Fête de la science: un programme de vulgarisation scientifique sur les abeilles fait apparaître plusieurs conflits d’intérêts, impliquant des employés de l’entreprise BASF. 

Quand un groupe chimique s’invite à la Fête de la science pour parler des abeilles

Le programme de la manifestation de vulgarisation scientifique fait apparaître plusieurs conflits d’intérêts, impliquant des employés de l’entreprise BASF. 

Par Stéphane Foucart et Stéphane MandardPublié le 30 septembre 2021 à 18h01 – Mis à jour le 01 octobre 2021 à 14h53  

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Au siège de BASF, à Ludwigshafen (Allemagne), en février 2020.
Au siège de BASF, à Ludwigshafen (Allemagne), en février 2020. DANIEL ROLAND / AFP

Depuis plusieurs années, la médiation scientifique et la vulgarisation sont des terrains très courtisés par les fabricants de pesticides, désireux de communiquer sur les controverses générées par leurs produits. La Fête de la science, dont la 30eédition se déroule du 1er au 11 octobre, en offre une nouvelle illustration.

La manifestation, organisée sous la tutelle des pouvoirs publics, rassemble une série de manifestations, conférences, expositions, tables rondes et ateliers en lien avec la science et la culture scientifique. C’est dans ce cadre que se tient, samedi 2 octobre, à Lyon, une conférence avec « animations ludiques et scientifiques » sur l’abeille domestique intitulée « Dis, une abeille, ça pique ? Idées reçues et idées fortes, ce qu’il faut retenir des interactions entre les abeilles et les hommes ».

La première version du programme, publiée sur le site officiel de la Fête de la science, annonce une conférence d’une heure où, « à l’heure des débats sur la biodiversité, nous nous questionnerons sur [les] interrelations [des abeilles] avec l’homme, et nous tenterons de vous faire sortir des sentiers battus et de casser quelques idées reçues sur ces insectes passionnants ». La conférencière, Sandrine Leblond, est présentée comme « ingénieure agronome et apicultrice depuis plus de vingt ans ». Sans faire état du fait que l’intéressée est aussi salariée de BASF Agro, l’un des champions européens de l’agrochimie, où elle occupe la fonction de « responsable biodiversité » depuis 2003.

Contactée par Le Monde, Mme Leblond renvoie vers son employeur, BASF, qui assure n’avoir pas été informé de la participation de son employée à la manifestation, et n’avoir aucun lien avec celle-ci. « Nos employés sont libres de participer à des activités culturelles, sportives ou autre, sans en référer à l’entreprise », explique-t-on chez BASF.

Conflits d’intérêts non déclarés

« La personne participant à cet évènement a bien indiqué l’entreprise pour laquelle elle travaille, mais le nom de cette entreprise n’a pas été mentionné dans le programme car la personne intervient en son nom personnel en tant qu’experte (elle est apicultrice et ingénieure agronome), sans aucun lien avec l’entreprise pour laquelle elle travaille », précise-t-on au ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche. Cependant, à la suite des questions du Monde, le ministère ajoute que « pour une complète information de tous, le nom de l’entreprise en question va être précisé dans le programme ».

Le site de la Fête de la science contenait ainsi, trois jours avant la manifestation, deux pages annonçant le même événement : l’une précisant l’appartenance à BASF de la conférencière, l’autre sans cette mention.

Le programme précise en outre qu’à l’issue de la conférence, des « ateliers ludiques sur le thème des pollinisateurs » doivent être proposés par les animateurs d’une association, le Réseau biodiversité pour les abeilles (RBA). Là encore, les conflits d’intérêts de la structure ne sont pas déclarés. Le RBA est en effet partenaire de BASF Agro qui, selon Philippe Lecompte, apiculteur et président du RBA, « contribue pour 10 % au chiffre d’affaires de l’association ». Le fait vaut d’autant plus d’être mentionné que RBA est coutumière des prises de position controversées, à rebours de celles qui prévalent dans le monde apicole.

