaidé auprès de Jean-Marc Sauvé pour que, étant donné l’absence totale de données, une approche scientifique permette de cerner le phénomène des agressions sexuelles dans l’Eglise. « Il fallait d’emblée prévoir une approche quantitative complétée par une approche qualitative avec des entretiens de recherche semi-directifs. Il fallait aussi pouvoir comparer l’ampleur des violences dans cette institution par rapport à ce qui se passait ailleurs », explique la chercheuse. « J’ai souligné la tension qui ne manquerait pas de survenir entre le temps de la recherche et le temps de la commission », ajoute-t-elle.
Pour l’épauler dans ce lourd travail, elle recrute, avec des contrats de recherche signés par la Ciase, deux sociologues, Julie Ancian et Josselin Tricou, et une démographe, Axelle Valendru.
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Obtenir un profil exact
Leur travail de recherche repose sur trois sources. La première est un questionnaire rempli par certaines (un peu plus de 1 600) des personnes victimes qui ont répondu à l’appel à témoignages de la Ciase. Rempli par Internet, il a été mis sur pied par son équipe et discuté avec des associations de victimes et avec Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref), qui a une longue fréquentation des religieuses abusées. La deuxième source est tirée d’entretiens conduits par les chercheurs avec certains des répondants de l’appel à témoignages. A l’arrivée, l’analyse sera basée sur quarante-cinq entretiens de personnes agressées lorsqu’elles étaient mineures et vingt-quatre de personnes agressées lorsqu’elles étaient majeures considérées comme « vulnérables » par la Ciase – en majorité des religieuses.
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Mais les répondants à l’appel à témoignages ne peuvent être considérés, a priori, comme un échantillon représentatif de toutes les victimes de prêtres ou de religieux. La suite de l’enquête démontrera, par exemple, qu’y sont surreprésentées celles qui ont conservé un lien avec l’Eglise catholique et celles appartenant à des catégories favorisées socialement et scolairement. Pour obtenir un profil exact, la chercheuse pensait pouvoir utiliser les données d’une grande enquête périodique sur les sexualités en France, conduite par l’Inserm. L’épidémie de Covid-19 ayant retardé sa mise en route, la Ciase a décidé de faire réaliser une enquête en population générale auprès de 30 000 personnes. Celle-ci permet d’estimer le nombre total de personnes agressées, leurs profils, leurs réactions, les évolutions au cours du temps.
Cette opération a une autre vertu : elle permet, pour la toute première fois, de situer ce qui s’est passé dans l’Eglise par rapport aux violences sexuelles sur mineurs intervenues dans d’autres sphères de socialisation. « L’enquête française est la seule qui permet de comparer ce qui se passe en population générale, dans la famille, dans l’Eglise, dans les clubs de sports, les colonies de vacances… », souligne Nathalie Bajos. Les résultats de cette enquête, achevée en janvier 2021, tombent lorsque la Ciase est dans la dernière ligne droite de ses travaux. Et ils n’ont pas constitué la moindre de leurs surprises.
35 diocèses et 17 congrégations
Parallèlement au travail de l’Inserm, M. Portier est chargé de l’investigation dans les archives de l’Eglise. Ce travail s’impose pour évaluer le nombre d’agresseurs et de victimes connus de l’institution et pour étudier leur « traitement » par cette dernière. Pour cela, il faut avoir accès aux dossiers des prêtres et des religieux pour y chercher les éléments – indication de l’évêque ou du supérieur, lettres de témoignages, procès canoniques ou civils éventuels – qui pourraient témoigner de faits d’agressions sexuelles.
Pour ce sociologue et historien spécialiste du catholicisme et de la laïcité, c’est bien sûr une perspective stimulante, mais non dénuée d’une pointe d’angoisse initiale : « Je ne savais pas ce qu’il y aurait dans ces archives et donc si je pouvais aboutir à un travail satisfaisant. Et si tout s’était réglé par oral, sans laisser de trace ? » Pour l’épauler, il recrute, par contrat de recherche, une politiste, Anne Lancien, et deux historiens, Thomas Boullu et Paul Airiau.
