Boris Johnson tente une « réforme historique » de la santé contre son propre camp
Le premier ministre britannique a annoncé une hausse inédite de l’impôt dû par les salariés et les employeurs pour financer le système de santé, au mépris de ses promesses de campagne.
Par Cécile Ducourtieux(Londres, correspondante)Publié le 08 septembre 2021 à 04h48 – Mis à jour le 08 septembre 2021 à 10h51
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Comment se remettre en selle politiquement après un été maussade, une campagne vaccinale qui piétine et un retrait catastrophique d’Afghanistan ? En tentant, comme l’a fait Boris Johnson, mardi 7 septembre, une « réforme historique » du système de santé anglais. Quitte à se mettre à dos une partie de son camp et à abandonner au passage ses propres promesses de campagne.
Le premier ministre britannique a annoncé une hausse inédite (+ 1,25 %) de l’assurance nationale (National Insurance), un impôt dû par les salariés et les employeurs et destiné à financer le système de santé britannique. Les sommes qu’elle générera – environ 12 milliards de livres sterling par an, soit près de 14 milliards d’euros – iront en priorité renflouer le NHS, l’hôpital public britannique, sous extrême tension depuis le début de la pandémie de Covid-19. Mais elles bénéficieront aussi au secteur de la dépendance, également en crise, qui connaît un manque structurel de personnel et s’avère trop coûteux pour de nombreux retraités.
« Le NHS nous a soignés quand nous en avions le plus besoin »
« Le NHS nous a soignés quand nous en avions le plus besoin. Il a traité avec héroïsme un demi-million de malades du Covid-19, et administré plus de 91 millions de vaccins. Mais le résultat de cet effort extraordinaire est une énorme liste de patients en attente de soins [au moins 5 millions], a expliqué M. Johnson, mardi, depuis la Chambre des communes. Notre plan pour la dépendance vise aussi à ce que les personnes âgées reçoivent les meilleurs soins possible sans avoir peur de s’acquitter de coûts insupportables. Notre NHS reste la fierté du Royaume-Uni et nous ferons en sorte qu’il continue à susciter l’envie dans le reste du monde. »
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Le dirigeant avait certes solennellement promis, à son arrivée à Downing Street en juillet 2019, une réforme très attendue de la dépendance, jusqu’alors toujours repoussée. Mais il s’était aussi engagé, six mois plus tard, à la veille des élections générales de décembre 2019, à ne pas augmenter les impôts, tout en revalorisant considérablement les retraites. Mardi, Boris Johnson a aussi confirmé que les retraites ne progresseraient pas plus vite que l’inflation en 2022 – une autre annonce en forme de provocation, alors que les manifestos (les promesses de campagne) sont considérés avec le plus grand sérieux au Royaume-Uni.
Mais il y a plus grave pour les tenants de l’orthodoxie conservatrice. Au lieu de tenter de refermer la parenthèse pandémique (qui a donné lieu à d’énormes dépenses publiques pour soutenir l’économie), Boris Johnson continue à battre en brèche l’un des principaux arguments du parti tory dans la gestion de la crise : la rigueur budgétaire. Parmi ses critiques les plus véhéments, Marcus Fysh, président de l’Economic Growth Group, club de députés conservateurs, s’est dit « alarmé », dans les colonnes du Daily Telegraph, par « l’approche socialiste » du gouvernement.
Une hausse d’impôt jugée injuste
Jacob Rees-Mogg, ministre chargé des relations avec le Parlement, a même osé, dans leSunday Express, faire un parallèle en forme d’avertissement avec George Bush senior, qui « avait violé sa promesse de campagne de ne pas augmenter les impôts en 1988. Quatre ans plus tard, il perdait contre Bill Clinton ».
Le très libéral Institute for Fiscal Studies constatait quant à lui, mardi, que « la pandémie va déboucher sur une augmentation permanente de la dépense publique, comme ce fut le cas après la première et la seconde guerre mondiale, mais pas après la crise financière ».
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D’autres élus conservateurs – tel Philip Hammond, ex-chancelier de l’Echiquier, sous Theresa May – ont souligné leur malaise face à une hausse d’impôt jugée injuste : les jeunes travailleurs vont « payer pour les plus âgés qui ont pu accumuler du patrimoine durant toute leur vie active ».
« Je sais qu’avec cette réforme je reviens sur des engagements de campagne et je ne le fais pas de gaieté de cœur. Mais la pandémie n’était pas prévue non plus dans le manifesto ! », a répliqué un Boris Johnson très combatif. Les augmentations d’impôt sont « honnêtes et justes, tout le monde sera concerné au Royaume-Uni. Personne n’aime augmenter les taxes, mais nous vivons des temps exceptionnels, nous devons prendre des décisions difficiles mais responsables », a ajouté son chancelier de l’Echiquier, Rishi Sunak.
Boris Johnson parie sur la très grande popularité du NHS
Brillant et pédagogue, considéré comme un pur libéral, M. Sunak est une valeur montante dans le parti. Les médias britanniques s’étaient fait l’écho, ces dernières semaines, de désaccords qu’il aurait eus avec le premier ministre. Il s’est affiché en soutien complet de M. Johnson mardi. Cela aidera peut-être à calmer la gronde dans les rangs tory… Voire à étouffer la rumeur, entretenue depuis des semaines, d’un remaniement ministériel. Le premier ministre parie enfin sur la très grande popularité du NHS, l’une des institutions préférées des Britanniques, pour faire digérer sa réforme auprès de la population.
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Face à « Boris le joueur », comme le décrit souvent la presse britannique, l’opposition travailliste semblait en difficulté mardi, privée de ses principaux arguments : la protection du NHS (une création du Labour, au sortir de la seconde guerre mondiale) et la pertinence des dépenses publiques. L’état du système de santé n’est « qu’une résultante d’une décennie de négligence et de sous-investissements des conservateurs au pouvoir », a justement pointé Keir Starmer, le chef du Labour. « Le Parti travailliste n’a aucun plan [pour financer le NHS]. Nous [les conservateurs] sommes le parti qui résout les problèmes, nous sommes le parti du NHS », a répliqué M. Johnson.
Cécile Ducourtieux(Londres, correspondante)