
Election présidentielle 2022 : lendemain de primaire tendu chez les écologistes après la sortie de Sandrine Rousseau
La finaliste de la primaire écologiste estime que Yannick Jadot, qu’elle a rencontré mercredi, ne lui a « rien proposé ». Elle juge que « la radicalité doit être présente dans la campagne écologiste » du candidat élu pour représenter le mouvement.
Par Julie Carriat et Laurent TeloPublié hier à 03h36, mis à jour hier à 09h43
Temps de Lecture 6 min.

C’est assez inattendu, mais vingt-quatre heures pile après sa victoire, c’est dans un café du 14e arrondissement où Yannick Jadot a ses habitudes que se décantait l’issue du vote. Vers 17 heures, ils étaient trois candidats à se retrouver dans la salle. Mais pas à la même table. Pendant que Sandrine Rousseau, fraîchement sortie d’une entrevue avec le gagnant, répondait aux questions du Monde, Yannick Jadot continuait d’enchaîner les entretiens, avec la troisième dans l’ordre du scrutin, Delphine Batho. Il ne manquait qu’Eric Piolle, quatrième, qui s’est contenté d’un coup de fil – il était à Grenoble –, pour évoquer, lui aussi, sa place et celle de sa ligne dans l’équipe de campagne du vainqueur.
Sandrine Rousseau venait donc de passer trente minutes avec Yannick Jadot. De son propre aveu, ça ne s’est pas tout à fait déroulé comme prévu. L’écoféministe, forte de ses 49 %, imaginait que le candidat à la présidentielle lui « ouvrirait grand les bras ». Il lui a plutôt proposé d’intégrer un conseil politique encore à l’état de projet. « Je n’ai même pas compris ce que c’était », a réagi Sandrine Rousseau, qui se demande « si Yannick Jadot est réellement le grand rassembleur qu’il prétend être. Je ne suis pas certaine qu’il ait vu ou qu’il veuille voir le mouvement qui s’est levé avec ma candidature. C’est à lui de faire un geste, mais durant notre entretien, il ne m’a rien proposé. Je n’ai vu aucun signe. Il m’a dit qu’il me rappellerait. » Avant, peut-être, le conseil fédéral d’Europe-Ecologie-Les-Verts (EELV), samedi et dimanche prochain, où Yannick Jadot passera une tête, tout comme Eric Piolle.
Delphine Batho, elle, n’a visiblement pas vécu la même expérience lors de son entrevue avec le vainqueur. Abrupt ou sans considération, Yannick Jadot ? « Je n’ai pas trouvé. Il cherche à rassembler les quatre quarts de l’écologie qui se sont exprimés au premier tour. C’est tout à fait normal », estime-t-elle. Une référence au résultat du premier tour, où les quatre premiers ont terminé dans un mouchoir de poche.
« On ne va pas refaire la primaire ! »
Appelé à réagir au désarroi un peu piqué de Sandrine Rousseau, Julien Bayou, le patron d’EELV, qui présidera ce conseil, se montre d’abord compréhensif : « Le discours de mardi de Sandrine Rousseau était très clair, elle allait soutenir Yannick. Et puis le lendemain, je l’ai entendue à la radio… C’est peut-être humain de ressasser ces quelques voix d’écart. » Cependant, il la met face à ses responsabilités : « Aujourd’hui, émettre des réticences n’est pas l’attitude la plus constructive, y compris pour les personnes qu’elle a su mobiliser en faisant de la politique autrement. Bien sûr qu’elle aura un rôle particulier dans la campagne. Elle a fait se lever des gens qui disaient : “La politique, merci, mais non merci.” C’est essentiel de trouver les moyens de faire prospérer cet élan dans la campagne. J’attends qu’elle s’insère dans le dispositif, mais aussi qu’elle respecte sa parole. A défaut, cela veut dire qu’elle n’accepte pas les résultats et ça, ce n’est pas acceptable. »
A ce conseil fédéral, Sandrine Rousseau y sera aussi. Elle n’entend pas brader les principes qui ont fait le succès de sa candidature : « La gauche était endormie, en attente d’autre chose. Faire reculer l’extrême droite, ça passe par un réveil d’enthousiasme. J’ai l’impression d’avoir réveillé un espoir, une incarnation différente, une autre façon de faire de la politique. Si rien ne s’était passé, on ne me traiterait pas de Greta Thunberg ménopausée ! La radicalité doit être présente dans la campagne écologiste pour changer réellement les choses, sinon on se plantera. Comme d’habitude. »