Il faut commencer par faire un « repérage ». Le 30 mai 2019, une lettre du président de la Ciase, Jean-Marc Sauvé, adresse à tous les évêques et aux supérieurs majeurs des quelque 350 à 400 congrégations et instituts de vie religieuse présents en France un questionnaire rédigé par les chercheurs. Il leur est demandé combien il y a eu d’agresseurs dans leurs rangs, de victimes, à quelles périodes, et s’ils disposent d’archives sur lesquelles travailler. Tous les diocèses acceptent, sauf un. Les réponses des diocèses et des congrégations sont « contrôlées » au moyen des données trouvées dans la presse, les archives de la justice et l’appel à témoignages.
A partir des réponses, Philippe Portier et son équipe sélectionnent 35 diocèses (soit un tiers du total) et 17 congrégations (qui regroupent 80 % des cas d’agressions sexuelles) dans les archives desquels ils se plongent. De ce point de vue, la circulaire obtenue de la chancellerie par Jean-Marc Sauvé pour avoir accès aux archives de la justice « a beaucoup fait pour conduire les diocèses et des congrégations à ouvrir la porte de leurs archives », explique Véronique Margron.
« Des archives extrêmement nourries »
Au tout début, l’équipe de chercheurs redoute de tomber sur des fonds maigrichons. Mais rapidement, elle découvre « des archives extrêmement nourries, avec des niveaux d’expurgation qui ne mettaient pas du tout en cause la véracité, l’extensivité quantitative des documents dont nous disposions », se félicite Philippe Portier. L’Eglise, qui a pour règle interne de purger partiellement ses archives dix ans après la mort d’un prêtre, par exemple, ne l’a pas toujours fait, loin de là. « Par exemple, sur un prêtre abuseur qui a sévi dans deux diocèses, témoigne le chercheur, j’ai 120 pages : des lettres d’évêques, des dénonciations, ses réponses, les rapports des psychiatres, les jugements – canoniques et civils quand ils existent… Avec ça, on peut repérer des profils psychologiques. » Ils ont aussi accès aux archives des associations qui se sont occupées des prêtres « en difficulté »(alcooliques, dépressifs, pédophiles…) et, au niveau national, aux archives retraçant la politique de l’Eglise.
Le chercheur a la surprise de constater que si la fréquence des agressions correspond aux zones de forte implantation de l’Eglise catholique en valeur absolue, ce n’est pas nécessairement le cas en chiffres relatifs. Autrement dit, le nombre d’agresseurs rapporté au nombre de catholiques pratiquants est supérieur dans les diocèses où la pratique est moindre, sauf exception. « On peut l’expliquer par le fait que, sauf certains cas, lorsqu’on a un maillage catholique très fort, on a aussi davantage d’instances de régulation. On ne fait pas n’importe quoi car l’institution est là pour vous surveiller. Quand le maillage est plus souple, il est plus facile d’échapper à son contrôle. » Cette logique se vérifie au sein des diocèses de forte empreinte chrétienne : les agressions y sont plus fréquentes dans les zones « de mission », moins pratiquantes.
Chemin faisant, Philippe Portier a aussi conduit des études parallèles. L’une porte sur les prêtres agresseurs, dont certains ont accepté de témoigner. C’est sur eux que les archives sont les plus bavardes. « Je peux vous dire d’où ils viennent, quels ont été leurs bulletins scolaires… En comparant les abuseurs et les non-abuseurs d’une même promotion, on voit des différences, dans les notes, les appréciations. Les abuseurs ont plus de difficultés. Ce sont statistiquement de moins bons élèves, et on sent surtout chez eux un renfermement. » Une autre étude porte sur la formation délivrée aux séminaristes et son évolution depuis 1950.
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Cécile Chambraud
Jean-Marc Sauvé, le confesseur des violences sexuelles de l’Eglise
Par Cécile Chambraud
Publié le 19 septembre 2021 à 03h33 – Mis à jour le 20 septembre 2021 à 11h42
PORTRAIT
Le haut fonctionnaire a pris, en 2018, la tête de la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise catholique en France. Ce long travail d’écoute débouchera sur la remise d’un rapport final le 5 octobre.

