Une forte demande de renouveau démocratique mais pas envers les urnes.

Loin des urnes, le ras-le-bol très politique des jeunes

Par Ariane Ferrand 

Publié aujourd’hui à 09h38, mis à jour à 16h32

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/09/10/loin-des-urnes-le-ras-le-bol-tres-politique-des-jeunes_6094123_3232.html?xtor=EPR-33281080-%5Bmust_read%5D-20210910-%5Bplus-lus_titre_3%5D&M_BT=53496897516380

ENQUÊTE

Derrière le taux d’abstention record aux scrutins des dernières années se profile la crainte d’une dépolitisation de la jeunesse. Pourtant,  manifestations, engagement associatif,  usage militant des réseaux sociaux sont autant de facettes d’une expression multiforme correspondant à une forte demande de renouveau démocratique.

« Si la jeunesse n’a pas toujours raison, la société qui la méconnaît et qui la frappe a toujours tort », tonnait, dans son discours du 8 mai 1968, François Mitterrand, pourtant peu apprécié des étudiants protestataires qui avaient alors lancé le plus important mouvement social français de la fin du XXe siècle. Il faut se souvenir de cette phrase.

Aujourd’hui, on n’hésite pas à taper, cette fois au sens figuré, sur les jeunes, à les dénigrer, à les mettre en cause, au premier chef sur leur civisme. Insouciance, indifférence, « je-m’en-foutisme », les expressions pour fustiger un apparent désintérêt de la jeunesse pour le politique ne manquent pas, prenant souvent les traits d’une critique générationnelle. Et, il faut le dire, les chiffres sont au rendez-vous pour appuyer cette théorie.

L’abstention est de loin le candidat favori des jeunes aux élections. Et ce, à toutes les échéances électorales, avec toutefois des différences marquées. A la présidentielle de 2017, elle n’est au second tour que de 34 % chez les 18-24 ans (40 % chez les 25-34 ans), selon un sondage Ipsos/Sopra Steria.

Aux législatives, l’abstention passe à 74 % au second tour, toujours pour les 18-24 ans (70% pour les 25-34 ans). Le 3 mars 2020, dans un contexte certes particulier de crise sanitaire, les 18-24 ans sont 72% à ne pas prendre le chemin des urnes pour le second tour des municipales. Dernières en date, les élections départementales et régionales de juin ont connu un pic historique puisque deux Français sur trois ont déserté les urnes, et les 18-24 ans n’étaient pas en reste avec 87 % d’abstentionnistes lors du premier tour.

C’est toujours plus que la moyenne nationale. Et ça ne va pas en s’améliorant : la sur-abstention chez les jeunes s’amplifie. Mais les jeunes se désintéressent-ils pour autant de la chose publique ? La jeunesse s’est-elle métamorphosée depuis Mai 68 et les révoltes estudiantines qui avaient fait frémir les responsables politiques de l’époque ?

Le « regard sceptique » des plus vieux

Anne Muxel, directrice de recherches en sociologie et en science politique au CNRS, autrice notamment d’Avoir 20 ans en politique. Les enfants du désenchantement (Seuil, 2010), s’inscrit tout à fait en faux contre l’idée d’une dépolitisation des jeunes : « Les jeunes générations souffrent toujours d’un regard sceptique et dubitatif de la part des anciennes générations, qui pensent qu’elles ne peuvent faire que moins bien, être moins engagées. » 

Lire l’entretien :Anne Muxel : « Le surcroît d’abstention des jeunes accentue le problème posé à la démocratie »

Vincent Tiberj, sociologue des comportements électoraux et politiques, professeur à Sciences Po Bordeaux et chercheur au Centre Emile-Durkheim, évoque aussi un « discours déploratif très traditionnel, très convenu » sur les jeunes, qui ne date pas d’hier. En fait, ajoute-t-il, « c’est un discours très, très éloigné » de la réalité, de ce qu’on « peut mesurer dans les enquêtes », très réducteur aussi. Certes, admet-il, si on regarde uniquement le vote, on peut se demander s’il y a « un problème d’intégration civique ». Mais beaucoup d’éléments viennent minorer la portée de ce constat.