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En octobre 2020, au cours d’une réunion publique organisée par le député (La République en marche, LRM) de l’Aube Grégory Besson-Moreau , le président du RBA avait soutenu la réintroduction des insecticides néonicotinoïdes – âprement combattue par la grande majorité du monde apicole – au motif que ces substances seraient « un avantage pour la filière apicole ». Le député (non inscrit) de Maine-et-Loire Matthieu Orphelin s’était insurgé de la non-déclaration des conflits d’intérêts de l’intéressé, et M. Besson-Moreau, interrogé par La Chaîne parlementaire (LCP), avait confié ne pas avoir été informé de la situation. « Si on m’avait donné cette information, j’aurais demandé [à M. Lecompte] de retirer sa parole ou de la conserver, mais en tant que lobbyiste », a-t-il déclaré.

« Un faux nez de BASF »

Plus récemment, le RBA a promu dans les médias l’idée que l’interdiction (en cours de discussion) du phosmet – un insecticide organophosphoré classé hautement toxique pour les abeilles – pourrait nuire à la filière apicole, au motif d’une baisse possible des surfaces cultivées de colza. « C’est une hérésie totale, tempête Henri Clément, porte-parole de l’Union de l’apiculture française (UNAF). Cette association est un faux nez de BASF. »

A la suite de la divulgation, sur les réseaux sociaux, de la participation du RBA à la Fête de la science, et de ses liens avec l’industrie agrochimique, le président de l’association annonce au Monde son désistement, « pour protéger ses salariés ».

Au ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, on indique que l’ensemble de la manifestation a été proposé par l’antenne lyonnaise de l’Association pour l’information scientifique (AFIS-Lyon). Celle-ci est présidée par un toxicologue, Antony Fastier, chargé de la gestion et de la défense d’un portefeuille de substances chez… BASF.

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Pour le président de l’AFIS, le climatologue François-Marie Bréon, chercheur (CEA) au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, la non-déclaration des conflits d’intérêts ne pose pas de problème car, explique-t-il dans un courriel au Monde« les salariés d’une entreprise (…) ne sont pas les porte-parole de leur entreprise quand ils interviennent dans la vie publique ». « A la suite de pressions en provenance des réseaux sociaux, le ministère a fait ajouter, sur certaines présentations, l’information “BASF” à côté du nom de Sandrine Leblond, sans nous consulter », ajoute M. Bréon, qui dit « regretter » cette décision.

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En outre, ajoute-t-il, il n’est pas prévu que la conférence de Mme Leblond porte sur la mortalité des abeilles, mais sur des sujets « qui relèvent strictement de [sa] compétence (…) acquise par vingt-cinq ans d’activité d’apicultrice ». La mortalité des hyménoptères, elle, avait été abordée dans une conférence publique organisée par l’AFIS, en septembre 2019, à la mairie du 5arrondissement de Paris. L’intervenant n’était pas issu de BASF, mais d’un autre agrochimiste, Syngenta.Vers le million de signatures pour « sauver les abeilles et les agriculteurs »

L’Initiative citoyenne européenne (ICE) « Sauver les abeilles et les agriculteurs », lancée par une dizaine de personnalités et d’organisations non gouvernementales du Vieux continent affiche désormais plus d’un 1 130 000 signataires. L’ICE est un dispositif officiel de l’Union européenne qui, au-delà d’un million de signatures validées, contraint les autorités de Bruxelles à tenir compte des revendications portées dans la conduite des politiques publiques. En l’occurrence, les demandes sont une sortie des pesticides de synthèse d’ici 2035, la prise de mesures de restauration de la biodiversité et de soutien aux agriculteurs. Les organisateurs ne crient pas victoire : généralement, 10 % à 15 % des signatures enregistrées ne sont pas prises en compte par les autorités pour cause de doublons ou d’émargements invalides. La période ouverte aux signatures s’achève le 30 septembre à 23h59.

Stéphane Foucart et  Stéphane Mandard

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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