« Pékin entend traduire aux Nations unies le glissement progressif du pouvoir d’Ouest en Est »
CHRONIQUE
La Chine est à la tête de quatre des quinze agences spécialisées de l’organisation et à la direction de sept autres

Alain Frachon
Editorialiste au « Monde »
La Chine veut toute sa place à l’ONU, lieu central de l’exercice du « multilatéralisme ». Encore faut-il comprendre ce que signifie le « multilatéralisme » aux caractéristiques chinoises, décrypte, dans sa chronique, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde ».
Publié hier à 01h23, mis à jour hier à 06h56 Temps de Lecture 4 min.
Chronique. La Chine aime l’ONU, qui le lui rend bien. Les Nations unies sont l’un des relais de la puissance chinoise – en toute légitimité, mais pas seulement. En visioconférence, Xi Jinping a manié, la semaine dernière, devant l’Assemblée générale de l’organisation, la plus parfaite des langues de bois onusiennes : « Nous devons bâtir un nouveau type de relations internationales basé sur le respect mutuel, l’équité, la justice sociale et la coopération. » « Gagnant-gagnant », bien sûr, a ajouté le président chinois.
Derrière la bien-pensance de ce morceau de jargon diplomatique se cache une stratégie politique qui est celle d’une puissance décidée à imprimer sa marque sur les affaires du monde. L’idée serait de façonner un « ordre chinois » comme il y eut – il y a toujours ? – un « ordre américain » ; d’imposer une « pax sinica » pour prendre la suite de la « pax americana ». Pareil ajustement collerait au sens de l’histoire contemporaine, marqué par la perte de la centralité de l’Occident devant ce que l’orientaliste Gilles Kepel appelle « l’irrésistible sinisation du monde ».
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Ce glissement progressif du pouvoir d’Ouest en Est, Pékin entend le traduire aux Nations unies. Pourquoi ? Parce que l’ONU est universelle – la quasi-totalité des Etats en sont membres – et cette universalité fonde son importance : l’ONU représente la légitimité internationale. Elle en a le monopole. Elle fait partie de cet édifice institutionnel bâti par les Etats-Unis au lendemain de la seconde guerre mondiale : l’ONU et ses agences spécialisées, mais aussi le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.
On a appelé cela « l’ordre libéral international », qui, trop souvent, ne fut ni « libéral » ni pacifique. Dans le sillage de la Chine appuyée par la Russie de Vladimir Poutine, nombre de pays jugent aujourd’hui que le « système des Nations unies », tel qu’il a été conçu, ne sert qu’à perpétuer l’hégémonie occidentale. « Un tel système ne représente plus la volonté de la communauté internationale », dit le ministère chinois des affaires étrangères. Il faut le réviser.
Conception intégriste de la souveraineté
La volonté de Pékin de peser sur l’ONU n’a rien d’illégitime. Elle fait partie du jeu d’une grande puissance, elle est le pendant de l’influence prépondérante longtemps exercée par les Américains aux Nations unies. La Chine veut toute sa place en ce lieu central de l’exercice du « multilatéralisme » – expression barbare qui signifie que la norme internationale doit être décidée dans ce cadre-là. Encore faut-il comprendre ce que signifie le « multilatéralisme » aux caractéristiques chinoises.
La bataille que mènent la Chine et ses alliés à l’ONU porte d’abord sur le concept de souveraineté : un Etat est maître chez lui. Pékin a une conception intégriste, extrémiste et absolutiste de la souveraineté. Dans la vision chinoise de la vie internationale, la paix entre les nations, « dans le respect mutuel et l’équité », comme dit Xi Jinping, passe par l’interdiction de toute ingérence dans les affaires intérieures des pays membres.
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A ce titre, il faut gommer, jeter dans l’East River, qui borde le bâtiment de l’ONU à New York, ce qui fut esquissé au lendemain de la guerre froide : un devoir d’intervention internationale dans les affaires d’un Etat qui viole manifestement la charte de l’ONU.
La nature d’un régime ne relève pas des compétences de l’ONU, dit la Chine. Le traitement qu’un Etat réserve à ses ressortissants n’est pas une affaire internationale. Pékin renvoie les Etats-Unis à leur soutien à nombre de dictatures durant la guerre froide. Les droits de l’homme, tels qu’ils figurent dans la déclaration ajoutée en 1948 à la charte de l’ONU ? La Chine estime que l’interprétation qu’en font les Occidentaux relève d’une manière d’impérialisme culturel qu’il convient de dénoncer – et qui limite singulièrement la portée desdits droits. Le traitement réservé à ses minorités ethniques, aux habitants de Hongkong, aux dissidents ? Une affaire de culture, vous dit-on !
Un poids énorme à l’ONU
Reste le droit international en général, celui qu’a codifié l’ONU, sous forme de traités et de résolutions, et qui est censé s’imposer sur la scène internationale.
La Chine se comporte ici comme les Etats-Unis et les autres puissances. Elle pratique le respect à géométrie variable, selon ses intérêts. Où est le « respect mutuel » dû aux Etats voisins de la Chine en mer de Chine méridionale ? Pékin s’impose par la force, tant pis pour le droit. Comme s’y employèrent feue l’URSS et les Etats-Unis, avec plus ou moins de succès selon l’époque, Pékin déploie son influence à l’ONU à des fins hégémoniques.
Ce qui donne toute son importance au poids politique dont la Chine dispose aujourd’hui aux Nations unies. Il est énorme. Il correspond à sa démographie et à son rang économique. Pékin est le deuxième contributeur au budget de l’ONU (derrière Washington) et l’un des premiers fournisseurs de casques bleus.
La Chine est à la tête de quatre des quinze agences spécialisées de l’organisation et à la direction de sept autres. Elle use de toute sa puissance économique pour dégager des majorités en faveur des solutions qui lui conviennent dans les domaines les plus variés, des télécommunications aux droits de l’homme en passant par la santé.
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Cette logique d’influence globale s’appuie sur les succès chinois et la séduction ainsi exercée auprès de nombre de pays membres, particulièrement chez les anciens colonisés. « Non qu’ils ignorent les risques de tomber sous une nouvelle domination, écrit Jean-Marie Guéhenno dans son remarquable Le Premier XXIe siècle. De la globalisation à l’émiettement du monde (Flammarion, 368 pages, 21,90 euros). Mais, à tout prendre, l’attrait de la puissance chinoise l’emporte dans beaucoup de pays en développement sur la peur qu’elle pourrait inspirer. » La « sinisation » du monde passe par l’ONU.
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Alain Frachon(Editorialiste au « Monde »)
*La Chine à l’assaut des Nations unies
Par Harold Thibault , Marie Bourreau et Brice Pedroletti
Publié le 31 mai 2019 à 12h45 – Mis à jour le 03 juin 2019 à 08h31
ENQUÊTE
Trente ans après la répression des manifestations de la place Tiananmen, Pékin n’entend pas seulement étouffer à l’ONU les critiques le visant sur les droits de l’homme, mais veut imposer ses propres valeurs. Et il y parvient, avec un certain succès.

Les 84 photos montrent des Ouïgours souriant, des villageois jouant d’instruments de musique, des enfants sur un toboggan, des femmes s’activant à la récolte, ou des hommes de cette minorité musulmane de l’extrême ouest chinois étudiant le mandarin dans un « centre d’apprentissage et de formation ».
L’exposition, intitulée « Développement et progrès des droits de l’homme dans la région autonome ouïgoure du Xinjiang en Chine », s’est tenue dans le Palais des Nations, à Genève, au mois de mars. Au même moment, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies (ONU) procédait à l’examen périodique universel de la Chine, un rendez-vous quinquennal pour chacun de ses pays membres : l’Etat y présente son bilan et entend les remarques et recommandations des pays tiers et de la société civile.
Selon des estimations crédibles et reprises par l’ONU, un million de Ouïgours (sur une population totale de 11 millions) seraient aujourd’hui internés dans des camps où ils doivent clamer leur loyauté à la Chine populaire, dénoncer l’islam, associé au terrorisme, et le séparatisme. Ces camps, que les défenseurs des droits désignent comme de nouveaux goulags, sont ceux que Pékin qualifie, en légende de ses photos, de « centres d’apprentissage ».
L’obscénité de cette exposition organisée au sein même du Conseil des droits de l’homme n’a pas échappé aux fonctionnaires de l’ONU. Pourtant, ils n’ont rien pu faire : ce type d’événement n’est pas interdit par les chartes onusiennes, la règle stipulant simplement de ne pas s’en prendre à un autre Etat. Tout juste ont-ils pu protester lorsque des diplomates chinois ont voulu présenter des images d’attentats sanglants. Les diplomates russes et cubains, eux, ont salué l’exposition.
Une heure pour les droits de l’homme
Pour beaucoup d’Etats répressifs, l’examen de leur situation en matière de droits de l’homme n’est qu’un moment désagréable à passer, mais bref et sans suivi réel. En session plénière finale, le cas est discuté pendant une heure : vingt minutes pour le pays qui défend son bilan, vingt autres pour les Etats membres, qui ne sont pas tous hostiles et avec lesquels on peut négocier, et autant pour la société civile.

Pourtant, en 2014, le précédent passage de la Chine s’est déroulé sous haute tension. Pour interpeller l’opinion internationale, une activiste chinoise, Cao Shunli, avait organisé un sit-in devant le ministère des affaires étrangères à Pékin, en juin 2013.
