La pierre angulaire de l’écoféminisme: lier exploitation de la nature et exploitation des femmes par le système dit patriarcal. 

L’écoféminisme, le concept surprise de la primaire écologiste

Né au début des années 1970 en France et longtemps oublié, ce concept, qui marie la lutte pour le climat et celle pour les droits des femmes, est porté par la candidate Sandrine Rousseau

Par Julie Carriat et Brice LaemlePublié aujourd’hui à 03h13, mis à jour à 19h15  

Temps de Lecture 8 min. 

https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/09/25/la-primaire-des-ecologistes-installe-l-ecofeminisme-dans-le-debat-public_6095945_823448.html

Sandrine Rousseau, lors du débat avec Yannick Jadot sur LCI, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), le 22 septembre 2021.
Sandrine Rousseau, lors du débat avec Yannick Jadot sur LCI, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), le 22 septembre 2021. JULIEN MUGUET POUR  » LE MONDE »

Quel que soit le résultat de la primaire écologiste, on peut compter les mots, nouveaux ou oubliés, qu’elle aura mis dans la lumière. A côté de la décroissance et de la radicalité, l’écoféminisme s’est imposé. Deux candidates, Sandrine Rousseau et Delphine Batho, portaient le concept en étendard. Elles ont rassemblé, à elles deux, près de la moitié des voix au premier tour (47,46 %). Mais, en se qualifiant pour le second tour face à Yannick Jadot et en se présentant comme une « écoféministe » en lice pour l’Elysée, Mme Rousseau est en passe de devenir le nouveau visage politique de ce courant de pensée.

Le concept est né au début des années 1970, en France, sous la plume de l’écrivaine et militante féministe Françoise d’Eaubonne. Longtemps cantonné à un cercle de spécialistes, il s’impose désormais dans le débat public, jusque sur les plateaux télé, où il est parfois difficile à développer sans le caricaturer. Sa pierre angulaire : lier exploitation de la nature et exploitation des femmes par le système dit patriarcal. « Les valeurs du féminin, si longtemps bafouées, puisque attribuées au sexe inférieur, demeurent les dernières chances de survivance de l’homme lui-même », écrivait en 1972 Françoise d’Eaubonne. Viendra, deux ans plus tard, l’essai Le Féminisme ou la mort (éditions P. Horay), dans lequel elle développe le mot « écoféminisme ».

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Née en 1920, membre du Parti communiste jusqu’en 1956, la militante de formation marxiste établit très vite une synthèse entre lutte des classes et lutte féministe. Mais, durant les années 1970, elle reste isolée au sein du Mouvement de libération des femmes (MLF)« Elle était grosse, elle parlait fort, elle faisait un peu n’importe quoi, m’ont dit plusieurs personnes qui l’avaient croisée au temps du MLF. Et on ne comprenait pas trop où elle voulait en venir avec l’écoféminisme. Ces délires de sorcière, c’était pas trop notre truc, relate Elise Thiébaut, dans L’Amazone verte (Charleston, 242 pages, 18 euros). En fait, ce n’était pas davantage celui de Françoise d’Eaubonne. »

Pas de définition univoque

Depuis sa création, l’écoféminisme aura accumulé les malentendus, malgré les bases théoriques jetées par sa fondatrice. « Nous ne plaidons pas du tout une illusoire supériorité des femmes sur les hommes, ni même des “valeurs” du féminin qui n’existent que sur un plan culturel et nullement métaphysique, nous disons : “Voulez-vous vivre ou mourir ?” », écrivait ainsi Françoise d’Eaubonne en 1974 dans Le Féminisme ou la mort,réédité en 2020 aux éditions du Passager clandestin. En France, le concept n’a pas « pris » comme aux Etats-Unis ou en Inde, et ses subtilités ont longtemps fait obstacle à une traduction politique.

