« L’hôpital public va sortir essoré de la crise du Covid-19 »
TRIBUNE
Les engagements du plan Ma santé 2022 et les efforts financiers promis par le gouvernement n’auront d’effets que dans un futur lointain et ne suffiront ni à enrayer le dépérissement de l’hôpital public ni à résoudre la crise des vocations, s’inquiète un collectif de médecins dans une tribune au « Monde ».
Tribune. Malgré des centaines de milliers de vies humaines sauvées, malgré deux réformes (Plan santé 2022 et Ségur de la santé) et des dizaines de milliards d’euros mobilisés, ne nous méprenons pas, l’hôpital public va sortir essoré de cette crise sanitaire.
L’hôpital public français tel que nous le connaissons aujourd’hui, a été façonné à la suite des ordonnances Debré de 1958. Cela nous a permis d’avoir parmi les meilleurs hôpitaux au monde jusqu’au début des années 1990 sous l’égide des médecins « mandarins » (pourtant décriés). La recherche était de notoriété internationale et les meilleurs internes des hôpitaux espéraient une carrière hospitalière, en tant que praticien hospitalier (PH) ou professeur des universités-praticien hospitalier (PU-PH).
Dès les années 2000, un certain nombre de PH ont quitté l’hôpital public qui a ainsi perdu une partie de sa cheville ouvrière. Ces départs ont été suivis par la démission de PU-PH de CHU en direction du privé, événement inimaginable quelques années auparavant. Ainsi, le dépérissement de l’hôpital public n’est pas récent et s’est déroulé progressivement sur les vingt dernières années.
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Tous les soignants sont malheureusement concernés par cette situation hospitalière déplorable. En témoignait leur mouvement de protestation virulent quand ils ont jeté leurs blouses devant les directeurs administratifs lors des vœux de janvier 2020. Mais ces protestations étaient inaudibles. Le terme de « pleurniche hospitalière » a même été associé à leurs revendications le 12 mars 2020 par un journaliste ! Une semaine à peine avant le premier confinement…
Crise des vocations
Avec les vagues épidémiques, épuisantes physiquement et psychologiquement, les soignants espéraient un changement radical du système de santé. Mais le plan Ma santé 2022 (Communauté professionnelle territoriale de santé, reprise de dettes…) n’aura d’effet qu’à un horizon lointain tandis que le Ségur de la santé est considéré comme un échec par les syndicats et les collectifs de médecins.
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Pourtant, l’hôpital public va bénéficier d’un effort financier colossal inédit depuis des décennies : augmentation salariale du personnel non médical, rattrapage en investissements… Mais le Ségur de la santé améliore insuffisamment la rémunération des médecins et ne change que marginalement l’organisation et la gouvernance de l’hôpital (même si les quelques évolutions sont positives). Un guide « pour mieux manager » est même diffusé par le ministère… Les Groupements hospitaliers de territoire (GHT) continuent à déployer leur surcouche administrative et à déshabiller les petits centres.
Alors que la crise sanitaire n’est pas encore terminée, l’hôpital public connaît désormais une crise des vocations. D’après une enquête du conseil de l’ordre infirmier réalisée en 2021, 40 % des infirmières affirment vouloir changer de métier, exprimant un manque de reconnaissance et des perspectives de carrière limitées. Pire, les écoles d’infirmiers ont même du mal à remplir leur quota d’élèves. Le 11 mai 2021, les personnels de réanimation (les plus touchés par la crise du Covid) ont d’ailleurs fait grève alors que la troisième vague n’était pas terminée, ce qui témoigne du ras-le-bol du personnel.
La gouvernance manque d’ambition
Force est de constater que compter sur la vocation des soignants ne fonctionne plus. La vocation ne peut perdurer sans salaire adapté, ni considération. Ni avec des indemnités trop faibles pour une activité professionnelle exercée dans des conditions difficiles (hors des heures ouvrées, manque de moyens, locaux parfois déplorables, avec des chefs de service médicaux sans pouvoir réel face à une gestion administrative, patients de plus en plus âgés avec des comorbidités…).
Quant aux médecins, se sentant négligés, certains s’orientent vers le secteur privé, attirés par une rémunération plus juste et une organisation plus souple. La médicalisation de la gouvernance hospitalière manque singulièrement d’ambition par rapport à d’autres systèmes de santé européens, bien en avance sur le nôtre.Article réservé à nos abonnés
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Notre recherche biomédicale, elle, a été dépassée sur le Covid-19 par celle du Royaume-Uni, qui, lui, a su développer un vaccin et un traitement à base d’anticorps. Là encore, les mesures prises par le gouvernement (Paris Campus Santé, Innovation 2030, …) sont très intéressantes mais ne produiront pas de résultats avant plusieurs années.
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, le temps que les déficits réalimentent les dettes, une nouvelle crise hospitalière du même type resurgira. L’argent ne réparera pas les dysfonctionnements organisationnels. Comment allons-nous gérer la désertification médicale qui s’aggrave vers un point de non-retour dans la France « périphérique » ? L’état actuel de notre système de santé ne peut se justifier alors que la France y consacre plus de 11,5 % de son PIB.
La campagne présidentielle à venir doit se saisir du thème de la réforme hospitalière et plus largement de la santé afin que le prochain quinquennat soit l’occasion d’un indispensable changement de paradigme.