La réunification Jadot-Rousseau semble tout à coup bien mal emmanchée. « Mardi, lors de son discours de vainqueur, je n’ai rien entendu qui puisse ressembler à de la considération politique pour ce qu’il s’est passé avec ma candidature. Bravo à Yannick pour ses 51 %, mais les gens qui ont voté pour moi ne vont pas aller spontanément vers lui », poursuit Sandrine Rousseau, sortie « déçue » de son entrevue. « Quand Yannick Jadot me dit : “Pour gagner, il nous faut tant de millions de voix et quelques chômeurs”… Ce n’est plus possible d’entendre ça. Soit on prend conscience des choses, soit on continue à faire de la petite politique. C’est sa responsabilité de leader politique. »
Mais que voulait Sandrine Rousseau ? Certains, qui regrettent ses phrases de lendemain d’élection, estiment qu’elle tente d’obtenir une place de « vice-candidate ». Julien Bayou note que, pour l’instant, ce statut n’a pas été envisagé. Et Delphine Batho de conclure : « On ne va pas refaire la primaire ! »
« Je ne suis pas tenue de faire campagne »
Du côté de chez Yannick Jadot, on ne commente pas. Mais il est assuré que les sorties acerbes de Sandrine Rousseau, qui pourraient, de fait, l’exclure de la campagne, ne dérangent pas tant que ça le vainqueur. Tant mieux, même, si Sandrine Rousseau, jugée « mauvaise perdante » par ses détracteurs, se prend les pieds dans le tapis dès maintenant. Cela évitera au candidat Jadot d’avoir à faire mine d’intégrer sa radicalité dans une campagne toute tournée vers l’Elysée.
Alors, chez EELV, tout le monde se pose la question. Sandrine Rousseau ira-t-elle jusqu’à retirer son soutien à Yannick Jadot ? « La règle est la même pour tous, prévient Delphine Batho. Les candidats et candidates ont signé un engagement. Le soutien à celui qui l’emporte est inconditionnel. » Il y a la règle. Et son interprétation. « Je serai loyale, je ne partirai pas à La France insoumise, confirme Sandrine Rousseau. Mais je ne suis pas tenue non plus de faire campagne. Ce que je veux, c’est ne pas laisser retomber l’espoir que j’ai créé pour ces gens qui ne voulaient plus entendre parler de la politique. »
Si elle trouve le terme mal choisi, elle a bel et bien enclenché un rapport de force avec le parti et son candidat à l’élection présidentielle, quitte à évoquer l’édification d’un début de structure politique autonome : « Créer quelque chose, un mouvement, qui est d’ores et déjà en gestation avec tous ceux qui m’ont soutenu, oui. Mais je ne le ferai pas contre cette présidentielle. » Peut-elle promettre que rien ne se structurera avant avril 2022 ? « Ça dépendra, concède-t-elle. Si Yannick et le parti ouvrent les bras, je participerai, mais au-delà de trois ou quatre mesures que j’ai développées et qu’il pourrait reprendre, comme le revenu d’existence ou la réduction du temps de travail, il faut nous donner des gages. Il ne faut pas faire juste de la récupération politique. »
Au terme de ce lendemain de primaire particulièrement mouvementé, Julien Bayou fait la « voiture-balai ». Il a eu Yannick Jadot au téléphone, qui lui a raconté sa série d’entretiens, écouté Sandrine Rousseau sur les ondes. L’essentiel, pour le numéro un d’EELV, c’est que cette ambiance délétère se dissipe vite. « Il ne faut pas que ça dure trop longtemps, soit c’est une question d’ajustement, on trouve le chemin, soit c’est une question de prétexte… J’ai traité les deux finalistes de la même manière. En les appelant une bonne heure lundi », assure-t-il, un peu fâché que cette primaire, qu’il estimait si réussie jusque-là, ne se déprécie au dernier moment : « L’attitude de Sandrine de mardi soir était plus noble que celle de ce mercredi après-midi… » Jeudi, Sandrine Rousseau devait donner, à l’université de Lille, un cours d’économie sur la construction européenne.
Julie Carriat et Laurent Telo
Election présidentielle 2022 : des tensions derrière l’union des écologistes
Après avoir tenté de capitaliser sur son score à la primaire en réclamant un titre de vice-candidate, Sandrine Rousseau a fini par se ranger derrière Yannick Jadot « sans conditions ». Récit d’une semaine qui a semé le trouble dans le début de campagne d’Europe Ecologie-Les Verts.
Par Laurent Telo
Publié aujourd’hui à 03h57, mis à jour à 09h24
Temps de Lecture 7 min.