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L’écoféminisme n’est pas du féminisme mâtiné de développement durable, préviennent ceux qui l’étudient quand on leur demande une définition. De filiation anarchiste, le mot se dérobe à une définition univoque. « Il y a toujours eu une méfiance vis-à-vis de l’institutionnalisme ou d’une vulgate unifiée. Ça a toujours été une nébuleuse diffuse », estime Jeanne Burgart Goutal, professeure de philosophie et autrice d’Etre écoféministe : théories et pratiques (L’Echappée, 2020). « L’écoféminisme est si divers qu’il n’est pas forcément facile d’en cerner les contours et peut-être est-ce une bonne chose », ajoute Vincent d’Eaubonne, fils de Françoise d’Eaubonne, sensibilisé au sujet « depuis une petite cinquantaine d’années »« Ce moment Rousseau-Batho a été étonnant pour moiil y a parfois des accélérations fulgurantes de la pensée », reconnaît-il depuis son appartement nantais.

Il n’est pas le seul à être surpris. Parmi la poignée de personnes – universitaires, éditrices, exégèses – qui tentent d’entretenir la flamme de l’écoféminisme en France, on savoure le moment, mais en s’inquiétant aussi parfois d’une récupération hâtive. Après des décennies de domination d’un courant féministe matérialiste traversé par la lecture du Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir, l’obscurité se dissipe. En dehors du monde de l’édition et de l’université, des signes avant-coureurs s’étaient déjà manifestés ces dernières années, notamment pendant les mobilisations autour du site d’enfouissement des déchets nucléaires de Bure (Meuse) en 2018, ou à l’occasion des marches pour le climat en 2019 par exemple. « A l’époque, on a pu lire des slogans comme “Sauvons les zones humides” ou encore “Ma chatte, ma planète, même combat” », souligne Caroline Goldblum, autrice de Françoise d’Eaubonne et l’écoféminisme (Le Passager clandestin, 2019).

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Autant le féminisme majoritaire dans les années 1970 s’est appliqué à tuer l’assimilation des femmes à la nature, autant les écoféministes défendent au contraire la valeur de cette construction culturelle dans la lutte contre le réchauffement. Sandrine Rousseau l’assume, mais se défend d’être essentialiste : « Ce n’est pas parce qu’on naît femme qu’on est plus proche de la nature, mais parce qu’on a été socialement construite. Toutefois cet enfermement dans un rôle peut aujourd’hui être une force parce qu’on a besoin de retrouver un lien à la nature », explique-t-elle au Monde.

Déni de l’universalisme ?

L’économiste et ancienne cadre d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV) fait remonter à l’affaire Denis Baupin – accusé en 2016 d’agression et de harcèlement sexuel par des élues et des collaboratrices d’EELV – et à son départ du parti écologiste au même moment, sa rencontre avec l’écoféminisme. « Avant j’étais écologiste et féministe, je suis devenue écoféministe à ce moment-là », dit-elle, plaçant la critique de la prédation au centre du concept.

Défense des minorités discriminées, « intersectionnalité » des luttes féministes, antiracistes et décoloniales… « Tout notre système économique, social et sociétal est fondé sur le triptyque : nous prenons, nous utilisons et nous jetons. Le corps des femmes, le corps des racisés. Nous ne voulons plus ça et c’est ça la révolution que je vous propose », a lancé la candidate, lors des journées d’été écologistes à Poitiers, en août 2021, suscitant de nombreuses réactions. Elle a depuis élargi la liste aux « plus précaires », quand certains lui reprochaient d’oublier les hommes comme laissés pour compte du capitalisme.

Son vocabulaire hérisse certains et concentre les attaques, principalement à droite et à l’extrême droite – l’hebdomadaire ultra-conservateur Valeurs actuelles a fait sa « une », en septembre, sur « La folie verte – Voyage au pays des nouveaux ayatollahs », illustrée par le portrait de Sandrine Rousseau. Mais aussi dans une partie de la gauche, qui voit dans l’écoféminisme rousseauiste un déni de l’universalisme et pointe les « ravages » d’une importation idéologique américaine. « Essentialiste, identitaire, victimaire », la candidature Rousseau traduit « une vision très très binaire des identités et des rapports de force », s’est insurgée par exemple la journaliste et essayiste Caroline Fourest, mardi 21 septembre, sur LCI

