Le Covid-19 fait la fortune des laboratoires d’analyses médicales
En 2020, la consommation d’analyses et de prélèvements a bondi de 37,4 % en France, pour atteindre un chiffre d’affaires de 6,2 milliards d’euros.
Par Zeliha ChaffinPublié aujourd’hui à 04h42, mis à jour à 09h05
Temps de Lecture 5 min.

Au fil de la crise sanitaire, elles sont devenues presque banales. Un élément familier du paysage, auquel les passants n’accordent plus qu’un bref regard. Après la ruée, cet été, sur les tests PCR, portée par le rebond de l’épidémie et la mise en place du passe sanitaire, les files d’attente devant les laboratoires de biologie médicale de patients prêts à se faire triturer les narines sont moins fournies et plus rares depuis la rentrée.
« La frénésie des deux derniers mois s’est un peu calmée, même si le rythme reste encore soutenu », commente Alain Le Meur, président de l’Association pour le progrès de la biologie médicale (APBM). La semaine du 6 septembre, 4,18 millions de tests de dépistage du SARS-CoV-2 – dont 1,26 million de tests PCR – ont été réalisés en France. Une décrue de 27 % par rapport au pic de la mi-août. Sur l’ensemble de l’année, en revanche, la tendance est à la hausse : les volumes de tests ont pratiquement doublé si on les compare à la moyenne hebdomadaire observée entre janvier et mai.
Le Covid-19 a fait la fortune des laboratoires de biologie médicale. En 2020, la consommation d’analyses et de prélèvements a bondi de 37,4 % en France, pour atteindre un chiffre d’affaires de 6,2 milliards d’euros. Une croissance exceptionnelle, dopée quasi exclusivement par l’activité de dépistage du Covid-19.
Et l’année 2021 s’annonce encore plus florissante, malgré les décotes appliquées sur le prix des tests. Sur les 142 millions de tests pratiqués depuis le début de l’épidémie, près de 110 millions l’ont été au cours de cette année.
Les labos privés d’abord écartés par les autorités sanitaires
« L’histoire avait pourtant très mal commencé », rappelle M. Le Meur. Alors que le virus flambe à toute vitesse dans l’Hexagone en ce mois de mars 2020, les autorités sanitaires écartent de leur stratégie les laboratoires privés, réservant le dépistage par test PCR aux seuls hôpitaux publics. Une décision qui fait grincer des dents la profession.
« Nous utilisions déjà depuis longtemps cette technique, notamment dans la détection des maladies sexuellement transmissibles, ou la recherche de virus comme les hépatites B et C, ou le HIV », poursuit M. Le Meur.
Ces laboratoires sont finalement mobilisés dans la lutte quelques semaines plus tard, appelés d’urgence en renfort par le gouvernement. Débute alors une incroyable course à l’armement sanitaire pour « rattraper le temps perdu ». Masques, blouses, machines de tests PCR, réactifs… « On a commandé tout ce qu’on pouvait. Tout ce qui était disponible, on le prenait. On s’est équipé comme des porte-avions », raconte le docteur Michel Sala, directeur médical du réseau de laboratoires Cerballiance. Le groupe, qui compte quelque 450 laboratoires sur le territoire, a déboursé 20 millions d’euros pour s’armer contre le virus. « Tout cela sans vraiment savoir si ce ne serait pas à perte. C’était un pari osé. »
Les Français n’ont guère le temps de s’attarder sur ces considérations. Chez Biogroup, numéro un du marché tricolore, qui revendique 25 % de part de marché, une première commande est lancée, fin février 2020, pour un montant de 60 millions d’euros. Son PDG, Stéphane Eimer, a l’intuition que la pandémie va durer, et qu’il faut donc s’équiper massivement. D’autant que la concurrence pour les machines et les réactifs est féroce. Le virus a mis à l’arrêt de nombreuses usines. Les stocks sont limités, la demande, mondiale.
