Du roi Abdallah II à Tony Blair en passant par Poutine, des dizaines de dirigeants politiques éclaboussés par le scandale des « Pandora Papers »

« Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore

Par Jérémie Baruch , Anne Michel , Maxime Vaudano et ICIJ 

Publié aujourd’hui à 18h32, mis à jour à 18h40

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/10/03/pandora-papers-plongee-mondiale-dans-les-secrets-de-la-finance-offshore_6096967_4355770.html

ENQUÊTE

« Le Monde » et le consortium de journalistes ICIJ ont eu accès aux données confidentielles de quatorze cabinets spécialisés dans les paradis fiscaux, révélant les secrets de 300 responsables publics, 35 chefs d’Etat, 130 milliardaires…

C’est le cauchemar des riches et des puissants qui recourent à des paradis fiscaux pour dissimuler leurs avoirs aux regards indiscrets : un leak, une fuite massive de données confidentielles, qui jette une lumière crue sur leurs secrets.

Ce jour tant redouté est arrivé pour les 35 chefs d’Etat (anciens ou actuels) et les 130 milliardaires qui apparaissent dans les « Pandora Papers », la nouvelle enquête du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), dont Le Monde est partenaire. Près de 12 millions de documents, provenant des centres offshore les plus opaques de la planète, ont été transmis par une source anonyme à un consortium de 150 médias internationaux, parmi lesquels Radio France et « Cash Investigation » en France.

L’ICIJ et ses partenaires ont eu accès aux archives de quatorze cabinets distincts, tous spécialistes de la création de sociétés anonymes. Quatorze maillons de la longue chaîne qui fait tourner le monde parallèle de l’offshore, où les règles classiques de l’économie (transparence, équité, responsabilité) n’ont pas cours. Leurs noms ne parleront pas au grand public : Trident Trust, DadLaw, SFM, Alcogal, Il Shin…

Pourtant, à l’image du cabinet Mossack Fonseca, au cœur du scandale des « Panama Papers » en 2016, ces cabinets disséminés dans des paradis fiscaux aux secrets d’habitude bien gardés (Belize, îles Vierges britanniques, Chypre, Dubaï, etc.) jouent un rôle central dans ce système biaisé en faveur des plus riches, à même de s’offrir, pour quelques milliers d’euros, la protection d’une société-écran.

Assurance-vie contre les aléas politiques

Parmi les dizaines de milliers de propriétaires de sociétés révélés par les « Pandora Papers », dont 600 Français, figurent un nombre sans précédent de responsables politiques de haut niveau, aux quatre coins du monde : l’ancien premier ministre britannique Tony Blair, l’ancien directeur général du Fonds monétaire international Dominique Strauss-Kahn, le président kenyan Uhuru Kenyatta, le premier ministre libanais Najib Mikati, le roi de Jordanie Abdallah II, le premier ministre tchèque Andrej Babis, le président équatorien Guillermo Lasso, le président ukrainien Volodymyr Zelensky, le président gabonais Ali Bongo, le premier ministre ivoirien Patrick Achi, le président congolais Denis Sassou Nguesso… A leurs côtés, une poignée d’hommes politiques français, souvent murés dans le silence au moment d’expliquer la raison d’être de leurs sociétés offshore. Au total, l’ICIJ a dénombré dans le leakplus de 300 responsables publics du monde entier.

Il apparaît, à la lumière de cette nouvelle enquête, que Mossack Fonseca, par lequel le scandale des « Panama Papers » a éclaté, était loin d’être un cas isolé

Cet inventaire vertigineux bouscule notre compréhension de la nature profonde de ces territoires qu’on appelle « paradis fiscaux ». De fait, l’intérêt pour un chef d’Etat autocrate de frauder sa propre administration fiscale peut sembler limité. Bien plus qu’une fiscalité allégée, c’est l’opacité que viennent chercher dans ces centres offshore les politiques soucieux de soustraire aux yeux du public leurs activités et leurs avoirs.

« Si le roi de Jordanie affichait sa richesse publiquement, cela contrarierait non seulement son peuple, mais aussi les bailleurs de fonds occidentaux qui l’ont aidé », résume par l’exemple Annelle Sheline, chercheuse américaine au Quincy Institute et spécialiste du Moyen-Orient. En plaçant leurs avoirs dans des sociétés et des comptes anonymes à l’étranger, parfois au profit de leurs proches, ces chefs d’Etat s’achètent aussi une assurance-vie contre les aléas politiques. Ils protègent leur fortune contre les poursuites judiciaires qui pourraient être intentées contre eux, au titre des biens mal acquis, s’ils se voyaient écartés du pouvoir.

Criminels et scandales ignorés

Les centres offshore offrent une protection non pas seulement contre les taxes, mais aussi contre les lois et les juges, souvent bien en peine de faire aboutir leurs enquêtes dans l’entrelacs des sociétés anonymes installées dans des juridictions aux règles protectrices. En témoigne l’impressionnante liste de criminels de tout pedigree qui apparaissent dans les « Pandora Papers », du vendeur d’armes au narcotrafiquant, du criminel sexuel en fuite au mafieux italien. Comme Raffaele Amato, un cadre de la Camorra soupçonné d’une douzaine de meurtres, dont l’histoire a inspiré le livre et la série télévisée Gomorra. Il a utilisé une société-écran pour acheter des terrains en Espagne après avoir fui la justice. Ou encore Jho Low, le personnage-clé du scandale 1MDB, l’un des plus grands détournements d’argent public de l’histoire. Les documents révèlent une myriade de sociétés constituées par l’homme d’affaires, aujourd’hui en fuite, pour siphonner l’argent du fonds souverain malaisien afin d’acheter des hôtels de luxe en Californie.