Au tout début des années 1960, un jeune garçon de 5e prend des cours d’orgue auprès d’un prêtre du pensionnat de Cambrai, dans le Nord, où il étudie. Dans cette communauté éducative ouverte et bienveillante, l’ecclésiastique est chargé de l’instruction musicale et religieuse. Ses parents connaissent ce prêtre un peu tactile, le reçoivent chez eux. Pendant les grandes vacances, pour le collégien en culotte courte, les leçons continuent le samedi après-midi dans un pensionnat déserté. Mais, à la rentrée de 4e, le professeur de musique a disparu des effectifs de l’école. Sa nouvelle affectation n’a pas donné lieu à la petite fête qu’il est de coutume d’organiser à cette occasion. Il s’est évaporé.
Le jeune garçon a aujourd’hui 72 ans. Allure sobre et imposante, parole précise et contrôlée, Jean-Marc Sauvé a été façonné par quarante ans d’une carrière administrative au plus haut niveau. Secrétaire général du gouvernement sous quatre premiers ministres, il a ensuite été, pendant douze ans, le plus haut fonctionnaire du pays, en tant que vice-président du Conseil d’Etat. Puis sa retraite prise, évêques et religieux lui ont demandé, en novembre 2018, de présider la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise catholique (Ciase), créée sous la pression des révélations des victimes.
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Jean-Marc Sauvé accepte et, en technocrate aguerri, commence à s’organiser pour conduire cette nouvelle mission quand, un jour, il reçoit une lettre personnelle. Un ancien camarade du pensionnat lui révèle avoir été victime d’agressions sexuelles de la part du professeur de musique de leur enfance. Bouleversé, l’ex-apprenti organiste comprend enfin la raison du départ en catimini du prêtre. Puis, au fil de ses travaux, l’enquêteur en chef chargé de faire la lumière sur les violences sexuelles commises sur des mineurs ou des majeurs vulnérables depuis 1950 découvre que son ancien professeur a agressé non pas un, mais des dizaines d’enfants. Pourquoi n’est-ce pas tombé sur lui ? « C’est le prêtre dans la chambre duquel je suis le plus souvent allé », confie-t-il aujourd’hui, alors que s’approche la fin de sa mission. Glissée dans sa sacoche, la lettre ne l’a plus quitté.
« Une expérience très éprouvante »
Le 5 octobre au matin, Jean-Marc Sauvé remettra aux représentants de l’Eglise les centaines de pages du rapport de la Ciase, attendu avec appréhension par ses commanditaires. Rendu public dans la foulée, il révélera l’ampleur des agressions sexuelles commises et la profondeur du traumatisme des victimes – qui seraient plus de 10 000 en France. Il traitera aussi des raisons de la fréquente dissimulation de ces violences et des propositions pour tenter de les prévenir.

Après deux ans et demi de travail avec les vingt et un autres membres de la commission et l’audition de très nombreuses victimes, ce grand serviteur de l’Etat le reconnaît : il n’est « plus tout à fait le même ». La mission l’a marqué : « C’est une expérience singulière, très différente de celle que j’attendais quand j’ai accepté, très éprouvante. Je n’ai pas été spécialement ménagé par la vie professionnelle, mais rien n’équivaut à ce que mes collègues et moi avons découvert. Nous avons été confrontés à des vies abîmées, un empêchement de vivre, y compris chez des personnes qui ont en apparence surmonté cette épreuve. »
Déjà, ses travaux en inspirent d’autres, comme l’ex-juge des enfants Edouard Durand, coprésident de la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles envers les enfants, qui a confié au Monde se référer à la Ciase.
Un homme de foi à l’esprit indépendant
Le haut fonctionnaire n’a pas été surpris d’avoir été sollicité par les responsables catholiques. En septembre 2018, lorsqu’une commission allemande rend public un bilan des violences sexuelles commises dans l’Eglise catholique, il glisse à son épouse : « Maintenant, les évêques français ne pourront pas éviter de créer leur propre commission. Et, tu vas voir, on va faire appel à moi. » Un mois plus tard, Olivier Ribadeau-Dumas, le secrétaire général de la Conférence des évêques de France (CEF), lui téléphone.
