« Est-ce qu’être homosexuel c’est péché ? Non » : sur TikTok, l’évangile selon @perematthieu
Très populaire sur le réseau social, le prêtre Matthieu Jasseron, 36 ans, s’est attiré les foudres d’une partie de la communauté catholique en abordant dans une vidéo la question de l’homosexualité.
Par Robin Richardot
Publié aujourd’hui à 17h30
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L’affaire a secoué la sphère numérique de l’Eglise en France. Le 23 août, le père Matthieu Jasseron, curé de Joigny (Yonne), 36 ans et 626 000 abonnés sur TikTok, crée la polémique à la suite d’une vidéo vue plus de 1 million de fois sur le réseau social. Répondant à la question d’un internaute (« Est-ce qu’en étant gay nous sommes toujours chrétiens ? »), il y affirme qu’il n’est écrit nulle part dans la Bible que l’homosexualité est un péché. De quoi provoquer le courroux de croyants et de membres du clergé.
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L’histoire prend même des allures de clash 2.0 lorsque certains lui répondent en vidéo sur YouTube ou que d’autres s’emportent sur Twitter. Deux jours plus tard, le père Matthieu réaffirme pourtant ses positions dans une nouvelle vidéo. Le diocèse de Sens-Auxerre prend alors ses distances dans un communiqué du 27 août : « L’Abbé Matthieu Jasseron, prêtre du diocèse de Sens & Auxerre, développe depuis plusieurs mois une présence sur le réseau social TikTok. Or, comme nombre de prêtres, l’Abbé Jasseron s’y exprime à titre personnel, sans en avoir reçu la mission particulière. »
Même tonalité du côté de la Conférence des évêques de France (CEF), qui publie dans la foulée : « La CEF désapprouve certaines de ces vidéos qui dénaturent le message de l’Eglise. Elle alerte sur le fait que leur succès d’audience ne signifie pas qu’elles soient justes. »
L’humour pour transmettre le message de Dieu
C’est en août 2020 que le père Matthieu s’est lancé sur TikTok. Le plus souvent, il partage des versets de la Bible ou aborde, face caméra, divers sujets, comme la vie, la mort ou le célibat. Toujours dans le format court et dynamique imposé par la plateforme. Il n’hésite pas non plus à démystifier le sérieux de la fonction cléricale en mettant en scène sa vie quotidienne dans des séquences humoristiques.
« Parler de l’homosexualité, c’est bien, mais c’est un sujet sérieux qui ne se traite ni au téléphone ni en deux phrases sur les réseaux sociaux. » Monseigneur Hervé Giraud, archevêque
Cheveux poivre et sel courts et bien coiffés, yeux clairs et sourire charmeur, si l’homme se met en avant sur les réseaux sociaux, il reste plutôt discret en dehors. C’est pourquoi le père Matthieu décline, très amicalement, chaque demande d’interview. « Sachez toutefois que je m’enthousiasme vraiment de voir votre journal s’intéresser à cette nouvelle forme de présence spirituelle via les réseaux sociaux. Je me réjouis, et j’espère que notre Seigneur aussi, de voir que c’est un public large qui peut trouver plaisir à suivre ce que je donne à voir sur TikTok »,nous répond-il.
Pour cerner le personnage, il faut donc suivre son compte. On y apprend qu’il a travaillé dans l’optimisation fiscale après une école de commerce, avant de se questionner sur sa vie, d’entrer au séminaire en 2013 et de devenir prêtre il y a deux ans. On découvre surtout un bonhomme facétieux, maniant l’humour pour faire passer le message de Dieu.
« Il crève l’écran »
Et, jusque-là, son travail sur TikTok était plutôt loué par ses pairs. « Il est très doué pour capter les codes des réseaux sociaux, reconnaît Vincent Cardot, prêtre de Nogent (Haute-Marne), le premier inscrit sur TikTok (plus de 70 000 abonnés). En quelques secondes, il réussit à intriguer les gens pour leur donner envie d’écouter tout son message. » Les deux hommes d’Eglise échangent régulièrement pour partager avis et conseils. « Il a du charisme, c’est un beau gosse, il crève l’écran », liste son supérieur monseigneur Hervé Giraud.
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L’archevêque de Sens-Auxerre, scientifique de métier, a toujours encouragé ce genre d’initiatives numériques. Il y a quelques années, il était le premier évêque sur Twitter. Celui que l’on surnomme « l’Evêque 2.0 » peut même se vanter d’avoir incité le pape Benoît XVI à s’inscrire sur le réseau à l’oiseau bleu. « Père Matthieu passe beaucoup de temps sur TikTok pour interagir avec sa communauté, reprend monseigneur Hervé Giraud pour expliquer le succès numérique du prêtre. Et puis, il y a aussi les polémiques… »
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Il y en a déjà eu quelques-unes suscitées par Matthieu Jasseron, avant le 23 août. Fin juillet, le curé de Joigny avait provoqué un tollé en publiant une vidéo où il jouait les DJ avec le calice, sur fond de musique électro. Mais la corde est visiblement encore plus sensible quand on évoque le thème de l’homosexualité. « Il a créé de très belles vidéos, il évangélisait vraiment. Mais il s’est laissé embarquer dans un truc qui le dépassait »,commente anonymement un cadre de l’Eglise de France.
Plusieurs e-mails virulents
Ces derniers jours, monseigneur Giraud a reçu plusieurs e-mails virulents le sommant de sanctionner le père Matthieu. L’archevêque n’ira pas jusque-là mais indique qu’il s’est entretenu avec l’intéressé, sans nous divulguer le contenu de la conversation. « Parler de l’homosexualité, c’est bien, mais c’est un sujet sérieux qui ne se traite ni au téléphone ni en deux phrases sur les réseaux sociaux », déclare-t-il simplement.

Hervé Giraud prône un travail d’équipe pour maîtriser sa parole sur les réseaux sociaux. Le père Matthieu fait d’ailleurs partie d’un petit groupe de travail sur TikTok, sous l’égide de la Conférence des évêques de France. « Il y a une volonté claire de l’Eglise d’investir le champ numérique et nous sommes à la disposition de ceux qui se lancent pour les accompagner », accueille, bienveillante, Karine Dalle, secrétaire générale adjointe et directrice de la communication de la CEF.
Mais un responsable catholique ajoute aussitôt : « Matthieu Jasseron parle au nom de l’Eglise mais dit des choses qui ne sont pas en phase avec sa doctrine. » Le curé de Joigny, lui, a repris le cours de ses vidéos et les réponses aux questions de ses abonnés. L’une des dernières en date : « Les animaux iront-ils au paradis ? » Beaucoup moins sujette à la polémique.
Robin Richardot