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Dans la nébuleuse écoféministe, il y a aussi l’image des sorcières, ces femmes « jeteuses de sorts » que la candidate écologiste, dans une interview à Charlie Hebdo, a dit préférer aux « hommes qui construisent des EPR ». La redécouverte récente de la sorcière comme icône féministe, voire figure pop, est passée par là, notamment avec le succès de librairie de l’essai de la journaliste Mona Chollet, Sorcières, la puissance invaincue des femmes (La Découverte, 2018). Mais cette référence tient aussi de l’histoire du mouvement écoféministe : dans les années 1980, pour protester contre la construction de la centrale nucléaire de Diablo Canyon, en Californie, Miriam Simos, alias « Starhawk », figure écoféministe, organisait des rituels païens sur le chantier.

En France, l’héritage des Lumières reste solidement ancré et cette dimension spirituelle a du mal à passer« Cela fait partie des choses qui me sont reprochées », reconnaît Sandrine Rousseau, tout en notant que la rationalité à laquelle on la rappelle n’a pas conduit à prendre la mesure du réchauffement climatique. « On emploie mal ce mot de rationalité en France. Le mouvement des sorcières a quelque chose d’intéressant en ce qu’il cherche un lien avec la nature », se justifie-t-elle.

Au-delà des questions d’images, la traduction de l’écoféminisme en politique est-elle vraiment possible à l’échelle d’une élection présidentielle ? En théorie, non. « Le pouvoir est-il exerçable ? La réponse d’Eaubonne est non. La réponse, c’est le non-pouvoir aux femmes », répond Vincent d’Eaubonne, pour qui le lien entre écoféminisme et renouvellement démocratique est encore à construire. Les candidates ont bien esquissé des pistes. Delphine Batho, par exemple, a écrit dans sa profession de foi : « L’écoféminisme que je propose est porteur d’une révolution démocratique et d’un changement de la gouvernance du pays, pour rompre avec le présidentialisme et la conception patriarcale du pouvoir. » Mais, comme le souligne Vincent d’Eaubonne, « ce n’est pas parce que la présidentielle est dans sept mois que l’on va accomplir en quelques mois ce que les Lumières ont fait en deux siècles… cela étant, l’urgence écologique n’attendra pas ».

Un concept souple mais complexe

Pour Jeanne Burgart Goutal, la rencontre de l’écoféminisme et de la politique n’a rien d’évident. « Il me semble difficile de traduire la complexité de la pensée écoféministe dans un discours politique, explique-t-elle. Critiquer la pensée patriarcale et son imaginaire, la réinventer et se la réapproprier, dépasser les dualismes, philosophiquement c’est du lourd, mais c’est compliqué. » Avant Sandrine Rousseau et Delphine Batho, la professeure de philosophie note que d’autres utilisations politiques, plus ou moins fines, ont existé. Par exemple de la part de Ségolène Royal, qui s’interrogeait en 2018 dans son livre Ce que je peux enfin vous dire (Fayard) : « Respect de la nature, respect des femmes : et s’il y avait là une réponse aux deux fléaux qui frappent aussi bien la planète que l’action politique, la déshumanisation et le déracinement ? »

Le concept s’avère en tout cas suffisamment souple pour se prêter à des utilisations politiques très différentes. Si Sandrine Rousseau l’inscrit dans des luttes dites décoloniales, Delphine Batho le conjugue, elle, avec la laïcité. C’est ainsi que l’ancienne ministre de l’environnement avait justifié de ne pas participer, en novembre 2019, à la manifestation contre l’islamophobie qui a déchiré les différents partis de gauche. « Ecologie = écoféminisme : pourquoi nous ne signons pas l’appel à manifester le 10 novembre ? », avait-elle écrit dans un billet, précisant que « nous répondrons toujours présents pour lutter contre le racisme, mais jamais dans un confusionnisme justifiant l’oppression des femmes ». Etre revendiqué de tous les côtés, c’est la rançon du succès pour un concept longtemps méprisé.

Julie Carriat et  Brice Laemle

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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