Mantes-la-Ville: je suis désolée, nous ne prenons pas de nouveau patient. »

« On va nous laisser mourir » : Mantes-la-Ville, un désert médical urbain

Dans la ville des Yvelines, deux des quatre généralistes encore fonction racontent l’impact de cette situation sur leur métier, entre la pression de cadences infernales et les réactions parfois virulentes des patients sans médecin traitant. 

Par Louise Couvelaire(Mantes-la-Ville (Yvelines), envoyée spéciale)Publié hier à 03h57, mis à jour hier à 19h29  

Temps de Lecture 6 min. 

https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/09/16/on-va-nous-laisser-mourir-mantes-la-ville-un-desert-medical-urbain_6094827_3224.html

AUREL

C’est une réponse qu’elle formule une vingtaine de fois par jour en moyenne : « Je suis désolée, nous ne prenons pas de nouveau patient. » Une phrase suivie, inexorablement, du même aveu d’impuissance : « Je suis désolée, je ne saurais vous dire à qui vous adresser, il n’y a plus de médecins ici, il faut chercher plus loin. » Corinne O., 51 ans, a un emploi officiel : secrétaire à mi-temps au sein du cabinet Pasteur, petit cabinet médical d’un autre temps, avec son carrelage orangé vieillot et ses voilages noircis par les années, planté au cœur du centre commercial à ciel ouvert des Merisiers, un quartier populaire de Mantes-la-Ville (Yvelines) ; et un rôle officieux : elle est chargée de faire barrage aux centaines de citoyens qui cherchent désespérément un médecin traitant. Corinne O. travaille pour les docteurs Patrick Lefoulon et Catherine Gryb, 63 ans et 57 ans, deux des quatre généralistes de la ville. Quatre médecins pour 22 000 habitants. Quatre médecins seulement.

Mantes-la-Ville, classée par l’agence régionale de santé zone d’intervention prioritaire (ZIP), figure parmi les territoires les plus touchés par le manque de médecins. Dans ce désert médical urbain, le couple Lefoulon-Gryb est à cran, à bout. Fini les visites à domicile, « plus le temps ». Fini aussi les consultations libres – sans rendez-vous –, « c’était devenu ingérable, nous avions jusqu’à cinquante personnes en trois heures ». 

Lire aussi : Près de 3,8 millions de Français vivent dans des déserts médicaux*

« Patrick », comme l’appellent entre eux certains patients, est installé à Mantes depuis la fin des années 1990, à une époque où la ville comptait plus de 10 médecins pour 18 000 habitants. Mantevillois d’origine, engagé dans la politique locale (il a plusieurs fois changé d’étiquette, d’abord PS, puis DVD, en passant par LRM), cet ancien vice-champion olympique de kayak en jean slim ne supporte plus ses conditions de travail. Sa femme, qui l’a rejoint il y a deux ans, non plus. « La pression de refuser chaque jour des malades en détresse est trop forte, confie-t-il. J’ai une patientèle de plus de 2 500 personnes. Si j’en prends plus, je ne pourrais plus faire mon métier correctement. Cette situation ne correspond plus à notre éthique, nous ne sommes pas formés pour refuser des soins aux gens. » 

« Les gens ne comprennent pas »

Le docteur Gryb résiste difficilement aux supplications des familles. Demba, retraité de 74 ans, s’en félicite. L’affiche placardée dans l’entrée – « En raison de la surcharge de travail et pour soigner correctement leurs patients, les médecins de ce cabinet ne peuvent prendre en charge aucun nouveau patient » – ne l’a pas découragé. Ni les refus répétés de la secrétaire. « J’avais été partout, partout, le docteur Gryb connaissait mon frère, je suis venu sans rendez-vous, je l’ai attrapée, je ne lui ai pas laissé le choix : “Je suis diabétique, tu dois me prendre, c’est obligé”, je lui ai dit, elle m’a pris. » Catherine Gryb a « craqué »« J’ai beaucoup de mal à dire non, confie-t-elle, c’est pour ça que je refuse de répondre au téléphone, contrairement à Patrick, qui est incapable de ne pas répondre. »Demba cherchait un médecin depuis près de deux ans.

Face aux refus, les réactions sont parfois brutales – « On n’a plus qu’à crever ! »« On va nous laisser mourir »« Serment d’Hypocrate, serment d’hypocrites ! », lancent certains malades refoulés par la secrétaire. « Les gens n’en ont pas après nous, ils en ont après le système, ils ne comprennent pas qu’on puisse les laisser comme ça, sans soins… », raconte Corinne O., qui ne peut que « dépanner » les patients, ponctuellement, en cas d’urgence uniquement.