Le 14 septembre, elle avait été arrêtée à l’aéroport, alors qu’elle s’apprêtait à embarquer à destination de Genève où elle devait participer à une conférence d’ONG en vue de l’examen de la Chine. Mme Cao, qui souffrait de tuberculose et de problèmes hépatiques, s’est vu refuser tout traitement pendant sa détention. Libérée dans un état critique, le 27 février 2014, elle est morte deux semaines plus tard.
Le 20 mars, en session plénière du Conseil des droits de l’homme à Genève, les ONG ont tenté d’imposer une minute de silence en sa mémoire. La Chine a objecté que la société civile n’était autorisée qu’à des « commentaires » et rien d’autre, pas même aux silences, et a exigé un vote sur ce point. Soutenue par une flopée d’Etats autoritaires, elle l’a emporté, déstabilisant le président du Conseil, le Gabonais Baudelaire Ndong Ella – le pays de ce dernier ayant jugé plus prudent de s’abstenir face à Pékin.
La Chine n’entend pas seulement faire taire les critiques sur l’emprisonnement de ses dissidents, elle veut être célébrée
Depuis, plus rien n’est laissé au hasard. La Chine, premier pays de la planète par son poids démographique et deuxième puissance économique et militaire, qui se voit à terme prendre la première place, ne cherche pas uniquement à s’assurer qu’un tel affront ne se reproduise pas à l’ONU. Elle compte y faire reconnaître ses propres valeurs, un modèle alternatif selon lequel les droits de vote, d’expression et de manifestation s’éclipseraient au profit du droit à ne plus avoir faim, à voyager en train à grande vitesse ou à apprendre à écrire.
Le Parti communiste chinois (PCC) se targue d’avoir sorti des centaines de millions de citoyens de la pauvreté depuis qu’il a renoncé au maoïsme économique et engagé des réformes, à la fin des années 1970. La Chine n’entend pas seulement faire taire les critiques sur l’emprisonnement de ses dissidents, elle veut être célébrée – la reconnaissance internationale devant en retour nourrir la légitimité interne du régime. Et elle y parvient, avec un certain succès.
L’enthousiasme d’Antonio Guterres
En janvier 2017, le président Xi Jinping effectuait une visite remarquée au Palais des Nations. A l’occasion de son discours, les 3 000 employés du bâtiment avaient été invités à rester chez eux. « Les Nations unies avaient été complètement bouclées. Les ONG ne pouvaient pas être présentes ; ce fut aussi très compliqué pour les médias. Il nous fut étrangement expliqué qu’il s’agissait là d’une pratique normale », raconte un fonctionnaire onusien.
Le président Xi déroula son discours sur la « communauté de destin pour l’humanité » et fut le seul à mentionner les droits de l’homme. Antonio Guterres, devenu secrétaire général de l’ONU quinze jours plus tôt et dont la candidature avait été soutenue par Pékin, ne cacha pas son enthousiasme. « La Chine adopte une position très nette en faveur du multilatéralisme, c’est un facteur extrêmement positif. Le fait qu’on ne soit pas d’accord sur toutes les questions n’en diminue pas l’importance », déclara-t-il alors.

Quelques mois plus tard, en juin, le Conseil des droits de l’homme adoptait pour la première fois une résolution dont la Chine avait eu l’initiative. Intitulée « La contribution du développement au bénéfice de tous les droits de l’homme », elle fut approuvée par trente pays contre treize, grâce au lobbying chinois. Elle mentionne « le respect des politiques et priorités nationales » – expression synonyme de la non-ingérence, notion chère à la Chine qui refuse qu’on lui fasse la morale –, ainsi que des résultats « gagnants-gagnants », un vocable récurrent de sa diplomatie.
« L’adoption de ce texte a été un tournant. De là, on est passé à une offensive tous azimuts : la Chine occupe l’espace, envoie des diplomates en nombre impressionnant. Elle noie le débat avec du “gagnant-gagnant” et menace de représailles les pays qui s’opposeraient. Aucun autre Etat ne déploie de tels moyens », résume le fonctionnaire déjà cité qui, comme plusieurs sources, s’exprime sous le couvert de l’anonymat par crainte de perdre son poste.
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En préparation de son examen périodique de 2019, la Chine a exercé des pressions pendant de longues semaines auprès du Conseil des droits de l’homme pour savoir si des dissidents politiques, qu’elle qualifie de « terroristes », seraient présents.
La société civile a découvert avec stupeur, en octobre 2018, que le Haut-Commissariat aux droits de l’homme avait subitement retiré de son site Internet un premier résumé des contributions d’ONG à l’évaluation des progrès réalisés ou non par Pékin. Plusieurs semaines plus tard, l’ONU remettait en ligne une version épurée des remarques émises par un groupe lié au gouvernement tibétain en exil, le Centre tibétain pour les droits de l’homme et la démocratie (TCHRD) et d’un parti de Hongkong, Demosisto, qui dénonçait la mainmise de Pékin sur cette ancienne colonie britannique. En coulisses, des officiels de l’ONU expliquent avoir été pris au piège de leurs propres règles : celles-ci ne permettant pas la participation de partis politiques et de groupes se revendiquant d’un gouvernement, ils n’ont eu d’autres choix que de céder quand les diplomates chinois sont venus se plaindre.
ONG et journalistes dehors, faute de place
Ces mêmes règles n’ont en revanche pas empêché des groupes chantant les louanges du PCC de se fondre parmi les ONG. Il s’agit, selon le langage onusien, de Gongo, un acronyme anglophone signifiant « Organisations non gouvernementales organisées par un gouvernement ». Non seulement leurs remarques sont incluses dans les rapports, mais elles accaparent l’essentiel du temps de parole à Genève. Lors des travaux préparatoires de novembre 2018, elles avaient ainsi envahi la salle de conférence, ovationnant debout le modèle chinois. Quant aux vraies ONG et aux journalistes, ils avaient dû rester dehors, faute de place.
De son côté, l’ambassadeur de la Chine à l’ONU à Genève, Yu Jianhua, avait multiplié les messages exhortant les diplomates étrangers à ne pas participer aux réunions organisées en marge par des ONG, sur la situation des Ouïgours dans la région du Xinjiang. Durant les deux à trois semaines précédant la session plénière principale de l’examen, le 15 mars, les diplomates chinois ont rendu visite, plusieurs fois par jour, au secrétariat du Conseil des droits de l’homme pour exercer des pressions sur le choix des thèmes qui allaient être abordés. Pékin est parvenu à enregistrer – à la place d’ONG internationales – un nombre considérable de Gongo, telles que la Société chinoise d’étude des droits de l’homme ou l’Association chinoise pour la préservation et le développement de la culture tibétaine, qui se contentent d’applaudir les réalisations de l’Etat-Parti.

Pour Pékin, l’opération est simple. Les organisations doivent être pré-approuvées par le Comité pour les ONG, qui dépend lui-même du Conseil économique et social (Ecosoc) de l’ONU, un organe sensible à l’influence chinoise. Elles doivent ensuite s’enregistrer en ligne, à un horaire précis, en l’occurrence le 21 février 2019 à 14 heures.
Fait inédit, les ONG reçurent un message leur annonçant qu’en raison de « problèmes techniques », elles devraient recommencer le 26 février. Mais après cette date, les ONG sont informées que « des problèmes techniques se sont de nouveau produits » ce jour-là et qu’il leur faudra en conséquence s’enregistrer une troisième fois, le 1er mars.
Au final, six « fausses » ONG proches du gouvernement chinois et quatre vraies ONG indépendantes s’exprimeront sur le bilan des droits de l’homme de la Chine à la session déterminante du 15 mars. Pour un temps de parole total de vingt minutes, soit deux minutes chacune.
Un bug technique
C’est peu, mais cela aurait pu être pire. Selon nos informations, le bug technique cachait surtout la crainte en interne que seules des organisations progouvernementales chinoises parviennent à s’enregistrer du premier coup : il fallait s’assurer qu’au moins une poignée d’ONG reconnues internationalement puissent s’exprimer. Car la Chine a fait preuve d’une célérité inégalable, que ses représentants aient eu le clic ultrarapide ou qu’ils aient développé pour l’occasion un programme informatique. « J’étais juste à côté de ma collègue devant l’ordinateur et elle est allée vraiment vite, il ne lui a fallu que quelques secondes », se souvient pourtant une responsable d’une grande ONG internationale.
De son côté, John Fisher, le responsable de Human Rights Watch à Genève explique : « Human Rights Watch connaît très bien le système en ligne et s’est enregistré pour parler aussi vite qu’humainement possible. Le fait que tant d’organisations pro-étatiques aient été capables d’évincer des ONG légitimes avec une célérité qui défie la crédibilité pose de sérieuses questions. (…) Toute manipulation du processus par la Chine serait aussi grave que grotesque, et ne ferait que souligner le fait que la Chine est consciente que son bilan sur les droits de l’homme ne peut pas tenir un examen véritablement indépendant. »
Malgré toutes les précautions, un imprévu a quand même embarrassé Pékin. Le jour de la séance plénière du 15 mars, un homme pénétrait dans deux mosquées de Christchurch en Nouvelle-Zélande, pour y abattre 51 musulmans. Le Conseil des droits de l’homme a demandé une minute de silence. Un responsable chinois a aussitôt frappé à la porte : cet hommage pouvait remémorer aux ONG la mort de l’activiste Cao Shunli et la minute de silence qui lui avait été refusée, cinq ans plus tôt. Cette fois cependant, les délégués chinois n’ont pas eu gain de cause, l’émotion suscitée par l’acte terroriste en Nouvelle-Zélande étant trop vive.