Au Mexique, une congrégation religieuse secouée par un scandale d’agressions sexuelles a exfiltré des centaines de millions de dollars vers des structures opaques

Derrière les procédures judiciaires déjà en cours, combien de scandales ignorés, qui dorment encore dans les archives de ces cabinets offshore ? Probablement beaucoup, à en juger par le nombre conséquent d’histoires exhumées en quelques mois par les 600 journalistes ayant exploré les archives secrètes de ces quatorze firmes, composées de documents s’étalant de 1996 à 2020.

Au Mexique, une congrégation religieuse secouée par un scandale d’agressions sexuelles est parvenue à exfiltrer des centaines de millions de dollars vers des structures opaques quelques jours avant sa mise sous tutelle par le Vatican, compliquant le dédommagement financier de ses victimes. En France, un conspirationniste d’extrême droite a eu recours à une société seychelloise pour vendre livres et pilules miracles. Aux Etats-Unis, des enquêteurs se sont heurtés à des « trusts », des structures ultra-opaques, au moment de mettre la main sur des antiquités khmères de contrebande. En Italie, un terroriste néofasciste a constitué un véritable empire financier occulte à l’aide d’intermédiaires suisses et panaméens.

Dérives généralisées

Comment un tel système, malgré la succession ininterrompue de scandales, peut-il perdurer ? D’abord en raison d’une fiction tenace, selon laquelle le système offshore est un outil neutre, qui serait simplement mal utilisé par certains, comme peuvent l’être le couteau, l’atome ou les réseaux sociaux. Dans la majorité écrasante des pays du monde, il n’est pas illégal de détenir des actifs offshore, ou d’utiliser des sociétés anonymes avec des hommes de paille. Ces instruments sont même considérés comme nécessaires, pour conduire des affaires au travers des frontières, dans une économie mondialisée où le maquis des législations et des fiscalités nationales disqualifierait toute alternative. Aujourd’hui, seuls sont punis les usages illégaux qui en sont faits, comme la fraude fiscale, la corruption ou le blanchiment d’argent.

Or, année après année, les révélations de la presse viennent confirmer le caractère généralisé des dérives de ce système. « Offshore Leaks » (2013), « China Leaks » (2014), « Panama Papers » (2016), « Bahamas Leaks » (2016), « Football Leaks » (2016), « Money Island » (2017), « Malta Files » (2017), « Paradise Papers » (2017), « Dubaï Papers » (2018), « FinCEN Files » (2020), « OpenLux » (2021), et maintenant « Pandora Papers ». Chacun de ces scandales vient révéler l’incapacité des autorités à surveiller efficacement ces territoires opaques du monde financier, qui concentrent plus de 8 700 milliards de dollars d’actifs (7 900 milliards d’euros), selon les dernières estimations de l’économiste Gabriel Zucman, remontant à 2017.

Certes, sous la pression de l’opinion publique, d’incontestables progrès ont été accomplis au cours de la dernière décennie. Le sacro-saint secret bancaire a été levé dans l’Union européenne en 2017. Depuis 2019, la transparence est théoriquement la norme dans le monde entier, grâce à l’échange automatique d’informations sur les comptes bancaires, visant à prévenir les autorités fiscales dès lors qu’un de leurs ressortissants détient des actifs financiers à l’étranger. Dans le même temps, un nombre croissant de pays se sont lancés dans la mise en place de registres recensant les propriétaires réels des sociétés, pour enfin percer le secret des prête-noms.Lire aussi :Ce que dix ans d’enquêtes financières ont changé

Mais tout cet édifice repose sur la bonne conduite des intermédiaires financiers, ceux qui enregistrent les sociétés et sont responsables de la collecte de l’information sur leurs clients. Parmi eux, on retrouve les quatorze cabinets au centre des « Pandora Papers », mais également un écosystème bien plus large, composé de banquiers, d’avocats, de notaires et autres prestataires, sans lequel le marché de l’offshore n’existerait pas. Ce sont ces prestataires qui l’organisent, le font vivre et prospérer, en vendant, pour quelques milliers d’euros ou de dollars, toute la palette d’instruments permettant aux clients de se cacher derrière des paravents et d’opacifier leurs avoirs, de la société virtuelle avec prête-nom au « trust » garantissant l’anonymat sur des générations.

Le sujet est d’autant plus central que ces marchands de secret, lorsqu’ils sont mis en cause, refusent d’endosser toute responsabilité en matière de lutte antiblanchiment. Ils renvoient ainsi invariablement la question à l’éthique des clients finaux, pour qui ils créent ces sociétés, voire à la responsabilité des Etats eux-mêmes qui, disent-ils, se montreraient défaillants dans leurs contrôles.

