« On n’a plus à manger, on va finir par mourir de faim » : à Kaboul, le désespoir et la misère
Par Jacques Follorou
Publié le 15 septembre 2021 à 11h48, mis à jour hier à 15h57
REPORTAGE
Banques à court de liquidités, familles contraintes de vendre leurs biens, système de santé au bord de l’implosion… En Afghanistan, le nouveau gouvernement taliban est confronté à une crise économique et humanitaire.
Au cœur de Kaboul, mardi 14 septembre à la mi-journée, dans le quartier de Shahr-e Naw, les gardes de la principale succursale de la New Kabul Bank tentent, en vain, de déloger du trottoir les centaines d’hommes venus retirer de l’argent sur leurs comptes. « La banque n’ouvrira pas aujourd’hui, partez ! », hurle l’un d’eux à la foule, dont une partie reste assise, de dépit et de colère. La plupart ont dormi sur place. Voilà trois jours qu’ils attendent que la banque centrale livre des fonds à cette banque publique, l’une des rares à encore donner accès aux comptes bancaires, dans des limites très contraintes. Mais les caisses de l’Etat afghan sont désespérément vides.

L’arrivée des talibans au pouvoir, le 15 août, a fait fuir les capitaux et les fonds de la banque centrale déposés à l’étranger ont été gelés, notamment aux Etats-Unis. Certaines banques privées qui avaient rouvert ont vite refermé, faute de liquidités. La conférence des donateurs, organisée par l’ONU, lundi, à Genève, a promis 1 milliard de dollars (840 millions d’euros) d’aide, mais elle reste conditionnée à des considérations politiques, notamment en matière de respect des droits humains. Un premier défi majeur se dresse aujourd’hui devant le régime taliban : juguler une grave crise économique et humanitaire qui risque d’entacher une victoire acquise après vingt ans de combats.
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La population commence, en effet, à gronder. La New Kabul Bank héberge surtout les comptes des fonctionnaires et des forces armées. Mais on y trouve aussi des commerçants. « On a le droit à 10 000 afghanis [92 euros] en cash ou 20 000 afghanis en chèque, j’ai de l’argent sur mon compte et j’ai une famille de dix personnes à faire vivre », explique Zabi, qui gère une épicerie à Kaboul. Shams Haq, qui est âgé de 28 ans mais en paraît deux fois plus, est, lui, venu de la lointaine province du Badakhshan (nord). « Je suis venu il y a cinq jours, avec 200 afghanis. Juste de quoi acheter du pain. »

Habibullah est fonctionnaire. Son gilet cintré bien posé sur son shalwar kameez (longue chemise sur un pantalon bouffant), il affiche la mine de l’homme qui a des droits. Travaillant pour l’administration provinciale du Nouristan (nord), il doit pourtant, depuis un mois, emprunter de l’argent à des proches et dans les épiceries de sa ville, à Parun. Mais ces dernières « ne veulent plus [lui] faire crédit ». Venant, quant à lui, de Jalalabad, capitale du Nangarhar (nord-est), Ala Gul a le verbe haut et dénonce l’agressivité des gardes de la banque et des talibans qui veillent en retrait. « Ils nous battent. Je n’ai plus d’argent depuis le 15 août, quand Kaboul est tombé. » L’un des gardes, Saifullah, justifie ces moyens expéditifs : « Les gens ont commencé à attaquer la banque. »
« Plus de travail, plus d’argent »
En périphérie de Kaboul, longeant un ancien terrain de foot transformé en terrain vague, au pied de la colline sur laquelle se dressent les ruines de Bala Hissar, l’ancienne forteresse historique de la capitale, un marché sauvage a fait surface. Il n’existait pas voilà trois semaines et il exprime à lui seul le désespoir d’une population. Des familles viennent y vendre, à perte, leurs biens pour survivre ou dans l’espoir de financer un très hypothétique départ à l’étranger – puisque les frontières leur sont fermées sans visa.