« La Chine s’emploie à combler le vide laissé par le repli américain avec une énergie remarquable »
Pékin avance. D’autant qu’il peut profiter depuis le mandat de Donald Trump du désengagement américain. Et d’autant que la Chine avait jusqu’à présent fait profil bas, restant le membre permanent du Conseil de sécurité qui a le moins utilisé son droit de veto. Les Etats-Unis ont quitté le Conseil des droits de l’homme en juin 2018. A l’époque, leur ambassadrice à l’ONU, Nikki Haley, qualifiait cette institution de « fosse septique du parti pris politique », le Conseil dénonçant avec constance la politique d’Israël envers les Palestiniens. « La Chine s’emploie à combler le vide laissé par le repli américain avec une énergie remarquable », constate un responsable onusien. « Nous ne sommes pas un peuple conquérant. Et nous ne nous sommes jamais comportés en puissance impérialiste »,rétorque un responsable chinois, lui aussi sous le couvert de l’anonymat.Article réservé à nos abonnés Lire aussi « En 30 ans, le regard des Etats-Unis sur la Chine a changé »
En 2019, la Chine est devenue le deuxième contributeur au budget régulier de l’ONU, devant le Japon, mais encore derrière les Etats-Unis. Elle est aussi le deuxième contributeur au budget des opérations de maintien de la paix et tient en état d’alerte une force de 8 000 hommes, prête à intervenir si l’ONU le demandait – un cas unique.
A l’heure du retrait financier et politique des Etats-Unis de la machine onusienne, la diplomatie du portefeuille menée par Pékin fait mouche. Le secrétaire général Antonio Guterres s’est d’ailleurs déplacé, jeudi 25 avril, au deuxième forum des « nouvelles routes de la soie » à Pékin, à l’inverse des gouvernements occidentaux qui ont symboliquement marqué leur inquiétude de cet entrisme chinois par l’absence de leurs dirigeants.
« L’importance remarquable et urgente »
Le projet des « nouvelles routes de la soie » – des investissements massifs dans les ports, routes, voies ferrées reliant l’empire du Milieu au reste de l’Asie, à l’Afrique et à l’Europe – vise à étendre l’influence de la Chine et à imposer, grâce aux amitiés diplomatiques qu’elle aura tissées en chemin, la pleine acceptation de son système politique dans le monde.
A Pékin, M. Guterres a salué « l’importance remarquable et urgente » des « routes de la soie », soulignant que « l’échelle des investissements prévus » offrait une « opportunité significative de contribuer à un monde plus équitable et plus juste pour tous, tout en luttant contre le changement climatique ». Il faudra attendre quatre jours pour apprendre, par l’un de ses porte-parole, que M. Guterres a « discuté de tous les sujets pertinents avec les autorités chinoises, ce qui inclut la situation au Xinjiang ».
En créant, en 2015, un Fonds des Nations unies pour la paix et le développement, doté de 200 millions de dollars (180 millions d’euros) sur dix ans, le président Xi Jinping n’avait pas caché l’importance de sa stratégie onusienne. Son comité de pilotage compte aujourd’hui l’ambassadeur de Chine à l’ONU, Ma Zhaoxu, ainsi que trois hauts fonctionnaires chargés de sélectionner les projets de développement à financer. Ces derniers sont pour la plupart situés en Afrique, où les entreprises chinoises investissent en masse. Les détracteurs de Pékin redoutent de le voir « ONU-iser » tous ses projets. « On ne peut pas accepter la logique de Pékin de réécrire ainsi les règles de la diplomatie mondiale », souffle une source qui rejette cette vision chinoise plaçant la souveraineté nationale et la coopération au-dessus du respect des droits de l’homme.
A mesure que croît sa contribution, Pékin revendique davantage de postes dans les hautes sphères de l’organigramme onusien
A mesure que croît sa contribution, Pékin revendique davantage de postes dans les hautes sphères de l’organigramme onusien. En 2017, il avait espéré obtenir la direction des opérations de maintien de la paix, finalement restée dans le giron de Paris, bien que « ce ne soit qu’une question de temps », note une source française. Un premier signal a été envoyé par M. Guterres, en février, avec la nomination, pour la première fois, d’un diplomate chinois comme envoyé spécial de l’ONU dans la région des Grands Lacs. Washington a tenté de s’y opposer, en vain. La conquête de l’ONU par Pékin passe aussi par le déploiement et la qualité de ses diplomates : le nombre de ses représentants a ainsi doublé au sein de la Cinquième Commission chargée du budget de l’ONU.

Depuis deux ans, les Européens n’ont cessé de sonner l’alarme sur la capacité et la rapidité des Chinois à supplanter le vide diplomatique laissé par le retrait américain dans de multiples instances internationales : le Conseil des droits de l’homme à Genève, mais aussi l’Unesco, l’accord de Paris sur le climat, l’agence d’aide aux Palestiniens, etc. « Washington a bien compris le message, mais, au lieu de se réinvestir, les Américains ont choisi la confrontation. C’est aujourd’hui leur seul engagement à l’ONU : s’opposer à Pékin », note un observateur.
« Le désengagement américain de l’ONU, revient à la donner à la Chine »
A l’automne 2018, Donald Trump a nommé à la tête du Bureau de la sécurité nationale pour les affaires multilatérales Elizabeth Erin Walsh, une diplomate de carrière passée par Pékin. Officiellement, elle doit coordonner la relation entre les Etats-Unis et les Nations unies sous l’autorité du conseiller à la sécurité nationale John Bolton, dont l’hostilité à l’égard de l’ONU est bien connue – en 2005, il déclarait que « ça ne ferait pas une grosse différence » si le siège de l’organisation à New York perdait dix de ses trente-huit étages. Officieusement, le rôle de Mme Walsh serait surtout de faire barrage à l’influence et au discours chinois à l’ONU. « Il faudrait savoir ce que veut Bolton, s’interroge un ambassadeur. L’ONU compte-t-elle ou ne compte-elle pas ? Car le désengagement américain, lui, revient à la donner à la Chine. »
Les tensions sino-américaines s’exposent désormais au grand jour. Pékin avance à visage découvert. Lors du renouvellement, en mars, du mandat de la mission de l’ONU en Afghanistan, Américains et Chinois se sont invectivés en public, les premiers refusant de voir figurer la mention des « nouvelles routes de la soie » dans le projet de résolution. Les Américains sont en mode « panique à bord », dit un membre de la société civile : « Ils sont dépassés par l’intérêt de l’ONU pour la Chine. »

Dissidents à la peine
Dans cette guerre d’usure menée par Pékin au sein des Nations unies, les dissidents chinois sont à la peine. Dolkun Isa, militant ouïgour exilé à Munich et devenu depuis président du Congrès mondial ouïgour (CMO), l’organisation politique de la diaspora, en a fait l’amère expérience.En 2017, il se rend à la session annuelle de l’Instance permanente des Nations unies sur les questions autochtones (IPQA), qui se tient chaque printemps à New York, en tant que membre d’une ONG allemande – la Société pour les peuples menacés (SPM) – qui y dispose d’un statut consultatif. Il assiste alors à la cérémonie d’ouverture et à diverses sessions parallèles. Au troisième jour, alors qu’il est à la cafétéria, des policiers exigent de vérifier son identité et son badge, avant de lui ordonner de quitter le siège de l’ONU. « Je leur ai demandé pourquoi. Ils m’ont dit : “Vous n’avez pas à discuter. Il faut partir. Raisons de sécurité !” J’ai répondu que j’étais en règle. Deux autres policiers sont alors arrivés. Ils n’étaient pas du tout polis, j’étais choqué, se souvient M. Isa. Un collègue a dû récupérer mon ordinateur et mon sac restés dans la salle de conférence. » Lui s’est retrouvé sur le trottoir. Depuis, sa présence est devenue un motif récurrent de frictions entre Chinois et Américains.
Lors de la session 2018, se reproduit le même parcours du combattant. A son arrivée, Dolkun Isa apprend que son accréditation, d’abord approuvée, vient d’être révoquée. La mission permanente allemande et Human Rights Watch se démènent auprès de l’ONU ; Kelley Eckels Currie, l’ambassadrice américaine adjointe aux Nations unies, prévenue de ses problèmes, propose même de l’accompagner. Les policiers, d’abord agressifs, se confondent en excuses avant d’invoquer la nécessité de nouveaux contrôles de sécurité – qui s’étirent en longueur. Dolkun Isa jette l’éponge et rentre en Allemagne. La mission allemande finit par obtenir l’assurance de sa réaccréditation : il peut enfin revenir à New York, juste à temps pour participer à l’une des dernières journées de la session.