« Déjà, il ne s’agit pas d’une abstention systématique, explique Vincent Tiberj. On l’a vu, la présidentielle continue à mobiliser. Ça dépend donc du contexte, des enjeux, de la campagne. Les jeunes peuvent se mobiliser, simplement ce n’est plus automatique. Autrement dit, c’est la fin du vote-devoir des baby-boomeurs. » Il ajoute : « Si vous appréhendez les jeunes du point de vue des valeurs, des préoccupations à l’égard des autres, d’intérêt pour des enjeux publics plus généraux, typiquement les inégalités, le chômage, le racisme, l’écologie, vous avez un portrait très, très, très différent » de la caricature d’une jeunesse dépolitisée.

Surtout, poursuit-il, en se focalisant sur le vote, ou plus largement sur les formes traditionnelles de participation politique que sont aussi les partis et les syndicats, on regarde la politique « par le petit bout de la lorgnette ».

Manifestations, pétitions, vie associative rattachée à des causes, contenus militants sur les réseaux sociaux sont autant de visages d’un engagement politique multiforme

C’est mettre abusivement de côté d’autres formes de participation à la vie de la cité. Les manifestations, les pétitions, la vie associative rattachée à des causes, le partage de contenus militants sur les réseaux sociaux sont autant de visages d’un engagement politique multiforme, moins conventionnel, où les jeunes ne sont pas en reste, martèle-t-il. Là où certains entendent « déclin », il faut voir « transformation ».

Exemple emblématique, « les marches pour le climat sont apparues dans et par la jeunesse ». Ces canaux d’action sont le corollaire d’une « montée des protestataires, particulièrement chez les générations récentes, les millennials, nés entre le début des années 1980 et la fin des années 1990, mais déjà présente chez les post-baby-boomeurs, nés à partir des années 1960 », conclut le sociologue.

Si les jeunes sont politisés à leur manière, pourquoi délaissent-ils les modalités de participation politique traditionnelles et pourquoi ne votent-ils pas ? Il y a des effets propres à l’âge, qui ne perdureront probablement pas. Un sondage de l’IFOP réalisé avant le premier tour des municipales de 2020 avait identifié qu’une des raisons de l’abstention chez les jeunes était la « mal-inscription » sur les listes électorales, c’est-à-dire une inscription ailleurs que sur leur lieu de vie ou d’études, dans le foyer familial d’origine où ils n’habitent plus. Surtout, il y a des causes générationnelles, plus profondes, durables. Elles sont multiples et complexes, mais on peut dégager quelques grands axes structurants.

Des générations davantage diplômées

Déjà, la jeunesse d’aujourd’hui n’est plus la jeunesse d’hier, et surtout pas celle des baby-boomeurs. Ainsi que l’analyse Laurent Lardeux, sociologue spécialiste de l’engagement des jeunes et de leur rapport à la vie politique et chercheur associé au laboratoire CNRS Triangle, « les jeunes générations sont plus diplômées, elles ont plus de compétences pour comprendre les règles du jeu politique, mais cela tend en fait à les rendre plus distantes, critiques, vis-à-vis des discours qu’on leur assène et d’un système politique qui reste très centralisé ».

Lire la tribune :Vincent Tiberj : derrière l’abstention, un « biais générationnel », une « action protestataire » et une « fracture politique »

Les jeunes se rendent bien compte, selon Vincent Tiberj, qu’« une fois qu’on a mis notre petit bulletin dans l’urne, ce qu’on a voulu dire ne nous appartient plus ». Cela au contraire des formes non conventionnelles de participation, souvent liées à des causes ciblées, qui, ajoute-t-il, « permettent un militantisme du concret, où l’on a vraiment l’impression de faire quelque chose ». Les évolutions en cours expliquent aussi que les jeunes aient moins tendance à s’en remettre à un parti. « Quand les générations récentes vont voter, c’est de moins en moins un vote de fidélité, d’allégeance partisane : leur choix s’appuie plus sur des projets de société et les propositions des candidats », poursuit Lardeux. Elles veulent choisir.

D’où un ressentiment face au mode de scrutin en vigueur. « On est confronté à un certain nombre de dilemmes, entre le fait de voter utile, de voter contre, de voter par défaut, de voter blanc », regrette Paloma Moritz, réalisatrice et journaliste, notamment directrice éditoriale de l’association écologique On est prêt et membre du collectif Démocratie ouverte.

Le sentiment que rien ne change

« L’environnement politique a évolué et on assiste à un brouillage idéologique »,analyse Anne Muxel, évoquant une complexification des clés de lecture du monde et de la chose publique. Le caractère structurant du clivage droite-gauche s’efface ; la mondialisation et l’intégration européenne opacifient les choses.