« Cette expérience renvoie à ce qui, en nous, est à la fois le plus profond et le plus caché, c’est-à-dire à notre humanité. Et là, on avance sans masque, sans bouclier, avec ses vulnérabilités. » Jean-Marc Sauvé
Du point de vue de l’Eglise, son parcours et sa réputation d’indépendance d’esprit accréditent l’idée que la démarche n’est pas une manœuvre destinée à endiguer le scandale. « Il fallait une personnalité indiscutable en termes d’indépendance et de stature morale », atteste Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieuses et religieux de France (Corref). En outre, Jean-Marc Sauvé est catholique. Il s’est même posé la question de sa vocation avant d’entrer dans la vie professionnelle. Reçu à l’ENA en 1971, il décide d’entrer au noviciat jésuite de Lyon pour la mettre à l’épreuve. Finalement, il choisit de servir l’Etat. Il repasse le concours de l’ENA – il est le seul à l’avoir réussi deux fois –, sort major de la promotion André Malraux, file au Conseil d’Etat et commence une carrière qui le conduira, entre autres, au cabinet du ministre de la justice, Robert Badinter, de 1981 à 1983.
Ses liens avec l’Eglise catholique ont cependant perduré. Au point qu’à quelques mois de sa retraite, prise en mai 2018, Jean-Marc Sauvé invite au Conseil d’Etat Georges Pontier, alors président de la Conférence des évêques de France, et Olivier Ribadeau-Dumas : « Il voulait savoir s’il pouvait être utile dans l’Eglise », se rappelle celui-ci. Il devient ainsi, en mai 2018, président de la fondation des Apprentis d’Auteuil, une institution catholique qui vient en aide à des jeunes en difficulté. En novembre, lorsque l’assemblée plénière des évêques s’apprête donc à voter le principe d’une commission indépendante, les proches du jeune retraité, qui ne leur a encore rien dit, s’inquiètent. « Papa ne va pas se laisser engager là-dedans ! », s’alarme sa fille. La nomination de Jean-Marc Sauvé est annoncée le 13 novembre.
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Le pari de la complémentarité des compétences
Ancienne cadre dirigeante d’Aéroports de Paris, Sylvette Toche est la première à observer la rapidité de la mécanique Sauvé. En le croisant pour la première fois, à peine nommé, lors d’une réunion aux Apprentis d’Auteuil, elle lui glisse qu’elle aimerait travailler pour la commission. Il lui répond qu’il n’a encore aucune idée de la façon dont il va s’y prendre. « Huit jours plus tard, il avait déjà en tête, limpide, le schéma de la commission qu’il voulait bâtir », se souvient Sylvette Toche. Elle devient l’efficace – et bénévole – secrétaire générale de la Ciase, qui s’installe dans un local du boulevard Arago, à Paris, loué aux sœurs de Saint-Joseph de Cluny.

Jean-Marc Sauvé décide que la commission ne comprendra ni clerc ni religieux. Les théologiens et canonistes eux-mêmes seront des laïcs. Concernant les associations de victimes, il hésite longuement, puis décide finalement de ne pas les inclure. Cette décision, qu’il ne regrette pas, sera, pendant quelques mois, un facteur de tensions avec le milieu associatif, échaudé par des années de rebuffades de l’Eglise. Il lit une centaine de CV, mène une quarantaine d’entretiens. Il reçoit les personnes sollicitées et quelques candidats spontanés dans les locaux de la Cité internationale universitaire de Paris, dont il préside la fondation. « Il vous accueillait solennellement en bas. On s’attendait presque à ce que la DS présidentielle arrive, avec la garde républicaine sabre au clair ! », s’amuse l’avocat spécialisé en droit pénal des affaires Stéphane de Navacelle, recruté par Sauvé.