Suivi dans les couloirs
En 2019, l’Ouïgour a pu participer à la session, à la condition de signer une lettre stipulant qu’il ne représentait que l’ONG allemande. Il a malgré tout été suivi dans les couloirs par des représentants chinois. Lors d’une conférence présidée par une « experte » chinoise, celle-ci lui a refusé la parole. « La Chine ne va jamais lâcher prise, déplore M. Isa. Ils feront tout pour réduire au silence ceux qui veulent parler. De manière agressive, par des moyens diplomatiques ou économiques… Que cela marche ou pas, ils ne cesseront jamais. »
Alors que le doute planait encore sur l’identité de celui qui avait ordonné l’expulsion de Dolkun Isa du bâtiment new-yorkais deux ans plus tôt, un ancien sous-secrétaire général chargé du Conseil économique et social de l’ONU, le Chinois Wu Hongbo, s’en est finalement vanté, en avril, sur le plateau d’une émission de la télévision publique CCTV. « Etre un diplomate chinois signifie qu’il faut être très vigilant quand il s’agit de protéger les intérêts nationaux du pays et la sécurité », a lancé M. Wu sous les applaudissements du public.
Harold ThibaultGenève, envoyé spécial
Marie BourreauNew York, Nations unies, correspondante
Brice Pedroletti
**Comment la Chine durcit sa guerre d’influence pour démontrer sa puissance
Une enquête exclusive, dont « Le Monde » a eu connaissance, décrit comment le Parti communiste chinois est passé à une phase plus agressive de consolidation de sa puissance.
Par Nathalie Guibert et Brice PedrolettiPublié le 03 septembre 2021 à 04h40 – Mis à jour le 20 septembre 2021 à 10h27
Temps de Lecture 8 min.

Une entreprise tentaculaire, massive, cohérente, globale, tous azimuts, mondialisée : les mots manquent au profane pour décrire la protéiforme guerre d’influence engagée par la Chine pour démontrer sa puissance. Elle se révèle, d’une façon impressionnante, dans une étude exhaustive de 600 pages, publiée lundi 20 septembre au terme de deux ans de travail par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (Irsem), et dont Le Monde a eu connaissance.
Derrière « Les opérations d’influence de la Chine », ses auteurs, Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, décrivent une bascule récente du régime de Pékin, qualifiée de « moment machiavélien » : « Le Parti communiste chinois [PCC] semble désormais convaincu qu’il est plus sûr d’être craint que d’être aimé. »
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Avec la sécurisation du régime politique grâce à un arsenal de lois en 2015, et l’accent mis sur la suprématie du PCC sous Xi Jinping à partir du 19e Congrès de 2017 – au point que, rappellent les auteurs, tout citoyen ou entreprise chinoise « a l’obligation de collaborer avec les services de renseignement » – la Chine est passée à une nouvelle phase, plus agressive, de consolidation de sa puissance. La crise hongkongaise de 2019 et la pandémie de 2020-2021 en ont été des accélérateurs. « Ses opérations se sont considérablement durcies » et « ses méthodes ressemblent de plus en plus à celles employées par Moscou », explique l’Irsem.
Ces campagnes mobilisent tous les leviers, détaillés par MM. Charon et Jeangène Vilmer dans un gros travail de synthèse de sources internationales, de la diplomatie au cinéma, des universités aux entreprises, des médias aux partis politiques. Les opérations servent quatre grands récits : défendre le modèle chinois, vanter la tradition du pays, convaincre de sa bienveillance, installer sa puissance.
Lire l’éditorial du « Monde » : Les démocraties occidentales face au défi chinois
La stratégie, décrivent les deux chercheurs, se déploie en cercles concentriques. Cibles prioritaires, Taïwan et Hongkong sont les terrains d’entraînement de méthodes qui s’étendent à la planète entière. « Les campagnes clandestines agressives, à la russe », visant cet étranger proche touchent maintenant l’Australie et les Etats-Unis. En Europe, c’est la Suède qui est devenue en 2018 le laboratoire pour le continent, à partir du moment où Stockholm a cherché à se défendre face à une opération de dénigrement menée par l’ambassadeur de Pékin, en coordination avec les médias et des réseaux sociaux chinois, au sujet du prétendu mauvais traitement de touristes chinois.
Douze bureaux, chargés d’autant de cibles
Le PCC en maîtrise les concepts, les cibles et les moyens, qu’il a mis en place à des fins de contrôle interne avant de les exporter, et qu’il démultiplie grâce notamment à la Ligue de la jeunesse communiste (LJC).
L’Armée populaire de libération (APL), elle, déploie les « trois guerres » : la « guerre de l’opinion publique » sur tous types de médias ; la « guerre psychologique » qui « peut chercher à briser le lien de confiance entre gouvernants et gouvernés, perturber le processus décisionnel du pays ennemi » ; et la « guerre du droit », dont la dernière illustration est la loi adoptée par Pékin le 10 juin pour contrer les sanctions occidentales.
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La Chine, ainsi, « séduit et subjugue », mais aussi « infiltre et contraint », analyse l’Irsem. L’approche, holistique, est conceptualisée sous le terme de « travail de front uni » qui cible aussi bien, en France, la Fondation prospective et innovation de Jean-Pierre Raffarin que les indépendantistes kanaks. Il renvoie à une stratégie datant de la révolution communiste russe puis chinoise : s’allier avec des ennemis de second rang pour lutter contre ceux de premier rang et utiliser des alliés provisoires – parfois des « idiots utiles » – pour remplir ses objectifs idéologiques.
« Clé de lecture inestimable des opérations d’influence du Parti communiste », selon les auteurs, le front uni est un département du PCC, doté de douze bureaux, chargés d’autant de cibles. Mais il désigne aussi des actions menées par des milliers d’organisations, de structures écran et d’individus affiliés à d’autres branches de l’Etat-parti – think tanks, médias, universités, associations d’amitié, journalistes chinois à l’étranger ou encore organisations religieuses officielles… « Le front uni, c’est une action, une idéologie, une structure. N’importe quel département du PCC peut être amené à faire une action de front uni », rappelle Emmanuel Jourda, chercheur français spécialiste du sujet.
Influenceurs patentés
« Séduire », d’abord, demande à une nébuleuse d’acteurs d’engager, de coopter et d’influencer : ici les Chinois de la diaspora, là des partis d’opposition plus favorables à la Chine, voire comme à Taïwan un candidat aux municipales, ailleurs les journalistes et des élus de pays en voie de développement, des hommes d’affaires espérant se développer en Chine, des personnalités politiques déclassées dans leur propre pays en quête de reconnaissance, et toutes sortes d’individus qui, par intérêt, crédulité ou conviction, relaient le discours chinois et deviennent des influenceurs patentés, parfois rémunérés.
En France, Maxime Vivas, un militant d’extrême gauche auteur d’un ouvrage prétendant que la répression des Ouïgours au Xinjiang est une « fake news »semble être un cas d’école d’hameçonnage réussi : il fut invité en Chine par des entités locales directement impliquées dans la répression, comme, en 2018, le Corps de production et de construction du Xinjiang, ou Bingtuan, une organisation paramilitaire subordonnée au PCC. Maxime Vivas s’appuie essentiellement sur des données issues directement de la propagande chinoise, et des sites complotistes étrangers comme l’américain Grayzone.
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Pour « contraindre », les opérations chinoises quittent le soft power pour les « mesures actives » visant une palette de plus en plus large « d’ennemis ».
Le 77 de la rue Meizhu, une artère arborée de Fuzhou, métropole située au bord du détroit de Taïwan, est ce que les services de renseignement nomment une boîte aux lettres. On y trouve la « Piscine des dauphins ». Mais l’adresse est indiquée pour des marchés publics destinés à une unité de l’armée. En réalité, une vaste base militaire se cache à quelques dizaines de mètres : le cœur des opérations d’information de l’APL. L’existence de la base 311 avait été rendue publique par deux spécialistes de l’APL, Mark Stokes et Russell Xiao, en 2013. L’Irsem en révèle les contours précis, images à l’appui.
Opérations de guerre psychologique
La base 311, ou « unité 61716 » illustre la sophistication du dispositif chinois. Elle a été créée en 2005 et elle est depuis 2015 intégrée à la Force de soutien stratégique de l’armée, qui opère aussi le spatial et la guerre électronique. « C’est la seule de ce genre qui ait été identifiée pour le moment, nous pensons qu’il en existe d’autres », expliquent les chercheurs. « Chargée de l’aspect opérationnel de la guerre politique », elle centralise les opérations de guerre psychologique pour rallier la population de Taïwan à Pékin, mais « il apparaît qu’elle mène aussi des recherches sur l’environnement informationnel aux Etats-Unis ».
Tous les cinq ans, la direction change. La dernière connue, en 2015, était composée du commissaire politique Mei Huabo, du colonel Yue Lei commandant la base, et de Qiu Yu, président de la chaîne China Huayi Broadcasting corporation (CHBC). Les auteurs de l’étude font l’hypothèse que ces deux derniers personnages n’en seraient qu’un.
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« La base 311 opère en utilisant des entreprises qui constituent des façades civiles, notamment la CHBC. Tous les commandants de la base ont porté la double casquette de président de la CHBC. » Yue Lei, en 2018, « est devenu commissaire politique de l’unité 63650, base de test nucléaire dans le Xinjiang ». Mei Huabo a lui aussi été remplacé, en 2016 selon des sources taïwanaises.
