Inquiétude sur la flambée incontrôlée des prix du gaz et de l’électricité

Record après record, les prix du gaz et, par ricochet, de l’électricité connaissent une flambée sans précédent sur les marchés de gros mondiaux. Un phénomène d’autant plus préoccupant que la saison froide, durant laquelle la demande est la plus élevée, n’a pas encore commencé. « La situation est inouïe. Pour la suite, tout dépendra de l’évolution des cours du gaz, qui sont la clé », constate Andreas Gandolfo, analyste chez BloombergNEF.
Car le mécanisme qui détermine les prix de marché de l’électricité en Europe est directement lié au gaz. Or les centrales à gaz constituent la source de production d’électricité prépondérante dans de nombreux pays. Et elle s’est encore accrue avec les difficultés de production d’énergies renouvelables ces derniers jours, faute de vent.
Un autre phénomène affecte les marchés de l’énergie et vient ajouter ses effets : l’augmentation du prix des quotas de CO2 avec le durcissement de la politique climatique européenne.
Pour les ménages français, cette flambée devrait se répercuter sur la facture d’électricité en début d’année prochaine, lors de la révision des tarifs réglementés. Pour les entreprises, en revanche, l’envolée des coûts énergétiques se fait déjà ressentir.
Gaz, électricité, carburants : une hausse tous azimuts
Alors que les cours du gaz et du pétrole retrouvent de nouveau les sommets sur les marchés, celui de l’électricité repart fortement sur fond de transition écologique.
Par Adrien PécoutPublié le 18 septembre 2021 à 09h00
Temps de Lecture 3 min.

Si elles peuvent paraître absconses, les fluctuations du marché de l’énergie ont aussi quelque chose de très concret pour le porte-monnaie de chacun, en France, comme à l’étranger. En 2021, les ménages font face à une hausse de leurs factures en électricité, en gaz, et désormais en carburant. La tendance menace de perdurer au premier trimestre 2022. Voire de se transformer en sujet fâcheux pour le gouvernement français, à l’approche de l’élection présidentielle.
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Cette augmentation générale des prix de l’énergie s’explique d’abord par le contexte international. Après des mois de récession liée au Covid-19, l’économie est repartie fortement, notamment en Chine. Autre dénominateur commun, le renchérissement des coûts de production pour respecter les normes environnementales.
« Ampleur inédite »
A la rentrée, l’attention s’est surtout portée sur les tarifs réglementés du gaz. Revus chaque mois, ils concernent encore un peu plus d’un quart des 10,7 millions de foyers (chauffage, cuisson, eau chaude) en France. Au 1er septembre, la commission de régulation de l’énergie annonçait une hausse de 8,7 %, après celles de juillet, près de 10 %, et d’août, plus de 5 % – pour une hausse totale, depuis 2015, de 16,7 %. Cette tendance d’« une ampleur inédite » s’observe « dans tous les pays européens et asiatiques », explique la commission de régulation de l’énergie.
Une somme de 100 euros doit être versée à quelque 6 millions de ménages pour les aider à régler leur facture énergétique
L’autorité administrative indépendante évoque un« contexte exceptionnel » pour ce marché spécifique. La relance de l’activité en Asie a entraîné une diminution de l’offre en Europe, les méthaniers préférant livrer à la Chine leur cargaison de gaz naturel liquéfié. En parallèle, le faible niveau des stockages observé en Europe rend le Vieux Continent plus vulnérable aux « problèmes de maintenance ». En août, un incendie dans une usine de Sibérie a affecté le gazoduc Yamal, acheminant le gaz russe en Allemagne. Et que dire de l’arrêt des éoliennes de la mer du Nord, faute de vent, qui a forcé le Royaume-Uni à relancer ses centrales fossiles.
« Cette remontée brutale du gaz risque de continuer encore quelques mois et de poser un problème de pouvoir d’achat, anticipe François Carlier, délégué général de Consommation Logement Cadre de vie, association de consommateur et d’usagers. Le cumul des carburants pour la voiture et du gaz ou du fioul pour le chauffage va vraiment se ressentir à partir de novembre ou décembre. »
Pour les automobilistes aussi, les prix des carburants à la pompe retrouvent des sommets ces derniers mois. Au cours de la semaine écoulée, ils se sont établis à 1,4417 euro le litre en moyenne pour le gazole, et 1,5589 euro pour le super sans plomb 95 E10. Soit une hausse respective de 13 % et de 15 % en neuf mois.
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Enfin, côté électricité, les prochains tarifs réglementés sont également attendus avec inquiétude. Révisés à un rythme biannuel, ils concernent près de 23 millions de foyers sur les 33 millions raccordés au réseau électrique. En août, la hausse restait modérée, à 0,46 %, après celle de 1,6 % en février.
Chèque énergie
Pour le début de l’année 2022, cette fois, cela devrait être bien davantage : « une méga hausse », selon le mot de M. Carlier. Un indicateur, jeudi 16 septembre en début de soirée, accrédite ces prévisions pessimistes : à 20 heures, les prix « spot » de l’électricité – le marché européen de gros – ont dépassé le pic de 198 euros le mégawattheure. Plus de trois fois plus important qu’il y a un an à la même heure (63 euros).
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Pour répondre à cette envolée générale des prix de l’énergie, le gouvernement a décidé de réactiver, jeudi 16 septembre, son « chèque énergie ». Une somme de 100 euros doit être versée à quelque 6 millions de ménages pour les aider à régler leur facture énergétique. Cette première mesure doit en appeler d’autres, selon Pascal Tozzi, référent énergie de l’Indecosa-CGT, association pour l’« information et la défense des consommateurs salariés ». « Nous considérons que la part de l’énergie dans les budgets des ménages ne doit pas atteindre les 10 % des revenus des foyers. » Un pourcentage déjà bien dépassé dans certains cas, insiste-t-il.
S’il veut réduire encore le prix de l’électricité, « la marge de manœuvre du gouvernement semble étroite », estime l’économiste Jacques Percebois, professeur émérite à l’université de Montpellier, spécialiste des questions énergétiques.. « D’abord, parce que le prix international de l’énergie ne dépend pas de lui. » Une option consisterait à baisser les taxes, en particulier la contribution au service public de l’électricité. Certains usagers plaident également pour un taux réduit de TVA de 5,5 %, contre les 20 % actuels. « Le plus gros problème est que l’électricité et le gaz sont banalisés comme des marchandises, or nous ne pouvons pas les considérer comme telles, estime M. Tozzi. L’accès à l’énergie permet la santé, l’hygiène, l’éducation, l’émancipation. Il s’agit d’un bien essentiel. » Mais de plus en plus cher, ces derniers temps.
Adrien Pécout
Gaz : « les prix atteignent des niveaux jamais vus depuis vingt ans »
CHRONIQUE

