Les explosions dans les usines de la BASF en 1948 avaient fait 207 morts dont deux ingénieurs toulousains de l’ONIA et 3 818 blessés

Histoire

https://c.dna.fr/economie/2020/08/05/la-tragedie-de-ludwigshafen-en-juillet-1948

207 personnes tuées dans une explosion d’usine: la tragédie de Ludwigshafen-Oppau, en juillet 1948, en zone d’occupation Française, entraînant le décès de 2 ingénieurs Toulousains de l’ONIA (puis AZF), le Colonel Roger Scheffer et le commandant François Saint-Blanquat

Le 28 juillet 1948, à Ludwigshafen, à 130 kilomètres au nord de Strasbourg, dans le proche Land de Rhénanie-Palatinat, plus de 200 personnes sont tuées lors de la violente explosion d’une citerne de méthoxyméthane à l’usine BASF.Par Denis TRICARD – 05 août 2020 à 14:30 | mis à jour le 05 août 2020 à 14:34 – Temps de lecture : 6 minVu 1526 fois

Les usines de Ludwigshafen et Oppau en 1939.  Photo /BASFhttps://4ac6dc80b150c655b406f4b356977c33.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

On a longtemps appelé cette usine la « Badische anilin ». Bien que située à Ludwigshafen, au bord du Rhin, dans le Land de Rhénanie-Palatinat, cette immense entreprise a vu le jour à Mannheim, dans le Bade-Wurtemberg, dont elle déménagea très vite, dès 1865. Un petit déménagement de l’autre côté du Rhin.

La « Badische anilin & soda Fabrik », comprenez « la fabrique d’aniline et de soude du pays de Bade », est plus connue sous le sigle « BASF ». Outre sa spécialisation en chimie lourde, l’entreprise est aussi l’inventrice des bandes magnétiques en plastique. On se souvient des cassettes audio, des VHS et des disquettes BASF qui alimentaient les défuntes radiocassettes, magnétoscopes et premiers ordinateurs familiaux.

 Un timbre émis en Rhénanie-Palatinat avec une surtaxe à destination des nombreuses victimes de la catastrophe.   Photo DNA /Document remis

01 / 05Un timbre émis en Rhénanie-Palatinat avec une surtaxe à destination des nombreuses victimes de la catastrophe.   Photo DNA /Document remis 

 Des équipes de secours fouillant le site de l’usine à la recherche de morts et de blessés, après la catastrophe de 1948.   Photo DNA /Bundesarchiv

02 / 05Des équipes de secours fouillant le site de l’usine à la recherche de morts et de blessés, après la catastrophe de 1948.   Photo DNA /Bundesarchiv 

 Une publicité de 1903 pour la Badische anilin & Soda Fabrik de Ludwigshafen et sa fabrication de colorants industriels.   Photo DNA /BASF

03 / 05Une publicité de 1903 pour la Badische anilin & Soda Fabrik de Ludwigshafen et sa fabrication de colorants industriels.   Photo DNA /BASF 

 Les débuts de l’exploitation industrielle de BASF, en 1866 à Ludwigshafen.   Photo DNA /BASF

04 / 05Les débuts de l’exploitation industrielle de BASF, en 1866 à Ludwigshafen.   Photo DNA /BASF 

 Une vue d’un vapocraqueur de l’usine BASF de Ludwigshafen de nos jours.   Photo DNA /Detlef W. Schmalow

05 / 05Une vue d’un vapocraqueur de l’usine BASF de Ludwigshafen de nos jours.   Photo DNA /Detlef W. Schmalow 

Mais l’époque qui nous occupe n’est pas les années 80. Nous sommes en 1948, encore aux lendemains de la fin de la Seconde Guerre mondiale. La chimie allemande, qui s’est déshonorée sous le régime nazi (le groupe IG Farben) n’a pas encore été reconstituée. Ludwigshafen est alors sous l’autorité française d’occupation. C’est ce qui explique que le premier « communiqué » annonçant l’explosion du 28 juillet 1948 émane des « sources officielles françaises », avant que les dépêches des agences de presse prennent le relais. Il est 15 h 43, ce mercredi 28 juillet 1948, lorsqu’une terrible catastrophe secoue l’usine chimique, à quelque 65 km de la pointe nord-est de l’Alsace (Lauterbourg).