A partir de documents trouvés dans la base de données chinoise CNKI et la plate-forme iXueshu, l’Irsem a identifié neuf unités sur le site de Fuzhou. Les militaires de la base 311 « sont en général présentés comme des chercheurs ou des ingénieurs »qui publient sur la guerre psychologique ou la sécurité informatique. Hu Huaping, coauteur d’un de ces articles avec des universitaires, a récemment « prôné l’utilisation de l’intelligence artificielle, pour une méthode d’orientation dite “intelligente” de l’opinion publique ». Pour ces soldats, « les Etats-Unis sont considérés comme des acteurs incontournables de la guerre psychologique » et leurs guerres récentes sont très étudiées.
Industrialisation des opérations de manipulation
Rouage parmi d’autres, la base 311 est dotée en propre de tous les moyens nécessaires : « des entreprises façades du secteur médiatique, des unités de l’APL subordonnées, et des plateformes relais ». Elle dispose ainsi d’une maison d’édition, Haifeng, recapitalisée à hauteur de 61 millions d’euros en 2019. La base entretient des relations étroites avec l’Université nationale de technologie de défense de Changsha, identifiées par l’Australian Strategic Policy Institute. Le média Voice of the Straits, alias « unité 61023 » en interne, lui est aussi rattaché. Tout comme le centre de propagande réseaux (« unité 61070 ») et le centre de formation Huaxin, une plate-forme de guerre politique cachée sous la forme d’un think tank, tous voisins de la Piscine des dauphins de Fuzhou.
La période récente a été marquée par une industrialisation des opérations de manipulation de l’information. La collecte massive des données et l’intelligence artificielle nourrissent la création de contenu à grande échelle, comme ce fut le cas dans la campagne électorale à Taïwan en 2020. En Malaisie, pas moins de « 431 fermes de contenus liées à un certain Evan Lee » ont travaillé en réseau à produire des messages, a montré une enquête du site taïwanais The Reporter. Une étude empirique de la Revue américaine de sciences politiques avait estimé que, dès 2017, le gouvernement chinois fabriquait et postait environ 448 millions de commentaires par an sur les réseaux sociaux.
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Manipulation psychologique dans le cas du Covid-19 (nier des faits avérés pour déstabiliser les convictions d’un public cible), incitation à la haine en ligne contre les militants de Hongkong, simulation de mouvements d’opinion spontanés… De la Serbie à Hongkong, ce volet des opérations d’influence est « particulièrement dynamique » selon les experts de l’Irsem. C’est par millions de messages que la LJC a visé des cibles étrangères, « utilisant souvent les étudiants chinois et les Chinois d’ascendance étrangère pour améliorer leur qualité ». Sur un seul petit événement, la LJC s’est illustrée sur Facebook en envoyant 40 000 messages d’insulte à un nageur australien, Mack Horton, qui avait battu un champion chinois. C’est donc par dizaines de milliers que des comptes ont dû être suspendus par YouTube, Facebook et Twitter en 2020.
Reste qu’en dépit de leur caractère massif, les opérations chinoises obtiennent un résultat mitigé. En matière d’influence, « la Chine est son meilleur ennemi », conclut l’Irsem.
Elle s’est beaucoup inspirée de la Russie, mais demeure moins efficace en dépit de moyens supérieurs. Les actions d’influence de Pékin à l’étranger, Asie comprise, butent sur une agressivité excessive et des maladresses culturelles persistantes.
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Les enquêtes d’opinion convergent pour constater qu’en 2021 l’image de la Chine s’est beaucoup dégradée, tandis que Pékin a essuyé des revers sur ses « routes de la soie ». Le PCC n’a pas trouvé l’équilibre idéal entre séduction et contrainte.« L’empire du Milieu accélère », une série en cinq épisodes
Premier volet : Un bulldozer de la croissance mondiale
- La Chine va abandonner son statut de pays émergent pour celui de pays développé
- Comment les exportateurs chinois se sont adaptés à la pandémie de Covid-19
- Les jeunes Chinois tirent la consommation vers le haut
Deuxième volet : Un géant scientifique lancé à pleine vitesse
- Le « techno-nationalisme », marqueur essentiel du succès du modèle politique chinois
- Face à des hôpitaux engorgés, l’incroyable essor de la santé en ligne
- Nio, un champion chinois des véhicules électriques sauvé par le soutien public
- Les technologies de surveillance timidement remises en cause
Troisième volet : Les premiers pas du yuan digital
- La Chine s’entraîne et teste sa monnaie virtuelle depuis quelques mois
- En Europe et aux Etats-Unis, la course aux monnaies digitales est lancée
Quatrième volet : Une puissance industrielle
- Des géants industriels au service de la puissance chinoise
- Les puces électroniques, talon d’Achille de l’industrie chinoise
Cinquième volet : La conquête commerciale
- La Chine tisse sa toile commerciale à travers le monde***
- Avec les « nouvelles routes de la soie », les pays pauvres pris dans le « piège de la dette »****
- L’Australie, dernière victime en date de la diplomatie de Pékin
Nathalie Guibert et Brice Pedroletti
***La Chine tisse sa toile commerciale à travers le monde
« L’empire du Milieu accélère » (5/5). Pour tenter de surmonter ses différends avec les Etats–Unis, la Chine fait feu de tout bois pour parapher des accords commerciaux en Asie, en Afrique et en Europe.
Par Julien BouissouPublié le 17 janvier 2021 à 01h29 – Mis à jour le 17 janvier 2021 à 04h59
Temps de Lecture 10 min.

Négocier avec la Chine, ou pas ? La question taraude de nombreuses chancelleries depuis que Pékin, en pleine guerre commerciale et technologique avec Washington, multiplie les gestes d’ouverture tous azimuts dans le monde entier afin de trouver des relais de croissance moins hostiles. Après avoir signé, en novembre 2020, le Partenariat régional économique global (RCEP) avec quatorze pays d’Asie et du Pacifique, le plus grand accord de libre-échange au monde, la Chine s’est empressée de saluer « la victoire du multilatéralisme et du libre-échange », comme pour mieux souligner l’isolement des Etats-Unis.A
Quelques semaines plus tard, elle accélérait les négociations avec l’Union européenne (UE), pour conclure, fin décembre, un accord sur les investissements en discussion depuis 2013. « La détermination de la Chine à promouvoir une ouverture de haut niveau est inébranlable et sa porte s’ouvrira toujours plus grand », s’est aussitôt félicité Pékin, par son ambassade à Paris. C’est aussi pour elle une victoire diplomatique : elle parvient à découpler sa relation avec les Etats-Unis de celle avec le Vieux Continent, évitant ainsi un front commun entre les deux puissances occidentales.
Quelques jours plus tard, le 1er janvier, c’est l’accord de libre-échange entre l’île Maurice et la Chine qui entrait en vigueur. Un accord qui « renforce [leurs]relations économiques avec l’Afrique », a déclaré Wu Peng, le directeur du département Afrique au ministère chinois des affaires étrangères, qui en a d’ailleurs promis d’autres sur le continent. Et ce n’est pas fini.
Mesures de rétorsion
Dans une interview accordée le 8 janvier à l’agence de presse Xinhua, le nouveau ministre chinois du commerce, Wang Wentao, a dit vouloir accélérer les négociations avec le Japon et la Corée du Sud, et tenir des discussions avec Israël, le Conseil de coopération du Golfe et la Norvège. « Nous avons de plus en plus de partenaires commerciaux », a assuré le ministre.
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Pékin compte désormais dix-neuf accords de libre-échange, signés avec vingt-six pays, qui couvrent 35 % de son commerce extérieur.
« La Chine veut multiplier les partenariats avant l’installation de la nouvelle administration américaine, prévue le 20 janvier », observe Alice Ekman, analyste responsable de l’Asie à l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne (IESUE). Les entreprises chinoises sont de plus en plus nombreuses à devoir quitter la cotation de Wall Street, car elles ont été inscrites sur les listes noires du département américain de la défense.
Pékin compte désormais 19 accords de libre-échange, signés avec 26 pays, qui couvrent 35 % de son commerce extérieur
Dernier en date : le fabricant de téléphones Xiaomi, épinglé à la mi-janvier par Washington en raison de ses liens présumés avec l’armée chinoise. Le géant pétrolier chinois CNOOC a, lui, été ajouté à la liste noire du département du commerce, qui l’accuse de harcèlement et de comportement menaçant dans les activités d’exploration d’hydrocarbures en mer de Chine du Sud. Washington entend ainsi freiner leur capacité à importer des technologies clés et à stopper leur développement à l’international.
Reste que les accords signés avec la Chine ne protègent pas de son courroux, voire de sa franche hostilité. La puissance asiatique a ainsi multiplié les mesures de rétorsion vis-à-vis de l’Australie, alors que tous deux ont signé le traité du RCEP en novembre 2020.
Surtout, malgré ces nombreux traités de libre-échange, l’empire du Milieu n’est pas prêt à ouvrir son économie. Bien au contraire. « Le Parti renforce son contrôle sur l’économie, souligne Alice Ekman. Il existe donc une contradiction entre la rigidité interne de son système économique et les dispositions d’ouverture affichées à l’international. »
Excédent commercial
Les démocraties ne trahissent-elles pas leurs valeurs en signant des accords avec la Chine ? A l’automne 2020, le Canada a renoncé à négocier avec elle un traité de libre-échange. Les relations entre les deux pays s’étaient dégradées après l’arrestation, fin 2018 à Vancouver, de la directrice financière de Huawei, Meng Wanzhou, puis la détention par Pékin de deux Canadiens, Michael Kovrig et Michael Spavor. Ottawa a même décidé, mi-janvier, d’interdire les importations en provenance du Xinjiang et de punir les entreprises impliquées dans le travail forcé, tout comme le Royaume-Uni.