C’est le cas de Sonia, 35 ans. Enceinte de quelques semaines, souffrant de nausées sévères, elle est « en panique », lance-t-elle. Jamais elle n’avait imaginé, en s’installant à Mantes-la-Ville, en 2019, ne pas trouver de médecin. « On pense à s’informer sur les écoles, sur le quartier… mais pas sur les médecins, pas dans une ville de plus de 20 000 habitants ! » Pour obtenir un certificat médical autorisant son fils aîné à faire du sport, elle a dû retourner en train à Achères, située à plus de 40 kilomètres de son nouveau domicile.

« C’est devenu trop difficile »

Au fil des ans, les uns après les autres, les médecins sont partis à la retraite sans jamais être remplacés. En mai 2021, le docteur Claude Fossé, installé à quelques mètres du cabinet Pasteur, a jeté l’éponge après le saccage de ses locaux. Dernier départ en date : celui de la docteure Laura Khazmim. Installée en janvier 2020 dans un local municipal pour un loyer modéré, la généraliste de 33 ans a plié bagages en septembre pour s’installer dans une maison de santé située à 5 kilomètres, en milieu rural, dans le village de Guerville (Yvelines). « Mes patients les plus âgés non véhiculés ne pourront pas me suivre », déplore-t-elle. La jeune femme, que cinq communes ont tenté d’attirer en lui proposant un loyer gratuit, dénonce le « silence » de la mairie face à ses interrogations concernant son bail. De son côté, la municipalité s’étonne, assure avoir donné à la docteure Khazmim toutes les garanties et évoque un « malentendu » à l’origine de ce déménagement, vécu comme une « catastrophe » pour la commune.

D’autant que bientôt, il ne restera plus que trois médecins généralistes. Le docteur Lefoulon va prendre sa retraite dans moins de trois ans, « si je ne pars pas avant », souffle-t-il. « Je songe à déménager mon cabinet ailleurs, c’est de pire en pire, c’est devenu trop difficile. » Sa femme, la docteure Gryb, l’assure : « Lorsqu’il sera parti, je ne resterai pas seule ici ! Non ! Trop de patients, trop de pression… J’irai ailleurs. » Sauf si la ville parvient à créer une maison de santé pluridisciplinaire, destinée à attirer de nouveaux candidats à l’installation. Une ambition évoquée dès 2016, qui aurait dû se concrétiser en 2018, mais qui n’a jamais abouti. La nouvelle municipalité (centre droit) a enterré les plans de la précédente (Rassemblement national) – qui prévoyait de l’installer aux Merisiers – pour relancer un nouveau projet, situé en centre-ville cette fois, une zone jugée « plus accessible ». Mais il ne verra pas le jour avant plusieurs années.

Lire aussi  Covid-19 : les hôpitaux de la Nièvre, désert médical, mis à rude épreuve

En attendant, « on ne peut que conseiller aux malades de se rendre aux urgences, c’est la seule solution pour eux, alors même que l’on sait qu’ils vont attendre des heures et que ce n’est pas forcément une bonne idée en ce moment de les envoyer là-bas », souligne le docteur Lefoulon. En période de pandémie, l’absence d’interlocuteur de confiance vire à la catastrophe vaccinale. Alors que les quartiers populaires ont été durement touchés par le Covid-19 et que leurs habitants souffrent de nombreuses comorbidités (diabète, obésité…), ils enregistrent des taux de vaccination nettement inférieurs à la moyenne nationale. « Ils ne comprennent pas ce que raconte le ministre de la santé à la télévision, note le docteur Lefoulon, ils ont peur, il y a trop d’informations contradictoires. »

Et personne pour les décrypter, personne pour rassurer les patients inquiets. Comme Luc, 52 ans, électricien. L’homme reste convaincu que « beaucoup de gens sont partis [morts] après avoir été vaccinés ». Il ne connaît personne dans ce cas, « mais c’est ce qui se dit dans le quartier »« Face aux réticences, on sait pourtant qu’il n’y a que la proximité qui marche », souligne-t-on à la mairie de Mantes-la-Ville. « Autour de nous, il y a beaucoup de gens qui ne comprennent pas le vaccin, témoigne Demba. Ils se méfient, alors ils attendent. Nous, avec ma femme, on a demandé aux docteurs ici, on les a écoutés, on a confiance en eux, alors on s’est fait vacciner. »

Louise Couvelaire(Mantes-la-Ville (Yvelines), envoyée spéciale)

*Près de 3,8 millions de Français vivent dans un désert médical

Selon une étude portant sur l’année 2018, les régions les plus touchées sont l’Ile-de-France, le Centre-Val de Loire et les territoires ultramarins. 