Philippe Escande
En faiblissant, le vent du Nord a mis à l’arrêt les éoliennes britanniques. A la météo, s’est ajoutée la reprise de la demande, plus forte que prévu, avec une conséquence immédiate sur le prix de l’électricité pour les particuliers et les entreprises et, de ce fait, sur la reprise et le niveau de l’inflation en Europe, observe Philippe Escande, éditorialiste économique au « Monde ».
Publié le 14 septembre 2021 à 10h22 – Mis à jour le 14 septembre 2021 à 10h47 Temps de Lecture 2 min.

Pertes et profits. L’été s’achève en pente douce en cette mi-septembre. Les températures restent clémentes et les terrasses bien remplies. Alors pourquoi se soucier de l’hiver ? Peut-être parce qu’il faut écouter les marins qui se méfient du calme plat. Face aux côtes écossaises et anglaises, le vent faible n’est pas de bon augure. Surtout depuis que ces mers agitées se sont hérissées de milliers d’éoliennes équivalant à la production électrique de plus de huit tranches nucléaires. La plus grosse capacité au monde. A elles seules, elles fournissent le quart de l’électricité consommée par le Royaume-Uni…, quand le vent souffle.
Et en ce début septembre, les machines se sont mises à l’arrêt. Cet évènement climatique anodin a plongé le monde de l’énergie dans l’inquiétude. Quand les éoliennes s’arrêtent, il faut compter sur les autres sources de production d’électricité pour alimenter le pays. Dans les îles Britanniques, c’est le gaz, le nucléaire et le charbon. On peut enfin puiser dans les réserves. Mais celles-ci sont au plus bas, tandis que les centrales nucléaires sont en maintenance ou à l’arrêt. Reste le gaz et le charbon. Le gestionnaire du réseau britannique a demandé en urgence à EDF de rouvrir une des dernières centrales à charbon.
L’Europe s’inquiète
Résultat, en faiblissant, le vent du Nord à fait s’envoler les cours du charbon et surtout du gaz. Pour ce dernier, les prix atteignent des niveaux jamais vus depuis vingt ans. Car, à la météo, s’est ajoutée la reprise de la demande, plus forte que prévu. Le phénomène ne se limite pas au Royaume-Uni, et c’est toute l’Europe qui s’inquiète de la situation. De passage sur le Vieux Continent, un envoyé officiel du département américain de l’énergie a fait part de sa vive inquiétude au regard des très faibles réserves européennes et de l’insuffisance des fournitures de gaz. Les Américains sont au maximum de leur capacité et les Russes peinent à fournir la demande. On comprend mieux l’empressement des Allemands à achever la construction du gazoduc Nord Stream 2dans la mer Baltique.
La transition climatique, qui demanderait logiquement l’arrêt des productions de charbon et de gaz, attendra encore un peu. Le charbon disparaîtra du Royaume-Uni et de France dès 2024, mais pour le gaz, ce sera bien plus long. C’est ce que nous rappelle le vent dont la faiblesse soudaine a une conséquence immédiate sur le prix de l’électricité pour les particuliers et les entreprises et, de ce fait, sur la reprise et le niveau de l’inflation en Europe. Petite cause, grands effets.
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Philippe Escande