Les Etats-Unis, qui cherchent à isoler Pékin avec une violente guerre tarifaire, ont pour l’instant le plus grand mal à en tirer tous les bénéfices. En novembre 2020, la Chine n’avait importé que 86 millions de dollars (71 millions d’euros) de produits américains, soit seulement le tiers de ce qu’elle s’était engagée à acheter au début de l’année. Dans le sens inverse, les Etats-Unis continuent d’importer massivement de Chine.
Les Etats-Unis, qui cherchent à isoler Pékin avec une violente guerre tarifaire, ont pour l’instant le plus grand mal à en tirer tous les bénéfices
Cette dernière a encore enregistré en 2020 un excédent commercial avec les Etats-Unis en hausse de 7,1 % à 316,9 milliards de dollars, ont annoncé, le 14 janvier, les douanes chinoises. Pis, la guerre tarifaire entre les deux puissances a poussé les constructeurs automobiles Tesla et BMW à relocaliser une partie de leur production américaine en Chine pour contourner les droits de douane.
Pour l’instant, la Chine fait mieux que parer la politique des Etats-Unis, elle marque également des points avec l’UE. Sur les neuf premiers mois de l’année 2020 – en pleine pandémie de Covid-19 –, les échanges entre les deux partenaires ont atteint 425,5 milliards d’euros, contre 412,5 milliards entre l’UE et les Etats-Unis, selon Eurostat. De fait, Bruxelles entend profiter du dynamisme de Pékin en misant sur le dialogue.
« Nous partageons la même planète. Sans engager la Chine dans un système de règles, que ce soit sur le climat ou le commerce, nous ne serons pas en mesure de faire face aux défis globaux auxquels nous sommes confrontés », a indiqué Sabine Weyand, la directrice générale du commerce de l’UE, le 5 janvier sur Twitter.
Le 30 décembre 2020, alors que des témoignages sur le travail forcé des Ouïgours arrivent du Xinjiang et que la répression s’intensifie à Hongkong, l’UE s’est félicitée de la conclusion d’un accord d’investissement avec la Chine « fondé sur des valeurs ».
Mémo interne
« Cet accord donnera un coup de fouet aux entreprises européennes sur l’un des marchés les plus importants et les plus dynamiques au monde », s’est réjoui Valdis Dombrovskis, commissaire européen au commerce, qui a ajouté : « Nous avons obtenu des engagements contraignants dans le domaine de l’environnement, du changement climatique et de la lutte contre le travail forcé. » Le texte, qui n’a pas encore été rendu public, garantirait aux entreprises européennes un plus large accès au marché chinois en imposant le respect de la propriété intellectuelle, la transparence sur les nombreuses aides d’Etat et l’interdiction des transferts de technologie forcés.
En coulisse, les Etats membres de l’UE sont bien plus divisés et surtout moins laudateurs que les communiqués officiels de l’exécutif bruxellois
Pékin accepterait de supprimer progressivement les exigences en matière de coentreprise dans le secteur automobile, poursuivrait la libéralisation du secteur des services financiers, lèverait l’interdiction des investissements étrangers dans les services de cloud.
Selon la Commission européenne, cet accord « améliore les conditions de concurrence » des sociétés européennes en Chine en interdisant toute discrimination dans les achats des entités publiques, qui contribuent à 30 % du produit intérieur brut (PIB) chinois, et en imposant des « obligations de transparence des subventions ».
En coulisse, les Etats membres de l’UE sont bien plus divisés et surtout moins laudateurs que les communiqués officiels de l’exécutif bruxellois. Un mémo interne, consulté par Le Monde, du Comité des représentants permanents (Coreper), l’entité rassemblant les ambassadeurs des Etats membres de l’UE, laisse entrevoir plusieurs réserves : « Certains Etats membres (les Pays-Bas, la France, l’Italie, l’Autriche, la Hongrie) ont rappelé que la priorité devait être donnée à la substance de l’accord plutôt qu’à l’urgence de signer. Les Pays-Bas ont été particulièrement critiques, craignant que cet accord grave dans le marbre l’asymétrie entre la Chine et l’UE en matière d’ouverture commerciale. »
Certains expriment aussi leurs craintes quant aux répercussions de cet accord sur les relations économiques de l’UE avec d’autres puissances, notamment les Etats-Unis. Jake Sullivan, futur conseiller américain à la sécurité nationale, a en effet prié les Européens, dans un message posté le 22 décembre 2020 sur Twitter, d’attendre l’arrivée de l’administration Biden pour mettre au point une stratégie commune face à Pékin. Enfin, des pays, dont la France, la Suède ou l’Espagne, ont demandé un « engagement clair de la Chine sur la ratification des conventions de l’Organisation internationale du travail [OIT] ».
Poupées russes
L’engagement obtenu sur la ratification des conventions de l’OIT est finalement peu convaincant. Pékin promet seulement d’« œuvrer à la ratification » des conventions internationales sur le travail forcé. Shi Yinhong, professeur de relations internationales à l’université de Renmin, est sceptique : « L’Etat chinois n’acceptera jamais, même implicitement, que l’on suggère que certains de ses citoyens sont des travailleurs forcés, et les syndicats n’ont d’ailleurs pas leur place dans le pays. »
A Bruxelles, on préfère voir le verre à moitié plein : « Ce n’est pas avec ce texte que le régime chinois va changer, mais c’est la première fois que Pékin signe un accord mentionnant le travail forcé », fait valoir un haut fonctionnaire de la Commission européenne. L’UE semble croire aux promesses de son partenaire, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. « Comment un Etat au pouvoir centralisé pourrait-il ouvrir des secteurs économiques stratégiques aux capitaux étrangers ? », se demande ainsi Shi Yinhong.
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« Au cours des vingt dernières années, la Chine n’a pas vraiment respecté les accords signés, ajoute Amrita Narlikar, présidente du German Institute for Global and Area Studies, à Hambourg. Elle continue par exemple d’utiliser massivement les aides d’Etat, de ne pas respecter la propriété intellectuelle, et d’imposer des transferts forcés de technologies, malgré l’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce. »
Si avec cet accord la Chine a remporté une première victoire diplomatique, elle pourrait aussi en tirer des bénéfices économiques, alors que les tensions se multiplient avec les Etats-Unis. « Elle a besoin d’attirer l’innovation et les capitaux de l’étranger, estime Ludovic Subran, directeur de la recherche économique d’Allianz. Son déficit courant se creuse et elle a reçu deux fois moins d’investissements directs étrangers en 2019 qu’en 2017. »
Les promesses de libéralisation faites par la deuxième puissance mondiale peuvent toutefois réserver de mauvaises surprises. Les réglementations chinoises ressemblent à des poupées russes : au moment où elles disparaissent, d’autres peuvent apparaître. « Même si Pékin supprime les exigences en matière de coentreprise pour les hôpitaux privés, les investisseurs étrangers auront toujours besoin d’une licence », relève Alicia Garcia Herrero, chef économiste Asie Pacifique de la banque Natixis.
Rôle décisif de l’Allemagne
Face aux hésitations des uns et des autres, l’Allemagne, qui présidait le Conseil de l’UE lors du second semestre 2020, a joué un rôle décisif dans la conclusion de l’accord. « La chancelière Merkel considère que son pays est très vulnérable dans un monde où s’affrontent les grandes puissances, et qu’il ne peut s’aliéner la Chine à un moment où son poids et son influence augmentent », explique Noah Barkin, chercheur au bureau berlinois du German Marshall Fund.
« L’UE privilégie (…) ses gains économiques du court terme à l’indépendance stratégique du long terme », met en garde la chercheuse Amrita Narlikar
Au troisième trimestre 2020, l’Allemagne a été le premier investisseur européen en Chine (840 millions d’euros), suivi des Pays-Bas (270 millions d’euros) et de la France (140 millions d’euros), selon le cabinet Rhodium Group. Désormais, des géants allemands comme Volkswagen, BMW, Infineon ou encore Adidas effectuent au moins 20 % de leur chiffre d’affaires chez le géant asiatique.
N’est-il pas risqué de miser autant sur un régime dictatorial et agressif à l’étranger ? « Avec cet accord, l’UE privilégie ses intérêts à ses valeurs, et ses gains économiques du court terme à l’indépendance stratégique du long terme », met en garde Amrita Narlikar.
La dépendance vis-à-vis du géant asiatique pourrait aussi la fragiliser, surtout au moment où elle veut relocaliser certaines de ses industries au nom de l’« autonomie stratégique ». Rien qu’en France, la part des intrants étrangers dans la production industrielle est passée de 29 % à 39 % au cours des vingt dernières années, selon une note récente de la direction du Trésor. Sur plus de 5 000 produits importés dans l’UE, 7 % dépendent d’un nombre réduit de pays fournisseurs, dont principalement la Chine.