Nouveaux eldorados

Or les « Pandora Papers » confirment que ces cabinets sont nombreux à faillir à leurs missions de « due diligence » – ces vérifications de base qu’ils sont censés effectuer, pour contrôler la probité de leurs clients et la légalité de leurs transactions. Il apparaît aujourd’hui, à la lumière de cette nouvelle enquête, que Mossack Fonseca, par lequel le scandale des « Panama Papers » a éclaté, était loin d’être un cas isolé. D’ailleurs, certains cabinets ne se sont pas privés de prendre le relais de leur concurrent panaméen, défait par le scandale, en récupérant son portefeuille de sociétés offshore.Article réservé à nos abonnés Lire aussi La chute du cabinet offshore Mossack Fonseca, épilogue des « Panama Papers »

Enfin, le système se perpétue à cause d’une concurrence mondiale délétère vers le moins-disant en matière de transparence. Dans les Caraïbes, les centres offshore déjà éclaboussés par les scandales tentent tant bien que mal de se mettre au diapason de la communauté internationale, en adoptant des règles de contrôle plus contraignantes vis-à-vis de leur clientèle. Ainsi a-t-on vu certains paradis fiscaux bien établis renforcer leur arsenal législatif, qui en acceptant la création d’un registre public des bénéficiaires réels des sociétés, qui en refusant le mécanisme opaque des actions au porteur.

Mais, dans le même temps, de nouveaux eldorados ouvrent les bras aux clients en quête d’opacité. Alors que les territoires confettis sont sommés de trouver un nouveau modèle économique, d’éminents centres financiers sont en passe de les supplanter. Petits Etats puissants (Singapour, Emirats arabes unis) ou territoires adossés à une superpuissance (Hongkong pour la Chine, le Dakota du Sud pour les Etats-Unis, Chypre pour l’Union européenne), ils sont moins sensibles à la pression internationale, et jouissent d’une plus grande tolérance. L’émirat de Dubaï symbolise à merveille cette évolution, profitant aujourd’hui d’une place financière hyperdéveloppée, et d’un modèle économique conçu et protégé par les familles royales émiraties.

La communauté internationale laissera-t-elle ces nouveaux paradis se transformer définitivement en havres pour la fraude fiscale et l’argent sale ? « La lutte contre les paradis fiscaux, pour être efficace, ne peut être que mondiale », écrivait en début d’année, dans ses Mémoires d’un juge trop indépendant (Tallandier, 304 pages, 20,90 euros), l’ancien juge Renaud Van Ruymbeke, figure du combat contre le crime financier.

Jérémie Baruch, Anne Michel, Maxime Vaudano, ICIJ

« Pandora Papers » : comment les Etats-Unis deviennent un important paradis fiscal

Le Dakota du Sud, petit Etat du Midwest, est devenu un havre pour l’argent opaque, profitant du tour de vis imposé aux Bahamas. 

Par Anne Michel(avec l’ICIJ et le Washington Post)

Publié aujourd’hui à 18h30, mis à jour à 18h36 

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Le Dakota du Sud, connu pour son Mont Rushmore, est récemment devenu un havre d’opacité financière, grâce à ses « trusts ».
Le Dakota du Sud, connu pour son Mont Rushmore, est récemment devenu un havre d’opacité financière, grâce à ses « trusts ». DATACITRON

Les Etats-Unis sont en passe de devenir l’un des centres financiers offshore les plus importants de la planète. Documents à l’appui, les « Pandora Papers » confirment le constat d’ONG et d’économistes, qui dénoncent le choix politique ambivalent de la première puissance économique mondiale de mener la lutte contre les paradis fiscaux étrangers, tout en laissant prospérer sur son territoire des zones défiscalisées et opaques dans le Delaware, le Nevada ou le Wyoming.

Ensemble, le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et le Washington Post ont identifié un quatrième Etat américain qui se livre à un commerce florissant d’immatriculation de « trusts » garantissant l’anonymat : le Dakota du Sud. Le « trust » est une structure fondée sur le secret, qui permet à de riches particuliers de se délester – sur le papier – de leur patrimoine (argent, villas, parts d’entreprises ou œuvres d’art), en le transférant à un tiers de confiance.

Or, selon l’enquête de nos partenaires, fondée sur les archives d’un cabinet de services offshore, Trident Trust, établi à Sioux Falls (180 000 habitants), des dizaines de millions de dollars convergent vers cet Etat américain peu peuplé du Midwest, devenu une destination majeure pour l’argent étranger. Au total, les « trusts » du Dakota du Sud totalisent 360 milliards de dollars (310 milliards d’euros). d’actifs.

Des Bahamas à Sioux Falls

Sans jamais attirer l’attention, le Dakota du Sud a bénéficié à plein de la transparence imposée aux petits paradis fiscaux des Caraïbes, notamment sous la pression des Etats-Unis, pour récupérer d’importantes sommes d’argent. Preuve en est donnée par les « Pandora Papers ».

Ainsi, fin 2018, les Bahamas ont adopté une loi antiblanchiment, obligeant les sociétés et certains trusts à déclarer leurs propriétaires réels. Quelques jours plus tard, les « trusts » de la famille de l’ancien vice-président de la République dominicaine, Carlos Morales Troncoso, s’envolaient des Bahamas vers… Sioux Falls, Dakota du Sud. Sollicitée, la famille Morales n’a pas répondu.Les « Pandora Papers », c’est quoi ?