Les grandes idéologies qui ont rythmé la vie politique du XXe siècle (communisme, libéralisme, fascisme) ont disparu ou ont du plomb dans l’aile. L’arène politique paraît moins flamboyante : « Il y a peu d’ambitions, moins de grandes décisions par rapport à l’histoire passée, déplore la militante écologiste Camille Etienne. Ça paraît moins grand », alors que les enjeux ne manquent pas. Les jeunes n’ont aussi jamais connu une ère de partis et de syndicats puissants susceptibles de les politiser, de leur donner de l’information, et de les inciter à voter.

A cela s’ajoute une « désillusion », un « désenchantement », qu’évoque notamment Anne Muxel, à la suite des alternances politiques successives : le sentiment que rien ne change s’accroît. D’où une crise de confiance. Et les jeunes d’aujourd’hui, contrairement à leurs aînés, n’ont rien connu d’autre. Cela renforce l’abstention, mais aussi le soutien à des partis radicaux, autoritaires ou populistes, en particulier le Rassemblement national, premier parti de la génération 25-34 ans.

Lire aussi Comment le Rassemblement national est devenu le premier parti de la génération des 25-34 ans

Le contexte social et économique s’est, quant à lui, beaucoup dégradé ces dernières années, source d’un mécontentement et d’une détresse qui affectent les comportements politiques. En particulier, la précarité des jeunes s’est accrue, accélérée par des crises successives, notamment celles de 2008 et 2020 : « Le déclassement intergénérationnel est désormais intériorisé dans les perspectives d’avenir », soutient Laurent Lardeux.

En caricaturant un peu, on peut opposer les baby-boomeurs – « génération sans pareille », pour reprendre l’expression de l’historien Jean-François Sirinelli, aussi appelée « génération dorée » – aux jeunes d’aujourd’hui, « génération sacrifiée ». Or, leçon sociologique bien connue, les plus fragiles économiquement ont tendance à moins participer politiquement.

Perspectives bouchées

La sociologue et membre de l’Ecole des hautes études en sciences sociales Cécile Van de Velde décrypte les mutations en cours dans un entretien pour la Revue française des affaires sociales intitulé « Devenir adulte, dix ans après » (2019) : « Face à l’absence perçue d’alternatives, on voit se développer, au sein des parcours, des processus de scission entre de larges franges de ces jeunes générations et les pouvoirs publics. Ils se traduisent par la résurgence d’un discours antisystème et de l’adhésion à des logiques d’opposition ‘‘nous/eux’’ »,qui nourrissent l’abstention et le vote aux extrêmes. Plus facile, donc, de sombrer dans la défiance, surtout quand on a, en plus, l’impression d’être la dernière roue du carrosse des politiques publiques.

Sur ce point, la crise sanitaire est emblématique. Si on a stigmatisé et pointé du doigt les jeunes à tout-va, ils sont pourtant parmi ceux qui ont payé un lourd tribut à la pandémie : une précarité accrue, à la fois des conditions de vie (retour chez les parents, isolement, solitude) et de l’emploi (contrats courts, stages ou contrats d’apprentissage brutalement interrompus), une pauvreté grandissante, une santé mentale mise à rude épreuve, des universités fermées, des perspectives d’entrée sur le marché du travail bouchées… la liste est longue, et la pilule dure à avaler.

Vincent Tiberj, sociologue : « Les écarts de participation chez les jeunes reflètent plus qu’avant les inégalités sociales »

Finalement, c’est parce qu’une jeunesse différente des générations précédentes affronte un contexte politique, économique et social lui aussi différent que le rapport au politique se transforme. En même temps, il ne faut pas se contenter de regarder la jeunesse comme un bloc monolithique. Il y a des jeunesses. Elles sont traversées par des inégalités sociales et territoriales. Pour Vincent Tiberj, la faible syndicalisation et la fin du vote-devoir affectent particulièrement les plus précaires. Ainsi, soutient-il, « les écarts de participation chez les jeunes reflètent plus qu’avant les inégalités sociales. C’est un vrai souci : ce sont des gens qui perdent pied, qui sont invisibilisés parce qu’on ne les entend pas ».

Avec toutes ces évolutions, qui font vaciller la démocratie représentative, peut-on pour autant parler de rupture générationnelle ? Non, répond Vincent Tiberj. En tout cas pas pour les jeunes d’aujourd’hui. « Ce n’est plus simplement une question de jeunesse. Des quadragénaires, et même des quinquagénaires, les post-baby-boomeurs, sont concernés par ces évolutions : ce sont les baby-boomeurs qui sont une exception », souligne-t-il.

La jeunesse actuelle ne fait qu’amplifier un phénomène qui « monte en puissance depuis les années 1980, reprend-il. C’est pourquoi il y a de grandes chances pour que ça ne passe pas ‘‘en grandissant’’ ». On assiste donc, selon le sociologue, à une transformation profonde, durable, de la « culture politique », portée par le renouvellement générationnel.

Si elles induisent « une plus grande exigence à l’égard de notre démocratie, ce qui est salutaire, ces évolutions n’en restent pas moins dangereuses », prévient le sociologue Laurent Lardeux, du moins si rien n’est fait pour les prendre en compte. « Les préoccupations des jeunes et les valeurs qu’ils portent risquent de disparaître du champ politique », ajoute-t-il. La « démocratie de l’abstention »,selon l’expression des deux professeurs de science politique Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, est synonyme de démocratie essoufflée, malade.

Quand les jeunes désertent les temps forts de la vie démocratique, l’avenir de la démocratie est sombre. Quels baumes appliquer pour la soigner ? Encore une fois, la jeunesse est au cœur de nombreuses réponses. Il faut particulièrement la cibler, la reconnecter avec les formes plus traditionnelles de participation. Mais comment procéder ? Les chercheurs, les élus, les militants, mais aussi divers acteurs de terrain et associations esquissent des voies de sortie. Bien sûr, les remèdes sont innombrables, complexes, et s’entremêlent. Sans exhaustivité, on peut néanmoins se focaliser sur ceux qui reviennent souvent.

Innovations démocratiques

Certains envisagent des changements systémiques, très ambitieux. « On doit tendre vers une démocratie plus directe et plus participative », affirme la militante et journaliste Paloma Moritz. Et cela n’implique pas de jeter dans le bac à ordures notre vieille démocratie représentative. Il n’y a pas d’oppositions binaires, mais des modalités de participation plus ou moins souples qui peuvent s’entremêler.

La jeune écologiste Camille Etienne, la Greta Thunberg française, déclare justement : « Il y a plein de nouvelles formes démocratiques à inventer, et l’intelligence collective est là pour ça. La convention citoyenne pour le climat est une nouvelle manière de faire de la démocratie, intéressante, même si les promesses n’ont pas été tenues. Il y a aussi, par exemple, la “primaire populaire”, une initiative ambitieuse »lancée par des citoyens et citoyennes, et cherchant à désigner une candidature commune à gauche pour le premier tour de l’élection présidentielle.

Les jeunes sont parfois très réceptifs à ce type d’innovations démocratiques.« A la convention citoyenne pour le climat, les jeunes tirés au sort ont été largement à la hauteur », se réjouit Camille Etienne. D’autres formes d’innovations démocratiques existent, comme les budgets participatifs, les plates-formes consultatives en ligne d’élus, plus globalement, les civic tech (« technologies civiques ») – soit toutes les technologies qui renforcent le rôle joué par les citoyens dans les débats et prises de décision.

Guilhem Carayon, président des Jeunes Républicains : « Souvent, les branches jeunes des partis servent à militer sur le terrain, distribuer des tracts, ce que les plus âgés n’aiment pas faire »

Les solutions envisagées peuvent nécessiter de changer certaines règles du jeu de notre démocratie représentative, en revoyant le financement des partis et des campagnes politiques, comme le propose l’économiste Julia Cagé ; ou en redonnant du pouvoir à d’autres instances que l’exécutif ; ou encore en changeant les modalités du vote, avec, par exemple, l’instauration d’un jugement majoritaire – mode de scrutin dans lequel les électeurs attribuent une mention à chaque candidat. Comptabiliser le vote blanc, donner la possibilité de voter par correspondance, en ligne, ou par anticipation, élargir le droit de vote à 16 ans, multiplier les référendums, rendre le vote obligatoire, ou au moins celui des primo-votants, pour inciter les jeunes à se rendre aux urnes, sont aussi des pistes régulièrement évoquées.

Il y a également une question d’écoute et de représentation. « Vous ne pouvez pas imaginer ce que c’est pour un jeune d’avoir la possibilité de parler une minute, parce que ça n’arrive jamais, il faut bien se mettre ça dans la tête », s’indignait déjà le chanteur Daniel Balavoine face à François Mitterrand pendant le journal d’Antenne 2, le 19 mars 1980.