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« Le nouvel accord entre la Chine et l’UE pose une question fondamentale dans l’ordre mondial post-pandémie : comment gérer les relations stratégiques et économiques entre grandes puissances aux systèmes politiques et institutionnels très différents ? », écrit Dani Rodrik, professeur à l’université Harvard, dans une tribune publiée le 11 janvier par Project Syndicate. Au nom de son développement économique, l’UE préfère se rapprocher de sa rivale, seule puissance à avoir enregistré une croissance positive en 2020, et refuse de choisir, contrairement aux Etats-Unis, entre ses intérêts stratégiques et commerciaux.
Julien Bouissou
****Avec les « nouvelles routes de la soie », les pays pauvres pris dans le « piège de la dette »
Les sommes considérables prêtées par Pékin à certains Etats pour bâtir des infrastructures pourraient conduire ceux-ci au défaut de paiement.
Par Julien BouissouPublié le 17 janvier 2021 à 12h00
Temps de Lecture 4 min.

Après les « nouvelles routes de la soie », le mur de la dette. Les dizaines de milliards de dollars prêtés par Pékin pour inciter les Etats concernés par ce programme à construire des infrastructures risquent de conduire les pays pauvres et émergents à des défauts de paiement en série. En effet, la pandémie de Covid-19 a considérablement affaibli leurs capacités de remboursement. Les recettes fiscales ont diminué en raison du ralentissement économique, les dépenses ont crû pour faire face à la crise sanitaire et sociale, et, pour certains d’entre eux, les revenus dégagés par les exportations de matières premières se sont taris du fait de la chute des cours. Selon le Fonds monétaire international, la moitié des pays pauvres et émergents risquent de connaître – ou connaissent déjà – une crise de la dette.
En décembre 2020, des chercheurs de l’université de Boston ont montré que la Chine leur avait prêté des sommes considérables entre 2008 et 2019 : 462 milliards de dollars (380 milliards d’euros, au cours actuel), soit l’équivalent des prêts de la Banque mondiale sur la même période, dont la moitié pour mener à bien des projets d’infrastructures. Pékin détient désormais 63 % de la dette combinée due aux pays membres du G20, contre 45 % en 2013. Cette politique s’est arrêtée net en 2016. Les prêts accordés à l’étranger par les deux grands établissements chinois, la China Development Bank et l’Export-Import Bank of China sont passés de 75 milliards à 4 milliards de dollars entre 2016 et 2019. En Afrique, ils se sont effondrés à 8,9 milliards de dollars en 2018 contre 29,4 milliards deux ans plus tôt.
Les risques d’un surendettement sont financiers et politiques. « Les défauts de paiement risquent de creuser le déficit courant chinois et ils fragilisent les entreprises chinoises qui construisent les infrastructures dans les pays pauvres avec l’argent de la dette, explique Kevin P. Gallagher, directeur du Global Development Policy Center à l’université de Boston. L’image de la Chine pourrait aussi se détériorer, ce dont pourrait profiter son rival américain. »
Le poids croissant de la Chine dans les pays traversés par ces « nouvelles routes de la soie » est parfois vivement critiqué. Au Pakistan, qui a investi 50 milliards de dollars dans des infrastructures, plusieurs ressortissants chinois ont été pris pour cible. Le groupe d’insurgés de la Sindhudesh Revolutionary Army, qui accuse la Chine d’« occuper de force leurs terres », a tenté à deux reprises, en décembre 2020, d’assassiner plusieurs ressortissants chinois à Karachi. Un autre groupe, la Baloch Liberation Army, a tué plusieurs policiers dans l’attaque, en juin 2020, de la Bourse de Karachi, détenue à 40 % par la Chine.
« La Chine a un problème avec l’altérité »
« Il y a eu plusieurs scandales de corruption, notamment au Kenya, et des grands projets construits et financés sans viabilité économique comme en Ethiopie », relève Yunnan Chen, chercheuse au sein du groupe de réflexion britannique Overseas Development Institute. A cela s’ajoutent les critiques sur « un piège de la dette » tendu par la Chine, laquelle n’aspirerait qu’à s’emparer d’infrastructures stratégiques dans des pays en défaut de paiement. « La Chine a un problème avec l’altérité. Elle a dupliqué son propre modèle de développement dans des pays où il ne pouvait pas marcher », estime Thierry Pairault, directeur de recherche au CNRS. Celui-ci observe toutefois un changement de stratégie : « L’Etat chinois prête moins aux pays directement et de plus en plus aux entreprises chinoises, lesquelles apprécient mieux la faisabilité économique d’un projet. »
La Chine a rejoint l’initiative de suspension du service de la dette, annoncée par les pays du G20 en avril 2020. Cependant, les montants des remboursements provisoirement suspendus (5,3 milliards de dollars en 2020) sont très faibles. En novembre, Pékin a franchi un pas supplémentaire, en adhérant au nouveau cadre commun de restructuration de la dette des Etats pauvres. « Une restructuration coordonnée avec d’autres pays serait sans précédent, mais il est peu probable que la Chine restructure sa dette », juge Yunnan Chen.
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D’abord parce qu’une partie des prêts chinois n’apparaît pas dans les statistiques officielles des pays débiteurs, au grand désarroi de la Banque mondiale, qui appelle à « davantage de transparence ». Près du tiers de ces prêts en Afrique seraient gagés ou « collatéralisés », c’est-à-dire remboursés par des livraisons de pétrole ou de matières premières. Ensuite parce que de telles négociations sont souvent politiques et s’inscrivent dans un cadre bilatéral. « C’est le Conseil d’Etat qui a le dernier mot », observe Yunnan Chen. La Chine a d’ailleurs signé des accords de suspension du remboursement de la dette avec au moins 11 pays africains et annoncé l’annulation de dettes sans intérêts qui étaient dues d’ici à la fin de 2020 par 15 autres pays du continent.
Selon les calculs de Rhodium Group, 94 milliards de dollars, soit le quart des encours chinois à l’étranger, sont en train d’être renégociés par Pékin. En analysant près de 130 processus de restructuration négociés par Pékin entre 2000 et 2020, le cabinet en conclut que ni les annulations de dettes, ni les saisies d’actifs ne sont les options privilégiées. Les reports ou rééchelonnements sont plus probables même si, comme le note Rhodium Group, « les discussions ne sont pas standardisées, ouvertes et coordonnées avec les autres prêteurs bilatéraux ».« L’empire du Milieu accélère », une série en cinq épisodes
Premier volet : Un bulldozer de la croissance mondiale
- La Chine va abandonner son statut de pays émergent pour celui de pays développé
- Comment les exportateurs chinois se sont adaptés à la pandémie de Covid-19
- Les jeunes Chinois tirent la consommation vers le haut
Deuxième volet : Un géant scientifique lancé à pleine vitesse
- Le « techno-nationalisme », marqueur essentiel du succès du modèle politique chinois
- Face à des hôpitaux engorgés, l’incroyable essor de la santé en ligne
- Nio, un champion chinois des véhicules électriques sauvé par le soutien public
- Les technologies de surveillance timidement remises en cause
Troisième volet : Les premiers pas du yuan digital
- La Chine s’entraîne et teste sa monnaie virtuelle depuis quelques mois
- En Europe et aux Etats-Unis, la course aux monnaies digitales est lancée
Quatrième volet : Une puissance industrielle
- Des géants industriels au service de la puissance chinoise
- Les puces électroniques, talon d’Achille de l’industrie chinoise
Cinquième volet : La conquête commerciale
- La Chine tisse sa toile commerciale à travers le monde
- Avec les « nouvelles routes de la soie », les pays pauvres pris dans le « piège de la dette »
- L’Australie, dernière victime en date de la diplomatie de Pékin
Julien Bouissou
Comment la Chine tient les pays en développement par la dette
Depuis vingt ans, Pékin a versé, en dons et surtout en prêts, 843 milliards de dollars à 163 pays à faible et moyen revenu, selon un rapport américain. La Chine est certes généreuse, mais son aide se paie cher.
Par Julien Bouissou
Publié le 29 septembre 2021 à 00h00 – Mis à jour le 29 septembre 2021 à 11h21
Temps de Lecture 5 min.

Les financements de la Chine en direction des pays en développement ont atteint des sommets, dépassant de loin l’aide déboursée par l’ensemble des pays riches de la planète.
Pékin a versé, en dons et surtout en prêts, 843 milliards de dollars (722 milliards d’euros) à 163 pays à faible et moyen revenu au cours des deux dernières décennies, soit six fois l’enveloppe budgétaire du plan Marshall, destinée à la reconstruction de l’Europe au lendemain de la seconde guerre mondiale (en tenant compte de l’inflation de la devise américaine depuis 1947). Cela représente, en moyenne annuelle, 85 milliards de dollars, soit deux fois plus que les sommes versées par les Etats-Unis et les autres grandes puissances.
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Ce chiffre inédit, tiré d’un rapport de l’université américaine William & Mary, publié mercredi 29 septembre, donne une idée de l’ampleur de l’expansionnisme chinois et de la situation de dépendance dans laquelle se trouvent les pays en développement.
L’encours des emprunts chinois dépasse désormais les 10 % du produit intérieur brut (PIB) dans quarante-deux pays en développement alors que leurs finances publiques sont fragilisées par la crise du Covid-19.
Pour parvenir à ces estimations, plus d’une centaine de chercheurs du monde entier, en Allemagne, en Afrique du Sud, au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, ont décortiqué près de 91 000 documents officiels de 13 427 projets financés par Pékin, rédigés dans de nombreuses langues, du néerlandais au persan en passant par le portugais.