« Pandora Papers » est une enquête collaborative menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) en partenariat avec 150 médias internationaux, dont Le Monde. Elle repose sur la fuite de près de 12 millions de documents confidentiels, transmis par une source anonyme à l’ICIJ, provenant des archives de quatorze cabinets spécialisés dans la création de sociétés offshore dans les paradis fiscaux (îles Vierges britanniques, Dubaï, Singapour, Panama, les Seychelles…).

Cinq ans après les « Panama Papers », l’enquête révèle l’ampleur des dérives de l’industrie offshore et de ses sociétés anonymes. Elle montre comment ce système profite à des centaines de responsables politiques, et comment de nouveaux paradis fiscaux prennent le relais à mesure que les anciens se convertissent à la transparence.

A lire : « Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore

L’ICIJ a par ailleurs recensé plusieurs « trusts » liés à des personnalités sous le coup d’enquêtes judiciaires, ou dont les entreprises ont été accusées de malversations. Parmi eux, Guillermo Lasso, élu président de l’Equateur en avril, qui a créé des « trusts » dans le Dakota du Sud il y a quatre ans. Interrogé, le chef d’Etat a affirmé que tout était « légal et légitime » et qu’il respectait la loi équatorienne, laquelle interdit pourtant aux fonctionnaires de posséder des sociétés offshore.

Deux poids, deux mesures

Autre révélation de l’enquête, l’existence d’un « trust » ouvert au Dakota par Federico Kong Vielman, issu d’une riche famille d’entrepreneurs controversés du Guatemala, citée dans des affaires de corruption et de pollution supposées. En 2016, il a transféré 13,5 millions de dollars dans un « trust » à Sioux Falls. Cette année-là, la famille avait fait les gros titres des médias guatémaltèques, en raison d’un cadeau en nature consenti à Jimmy Morales, alors président de la République – cent nuits dans un hôtel de luxe lui appartenant. Kong Vielman a refusé de répondre aux questions sur son « trust ».

Ces dossiers posent la question de la responsabilité des Etats-Unis envers la communauté internationale. Les autorités américaines ont été promptes, depuis vingt ans, à obliger les banques suisses à communiquer des informations sur les Américains y possédant des comptes. Mais elles ont refusé pour elles-mêmes d’adhérer à l’accord de l’OCDE sur l’échange automatique d’informations sur les comptes bancaires, pourtant signé par plus de cent juridictions, y compris les îles Caïmans ou le Luxembourg. De ce fait, les Etats-Unis ne partagent pas leurs informations sur les comptes ouverts chez eux par des étrangers. Un deux poids, deux mesures en matière de transparence.Retrouvez nos articles sur les « Pandora Papers »

Tous les articles consacrés à l’enquête « Pandora Papers » sont disponibles dans cette rubrique.

Anne Michel(avec l’ICIJ et le Washington Post)

« Pandora Papers » : du roi Abdallah II à Tony Blair, des dizaines de dirigeants politiques éclaboussés par le scandale

Par Jean-Baptiste Chastand , Anne Michel , Jérémie Baruch , Maxime Vaudano et ICIJ 

Publié aujourd’hui à 18h30, mis à jour à 20h52

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/10/03/pandora-papers-du-roi-abdallah-ii-a-tony-blair-des-dizaines-de-dirigeants-politiques-eclabousses-par-le-scandale_6096962_4355770.html

ENQUÊTE

La fuite de documents confidentiels, source de l’enquête menée par « Le Monde » et l’ICIJ, révèle que de nombreux chefs d’Etat et de gouvernement dissimulent leur fortune derrière des sociétés-écrans anonymes.

Un roi, sept présidents et quatre premiers ministres en exercice. Des centaines de responsables politiques issus de plus de 90 pays. La liste des personnalités politiques qui apparaissent dans les « Pandora Papers » ressemble à un véritable catalogue du gotha politique mondial. Tour d’horizon des principales révélations de cette fuite de 12 millions de documents confidentiels sur les paradis fiscaux, obtenue par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et épluchée pendant plus d’un an par 150 médias internationaux.Les « Pandora Papers », c’est quoi ?

« Pandora Papers » est une enquête collaborative menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) en partenariat avec 150 médias internationaux, dont Le Monde. Elle repose sur la fuite de près de 12 millions de documents confidentiels, transmis par une source anonyme à l’ICIJ, provenant des archives de quatorze cabinets spécialisés dans la création de sociétés offshore dans les paradis fiscaux (îles Vierges britanniques, Dubaï, Singapour, Panama, les Seychelles…).

Cinq ans après les « Panama Papers », l’enquête révèle l’ampleur des dérives de l’industrie offshore et de ses sociétés anonymes. Elle montre comment ce système profite à des centaines de responsables politiques, et comment de nouveaux paradis fiscaux prennent le relais à mesure que les anciens se convertissent à la transparence.

A lire : « Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore

  • Andrej Babis, premier ministre tchèque

C’est une villa de deux étages avec billard, salle de cinéma, sauna et piscine, entourée d’un gigantesque domaine de seize parcelles dans les collines de Mougins (Alpes-Maritimes), dans l’arrière-pays cannois. Sur la Côte d’Azur, la plupart des voisins du château Bigaud ne savent pas qu’il appartient au premier ministre tchèque, Andrej Babis, 67 ans, sixième fortune de son pays, qui l’a acheté en 2009 par le biais d’une cascade de sociétés offshore. Entré en politique en 2011 en promettant une « révolution anticorruption », M. Babis dirige le gouvernement de ce pays d’Europe centrale depuis 2017.