« Tu es sûre que tu veux encore parler à des journalistes ? Tu n’es pas fatiguée ? Tu ne veux pas aller te reposer ? » C’est par ces recommandations, a priori bienveillantes, que Yannick Jadot clôt son tête-à-tête avec Sandrine Rousseau, mercredi 29 septembre, au lendemain de sa victoire à la primaire écologiste, et inaugure du même coup une semaine sous haute tension. Car il n’est pas certain que les propositions de Yannick Jadot, plus ironiques que bienveillantes, aient beaucoup contenté Sandrine Rousseau, bien au contraire. Elle ne se remet pas d’avoir perdu de 1 % – à 2 110 voix près – et laissé passer une chance historique pour l’écoféminisme de s’exprimer pendant la campagne présidentielle. Alors, avant d’« aller se reposer », Sandrine Rousseau avait quelques comptes à régler.
Une heure après cette entrevue qui ne s’est pas « bien passée », selon ses dires, elle fait le point avec Le Monde. Elle est partagée entre colère – « il n’a rien fait d’autre que de me proposer d’intégrer un conseil politique… Je n’ai même pas compris ce que c’était », élude-t-elle en levant les yeux au ciel – et réaction d’orgueil : « Il faut que Yannick saisisse le mouvement que j’ai réveillé dans la société. (…) Je ne suis pas tenue de faire campagne. » Elle confirme peu après sur RTL : « Je suis loyale, j’appelle à voter Yannick, mais ce n’est pas un chèque en blanc. » Une interview à rebours de son soutien sans faille de la veille, juste après l’investiture de Yannick Jadot.
En fait, Sandrine Rousseau laisse planer davantage qu’une ambiguïté, elle cherche le rapport de force. Elle exige un ticket de vice-candidate. Rien de moins. Sinon, elle pourrait se laisser tenter par des envies d’ailleurs ou créer son propre parti. Froncement de sourcils chez Yannick Jadot et Europe Ecologie-Les Verts (EELV), qui, au lieu d’ouvrir les bras, se raidissent devant tant d’exigences qu’ils jugent irrecevables. Ils ne lui proposent même pas d’être porte-parole. Jeudi, Julien Bayou, secrétaire national d’EELV, trace la ligne jaune : « Il y a un gagnant, l’ensemble des candidats s’est engagé à le soutenir. Il n’y a pas de négociations, il y a un soutien inconditionnel au candidat et au projet. »
« Elle sait très bien ce qu’elle fait »
Et Sandrine Rousseau de virer de bord, deux jours plus tard, vendredi 1er octobre. Sur France 3 Hauts-de-France, elle assure : « J’apporterai mon soutien à Yannick Jadot quoi qu’il arrive, je n’ai pas de conditions. » Une double volte-face déroutante, mais très scrutée. Si c’est Yannick Jadot qui est désormais le candidat des écologistes à l’élection présidentielle, c’est Sandrine Rousseau qui demeure l’épicentre des attentions. D’ailleurs, pour David Cormand, ancien secrétaire national d’EELV, ces zigzags n’ont rien à voir avec un amateurisme supposé ou une déception à chaud mal digérée : « Tout était calculé. Contrairement à ce que l’on peut penser, même si elle semble arriver toute fraîche dans la campagne, Sandrine est une personnalité politique très expérimentée. Une femme d’appareil qui a toujours été dans les instances quand elle était chez EELV. Elle sait très bien ce qu’elle fait. Elle veut rester au centre des débats, elle essaye d’optimiser une communauté qu’elle considère s’être formée en sa faveur durant la primaire. Mais les militants d’EELV n’ont plus envie de ce clanisme écolo. »
Si Sandrine Rousseau s’est finalement décidée à reculer d’une case dans ce jeu de tensions qu’elle a provoqué, c’est qu’au sein de son équipe tout le monde n’est pas d’accord avec cette stratégie ni avec ce timing qui l’expose à la faute politique. Une impréparation à la défaite et un moment de flottement qui s’éternisent à mesure que les deux lignes « rousseauistes » discutent. La ligne modérée et la ligne radicale sont d’accord sur le diagnostic : Yannick Jadot s’est fourvoyé en ne faisant pas davantage de cas du score de Sandrine Rousseau au premier tour (25,14 %) que de ceux de Delphine Batho (22,32 %) ou d’Eric Piolle (22,29 %).