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La rencontre peut durer deux ou trois heures. Il cuisine son interlocuteur sur ses travaux passés – qu’il a lus –, sur sa façon d’envisager la tâche, teste sa disposition à s’engager. A la fin, avec une certaine gêne, le haut fonctionnaire lui demande quelles sont ses convictions religieuses et ses relations avec l’Eglise catholique. « Il faut que cette commission présente une sorte d’universalité dans sa composition, qui lui permette à la fois d’affirmer sa légitimité et de travailler avec différents points de vue », explique-t-il à l’historien et sociologue Philippe Portier.
Parité hommes-femmes, croyants – chrétiens ou non – et non-croyants, actifs et retraités : la commission est un échantillon relevé de compétences académiques et scientifiques, juridiques et sociales. Sur les 21 recrues, Jean-Marc Sauvé n’en connaissait que 7. « C’est, de ma part, un clair aveu de pauvreté et d’impuissance, dit-il. Je me tourne vers des personnes qui ont des compétences que je n’ai pas et des profils différents. Je sais que je ne serai pas, que je ne peux pas être le maître du jeu. »Stéphane de Navacelle lui tire son chapeau : « Son premier acte a été de se déposséder. En composant cette commission, il a scellé son indépendance. »
Une place centrale accordée aux témoignages
Lorsque la Ciase démarre ses travaux, en février 2019, Jean-Marc Sauvé ne mesure pas jusqu’où le conduira cette traversée. Pris par ses multiples postes (il préside aussi le comité d’éthique de Paris 2024), l’actif retraité évalue alors à un jour par semaine le temps dont il dispose pour la Ciase. « Moyennant quoi, je n’ai pas travaillé moins de quarante heures par semaine sur ce dossier, hormis une semaine à Noël et une en août, calcule-t-il. Une vie de dingue ! » Le plus déstabilisant n’est pas l’emploi du temps, mais les rencontres directes, répétées, approfondies, avec les personnes victimes.
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Dès le début, les membres de la Ciase décident d’accorder une place centrale à ces témoignages. Jean-Marc Sauvé est l’un de ceux qui en ont écouté le plus grand nombre. Or, si certains membres de la commission ont déjà une expérience de cet ordre en raison de leur profession, ce n’est pas son cas. Dans cette épreuve à laquelle on n’est pas préparé, « ce sont les détails qui sont absolument atroces, explique Alice Casagrande, spécialiste de la lutte contre la maltraitance. Quand on entre dans le repli de chaque heure, de chaque cauchemar, de chaque tentative de suicide, on devient compagnon de route de fantômes. On est avec les démons les pires, ceux des agresseurs et ceux des victimes. »
La juriste Christine Lazerges, qui a connu Jean-Marc Sauvé quand elle présidait la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), de 2012 à 2018, a observé à quel point la mission l’a touché : « Jusqu’alors, il y avait toujours eu des intermédiaires entre lui et la situation des gens de terrain. C’était sa première confrontation directe. Il a témoigné d’une capacité à être touché par des personnes en grande difficulté d’être. »
Le besoin d’une aide psychologique
A Strasbourg, en ce soir de décembre 2019, l’audition d’une victime vient de s’achever. Elle a duré plus de deux heures et a été poignante. La théologienne Marion Muller-Colard, en tandem ce jour-là avec Jean-Marc Sauvé, raconte avoir eu « le sentiment d’être attirée vers le bas-fond de l’humanité ». L’entretien terminé, Jean-Marc Sauvé a déplié lentement son mètre quatre-vingt-dix, l’a regardée « du tout en bas où nous étions tombés » et lui a dit : « J’ai besoin d’aide. » Pour la première fois de sa vie, le haut fonctionnaire aguerri éprouve la nécessité d’un soutien psychologique. D’autres membres de la Ciase aussi. Une psychologue les accompagnera tout au long de leurs travaux.