Une aide qui se paie cher
La Chine est généreuse, mais son aide se paie cher. Contrairement aux pays riches, elle ne finance pas les économies en développement avec une majorité de dons et de prêts à taux réduits. Depuis le lancement des « nouvelles routes de la soie » en 2013, la part des prêts commerciaux a rapidement pris le dessus, notamment pour financer les grands projets d’infrastructures – avec un coût supérieur à 500 millions d’euros – dont le nombre a triplé en moyenne annuelle entre 2013 et 2017.
« Depuis, la Chine a réduit la voilure, remarque cependant Andrew Small, chercheur au German Marshall Fund. La crise du Covid-19 est passée par là et les grands projets ne sont pas sans conséquences politiques et diplomatiques. » Dans des pays comme les Maldives ou le Sri Lanka, les financements chinois ont par exemple été accusés de favoriser le pouvoir en place, d’alimenter la corruption ou d’alourdir la dette.
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Les taux d’intérêt pratiqués sont parfois élevés car la Chine « prête de manière disproportionnée à des pays dont la solvabilité est fragile », peut-on lire dans le rapport. Pékin peut exiger de ces pays de souscrire une assurance, ou de demander la caution d’un tiers pour se protéger des risques, voire de gager les prêts sur des actifs. Même si la Chine a rarement pris le contrôle d’infrastructures gagées comme des ports ou des terrains, elle peut en tirer des gains géopolitiques. L’exploitation du port de Hambantota, au Sri Lanka, étape importante du trafic maritime dans l’océan Indien, a été confiée en 2019 à une société chinoise pour 99 ans, à la suite de l’incapacité de Colombo à honorer sa dette.
Les auteurs du rapport montrent toutefois que les liquidités sont en majorité utilisées comme garantie. « Des créanciers chinois demandent qu’une somme équivalente à une partie du prêt soit déposée sur un compte offshore, celle-ci pouvant être saisie en cas de défaut, rapidement et sans passer par les tribunaux »,explique Bradley Parks, le directeur du laboratoire AidData, à l’université William & Mary.
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Lorsque les gouvernements, surendettés, n’ont pas la capacité d’emprunter, la Chine leur propose d’autres choix. Elle prête par exemple à des entreprises ou à des organismes semi-étatiques – sommes qui ne figurent pas dans les comptes publics – tout en réclamant des garanties de l’Etat. A l’été 2020, Pékin a ainsi demandé au gouvernement des Maldives de lui rembourser le prêt d’un homme d’affaires en faillite, qui lui avait été accordé avec une garantie de l’Etat.
Problèmes de transparence démocratique

Plus des deux tiers des prêts chinois analysés par AidData sont ainsi distribués à des joint-ventures ou à des entités qui ne dépendent pas directement du gouvernement alors qu’ils ne constituaient qu’une petite minorité avant 2013. A la moindre crise, ces dettes privées peuvent soudain se transformer en dettes publiques.
« Le problème, ce n’est pas seulement que le montant d’une dette soit confidentiel, mais que les pays en développement ne sachent pas combien ils devront rembourser au cours des prochaines années », déplore M. Parks. Ces encours dissimulés représenteraient dans les pays en développement l’équivalent de 5,8 % de leur PIB.
« Déjà problématiques en temps normal, les dettes cachées sont particulièrement inquiétantes au moment de la pandémie de Covid-19 car les capacités de remboursement des pays à bas et moyen revenu sont diminuées », avertit le rapport.
Selon le dernier décompte du Fonds monétaire international, trente-six pays frôlent le défaut de paiement ou y sont déjà et quarante-sept ont bénéficié d’une initiative de suspension du service de la dette dans le cadre du G20. Une situation de fragilité dont la Chine, devenue en l’espace de trente ans le premier créancier de la planète, pourrait tirer profit, comme cela s’est produit dans le passé. Alors qu’elle cherchait à imposer son candidat à la tête de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en 2019, elle a discrètement annulé la dette de 70 millions de dollars du Cameroun, qui, peu de temps après, a retiré son candidat de la course.
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L’augmentation rapide des emprunts chinois dans les pays en développement complique aussi les procédures de restructuration collective des dettes. Pékin exigeant que les montants restent confidentiels, comment les créanciers d’un pays au bord du défaut de paiement peuvent-ils évaluer sa solvabilité ou ses capacités de remboursement ? Et comment s’assurer que le principe de l’équité dans le traitement des créanciers soit respecté ? De plus, cette opacité pose de sérieux problèmes de transparence démocratique, puisque les gouvernements doivent cacher à leurs contribuables les sommes que ces derniers devront rembourser tôt ou tard.
En 2020, la Chine s’est engagée pour la première fois à collaborer au Club de Paris et à participer aux efforts collectifs de restructuration de la dette, mais les résultats sont encore incertains. « Dans les réunions internationales, Pékin dit le contraire de ce qui est écrit dans ses contrats », souligne Bradley Parks.
Julien Bouissou
« La Chine a fait de la dette un instrument au service de sa puissance »
CHRONIQUE

Julien Bouissou
Un rapport rendu public fin mars livre des éclaircissements sur les conditions d’emprunt exigées par le premier pays créancier au monde envers des pays à bas revenus, relève dans sa chronique Julien Bouissou, journaliste au « Monde ».
Publié le 06 avril 2021 à 06h00 Temps de Lecture 3 min.
Chronique. Des chercheurs américains et allemands viennent de mettre la main sur un trésor. Ils ont déniché, dans les tréfonds d’Internet et des archives des administrations publiques, une centaine d’accords de prêts passés entre la Chine et vingt-quatre pays à bas revenus, entre 2000 et 2020, pour un total de 36,6 milliards de dollars (31 milliards d’euros). Ces documents valent de l’or car on ne sait pas grand-chose sur les conditions d’emprunt exigées par le premier pays créancier au monde, lesquelles ont fait l’objet de nombreuses études, ou plutôt, il faut bien l’admettre, de nombreuses spéculations.
Les uns soutiennent que la dette chinoise est un piège destiné à obtenir des concessions géostratégiques dans des pays en faillite, les autres qu’elle donne de l’oxygène à des pays pauvres désertés par les créanciers. Le rapport rédigé par quatre centres de recherche, dont le laboratoire AidData du collège américain William & Mary, le Center for Global Development et le Peterson Institute for International Economics, tous deux basés à Washington, et le Kiel Institute for the World Economy d’Allemagne, devrait alimenter les discussions entre pays membres du G20. Ils se réunissent justement cette semaine pour aborder notamment la question de la dette des pays pauvres, qui a dangereusement augmenté depuis le début de la crise économique liée à la pandémie du Covid-19.
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Non seulement les conditions d’emprunt doivent rester confidentielles, mais les montants des prêts aussi
Selon le rapport intitulé « How China Lends » (« Comment la Chine prête ») et rendu public fin mars, les créanciers chinois rédigent des clauses de confidentialité qui dépassent de loin les exigences généralement formulées par les pays créanciers ou les banques de développement. Non seulement les conditions d’emprunt doivent rester confidentielles, mais les montants des prêts aussi. Une confidentialité qui pose de sérieux problèmes de transparence, puisque les gouvernements doivent cacher à leurs contribuables les sommes que ces derniers devront rembourser tôt ou tard. Cette opacité complique aussi les procédures de restructuration collective de dette. Comment les créanciers d’un pays au bord du défaut de paiement peuvent-ils évaluer sa solvabilité ou ses capacités de remboursement s’il leur manque une partie des informations ?
Demandes inhabituelles
A l’abri du regard des autres créanciers, Pékin formule d’autres demandes inhabituelles. Les trois quarts de leurs contrats comportent ainsi une clause de non-participation aux restructurations de dette menées par le Club de Paris. Or, ce club des grandes nations créancières avait patiemment mis au point, au fil des ans, un ensemble de règles pour coordonner les plans de restructuration ou d’annulation de dette, dont l’une consiste à ne pas favoriser un créancier plutôt qu’un autre. La Chine a dynamité ce principe d’équité, ce qui lui permet d’exiger de ses débiteurs d’être remboursée en priorité en cas de problème.
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Aurait-elle récemment changé de position lorsqu’elle s’est engagée, en novembre 2020, à rejoindre le cadre commun de restructuration de la dette des pays pauvres mis en place par les pays du G20 ? Les chercheurs doutent de la sincérité de sa démarche. Selon eux, de nombreux créanciers chinois pourraient se soustraire à ce cadre commun en prétextant qu’ils ne sont que de simples établissements commerciaux privés, et non des « créanciers officiels » qui dépendent de l’Etat.
Enfin, la Chine a fait de la dette un instrument au service de sa puissance. La moitié des accords signés par la China Development Bank prévoient que toute action préjudiciable à une « entité de la République populaire de Chine » dans le pays débiteur en question pourrait déclencher le remboursement anticipé du prêt. Une clause prévoit aussi qu’une rupture des relations diplomatiques équivaut à un défaut de paiement. Et 90 % des accords examinés dans le rapport autorisent le créancier chinois à demander un remboursement en cas de changement politique ou juridique significatif dans le pays débiteur. Si le phénomène de « piège de la dette » a sans doute été exagéré, la diplomatie chinoise de la dette est bien une réalité.
Julien Bouissou