« Elle voulait leur faire comprendre qu’ils ne pouvaient pas s’organiser sans prendre en compte ce qu’elle a porté. Pendant sa campagne, Sandrine n’a pas parlé que pour elle-même. Elle reçoit énormément de messages : “Maintenant que tu as perdu, pour une vraie transition écologique, qu’est-ce que je vais voter ? On va où ?” », constate Coralie Miller, documentariste, proche de Sandrine Rousseau. Mais les deux lignes s’opposent quant aux modalités de réaction. Les modérés plaident pour jouer au plus malin. Faire allégeance tout en profitant de l’espace médiatique ainsi ouvert, continuer à émettre le message tout neuf de l’écoféminisme tout en ménageant le candidat investi. « Yannick Jadot a peut-être tort de ne pas accepter que la candidature de Sandrine Rousseau porte un peu plus que ce qu’il veut y voir, décrypte Shahin Vallée, économiste et soutien de Sandrine Rousseau. Mais, après cette primaire, il faut de l’apaisement. »
« Je ne la vois pas partir »
Cependant, c’est l’autre ligne, la plus radicale, incarnée par Alice Coffin, qui a commencé par l’emporter au lendemain de la primaire. L’élue parisienne, autrice du Génie lesbien (Grasset, 2020), est au cœur de la campagne de Sandrine Rousseau depuis mi-août. C’est Alice Coffin qui convainc Sandrine Rousseau de revendiquer ce ticket de cocandidate. Depuis mardi soir, elle plaide pour une rupture totale et aucun compromis. Mais elle se veut tacticienne, aussi. Elle imagine qu’en faisant mine de parler avec La France insoumise (LFI) pour un éventuel transfert de Sandrine Rousseau elle fera monter les enchères en faveur de sa championne, ce qui poussera Yannick Jadot à lui faire une belle place dans l’équipe de campagne. A la mesure de ce qu’a suscité sa candidature.
Une stratégie d’intimidation qui laisse Yannick Jadot de marbre. Il attend son prochain faux pas pour qu’elle s’éjecte elle-même de la campagne. « Avec Sandrine, on se parle, intervient Eric Coquerel, député de Seine-Saint-Denis et chargé des négociations avec les autres partis de gauche à LFI. On se parlait avant, il n’y a rien de secret à cela. Et elle a toujours milité en faveur d’une alliance avec nous. Mais, aujourd’hui, je ne pense pas qu’elle soit dans l’optique de nous rejoindre. Son objectif, c’est de faire pivoter EELV dans le bon sens, celui d’une écologie sociale et sociétale de rupture. Ce ne serait pas lui rendre service que de l’instrumentaliser. Mais si la situation évolue, on l’accueillera évidemment à bras ouverts. » David Cormand abonde : « Je ne la vois pas partir. Ce n’est pas son intérêt. Elle veut être députée écologiste en 2022 pour peser. »
En attendant, Sandrine Rousseau a perdu le bras de fer. Depuis vendredi, elle s’est entretenue avec Julien Bayou, le secrétaire national d’EELV. Elle présidera le futur conseil politique de la campagne et intégrera le comité des candidats. Deux commissions « Théodule » qui ont vocation à n’être d’aucune utilité opérationnelle. Yannick Jadot, lui, est resté le plus éloigné possible de ces brusques mouvements de terrain. Jeudi, il était en Savoie pour visiter une usine. Vendredi, il signait une tribune avec Mélanie Vogel, sénatrice écologiste des Français de l’étranger, tout juste élue : « La demande de justice et d’égalité dans la société ne peut être ignorée ! » Avec un sous-titre : il n’a pas besoin de Sandrine Rousseau pour mobiliser autour des violences faites aux femmes.
Samedi, il était invité au collectif national de Génération.s, qui avait massivement soutenu Eric Piolle. Le lendemain, il a fait un tour au conseil fédéral d’EELV, après avoir accordé une interview au Journal du dimanche. Deux pages qui reprennent ses premières grandes propositions programmatiques sur une ligne invariable : une écologie de gouvernement assez libérale qui cherche à séduire plutôt au centre gauche qu’à l’extrême gauche.
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Pas un mot pour Sandrine Rousseau, pas une ligne pour ses thèmes de campagne. « La primaire est terminée, Yannick l’a gagnée, commente Alexis Braud, le plus proche conseiller de Yannick Jadot. La campagne n’est pas indexée sur ce que fera ou ne fera pas Sandrine. On avance. Nous avons 60 millions de Français à convaincre. » Dimanche après-midi s’achevait le conseil fédéral d’EELV, présidé par Julien Bayou, qui était à la fois très fatigué de sa semaine et « enthousiaste pour la suite » : « Le truc est fini. On a fait une jolie photo de famille. La déclaration de Sandrine a été impeccable : tous derrière Yannick ! » Même si, dans le camp de l’intéressé, on redoute encore, au vu des derniers jours, que les tergiversations de Sandrine Rousseau ne soient pas complètement consumées.
Laurent Telo