Par François BéguinPublié le 14 février 2020 à 18h20 – Mis à jour le 14 février 2020 à 19h50  

https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/02/14/pres-de-3-8-millions-de-francais-vivent-dans-un-desert-medical_6029632_3224.html

Affiche à La Chapelle-Launay (Loire-Atlantique), le 29 juillet 2019.
Affiche à La Chapelle-Launay (Loire-Atlantique), le 29 juillet 2019. LOIC VENANCE / AFP

Le « désert médical » français n’en finit pas de s’étendre. En 2018, près de 3,8 millions de Français vivaient dans une zone sous-dotée en médecins généralistes (soit 5,7 % de la population), contre 2,5 millions (3,8 % de la population) quatre ans plus tôt. Ce sont donc près de 1,3 million de Français supplémentaires qui ont rencontré des difficultés d’accès aux soins au cours de cette période, selon une étude publiée vendredi 14 février par la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), rattachée au ministère des solidarités et de la santé.

 Lire aussi  Olivier Lacoste : « Depuis dix ans, l’Etat n’a rien obtenu de tangible contre les déserts médicaux »

Pour mesurer cette évolution, la Drees a mis en regard l’offre et la demande de soins au sein de « territoires de vie » afin d’établir un nombre moyen de consultations accessibles par an et par habitant. En 2018, ce nombre – très théorique – était en moyenne de 3,93 consultations, en baisse de 3,3 % par rapport à 2015.

Chiffres préoccupants outre-mer

Les causes de cette dégradation sont connues : une demande de soins en hausse et un temps médical disponible en baisse, les départs à la retraite de généralistes n’étant pas compensés par de nouvelles installations, en raison notamment de numerus clausus limitant le nombre de médecins formés « particulièrement faibles » dans les années 1990. Selon les calculs de l’ordre des médecins publiés en 2016, ce phénomène devait se traduire par « la perte d’un médecin généraliste sur quatre sur la période 2007-­2025 ».

Les régions les plus touchées sont l’Ile-de-France et le Centre-Val de Loire, où respectivement 1,7 million (14,6 % de la population régionale) et 318 000 personnes (12,3 % de la population) vivent dans une zone sous-dense. Dans ces deux régions, le nombre de généralistes a diminué (4,2 % et 5,8 %) entre 2015 et 2018 alors que le nombre d’habitants a, lui, enregistré une hausse.

Les territoires ultramarins affichent eux aussi des chiffres préoccupants. Près de la moitié (44,2 %) de la population de la Guyane, soit environ 120 000 personnes, vit dans un désert médical, la dégradation de la situation s’expliquant par une très forte croissance démographique (+ 10,3 %)

 Lire aussi  A Saint-Claude, dans le Jura, un premier hiver sans la maternité

Jugeant que « l’accessibilité aux médecins généralistes s’inscrit dans une problématique plus globale d’aménagement du territoire », la Drees souligne que ces zones qui attirent peu les jeunes médecins ont une croissance démographique « particulièrement faible », sont « peu densément peuplées » et comportent moins de commerces, d’établissements scolaires ou d’équipements sportifs et culturels. Et, pour couronner le tout, « la température y est en moyenne plus basse que dans les autres zones ».

François Béguin

Commentaires Dr Jean SCHEFFER:

Déjà en 2017, le géographe Emmanuel Vigneron, fin connaisseur de la démographie médicale et des inégalités sociales et territoriales d’accès aux soins, estimait qu’il y avait 10 millions de Français qui avaient un mauvais accès aux soins de proximité:

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/visuel/2017/10/13/sante-des-territoires-abandonnes_5200653_4355770.html

Vouloir solutionner un désert médical rural ou dans un quartier, ou la vacance de poste dans un établissement quel qu’il soit, c’est souvent une solution provisoire et qui aggrave une situation par ailleurs**, en raison des surenchères entre les différentes propositions, régionales, départementales, communales…

**https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/09/17/deshabiller-pierre-pour-habiller-jacques-le-cote-negatif-des-maisons-de-sante/

C’est pourquoi je propose depuis longtemps une solution globale au niveau national, le « Clinicat-Assistanat pour tous » de 3 ans en fin d’internat:

https://1drv.ms/w/s!Amn0e5Q-5Qu_ryQJVmfH9ZlQUFlr?e=s7uJeK

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire