« Il est urgent de décloisonner la protection de la nature »
TRIBUNE
Collectif
Evoquant la complexité d’atteindre l’objectif de la protection de 30 % d’aires protégées d’ici à 2030, un collectif de géographes, d’écologues, d’anthropologues, de botanistes et de juristes estime, dans une tribune au « Monde », que l’urgence écologique oblige à concevoir d’autres voies qu’une séparation entre humains et le reste du vivant.
Publié hier à 06h00 Temps de Lecture 4 min.
Tribune. Le Congrès mondial de la nature qui s’est tenu à Marseille du 3 au 11 septembre est le premier temps d’une période particulièrement riche en événements internationaux autour de la biodiversité. Parmi les grands objectifs discutés lors de ces rencontres figurait la protection de 30 % des espaces terrestres et marins de la planète d’ici à 2030.
Créer des réserves naturelles ou des parcs nationaux pour conserver 30 % de la planète n’est pas une mince affaire. A l’échelle du globe, cela revient à classer 153 millions de kilomètres carrés en « aires protégées », où s’appliquera une réglementation contraignante. A cette échelle, les politiques de biodiversité ne sont donc plus une question de protection de faune ou de flore dans des endroits sauvages, mais bien un enjeu d’aménagement du territoire, avec des impacts dans les aires protégées mais aussi à l’extérieur de celles-ci.
Protéger à grande échelle relève d’arguments scientifiques établis. Le plus évident est que la plupart des activités humaines perturbent ou détruisent les écosystèmes. Pour protéger des écosystèmes, il faut les soustraire aux activités les plus nocives à l’environnement que sont la coupe à blanc des forêts naturelles, l’exploitation minière, l’agriculture intensive, l’artificialisation des sols, etc.
On sait aussi que plus l’espace protégé est grand, plus la conservation est efficace : cela permet aux espèces de se déplacer et de s’adapter graduellement aux changements environnementaux, et à l’ensemble des dynamiques écologiques de fonctionner convenablement.
Le siècle de la conservation
Une multiplication des aires protégées facilite aussi les connexions entre les sites, contribuant à maintenir une forte richesse et diversité biologique davantage que dans une aire protégée isolée. Ceci est d’autant plus important dans le contexte du réchauffement global où les aires de distribution des espèces animales comme végétales se modifient graduellement. La protection d’un milieu naturel et de ses fonctions est une réponse efficace pour lutter contre le changement climatique : stockage du carbone (dans les arbres, les sols et les récifs coralliens notamment), maintien des nappes phréatiques, zone tampon contre les inondations, la sécheresse, l’érosion des sols, etc.
Mais ces effets vertueux ne doivent pas masquer d’autres questions. La première concerne la réalité de la protection sur le terrain. Derrière les chiffres de l’augmentation du nombre d’aires protégées, se cachent souvent des « parcs de papier » qui ne sont pas réellement préservés. Celà peut être dû à un manque de moyens, mais également le résultat d’une simple volonté d’affichage. A ce titre, les « parcs de papier » ne touchent pas uniquement les pays les plus pauvres, mais peuvent concerner des Etats plus soucieux de leur image de marque que de l’efficacité de leur réglementation.
La réalité et l’efficacité de la gestion d’une aire protégée sont donc des enjeux cruciaux pour le futur des politiques de conservation de la biodiversité. Depuis les premières créations d’aires protégées à la fin du XIXe siècle, la progression de leur surface a été constante : elles représentent aujourd’hui 17 % des continents et 8 % des océans. Le XXe siècle n’est donc pas uniquement le siècle de l’urbanisation et de l’agriculture industrielle, c’est aussi celui de la conservation.
Cette expansion des aires protégées a eu souvent des conséquences très négatives sur les populations locales et autochtones (évictions, interdiction d’usage, contrôles policiers…). Mais, à l’échelle globale, la présence de ces aires protégées n’a pas été en mesure de réduire l’empreinte écologique de nos modes de vie. Ce sont pourtant ces modes de vie qui détruisent la nature que l’on voudrait protéger.
Fuite en avant
Multiplier les aires protégées tout en continuant ailleurs le « business as usual » apparaît ainsi comme une fuite en avant, dont on ne sait si elle permettra d’atteindre un jour un seuil critique permettant de lutter efficacement contre les problèmes environnementaux globaux.
Pour éviter cela, il est urgent de décloisonner la protection de la nature. D’abord en abandonnant l’illusion selon laquelle on peut protéger une nature qui serait seulement extérieure à nos vies. Il faut imaginer des pratiques qui ne détruisent pas la nature, plutôt que de vouloir isoler toute la nature que nos pratiques détruisent. Ensuite en décloisonnant les politiques.
La protection des écosystèmes n’est pas seulement impactée par le réchauffement climatique : ce sont aussi les limites de cette protection qui provoquent le réchauffement et obligent à décarboner toute notre économie au-delà des aires protégées. L’utilisation de pesticides ne peut pas être prolongée sous prétexte qu’elle est interdite dans certains espaces : ces pesticides impactent la santé de toutes les espèces vivantes, humains compris. Une exploitation minière ou pétrolière ne peut pas « compenser » son activité en créant une aire protégée équivalente à son domaine d’extraction : les ressources qu’elle produit ont des impacts globaux que rien ne vient compenser…Lire aussi « Il est moralement irresponsable de laisser la perte de biodiversité se poursuivre »
Autant d’exemples qui montrent que protéger la biodiversité dans les aires protégées ne suffit pas. L’urgence écologique oblige à concevoir d’autres voies qu’une séparation entre humains et le reste du vivant. Un changement profond des modes d’existence s’impose pour habiter différemment la Terre, dans lesquels les politiques de la biodiversité soient articulées aux dynamiques sociales, politiques et économiques dans leur globalité et à la diversité des situations entre pays.
Liste des signataires : Olivier Barrière, juriste, Institut de recherche pour le développement (IRD), Sébastien Barot, écologue (IRD) ; Stéphanie Carrière, ethno-écologue (IRD), Laurent Durieux (IRD), Laure Emperaire, écologue (IRD), Florence Galletti, juriste (IRD) ; Vincent Leblan, anthropologue (IRD) ; Lilian Léonard, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) ; Estienne Rodary, géographe, (IRD).
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