Si ce francophile ne s’est jamais caché de posséder le restaurant étoilé voisin, le Paloma, fermé en 2019, il n’avait pas déclaré détenir 40 000 m2de propriétés diverses de l’autre côté de la rue, grâce à une myriade de sociétés domiciliées à Monaco, aux îles Vierges britanniques (BVI) et aux Etats-Unis. Aucune des déclarations de patrimoine qu’il a dû remplir depuis sa première élection au Parlement, en 2013, ne fait ainsi apparaître SCP Bigaud, Blakey Finance ou Boyne Holdings, ces sociétés offshore révélées par les « Pandora Papers ».

Lorsqu’il a acquis le château Bigaud en 2009, pour la somme de 14 millions d’euros, puis demandé un prêt de 1,75 million d’euros à la Sogelife, une filiale de la Société générale, pour financer des travaux et son extension, le milliardaire a eu recours à un montage opaque qui empêchait complètement de l’identifier. « Un type de structure typique pour faire de l’évasion fiscale ou du blanchiment d’argent », estime même Christoph Trautvetter, un expert du réseau allemand pour la justice fiscale, interrogé par nos partenaires de la télévision publique allemande ARD.

M. Babis n’a pas souhaité répondre aux questions du Consortium, mais « toutes nos transactions ont eu lieu de façon parfaitement légale et nous avons payé toutes les taxes requises », a contesté par e-mail Karel Hanzelka, porte-parole de son groupe, Agrofert. En pleine campagne électorale pour les législatives des 8 et 9 octobre, M. Babis est déjà mis en cause par la Commission européenne parce qu’il continue à diriger ses entreprises en sous-main, alors qu’elles bénéficient de millions d’euros de fonds européens.

Connu pour mélanger ses affaires professionnelles, familiales et politiques, M. Babis a aussi utilisé sa femme, Monika Babisova, pour ses propriétés de la Côte d’Azur. Elle apparaît ainsi brièvement comme actionnaire du montage, en 2018, au moment où le château Bigaud et ses parcelles attenantes sont rapatriés des sociétés offshore vers l’une des holdings tchèques de M. Babis. Baptisée SynBiol, elle est officiellement spécialisée dans « les carburants » et « la production de produits chimiques dangereux ».

  • Tony Blair, ancien premier ministre britannique

« Nous devons contrer les abus du système fiscal, proclamait Tony Blair lors de sa campagne victorieuse pour prendre la tête du Parti travailliste, en 1994. Pour ceux qui peuvent recourir aux bons comptables, le système fiscal est un paradis d’escroqueries, d’avantages et de profits. » Près de trente ans plus tard, les convictions de l’ancien premier ministre britannique (1997-2007) semblent avoir disparu.

En 2017, M. Blair et son épouse, Cherie, ont recouru à un montage offshore qui leur a permis d’économiser 340 000 livres sterling (380 000 euros) de taxes sur l’achat d’une belle propriété victorienne dans un quartier huppé de Londres, pour la coquette somme de 7,3 millions d’euros.

Les « Pandora Papers » révèlent que le couple Blair n’a pas acheté directement l’immeuble de quatre étages à son précédent propriétaire, Romanstone International Limited. A la place, les époux ont acquis directement les parts de cette société offshore installée aux BVI, qui appartenait à un ministre bahreïni, Zayed Ben Rachid Al-Zayani. Aux yeux des autorités britanniques, l’immeuble n’a donc pas changé de mains, ce qui leur a permis d’échapper aux frais de mutation normalement réclamés pour toute vente de bien immobilier sur le sol britannique.

Contactée par le Guardian, Cherie Blair n’a pas contesté avoir bénéficié de cette optimisation fiscale agressive, bien que légale. Elle a insisté sur le fait que les conditions de cette vente avaient été fixées par le vendeur.

  • Abdallah II, roi de Jordanie

Le roi de Jordanie, Abdallah II, est à la tête d’un véritable empire immobilier jusqu’alors inconnu du public, composé d’au moins quatorze luxueuses résidences au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, estimées à plus de 106 millions de dollars. Pour le construire en toute discrétion, il a fait appel à un comptable britannique, qui a constitué une trentaine de sociétés-écrans aux BVI et au Panama. Sa plus récente acquisition est une villa à Malibu (Californie) qui donne sur la plage.

Tous les documents des « Pandora Papers » confirment l’attachement de l’entourage du roi à la confidentialité de ses affaires immobilières. Jusqu’aux échanges de son gérant de fortune, Andrew Evans, avec les prestataires offshore qui administrent ses sociétés. Dans ces e-mails, Abdallah II est désigné tantôt comme « le bénéficiaire effectif », tantôt comme « vous-savez- qui », mais jamais par son nom. M. Evans a même exigé du prestataire panaméen Alcogal un traitement de faveur, justifié par le caractère « exceptionnellement sensible » de ce client, en ne conservant que des copies papier des documents, pour limiter les risques de fuite. Les documents témoignent également des efforts entrepris par ces intermédiaires pour dissimuler l’identité du roi, aussi bien dans les registres publics que dans les informations transmises aux autorités des BVI.