« Etre président de la Ciase, c’est tout à coup découvrir qu’il y avait des choses indicibles, même dans les milieux les plus protégés. » Jean-Marc Sauvé
« L’écoute des victimes a donné chair à une mission abstraite, confie Jean-Marc Sauvé. On ne fait pas ce type de travail sans une exposition personnelle. Nous avons écouté en tant qu’être humain, pas en tant que spécialiste. La grande difficulté, c’est de pouvoir recevoir sans être soi-même emporté par ce qu’on reçoit. Cette expérience renvoie à ce qui, en nous, est à la fois le plus profond et le plus caché, c’est-à-dire à notre humanité. Et là, on avance sans masque, sans bouclier, avec ses vulnérabilités. »
Pour un croyant, l’exploration de la face sinistre de l’Eglise est inévitablement une mise à l’épreuve de sa foi. « Ce que je vis représente un ébranlement profond, reconnaissait déjà Jean-Marc Sauvé, interrogé par Le Monde, un an et demi après le démarrage des travaux. Ce que je découvre abîme l’image que j’ai de l’Eglise mais, en réalité, ne porte sans doute pas atteinte à ma foi. » Aujourd’hui, le tourment demeure : « Ce qui est terrible, c’est que nous sommes confrontés à une œuvre de mort qui a été perpétrée sinon au nom de Dieu, du moins avec son alibi. Pour les chrétiens, c’est extrêmement douloureux et taraudant. »
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« Une opération vérité avec soi »
Fils d’un couple d’agriculteurs catholiques dans la Somme, il a été élevé dans une fratrie de cinq enfants et « se souvient encore du nom de chacun des quatre chevaux et des six vaches » de la ferme familiale, comme il l’a expliqué en recevant à l’Elysée les insignes de grand officier de la Légion d’honneur, en 2017. Il a quitté le foyer à 10 ans pour le pensionnat. Ces années à la tête de la Ciase l’ont forcé à « revenir complètement sur son passé, sur sa préadolescence ».
« Cela contraint à une opération vérité avec soi », résume le magistrat et membre de la commission Antoine Garapon. « C’est aussi ça qui est très abrasif dans cette mission, convient Jean-Marc Sauvé, en évoquant le prêtre agresseur qui lui enseignait l’orgue. J’avais le sentiment d’avoir vécu dans un environnement relativement préservé. Il ne l’était pas. Etre président de la Ciase, c’est tout à coup découvrir qu’il y avait des choses indicibles, même dans les milieux les plus protégés. »

En juin, Jean-Marc Sauvé abordait la dernière ligne droite de sa tâche, pas la moins délicate : la rédaction du rapport. Dans son petit bureau du boulevard du Montparnasse exposé au soleil de l’après-midi, il se questionnait. En fin de compte, qui a su quoi, dans ce pensionnat de Cambrai ? « L’enfant de 12 ans que j’étais avait malgré tout conscience qu’il se passait autour de lui des choses qui n’étaient pas convenables. On en avait l’intuition et personne ne parlait. Au-delà des victimes, nous le sentions, sans formuler les choses, et je ne peux pas imaginer que le monde des adultes ait pu être lui-même complètement dans l’ignorance de ce qui se passait. C’est une faillite collective. Celle de l’autorité, l’Eglise, qui n’a pas su ou pas voulu voir, mais aussi de toute une communauté éducative qui n’a pas voulu voir et des parents qui n’ont pas osé parler ou qui n’ont pas voulu entendre leurs enfants. »
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Certains parents sont allés voir le supérieur, qui en a parlé à l’archevêque de Cambrai. Celui-ci a muté le prêtre, qui a continué sa carrière. Il est même devenu chanoine, avant de mourir, au début des années 1990. Dans son dossier, « il n’y a ni trace écrite de sanctions disciplinaires ni lettres de parents », témoigne Jean-Marc Sauvé. L’affaire aurait-elle été traitée de vive voix lors d’entrevues entre le prêtre et son évêque ? Le dossier a-t-il été purgé dix ans après la mort du prêtre, comme c’est l’usage dans l’Eglise ? « Les deux hypothèses se tiennent. En tout cas, c’est un dossier qui est totalement vierge aujourd’hui. » Après le 5 octobre, ce sera à l’Eglise de prendre ses responsabilités, de s’adresser aux victimes et de suivre ou non les préconisations de la commission sur le processus de réparations. Jean-Marc Sauvé, lui, aura accompli sa mission.
Cécile Chambraud