Aux premières loges de cette explosion d’une puissance inouïe, les autorités françaises, dont le bâtiment administratif jouxte, à quelques centaines de mètres, cet immense site chimique qui emploie 22 000 personnes ! Très rapidement, on sait que c’est un wagon-citerne contenant 30 tonnes de méthoxyméthane qui est à l’origine de la catastrophe : une première « petite » explosion fait basculer le wagon, avant qu’une seconde explosion engendre un nuage empoisonné, combiné à une fantastique onde de choc et à d’autres nuages toxiques, de chlore notamment. Les hypothèses d’un sabotage, qui ont circulé juste après la catastrophe, sont donc rapidement abandonnées, d’autant que sont mis en cause un relatif relâchement dans la surveillance du site ainsi que les chaleurs caniculaires qui règnent en cette fin juillet 1948 sur l’Europe occidentale (plus de 33 °C sont mesurés dans plusieurs stations météorologiques). Une autre rumeur insidieuse sera assez vite invalidée. Une fake news de l’époque, relayée par la presse soviétique, accuse les autorités d’occupation françaises d’avoir utilisé l’usine pour fabriquer des explosifs et d’être donc responsables de la déflagration…

Des secours avec masques à gaz et appareils à oxygène

Les premières estimations du nombre de victimes sont affolantes. On parle de 600 morts, essentiellement des ouvriers allemands, mais aussi quelques officiers français d’occupation, dont le colonel Scheffer, directeur technique, et le commandant de Saint-Blancat. Le décompte des blessés est vertigineux : ils sont plusieurs milliers, près de 4 000. Un incendie incontrôlable fait rage durant plusieurs jours. Des maisons particulières sont en feu, des toitures sont arrachées à la ronde. Les vitres ont volé en éclats, occasionnant de nombreux autres blessés. 450 habitations sont endommagées. Les secours qui se rendent sur place sont équipés de masques à gaz et d’appareils à oxygène. Parmi eux, des soldats américains qui traversent le pont de bois reliant Mannheim, ville sous leur autorité, à Ludwigshafen : « Plusieurs ont plongé dans la fumée pour décrocher des wagons chargés de matières explosives et les pousser hors d’atteinte du feu », raconte l’Agence France presse. D’autres se mettent aux commandes des fameux « bulldozers » américains. Mais les soldats US ne prêteront main-forte que pendant 24 heures, avant de regagner leurs bases. Parmi les secours, on trouve aussi les soldats français, les policiers allemands qui plongent dans la tourmente et dans l’urgence. Bien plus tard dans l’après-midi, de nouvelles explosions se font entendre. À minuit encore, retentissent d’énormes déflagrations.

Un paquebot rhénan transformé en hôpital flottant

Le bilan humain s’affine peu à peu. Dans la nuit du 28 au 29 juillet, on estime que la catastrophe a fait entre 500 et 800 morts, et 6 200 blessés. Parmi ceux qui se trouvaient dans le centre de l’usine, le plus touché par l’explosion, on n’a que peu d’espoir de retrouver des survivants. Toutefois, à intervalles réguliers, dans la journée du 29 juillet et les jours suivants, on trouve sporadiquement des personnes grièvement brûlées, ou écrasées sous des poutres d’acier tordues, qu’un train sanitaire évacue vers d’autres hôpitaux, ceux de Mannheim et Ludwigshafen étant déjà pleins. Des dizaines d’ambulances françaises sillonnent la zone dévastée. Le paquebot rhénan Général-Mangin, réquisitionné par les forces maritimes du Rhin, est mis à contribution : capable d’accueillir 1 000 blessés, il est transformé en hôpital flottant.

