Près de 216 millions de personnes pourraient être obligées de quitter leur foyer d’ici à 2050 à cause du climat
Un rapport de la Banque mondiale modélise les déplacements de populations à l’intérieur de leur propre pays selon trois scénarios d’émissions de gaz à effet de serre. L’Afrique du Nord serait parmi les régions les plus touchées.
Par Audrey GarricPublié le 14 septembre 2021 à 19h35 – Mis à jour le 15 septembre 2021 à 10h46
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Il y a cet adolescent marocain qui a abandonné la ferme familiale pour travailler dans le bâtiment près de Rabat, car les pénuries d’eau ont rendu les revenus de l’agriculture incertains. Ou cette famille qui a quitté sa région rurale du sud du Kirghizistan parce que sa source d’eau s’est tarie et ne lui permettait plus de vivre du pastoralisme. Ces parcours sont relatés dans le dernier rapport de la Banque mondiale intitulé « Groundswell » (« lame de fond »), publié lundi 13 septembre. Il avertit que le changement climatique constitue un facteur de migration de plus en plus puissant qui pourrait contraindre, d’ici à 2050, jusqu’à 216 millions de personnes à migrer à l’intérieur de leur pays à la recherche de meilleures conditions de vie.
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« Il est important de noter que cette projection n’est pas figée, prévient Juergen Voegele, vice-président de la Banque mondiale, chargé du développement durable, dans un communiqué. Si les pays commencent dès maintenant à réduire les gaz à effet de serre, à combler les écarts de développement, à restaurer les écosystèmes vitaux et à aider les gens à s’adapter, les migrations climatiques internes pourraient être réduites jusqu’à environ 80 %. »
Ce rapport complète le premier du genre, publié en 2018 et focalisé sur trois régions du monde : l’Afrique subsaharienne, l’Asie du Sud et l’Amérique latine. L’institution avait alors projeté 143 millions de migrants climatiques d’ici à 2050 pour cet ensemble géographique. Elle a, cette fois, ajouté trois autres régions, l’Asie de l’Est et le Pacifique, l’Afrique du Nord ainsi que l’Europe de l’Est et l’Asie centrale.
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« Régions les plus pauvres »
Comme en 2018, les auteurs, avec l’aide d’universités américaines et allemandes, ont modélisé les déplacements de populations en utilisant trois scénarios. Dans le scénario pessimiste, basé sur des émissions de gaz à effet de serre élevées et un développement économique inégal – que la Banque mondiale qualifie de référence –, 170 millions de personnes en moyenne, et jusqu’à 216 millions dans la fourchette haute, pourraient quitter leur foyer d’ici au milieu du siècle. Cela représenterait près de 3 % de la population totale de ces régions. Le scénario de « développement plus inclusif », où l’économie s’améliore, évalue le nombre de déplacés climatiques à 125 millions en moyenne, tandis que celui « favorable au climat », avec une baisse des émissions, évoque 78 millions, avec une fourchette basse à 44 millions.
« Les migrations climatiques internes seront les plus importantes dans les régions les plus pauvres et les plus vulnérables aux aléas du climat », préviennent les auteurs du rapport. A l’horizon 2050, dans le scénario pessimiste, c’est l’Afrique subsaharienne qui enregistrerait le plus grand nombre de migrants climatiques (jusqu’à 86 millions), devant l’Asie de l’Est et le Pacifique (49 millions), l’Asie du Sud (40 millions), l’Afrique du Nord (19 millions), l’Amérique latine (17 millions) et l’Europe de l’Est et l’Asie centrale (5 millions).A
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L’Afrique du Nord est la région qui pourrait afficher la proportion la plus importante de migrants climatiques internes par rapport à la population totale (jusqu’à 9 %). En cause : le manque de disponibilité en eau, qui poussera à l’exode les populations des régions côtières et intérieures où les pénuries d’eau s’aggravent, notamment le long de la côte nord-est de la Tunisie, de la côte nord-ouest de l’Algérie, dans l’ouest et le sud du Maroc ainsi que sur les contreforts de l’Atlas central, et autour du delta du Nil en Egypte. Parallèlement, d’autres lieux où l’eau est plus abondante devraient devenir des « foyers d’immigration climatique », notamment Le Caire, Alger, Tunis, Tripoli, le corridor Casablanca-Rabat et Tanger. L’Afrique subsaharienne sera, quant à elle, particulièrement touchée alors qu’une grande partie de la population vit de l’agriculture, dépendant majoritairement de la pluie.
En Asie, l’élévation du niveau de la mer, accentuée par les ondes de tempête, devrait créer des foyers d’émigration dans certaines plaines côtières densément peuplées, comme le delta du Mékong (Vietnam), car elle mettra en péril les principaux moyens de subsistance que sont la production de riz, l’aquaculture et la pêche.
Déjà une réalité
Ces données sont toutefois probablement sous-estimées. D’abord parce que le rapport se focalise sur les effets lents du changement climatique (élévation du niveau des mers, disponibilité en eau) mais pas sur les catastrophes plus brutales, comme les ouragans ou inondations, qui peuvent pousser durablement les populations au départ. Ensuite, parce qu’il ne couvre pas la plupart des pays à revenu élevé, ni le Moyen-Orient et les petits Etats insulaires en développement ni les déplacements transfrontaliers – toutefois bien moins importants.
L’étude, en se focalisant sur le milieu du siècle, masque également le fait que les déplacés climatiques sont déjà une réalité : à la fin 2020, 7 millions de personnes vivaient en exil dans leur propre pays du fait de catastrophes environnementales – un chiffre probablement sous-estimé – et les trois quarts des déplacements internes intervenus en 2020 ont été dus à des événements extrêmes, selon l’Observatoire des situations de déplacement interne, dans son bilan annuel publié en mai.
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A l’avenir, le rapport de la Banque mondiale prévient qu’en l’absence de planification, « les points de départ et de destination pourraient être exposés à des pressions énormes ». L’institution appelle donc à limiter les émissions de gaz à effet de serre mais aussi à se préparer au déplacement possible de millions de personnes pour éviter une crise migratoire à grande échelle. « Si elles sont bien gérées, les migrations climatiques internes peuvent devenir des éléments d’une stratégie d’adaptation efficace, permettant aux populations de sortir de la pauvreté », écrit l’organisation, pour qui toutes les migrations ne sont pas synonymes d’échec.
« Beaucoup de pays ont déjà développé des politiques pour accompagner les migrants climatiques, comme le Togo, le Bénin, le Sénégal, le Bangladesh ou les Philippines, leur permettant de conserver des avantages sociaux ou un droit à la terre pour ceux qui reviennent », se félicite François Gemenne, chercheur spécialiste des migrations environnementales à l’université de Liège, qui n’a pas participé à l’étude. Reste qu’il manque toujours une gouvernance mondiale des migrations climatiques, ainsi qu’une plus grande aide financière de la communauté internationale envers les pays les plus vulnérables afin de financer leurs stratégies d’adaptation au dérèglement climatique.
Audrey Garric