Sollicité par l’ICIJ, le monarque a fait savoir par ses avocats que ces propriétés avaient été achetées avec ses deniers personnels et que la loi jordanienne l’exemptait de payer des impôts. Il explique que son recours à des structures offshore est justifié par des « raisons légitimes de sécurité et de confidentialité ». Abdallah II a également des raisons plus politiques d’éviter d’étaler sa richesse au grand public : son pays, singulièrement plus pauvre que son voisin saoudien, dépend en grande partie de l’aide financière internationale, qui s’élevait à 3,7 milliards de dollars en 2020.

  • Nicos Anastasiades, président chypriote

Elle n’est ni le plus grand ni le plus peuplé des Etats de l’Union européenne. Mais la République de Chypre est sans conteste l’un des pivots de l’argent douteux au sein du continent européen, du fait de l’opacité de son système financier et de sa porosité avec les intérêts russes.

Le président de la République, Nicos Anastasiades, en sait quelque chose. Pendant longtemps, il était à la tête d’un cabinet d’avocats étroitement lié au monde de l’offshore, qui porte toujours son nom : Nicos Chr. Anastasiades & Partners. Si le chef d’Etat a officiellement quitté le cabinet au moment d’accéder à la fonction suprême, en 2013, il y conserve un bureau, et deux de ses filles en sont les associées.Article réservé à nos abonnés Lire aussi A Chypre, le scandale des « passeports en or »

Déjà mis en cause dans le scandale de blanchiment « Troika Laundromat » (« lavomatic Troika »), puis dans une affaire « des visas dorés », le cabinet du président confirme avec les « Pandora Papers » ses liens avec les oligarques russes. En 2015, la firme a ainsi aidé le milliardaire et ancien sénateur Leonid Lebedev à contourner les règles de transparence l’obligeant à se déclarer comme propriétaire de quatre sociétés chypriotes. Le cabinet a aussi rédigé des lettres de référence à Alexander Abramov, un magnat de l’acier proche du Kremlin, quelques jours après son placement sous sanctions américaines. Contacté, son actuel directeur a réfuté toute irrégularité.

  • Denis Sassou Nguesso, président congolais

Selon les « Pandora Papers », Denis Sassou Nguesso, a détenu, pendant près de vingt ans, une société offshore aux BVI. Dénommée Inter African Investment Ltd, elle a été enregistrée le 28 août 1998, moins d’un an après le début de sa mandature. Elle était propriétaire d’un compte bancaire dans la branche londonienne de la banque portugaise Espirito Santo.

Aidé par le gérant de fortune suisse FidElite, le président de la République du Congo a d’abord utilisé les services du cabinet panaméen Mossack Fonseca pour structurer son montage offshore, lui permettant de détenir dans le plus grand secret une seconde société, Ecoplan Finance Ltd. Le président a installé sa fille Julienne parmi les directeurs et administrateurs d’Ecoplan. Cette société détenait la majorité des parts de la société congolaise Escom Congo, une entreprise de construction immobilière ayant pignon sur rue, détentrice de droits dans des mines diamantaires. Selon le consortium de journalistes africains Ancir, le chiffre d’affaires annuel de la société serait de 150 millions d’euros. Les sociétés des BVI ont été dissoutes après le scandale des « Panama Papers ». Contacté, le président congolais n’a pas donné suite.

Les autres dirigeants cités

  • Ukraine. Le président Volodymyr Zelensky était copropriétaire d’une société aux BVI liée à l’industrie cinématographique. Peu avant son élection en 2019, il a transféré ses parts à l’un de ses plus proches conseillers, Serhiy Shefir.
  • Malte. L’ancien commissaire européen John Dalli a omis de divulguer sa participation dans une mystérieuse société aux BVI, qu’il a transmise à ses filles lors de son entrée au gouvernement maltais, en 2008.
  • Monténégro. Le président Milo Djukanovic et son fils sont bénéficiaires de deux « trusts » et de deux sociétés-écrans aux BVI.
  • Azerbaïdjan. Les « Pandora Papers » confirment l’ampleur de la fortune du clan présidentiel Aliev, qui détient notamment 100 millions d’euros de propriétés immobilières à Londres.
  • Kenya. La famille du président Kenyatta, figure de la lutte anticorruption, est propriétaire d’une fondation secrète au Panama, détenant plus de 30 millions de dollars (26 millions d’euros).
  • Gabon. Le président Ali Bongo a contrôlé à la fin des années 2000 deux sociétés offshore aux BVI, lorsqu’il occupait encore les fonctions de ministre de la défense.
  • Côte d’Ivoire. Le premier ministre Patrick Achi contrôlait une société aux Bahamas jusqu’à au moins 2006.
  • Tchad. Zakaria Déby, frère de l’actuel président tchadien, a créé en 2008 une société seychelloise en association avec un cousin et un trafiquant d’armes présumé.
  • Liban. L’actuel premier ministre, Najib Mikati, a acheté en 2010 une propriété de 10 millions de dollars (7,5 millions d’euros) à Monaco par l’intermédiaire d’une société panaméenne. Son prédécesseur Hassan Diab a détenu, plus récemment, une société aux BVI.
  • Equateur. Le président Guillermo Lasso a secrètement détenu des comptes bancaires aux Etats-Unis, par l’intermédiaire d’une fondation au Panama, puis d’un « trust » au Dakota du Sud.
  • République dominicaine. Le président Luis Abinader est lié à deux sociétés panaméennes créées plusieurs années avant son élection.
  • Brésil. Le ministre de l’économie, Paulo Guedes, qui défend publiquement des mesures anti-offshore, avait lui-même ouvert une société-écran aux BVI en 2014.

