« Le CO2, qui transforme la planète en bouilloire géante, manque terriblement à l’industrie alimentaire britannique »
CHRONIQUE

Philippe Escande
La pénurie de gaz carbonique illustre à nouveau la sensibilité extrême de la chaîne alimentaire mondiale à la fragilité de ses maillons les plus anodins, observe Philippe Escande, éditorialiste économique au « Monde ».
Publié aujourd’hui à 11h03 Temps de Lecture 2 min.

Pertes & profits. Cela peut sembler étrange en cette fin d’année marquée par la mobilisation climatique, mais l’Europe, et particulièrement le Royaume-Uni, a soif de CO2. Ce gaz omniprésent, qui transforme la planète en bouilloire géante, manque terriblement à l’industrie alimentaire britannique. A tel point que le Financial Timesévoque un « choc CO2 », comme on parlait dans le temps d’un choc pétrolier. Explication : ce gaz est massivement utilisé dans l’industrie des boissons gazeuses, bières et sodas, dans celle de l’emballage et dans les abattoirs. Comme il est, pour l’instant, très compliqué de l’extraire de l’atmosphère, il est commercialisé en tant que sous-produit de la fabrication des engrais ou de l’éthanol.
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C’est là que les choses se corsent. L’un des principaux fournisseurs au Royaume-Uni est la société américaine CF Industries, producteur d’engrais azoté à base d’ammoniac. Pour le produire, elle utilise de grandes quantités de gaz naturel. Petit problème, depuis quelques semaines, le prix du gaz explose dans le monde, et particulièrement en Europe, par la conjonction de la reprise économique, de faibles réserves et d’un approvisionnement insuffisant aggravé au Royaume-Uni par une pénurie d’électricité d’origine éolienne.
Au bord de la faillite
Résultat, le gaz se paye aujourd’hui 900 dollars (769 euros) la tonne, quand l’ammoniac se vend 700 dollars. Conséquence logique, sans prévenir personne, CF Industries, dont le siège est à Chicago, a fermé ses deux usines anglaises. Panique chez les brasseurs de Sa Majesté et chez les éleveurs de poulets, dont certains se retrouvent au bord de la faillite. Le gouvernement s’est trouvé obligé d’intervenir en indemnisant le producteur pour qu’il relance ses installations.
La pénurie est plus aiguë au Royaume-Uni du fait de son insularité, mais la crise touche l’Europe entière. Les fournitures d’ammoniac, et donc de CO2, ont baissé de près de moitié. Bien sûr, cette pénurie temporaire, si elle risque d’assécher le gosier des supporteurs de football anglais, ne va pas provoquer de famine, et les brasseurs développent le recyclage du CO2 que produit naturellement la fermentation des breuvages.Article réservé à nos abonnés
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Mais cette histoire illustre à nouveau la sensibilité extrême de la chaîne alimentaire mondiale à la fragilité de ses maillons les plus anodins. Un sujet qui sera amplement débattu à New York, où s’ouvre, jeudi 23 septembre, le Sommet international sur les systèmes alimentaires. Il y sera question de la Chine, de sécheresse, du climat et, justement, de logistique, qui tous poussent dangereusement les prix à la hausse et alimentent les pénuries. Celle de CO2 n’est qu’un apéritif.
Philippe Escande