Big Pharma: abandonner les domaines moins lucratifs et pourtant la source de l’explosion des maladies chroniques au profit des traitement anti-cancer très onéreux

« Le prix du médicament est un sujet inflammable, car au cœur du modèle économique des laboratoires »

CHRONIQUE

auteur

Philippe Escande

Les Big Pharma cherchent en permanence les domaines qui combinent croissance et rentabilité, ce qui les pousse à investir massivement dans les traitements anticancer. Une frénésie qui les pousse à abandonner des spécialités moins lucratives, comme le diabète, explique Philippe Escande, éditorialiste économique au « Monde ».

Publié hier à 11h02    Temps de Lecture 2 min. 

https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/09/17/le-prix-du-medicament-est-un-sujet-inflammable-car-au-c-ur-du-modele-economique-des-laboratoires_6095006_3234.html

Chronique. La trêve a été de courte durée. Après l’épisode du Covid, le business a repris ses droits. Mercredi 15 septembre, la Chambre des représentants des Etats-Unis a repoussé un texte du gouvernement américain qui l’aurait autorisé à négocier des « ristournes » sur les médicaments destinés aux personnes âgées. Les démocrates ont vu dans ce rejet la main des Big Pharma, comme on désigne les géants du secteur. « L’industrie pharmaceutique a dépensé 4,5 milliards de dollars [3,8 milliards d’euros] en lobbying depuis vingt ans. Voilà pourquoi nous [les Américains] payons les prix les plus élevés au, monde pour nos traitements », s’est emporté le sénateur Bernie Sanders.

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Le prix du médicament est un sujet inflammable, car au cœur du modèle économique des laboratoires. Mais ces derniers sont évidemment aussi très sensibles aux perspectives de développement de leurs activités. Ils cherchent donc en permanence les domaines qui combinent croissance et rentabilité. C’est ce qui les pousse aujourd’hui à investir massivement dans le cancer. La maladie, sous ses innombrables formes, est en progression constante dans la population et l’innovation est continue dans ce domaine grâce aux avancées de la biotechnologie. Environ un tiers des médicaments sur le marché concernent désormais le traitement du cancer.

Un domaine que les grands groupes ont largement externalisé en laissant les start-up se développer dans le sillage des universités et en rachetant les plus prometteuses à prix d’or. Chaque mois apporte son lot de transactions dont beaucoup dépassent les 10 milliards de dollars. La plus spectaculaire a été le rachat de Celgene, spécialiste des cancers hématologiques, par Bristol-Myers Squibb (BMS) pour 74 milliards de dollars en 2019, soit plus de dix fois son chiffre d’affaires.

Focalisation sur des formes rares

Cette frénésie pose deux problèmes aux autorités de santé. La première est le changement profond du portefeuille des laboratoires. Pour investir des sommes aussi considérables, ils abandonnent des spécialités parfois très importantes mais devenues moins lucratives. En retard, Sanofi a ainsi décidé de se détourner du diabète, maladie qui touche pourtant près de 500 millions de personnes dans le monde, pour se lancer à fond dans la recherche sur le cancer.

D’autres s’étaient désengagés des vaccins ou de l’asthme pour les mêmes raisons. L’autre problème est que les laboratoires ont parfois tendance à se focaliser sur des formes rares, sans médicament efficace connu, car ils pourront fixer des prix très élevés, plutôt que sur les tumeurs les plus fréquentes. De plus, la tendance à la personnalisation des traitements pousse, elle aussi, les coûts et les prix à la hausse. Entre l’efficacité d’un écosystème d’acteurs privés en concurrence et les impératifs de santé publique et de coût de la protection sociale, l’équilibre est de plus en plus délicat à trouver.

Philippe Escande

Pourquoi les laboratoires investissent de plus en plus le marché du cancer

L’oncologie est le premier marché mondial de l’industrie pharmaceutique. Tous les grands labos, ou presque, se positionnent car « les années 2020 sont franchement les années du cancer ». 

Par Zeliha ChaffinPublié hier à 03h01, mis à jour hier à 20h49  

https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/09/17/le-prix-du-medicament-est-un-sujet-inflammable-car-au-c-ur-du-modele-economique-des-laboratoires_6095006_3234.html

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COLCANOPA

C’est l’un des dommages collatéraux de la crise due au Covid-19. En 2020, environ 93 000 cancers n’ont pas été diagnostiqués en France à cause des déprogrammations d’opérations et des annulations de rendez-vous médicaux, selon la Ligue contre le cancer. Si les dépistages accusent du retard, le dynamisme de la recherche de traitements pour soigner les malades ne faiblit pas. En témoigne le succès du congrès de l’ESMO, la grand-messe européenne annuelle de l’oncologie, qui s’est ouvert – pandémie oblige – en distanciel jeudi 16 septembre. Plus de 19 000 têtes chercheuses, rassemblant scientifiques du public et industriels pharmaceutiques du monde entier, y sont attendues pour débattre des nouvelles avancées thérapeutiques dans la prise en charge des cancers.

Il faut dire que le secteur est vaste : avec un chiffre d’affaires de 164 milliards de dollars (139,4 milliards d’euros) en 2020 – deux fois plus qu’il y a cinq ans –, l’oncologie est aujourd’hui le premier marché mondial de l’industrie pharmaceutique, avec une croissance moyenne annuelle de près de 15 % au cours de la dernière décennie. Et la tendance n’est pas près de s’inverser, au contraire. Avec une population toujours plus dense et vieillissante, le nombre de malades à soigner ne cesse d’augmenter. En 2020, près de 20 millions de nouveaux cas de cancer ont été diagnostiqués dans le monde. En 2025, les ventes d’anticancéreux pourraient ainsi atteindre près de 270 milliards de dollars, selon les prévisions du spécialiste de données de santé IQVIA.