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Jean-Baptiste Chastand Prague, envoyé spécial, Anne Michel, Jérémie Baruch, Maxime Vaudano

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« Pandora Papers » : dans l’entourage de Vladimir Poutine, des fortunes bien dissimulées

Par Jérémie Baruch 

ENQUÊTE

Publié Le 3 Octobre 2010, mis à jour à 18h35

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/10/03/pandora-papers-dans-l-entourage-de-vladimir-poutine-des-fortunes-bien-dissimulees_6096963_4355770.html

Une fuite de documents révèle que plusieurs proches du président russe ont connu un enrichissement spectaculaire, sans raison apparente.

Vladimir Poutine est un homme qu’il fait bon connaître. Beaucoup de ceux qui ont croisé sa route ont connu une soudaine fortune quand l’ancien espion du KGB s’est hissé au sommet de l’Etat russe. Pas seulement les « oligarques », ces hommes d’affaires milliardaires qui ont profité des privatisations à marche forcée de l’ère post-soviétique, et qui dirigent aujourd’hui les entreprises les plus puissantes du pays. Mais également des personnages bien moins connus, des intimes du président, dont l’enquête « Pandora Papers » éclaire les trajectoires financières étonnantes.Les « Pandora Papers », c’est quoi ?

« Pandora Papers » est une enquête collaborative menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) en partenariat avec 150 médias internationaux, dont Le Monde. Elle repose sur la fuite de près de 12 millions de documents confidentiels, transmis par une source anonyme à l’ICIJ, provenant des archives de quatorze cabinets spécialisés dans la création de sociétés offshore dans les paradis fiscaux (îles Vierges britanniques, Dubaï, Singapour, Panama, les Seychelles…).

Cinq ans après les « Panama Papers », l’enquête révèle l’ampleur des dérives de l’industrie offshore et de ses sociétés anonymes. Elle montre comment ce système profite à des centaines de responsables politiques, et comment de nouveaux paradis fiscaux prennent le relais à mesure que les anciens se convertissent à la transparence

.A lire : « Pandora Papers » : plongée mondiale dans les secrets de la finance offshore

  • Le boucher

Peu de gens peuvent prétendre connaître le maître du Kremlin aussi bien que Petr Kolbin. Après une enfance en RDA, il a fait, adolescent, les 400 coups avec Vladimir Poutine, rencontré dans un village près de Leningrad, où leurs deux familles passaient leurs vacances. Du temps de l’URSS, il était boucher. Depuis la perestroïka, son parcours reste teinté de mystère. S’il n’a officiellement jamais dirigé de grande entreprise, et toujours réfuté le qualificatif d’« homme d’affaires », il a été capable d’aligner des millions de dollars pour s’offrir, en 2005, 10 % du groupe pétrolier Gunvor, fondé par un autre de ses amis d’enfance, l’oligarque Guennadi Timtchenko.

Les « Pandora Papers » révèlent une autre opération suspecte de Petr Kolbin. En 2003, il s’est offert la moitié des parts de la société International Petroleum Products Ltd, enregistrée dans les îles Vierges britanniques (BVI), pour la somme de deux millions de dollars (1,7 million d’euros), injectée également depuis les BVI. L’activité de la société offshore, rebaptisée ensuite « LTS Holding », reste à ce jour mystérieuse. Tout juste sait-on qu’elle a reçu 9 millions de dollars en 2009, de la part d’un partenaire inconnu. Et qu’elle est, une fois encore, liée à l’oligarque Guennadi Timtchenko – qui a cédé ses parts à Petr Kolbin après avoir été placé sous sanctions internationales en mars 2014.

Après avoir été placé lui-même sous sanctions, en juillet 2015, Petr Kolbin a transféré les comptes de sa société vers l’établissement russe Gazprombank. Deux ans plus tard, il a transféré la société LTS Holding des BVI vers Chypre, et a cédé ses parts à sa fille.

  • La maîtresse

M. Kolbin n’est pas le seul proche à avoir vu sa vie changer en parallèle de l’ascension politique de Vladimir Poutine. Dans les années 1990, Svetlana Krivonogikh finançait encore ses études à Saint-Pétersbourg en faisant des ménages. C’est à cette période qu’elle aurait noué une relation amoureuse avec le futur président, selon les informations du site d’investigation russe Proektdémenties par le Kremlin. En 2001, un an à peine après avoir obtenu son diplôme – et après l’arrivée de M. Poutine au Kremlin –, elle se retrouve soudainement détentrice de l’équivalent de plusieurs millions d’euros d’actions de la banque Rossia. Selon la presse russe, elle posséderait aussi des biens immobiliers à Moscou et à Saint-Pétersbourg, un yacht et le domaine skiable Igora, en Russie.

Les « Pandora Papers » révèlent qu’elle a acheté, en septembre 2003, un appartement monégasque dans l’immeuble Monte-Carlo Star, près du casino, avec vue sur la mer. L’opération, qui s’élevait à 3,6 millions d’euros, a été réalisée par l’entremise d’une société offshore lui appartenant, Brockville Developments Ltd, enregistrée aux BVI. Elle est intervenue quelques mois seulement après la naissance de sa fille Elizaveta – l’enquête de Proekt affirme qu’elle ne serait autre que l’enfant illégitime de Vladimir Poutine.