Grégoire Cazcarra, étudiant et coauteur, avec Léna Van Nieuwenhuyse, du livre Génération engagée (VA Editions, 214 pages, 20 euros) et fondateur du mouvement citoyen Les Engagés, qui vise à tisser de nouveaux liens entre jeunes et politique, déplore une trop grande « invisibilisation de la jeunesse par les médias », à la fois parce qu’on leur donne peu la parole et parce que les enjeux qui les touchent sont insuffisamment traités.

De même, Athénaïs Michel, 23 ans, conseillère du 8arrondissement de Paris, déplore qu’il y ait peu de jeunes parmi les représentants politiques, alors qu’« avoir de jeunes élus est l’un des principaux canaux pour [que la jeunesse se fasse] entendre, pour faire valoir [ses] urgences ». Et, justement, elle est aussi présidente du parti Allons enfants, dont l’ambition est de réconcilier les jeunes avec les affaires publiques, principalement en en faisant élire. Des conseils de jeunesse organisés par les municipalités, les régions, ou autres, existent parfois. C’est un beau symbole, même si « ça ressemble un petit peu à la table des enfants (…), pour épater la galerie », ironise Julien Bayou, secrétaire national d’Europe Ecologie-Les Verts et conseiller régional d’Ile-de-France.

« Infantilisation »

Au sein des partis, même constat. Guilhem Carayon, président des Jeunes Républicains, le dénonce : « Souvent, les branches jeunes des partis servent à militer uniquement sur le terrain, c’est-à-dire distribuer des tracts, coller des affiches, et finalement faire ce travail que les personnes plus âgées n’aiment pas faire car il est assez ingrat et très fatigant. » 

Il faudrait aussi, poursuit-il, que ces jeunes puissent « réinvestir le terrain des idées et essayer de s’approprier les grands thèmes qui intéressent la jeunesse et sur lesquels ils n’ont jamais eu voix au chapitre ». Pis, selon lui, la plupart des partis « ne parlent pas » des problèmes des jeunes, sauf quand ils « sautent aux yeux », notamment lors de la pandémie. Et, il est vrai, le mot « jeunesse » fait souvent office de coquille vide, de mot-valise. Reste à savoir si la jeunesse deviendra un véritable enjeu pour 2022…

Les canaux à utiliser ainsi que la manière de dialoguer avec la jeunesse, de lui faire passer des messages et de lui permettre de s’exprimer font débat. Cela prête trop souvent, d’après Grégoire Cazcarra, à une « culpabilisation » et à une « infantilisation » aux effets délétères. « Quinze minutes pour voter », un temps suffisant pour « checker tes notifs »« faire ses pronos », « trouver la playlist parfaite », entendait-on dans les vidéos de la campagne de mobilisation lancée à l’initiative de la ministre déléguée à la citoyenneté, Marlène Schiappa, pour inciter les 18-24 ans à voter dans l’entre-deux-tours des dernières élections régionales. Un flot de « parler jeune » et de tutoiement alors mal perçu par les jeunes eux-mêmes.

Le concours d’anecdotes opposant le président de la République aux célèbres youtubeurs McFly et Carlito, coup médiatique, ou certaines incursions maladroites sur l’application TikTok, de ministres notamment, qui s’y essaient péniblement, concentrent les critiques : prendrait-on les jeunes pour des idiots ?

Au-delà de ce problème, « il faut aussi comprendre les codes des réseaux sociaux. Ça ne doit pas être simplement une vitrine de promotion. Les réseaux sociaux, c’est du social, un groupe. Il faut que quelque chose se passe, ensemble. Ça n’est pas juste comme un média où il y a de l’information qui circule, qui est digérée, et point. Il y a une espèce de réciprocité dans les réseaux. [L’Eurodéputé] Raphaël Glucksmann l’a compris, [l’élue démocrate] Alexandria Ocasio-Cortez aux Etats-Unis aussi », estime Camille Etienne, qui, avec 92 000 abonnés sur son compte Instagram « graine_de_possible », l’a aussi, comme eux, bien saisi.

Le même Raphaël Glucksmann, qui appelle la jeunesse à s’engager dans son nouveau livre, Lettre à la génération qui va tout changer (Allary, 208 pages, 18,90 euros), fait des réseaux sociaux un moyen d’action politique concret : c’est le cas pour le mouvement de soutien aux Ouïghours en Chine, ou pour les questions migratoires.