Sur l’étal de Kemat Gul, 40 ans, il reste quelques tapis, des armoires en fer, de la vaisselle. Il rachète et vend les biens de familles en souffrance. Un paradoxe, car lui-même et son jeune frère Khaled, 20 ans, ont presque tout perdu en se délestant de leurs propres biens pour profiter du pont aérien organisé, à l’aéroport de Kaboul, par les Américains et leurs alliés à la fin du mois d’août. « Mon frère avait tout vendu et moi la moitié, dit-il. Lui est resté une semaine à l’aéroport et moi deux jours, on pensait avoir notre chance car il a travaillé pour une ONG, mais on a dû revenir et, maintenant, il vit chez moi avec sa femme et son garçon. »
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Deux cents mètres plus loin, sur une route transformée en marché, assise à même le sol avec sa petite fille en guenille derrière elle, Fatemah crie presque sa douleur. L’âpreté du quotidien afghan a vieilli cette femme de 40 ans. « On n’a plus à manger, on est six, mon mari est cireur de chaussures, on va finir par mourir de faim », jure-t-elle en jetant sur un tissu un paquet de vêtements d’enfants qu’elle ne vendra sûrement pas. Plus loin encore, près d’une tranchée d’eau malodorante recouverte de déchets en plastique, Assidullah, 28 ans, est venu en famille se défaire de tous ses biens. « Je travaillais dans un magasin de téléphones, je n’ai plus de travail, plus d’argent, on pense émigrer au Pakistan. »

Les plus pauvres ne sont pas les seuls à faire entendre leur voix. Lundi, la Chambre de commerce et d’investissement d’Afghanistan (ACCI) et celle pour les mines et l’industrie ont assuré que seul le retour des réserves de la banque centrale permettrait d’échapper à une crise grave. Selon elles, l’arrêt quasi total du système bancaire va conduire à une grave récession. « Le peuple afghan est pris en otage pour des affaires politiques entre les Etats-Unis et le nouveau gouvernement », estime Yunus Mohmand, directeur de l’ACCI.
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Flou sur l’utilisation des dons internationaux
Faute de trésorerie, le système de santé est au bord de l’implosion, dans l’incapacité de pouvoir assumer ses coûts de fonctionnement et les salaires des personnels soignants. Depuis mi-août, les Etats-Unis, la Banque mondiale et l’Union européenne ont suspendu l’aide au développement à l’Afghanistan. Or, selon l’ONU, la moitié des enfants de moins de 5 ans y souffrent de malnutrition sévère. Et si rien n’est fait, ajoutent les Nations unies, 97 % de la population afghane se retrouvera sous le seuil de pauvreté dès la mi-2022.

La communauté internationale tarde à réagir à l’urgence, en grande partie à cause de considérations politiques. Alors que les Etats-Unis et nombre de leurs alliés viennent tout juste de quitter l’Afghanistan dans des conditions chaotiques après vingt ans de présence, on leur demande de venir au secours d’un pays dirigé par ceux-là même qui les ont chassés de manière peu glorieuse. La conférence des donateurs, lundi, à Genève a montré que la communauté internationale se montrait très rétive à l’idée que son soutien financier puisse être assimilé à une forme de blanc-seing à un régime qui bafoue les droits humains, notamment ceux des femmes.
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Un certain flou existe sur l’utilisation de ces dons. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, qui a parlé d’un risque « d’effondrement du pays tout entier », ne savait pas, mardi, quelle part du milliard de dollars promis, à Genève, serait gérée par son organisation. Il a prévenu que l’aide alimentaire pourrait manquer dès la fin du mois de septembre, alors que, selon le Programme alimentaire mondial, 14 millions d’Afghans sont au bord de la famine. « Si nous voulons faire progresser les droits de l’homme pour le peuple afghan, le meilleur moyen est d’aller de l’avant avec l’aide humanitaire, de dialoguer avec les talibans et de tirer avantage de ce soutien pour pousser à la mise en œuvre de ces droits », a-t-il confié.

Mardi, à Kaboul, le ministre des affaires étrangères du gouvernement provisoire taliban, le mollah Amir Khan Muttaqi, a exprimé sa gratitude pour les promesses formulées à Genève et a assuré que les talibans prendraient contact avec chacun de ces pays. Mais, ajoutant la menace au remerciement, il a précisé : « Nous ne voulons pas qu’ils en profitent pour exercer une pression sur l’Afghanistan, car elle ne profite à personne. »
Pour contourner ces rapports de force politique, Sofia Sprechmann Sineiro, secrétaire générale de CARE International, une ONG américaine, a souligné que les structures non gouvernementales offraient un moyen de financement « rapide et flexible pour l’Afghanistan ». Médecins sans frontières, pour sa part, sonne l’alerte : « Sans ces fonds, le système de santé afghan s’effondrera inévitablement et rapidement, et beaucoup plus d’Afghans, adultes et enfants, mourront prématurément. (…) L’aide doit être dissociée de toute condition imposée par des objectifs de politique étrangère. »
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Jacques FollorouEnvoyé spécial à Kaboul (Afghanistan)