L’intermédiaire monégasque au cœur du montage a tout fait pour maintenir l’opacité sur l’identité de la propriétaire, en recourant à des actions anonymes puis, quand la loi les a interdites, à des actionnaires prête-noms panaméens. Le nom de Svetlana Krivonogikh n’apparaît même pas sur le compte bancaire ouvert au nom de la société dans un établissement genevois.

  • Le propagandiste

On sait peu de choses sur les liens personnels qui unissent Vladimir Poutine et Konstantin Ernst, le PDG de Channel One, première chaîne de télévision russe, détenue par l’Etat. Une chose est sûre : après sa nomination, concomitante à l’arrivée de M. Poutine au Kremlin, cet ancien producteur de télévision a fait disparaître les informations défavorables au pouvoir des programmes de la chaîne.

Depuis vingt ans, Konstantin Ernst n’a jamais manqué de loyauté à l’égard du président. En 2014, il a même accepté de produire personnellement la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Sotchi, un spectacle éblouissant, pour faire rayonner la Russie aux yeux du monde entier. Une prestation dont il s’est acquitté pour la modique rémunération de… un rouble.

Les « Pandora Papers » suggèrent que ce geste altruiste n’a peut-être pas été fait simplement « par amour », comme il l’avait expliqué à l’époque. Le jour même de l’ouverture des Jeux, une société offshore aux BVI a été secrètement enregistrée à son nom. Par un sibyllin montage, cette structure, baptisée « Moscow Dvorik Ltd », lui a permis de faire l’affaire du siècle : l’achat à la ville de Moscou d’un terrain de 36 hectares vendu en lot unique, comptant 39 cinémas de l’ère soviétique.

La vente du terrain en un seul bloc a amené un membre indépendant du conseil municipal à porter plainte, au prétexte qu’un tel appel d’offres était un moyen de favoriser « un gros acquéreur » déjà choisi. La plainte – rejetée par les autorités – s’interrogeait sur le montant de la vente – 9,6 milliards de roubles (157 millions d’euros à l’époque) –, alors que le terrain était estimé à plus du double. Konstantin Ernst, dont les fonctions de PDG ne le placent pas dans la catégorie des oligarques multimillionnaires, a pu bénéficier pour cette opération d’un coup de pouce de VTB, une banque publique russe.

L’enquête de l’ICIJ révèle un autre secret de Konstantin Ernst : il est le discret propriétaire de La Colère d’Achille, une peinture de Jacques-Louis David, évaluée à 5,5 millions d’euros, achetée par l’intermédiaire d’une autre société-écran aux BVI.

Ni Petr Kolbin ni Svetlana Krivonogikh n’ont répondu aux questions de l’ICIJ et de ses partenaires. Konstantin Ernst a, lui, répondu qu’il n’avait jamais caché sa participation dans le projet de rachat moscovite.

  • Des hommes de paille ?

A l’instar de Sergueï Roldouguine, un ami de Poutine – les « Panama Papers » avaient révélé qu’il était à la tête de sept sociétés offshore dont les comptes en banque ont brassé près de deux milliards de dollars –, ces trois profils méconnus ont fait appel à des intermédiaires pour créer des sociétés offshore dans les paradis les plus opaques de la planète. Leur proximité avec Vladimir Poutine pose une question lancinante : le président russe profite-t-il lui aussi de cette opacité ?

Officiellement, le président gagne un salaire annuel de 8,6 millions de roubles (100 000 euros). Mais de nombreux experts estiment sa fortune réelle à plusieurs dizaines, voire centaines de milliards de dollars. De quoi nourrir les accusations des opposants de M. Poutine, qui estiment que le président utilise ses affidés comme des hommes de paille : de faux bénéficiaires qui détiennent des actifs pour son compte.Retrouvez nos articles sur les « Pandora Papers »

Tous les articles consacrés à l’enquête « Pandora Papers » sont disponibles dans cette rubrique.

Jérémie Baruchavec ICIJ

Voir aussi:

« Pandora Papers » suite….

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/10/05/pandora-papers-suite/

« Pandora Papers » : du Maroc au golfe Persique, la bonne fortune de DSK dans le conseil aux gouvernements

« Pandora Papers » : ces sociétés qu’Aymeric Chauprade, ancien proche de Marine Le Pen, ne saurait voir

« Pandora Papers » : au Cameroun, comment l’épouse d’un ministre des mines est devenue actionnaire d’un groupe minier australien

« Pandora Papers » : le roi Abdallah II juge les révélations « inexactes », le Kremlin évoque des informations « infondées »

« Pandora Papers » : la part d’ombre de Baker McKenzie, cabinet d’avocats « global »

Pandora papiers (III): les flux financiers se reportent désormais sur des Etats puissants, bien moins faciles à faire rentrer dans le rang

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/10/06/21146/

« Relancer la lutte contre la finance offshore »

« Pandora Papers » : une onde de choc mondiale

« Pandora Papers » : l’élite politico-financière libanaise championne de l’évasion fiscale

« Pandora Papers » : la nouvelle vie à Dubaï de Philippe Houman, l’avocat suisse de Jérôme Cahuzac

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« Pandora Papers » : sur les traces du pilleur de temples khmers

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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