Le 30 juillet, le bilan est revu à la baisse : 138 morts, 200 à 250 disparus, plus de 2 300 blessés (dont plusieurs perdront la vue). Mais la désolation règne sur le site et les journalistes sur place décrivent des scènes d’horreur. Des morgues insuffisamment dimensionnées, où s’entassent des cadavres et devant lesquelles pleurent des veuves éplorées. Des décombres d’où l’on extrait des bras, des jambes, des portions de corps méconnaissables et calcinées. Le maire de Ludwigshafen, Valentin Bauer, lui-même ancien employé de l’usine, reçoit des messages de condoléances d’André Marie, président du conseil français, et de Robert Schuman, ministre des Affaires Étrangères. Le Centre d’entraide internationale aux populations civiles envoie à Ludwigshafen des médicaments et des pansements. Le général Koenig, commandant en chef français en Allemagne, basé à Baden-Baden, met une somme de 50 000 Marks à la disposition des autorités allemandes, pour apporter du secours aux victimes. Il assistera à la cérémonie d’obsèques, le 2 août 1948, au milieu de 10 000 personnes. Des timbres sont émis avec une surtaxe pour venir financièrement en aide aux victimes. 

« Plus grande catastrophe de l’après-guerre »

La catastrophe de Ludwigshafen s’inscrit dans une longue série d’accidents industriels et chimiques. Elle a fortement marqué les esprits dans l’espace rhénan, au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Elle est d’ailleurs qualifiée à l’époque de « plus grande catastrophe de l’après-guerre », avec un bilan définitif de 207 morts et 3 818 blessés. D’autres catastrophes industrielles frapperont encore les bords du Rhin. Le 23 juin 1969, le fleuve est pollué à l’endosulfan, sur plus de 600 kilomètres en aval de Bingen. 20 millions de poissons sont morts. Le 1er novembre 1986, l’incendie de l’usine Sandoz, à Bâle, entraîne une pollution majeure du Rhin – c’est le fameux « Tchernobâle ».

Bien davantage, la catastrophe de 1948 ne fut pas sans rappeler un autre événement tragique, dans l’entre-deux-guerres cette fois-ci. Le 21 septembre 1921, à Oppau, un quartier de Ludwigshafen, deux terribles explosions de nitrate et de sulfate d’ammonium, aux ondes de choc considérables (mesurées par des sismographes à Stuttgart), firent près de 600 morts. Là aussi, le site était exploité par BASF. Là aussi, des incendies ravagèrent usines et habitations.

L’ usine d’Oppau après l’explosion de de nitrate et de sulfate d’ammonium en 1921 avec un cratère géant comme à AZF à Toulouse:

Ce site historique de BASF à Ludwigshafen allait connaître, presque un siècle après, une forte explosion, suivie d’un incendie, le 17 octobre 2016. Deux morts, deux disparus et six blessés graves furent à déplorer. Les habitants de la ville furent invités à ne pas sortir de chez eux durant plusieurs heures.

Les récents événements de Lubrizol, à Rouen, en septembre 2019, l’explosion de l’usine AZF de Toulouse, le 21 septembre 2001, rappellent que l’industrie chimique, bien que très réglementée, n’est jamais à l’abri d’accidents.

Commentaire Dr Jean Scheffer:

Le Colonel Roger Scheffer (grade militaire donné au Directeur de l’usine en raison de la zone d’occupation Française), c’était mon père. Ma mère venait de perdre en peu de temps ma soeur aînée Odile d’un sarcome à la jambe en 1943 à l’âge de 14 ans et son mari à l’âge de 49 ans. En trouvant sur internet cet article des Dernières Nouvelles d’Alsace datant de Juillet 2020 et bien rédigé, j’ai souhaité rendre hommage aux deux ingénieurs Toulousains de l’ONIA, morts pour la France, en demandant au journal la Dépêche de rappeler aux Toulousains cet événement historique, à l’occasion de l’anniversaire de la catastrophe d’AZF (j’espère que cela sera possible).

Ce n’est pas sans émotion que je partage avec vous le souvenir de ce douloureux événement et surtout je veux rendre hommage à ma mère ayant élevé seule ses trois garçons qui sont devenus Père Jésuite, ingénieur et médecin. J’avais 4 ans. Pierre notre aîné nous a quitté en 2014 à 81 ans.

La Zone d’occupation Française avec 1/4 de Berlin

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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