Lire aussi Les leçons de la pénurie de tests
« C’était la jungle. On s’est retrouvés face aux Italiens, aux Américains, qui, eux aussi, voulaient en acheter. Les prix grimpaient en flèche. On a pris le risque de payer à l’avance 1,5 million de tests PCR, achetés à un fournisseur chinois que nous ne connaissions quasiment pas », détaille Laurent Kbaier, chez Biogroup.
« Pendant des mois, il a fallu sans cesse s’adapter, trouver des astuces pour répondre à chaque nouvelle problématique » – Michel Sala, directeur médical de Cerballiance
Les laboratoires ne sont pas au bout de leur peine. L’acheminement, en plein confinement, des commandes est un casse-tête. Certains arrivages sont détournés sur le tarmac des aéroports. D’autres sont coincés dans les hangars des fournisseurs.
Pour les machines de tests PCR acquises par Biogroup, c’est finalement LVMH qui mettra en place un pont aérien pour aller les récupérer. « Pendant des mois, il a fallu sans cesse s’adapter, trouver des astuces pour répondre à chaque nouvelle problématique », souligne Michel Sala. La pénurie d’écouvillons a ainsi amené Cerballiance à faire appel à un fabricant normand de Cotons-Tiges. « On a validé un modèle d’écouvillon avec lui et il nous les a produits en urgence. »
Lire aussi Tests du Covid-19 : des laboratoires saturés de demandes, la stratégie de dépistage en péril
En parallèle, les laboratoires doivent complètement se réorganiser pour faire face à l’afflux des patients. C’est le début de la « biologie hors les murs », avec la mise en place de barnums, et de drives pour dépister massivement. Des 3 × 8 sur les plateaux techniques pour faire tourner en permanence les machines. « Nous avons recruté et formé 10 000 à 12 000 personnes dans le secteur, des coursiers, des personnels techniques et administratifs, des préleveurs… », note François Blanchecotte, président du Syndicat des biologistes.
Fin du remboursement à partir du 15 octobre
Un an et demi plus tard, le pari paye. Si la marge réalisée sur les tests a baissé, les volumes réalisés sont tels qu’ils ont permis à la plupart des laboratoires de rentabiliser leurs investissements, et même de réaliser de jolis profits. « Habituellement, il faut compter quatre à cinq ans pour amortir l’achat d’une machine », constate M. Blanchecotte. L’activité de Cerballiance a ainsi augmenté de 30 % en 2020.
Cette belle euphorie devrait s’atténuer. A partir du 15 octobre, les tests de « confort » ne seront plus remboursés par la Sécurité sociale. Le gouvernement espère ainsi limiter la facture, qui s’est envolée ces derniers mois. L’enveloppe de 2 milliards d’euros prévue dans le budget de la Sécurité sociale pour les dépistages du Covid-19 a largement été dépassée. Elle devrait atteindre au moins 4,9 milliards d’euros. Les modalités du déremboursement n’ont cependant toujours pas été dévoilées. Le Syndicat des biologistes estime que le nombre de tests pourrait chuter de 80 %. Une situation qui préoccupe les laboratoires, alors que la biologie de routine (l’activité hors Covid-19), qui a plongé en 2020, n’a toujours pas récupéré son niveau d’avant-crise.A
Lire aussi Dépistage du coronavirus : les raisons du fiasco français sur les tests
Une fois la pandémie terminée, les laboratoires espèrent capitaliser sur leurs nouvelles machines pour dynamiser leur activité. « Comme pour l’ARN messager, la crise a permis de donner un formidable essor à la biologie moléculaire. De nouveaux tests PCR, pour diagnostiquer d’autres virus, ont été mis sur le marché, que nous pourrions réaliser dans nos laboratoires », souligne M. Blanchecotte.
Cela permettrait, notamment, aux patients d’obtenir des résultats d’examens plus rapides, et plus fiables, qu’avec les méthodes traditionnelles. Encore faut-il que la Sécurité sociale accepte de les rembourser. Une nouvelle bataille à livrer pour les laboratoires.
Zeliha Chaffin