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Après les années 2000, qui ont représenté un pic d’innovation dans le domaine des maladies cardiovasculaires, puis les années 2010, au cours desquelles de nombreux progrès ont été réalisés sur le VIH et l’hépatite C, « les années 2020 sont franchement les années du cancer, observe Dana Vigier, directrice de la division oncologie d’AstraZeneca France. L’innovation foisonne, portée tant par les industriels que par la recherche publique. Nous sommes arrivés à un moment de maturité scientifique, il est temps maintenant d’accélérer pour guérir le cancer ».

Le groupe anglo-suédois, dont 42 % des ventes proviennent des anticancéreux, affiche de grandes ambitions dans le domaine. « En 2017, nos traitements thérapeutiques ont été administrés à plus de 200 000 patients atteints de cancer dans le monde. Aujourd’hui, ils sont plus d’un million à en bénéficier, et nous voulons doubler ce chiffre d’ici à 2023 », poursuit-elle. Pour cela, le laboratoire compte sur la montée en puissance de ses médicaments déjà commercialisés, comme le Lynparza pour les cancers du sein et de l’ovaire ou le Tagrisso pour celui des poumons, mais aussi sur la richesse de sa recherche clinique. Rien qu’en France, 57 essais – pour lesquels les résultats sont attendus d’ici deux ans – sont en cours en cancérologie.

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Investissement « colossal »

L’industriel n’est pas le seul dans la course. Tous les grands laboratoires pharmaceutiques, ou presque, musclent leur jeu ces dernières années. Bristol Myers Squibb, qui compte deux des anticancéreux les plus vendus dans le monde, enregistre ainsi, en France, 320 essais cliniques, dont 82 % en oncologie. « Il y a un investissement colossal à l’échelle mondiale dans le domaine », confirme Thierry Hulot, président de Merck France. Le groupe allemand en a fait une de ses spécialités : 70 % de ses projets de R&D en santé concernent la cancérologie, concentrés essentiellement sur les cancers thoraciques, gastro-intestinaux et génito-urinaires. « Nous avons fait le choix, pour mieux réussir, de focaliser nos ressources sur ces trois types de cancers plutôt que nous disperser », ajoute l’industriel. Mais la compétition est rude, d’autant qu’il n’existe pas« un cancer, mais des cancers », avec pour chacun une multitude de variations, et donc une multitude de réponses thérapeutiques, explique Sophie Muller, directrice médicale de GSK France.

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Toute cette recherche est non seulement coûteuse, mais elle demande du temps. Il faut en moyenne neuf ans et demi pour développer un nouveau médicament. Quand encore, il parvient sur le marché : en oncologie, les taux de réussite, du premier essai sur l’homme au lancement du produit, avoisinent à peine 13 %. Afin de rentabiliser leurs investissements, les industriels cherchent donc, une fois le médicament commercialisé, à multiplier les indications pour étendre son utilisation à d’autres cancers ou à des stades moins avancés de la maladie pour augmenter les chances de guérison. Beaucoup restent toutefois des traitements de niche, qui s’adressent seulement à une faible population de patients.

Cette accélération du marché s’explique en grande partie grâce aux progrès scientifiques réalisés ces dernières années. La biologie moléculaire, en identifiant certains marqueurs des cancers, a notamment permis l’essor d’une médecine dite de précision. « Les produits vont pouvoir venir cibler spécifiquement la tumeur, à l’inverse des chimiothérapies, qui risquent d’endommager aussi les cellules non cancéreuses », détaille Sophie Muller.

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Partenariats avec des biotechs

Ces avancées ont porté la recherche de traitements dans l’immunothérapie ou les thérapies cellulaires et géniques. « Nous disposons aujourd’hui d’un large éventail de technologies, comme par exemple les anticorps monoclonaux, que nous avons été les premiers à introduire pleinement dans le domaine du cancer, ou encore, plus récemment, les traitements par cellules CAR-T », précise Stefan Frings, directeur des affaires médicales de Roche, l’un des poids lourds du marché de l’oncologie. Sans compter le nouvel espoir qu’offre la technologie de l’ARN messager, popularisé par BioNTech et Moderna. « Ça ouvre incontestablement de nouvelles portes, mais du fait de la complexité de la maladie, l’arrivée d’un éventuel vaccin thérapeutique contre le cancer ne sera probablement pas aussi rapide que ce qu’on a pu voir avec les vaccins contre le Covid-19 », souligne le professeur Jean-Yves Blay, président d’Unicancer.

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Si les grands groupes disposent d’une recherche en interne pour développer de nouveaux traitements, ils s’appuient aussi largement sur les biotechs, à travers des partenariats ou des acquisitions, qui leur permettent de mutualiser les compétences et réduire les prises de risque. « La majorité des innovations proviennent de l’extérieur. Nous avons une approche de partenariat très active et nous explorons constamment le marché à la recherche de nouvelles opportunités », observe Stefan Frings. Pfizer vient ainsi de racheter pour plus de 2 milliards de dollars le canadien Trillium Therapeutics. Près de 80 % des projets en phase initiale dans le monde sont ainsi portés par des biotechs.

Zeliha Chaffin

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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