« Ouvrir l’école au politique »

La sensibilisation, la formation, l’information sont également trois éléments-clés pour réconcilier les jeunes avec la politique. Les médias et une bonne communication ont un rôle fondamental pour faire comprendre les enjeux des diverses élections. Mais c’est surtout l’école qui peut refonder le lien au politique. Avant même la majorité, l’essentiel se joue. Pourtant, même si, ces dernières années, ils se sont un peu étoffés, les cours d’éducation civique font toujours pâle figure, souvent bâclés ou tout simplement remplacés par d’autres heures de cours.

En outre, l’apprentissage de la citoyenneté est très surplombant, au lieu de favoriser le débat d’idées, la prise de parole, etc. « L’école doit s’ouvrir au politique », conseille Anne Muxel, alors qu’elle en est, pour l’instant,« coupée » : il faudrait aborder « les débats qui traversent les sociétés, qui vont cliver les partis », ainsi que « les enjeux des élections au cours desquelles les citoyens devront arbitrer les choix de société ». 

Lire la tribune :« Une école qui ne forme plus au débat, mais à la sage écoute, et qui ne forme plus des citoyens éclairés, mais de dociles exécutants »

Mais cette « République pour les nuls, ça ne marchera pas : il faut que les jeunes soient actifs », clame Coline Vanneroy, présidente fondatrice d’Electeurs en herbe. Cette association organise dans les collèges, lycées et organisations de jeunesse des programmes d’éducation à la citoyenneté incluant des phases d’information sur les institutions et programmes, puis d’argumentation, et, enfin, la simulation d’élections dans un contexte de vraie campagne électorale, avant d’inciter à s’engager dans sa ville. Le bilan est positif : 78 % se sentiraient prêts et motivés pour aller voter.

De son côté, l’association Les Engagés, créée par Grégoire Cazcarra, organise des débats entre jeunes pour les intéresser à la politique, des conférences où des élus sont conviés, et des visites de lieux de pouvoir, réduisant ainsi la distance avec nos représentants. Des initiatives de ce type pourraient être généralisées à l’école.

Le service civique et le service national universel sont également des dispositifs à regarder de près. Dans un registre différent, un autre constat importe : l’école n’est pas assez tournée vers les attentes des jeunes, vers des perspectives d’emploi. Leur avenir est tracé par des algorithmes dépersonnalisés comme sur Parcoursup. Là se joue une crise institutionnelle qui éclabousse, par ricochet, la confiance dans les pouvoirs publics.

Combattre l’autocensure en banlieue

Enfin, l’enjeu d’une réconciliation des jeunes de classes populaires avec la politique, surtout traditionnelle, est particulièrement fort. Dessiner des perspectives d’avenir et d’intégration est crucial. Brandy Boloko, président de l’association Cité des chances, qui promeut l’engagement citoyen des jeunes de banlieue, pointe l’« autocensure » comme principale entrave. « Qu’est-ce qui va me faire dire : “OK, il faut que tu y ailles ?” Rien », s’insurge-t-il.

De nombreux acteurs à la tête d’initiatives démocratiques visant les jeunes admettent que c’est cette jeunesse défavorisée qu’ils ont le plus de mal à toucher. Mais, là encore, la formation est une bonne arme. Dans cette optique, Cité des chances a mis en place un parcours citoyen sur trois ans dans une dizaine de lycées de banlieue, centré sur l’apprentissage de l’éloquence, le débat, la simulation d’élections et la visite de lieux de pouvoir. Et « ça marche ! », se félicite Brandy Boloko.

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Il existe une multitude de pistes à explorer pour réconcilier les jeunes avec l’arène politique traditionnelle. Elles vont de réformes structurelles d’ampleur à des solutions plus locales et moins systémiques : « Tous les moyens sont bons ! »,s’exclame Anne Muxel. Mais, dans l’ensemble, difficile de savoir ce qui pourrait pleinement contrecarrer cette tendance lourde, qu’on retrouve dans d’autres pays, d’une mutation des cultures politiques.

A l’heure où s’amorce la campagne électorale pour l’élection présidentielle de 2022, une chose, surtout, devrait rester dans les esprits, selon Anne Muxel : « Il ne faut pas oublier que les jeunes sont demandeurs de contenus, de projets, de visions, de projection vers ce que sera le monde de demain dans lequel les jeunes générations entrent. Elles veulent trouver du sens et une place. »

Ariane Ferrand

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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