Jean-François Colombani, praticien hospitalier au CHU de Martinique ; Mehdi Mejdoubi, professeur de médecine au CH de Valenciennes ; Ariane Sultan,professeure de médecine au CHU de Montpellier ; Benjamin Wyplosz, praticien hospitalier à l’AP-HP.
* « L’hôpital public s’écroule et nous ne sommes plus en mesure d’assurer nos missions »
TRIBUNE
Soixante-dix directeurs médicaux des départements médico-universitaires signent une tribune collective dans « Le Monde » pour alerter sur le dépérissement de l’hôpital public. Ils formulent trois revendications pour freiner ce mouvement.

Tribune. Nous, directeurs médicaux des départements médico-universitaires (DMU), nouvelles structures au sein de l’AP-HP, chargés de coordonner les services hospitaliers et piloter les projets hospitalo-universitaires, souhaitons vous informer des difficultés croissantes au sein de l’hôpital public, qui font craindre un point de rupture irréversible.
L’hôpital public français a acquis depuis des décennies une réputation d’excellence et une renommée internationale assurant des missions de soins les plus modernes, pour les enfants et les adultes, accessibles pour tous, ainsi que les missions de recherche et de formation. Nous vous alertons car ce système s’écroule et nous ne sommes plus en mesure d’assurer nos missions dans de bonnes conditions de qualité et de sécurité des soins.
Des centaines de lits d’hospitalisation de médecine et de chirurgie, des dizaines de salles d’opération à l’hôpital public fermés, et chaque semaine des unités de soin ferment. Les conséquences : des conditions d’accès aux soins dégradées, la qualité et la sécurité des soins sérieusement menacées.
Les équipes soignantes démotivées
L’accès au diagnostic et aux soins médicaux et chirurgicaux à l’hôpital public est extrêmement difficile, et les équipes soignantes démotivées. Les délais de programmation des interventions s’allongent, les soins urgents ne sont plus réalisés dans des délais raisonnables. Les usagers sont de plus en plus obligés de se tourner vers les établissements privés. Trop peu de recrutements de soignants sont en vue pour espérer un retour à la normale du « système sanitaire ».Article réservé à nos abonnés
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Des centaines de postes de soignants (pourtant budgétisés) ne sont pas pourvus ; et, plus grave encore, des soignants quittent l’hôpital public. Cela concerne les infirmiers dans les services médicaux et chirurgicaux de l’hôpital (IDE), les infirmiers anesthésistes, de bloc opératoire, les aides-soignants, les professionnels de rééducation dont les masseurs-kinésithérapeutes, les manipulateurs en radiologie, en médecine nucléaire et en oncologie radiothérapie, les techniciens de laboratoire et les préparateurs en pharmacie. Cela concerne aussi les médecins dont les médecins anesthésistes-réanimateurs, les biologistes et d’autres catégories professionnelles.
Le résultat est une surcharge de travail quotidien croissante et un épuisement des soignants restants ainsi que des cadres de santé, chargés de gérer au quotidien des équipes de soignants sous tension. Pour maintenir les lits ouverts et poursuivre l’accueil des patients, il est nécessaire de faire appel aux soignants restants en leur demandant de réaliser des heures de travail supplémentaires ou à des personnels soignants intérimaires extérieurs appelés au fil de l’eau pour combler les manques mais sans expertise dans les spécificités des différents services. La qualité de vie au travail est devenue un enjeu prioritaire des établissements de santé, car 49 % des professionnels de santé sont exposés au burn-out ; le manque de ressources et la surcharge de travail, les transports sont pour 64 % responsables de ces risques psychosociaux.
La non-revalorisation salariale des personnels paramédicaux
La diminution chaque année de la valeur financière des séjours hospitaliers a obligé à « produire » toujours plus de séjours et à raccourcir leur durée. Cela a été aggravé par des plans d’efficience annuels successifs, avec réduction progressive des effectifs paramédicaux des services hospitaliers pour maintenir le budget de chaque hôpital.
L’objectif national des dépenses d’assurance-maladie (Ondam), montant prévisionnel établi annuellement pour les dépenses de l’assurance-maladie et celui en particulier consacré à l’hôpital public, est revu insuffisamment à la hausse, ce qui aggravera la situation de l’hôpital public et fait craindre le pire pour demain dans un contexte de vieillissement de la population et d’augmentation de la fréquence des maladies chroniques.Article réservé à nos abonnés
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L’absence d’attractivité de l’hôpital publicparticulièrement est également le fait d’une non-revalorisation salariale des personnels paramédicaux (en premier lieux des infirmiers) depuis plusieurs années. C’est particulièrement vrai à l’AP-HP et plus largement en Ile-de-France, où les salaires actuels ne tiennent pas compte des coûts des loyers, de la vie, propres à la région.
Les chirurgiens ne peuvent plus opérer faute d’accès au bloc opératoire, et sont de plus en plus nombreux à rejoindre des structures privées. Une disparité des salaires de base et du tarif des gardes (pour assurer la continuité de service toute l’année), de praticiens hospitaliers (PH) entre le public et le privé : jusqu’à trois fois plus dans les établissements privés. La fuite des médecins des hôpitaux universitaires met en péril la formation de toute la profession et, au-delà, le niveau de la santé en France.
Nos revendications sont les suivantes : réviser à la hausse l’objectif national des dépenses d’assurance-maladie – le Parlement vote actuellement son montant (première lecture le 29 octobre) ; revaloriser le salaire des personnels paramédicaux, infirmiers en premier lieu, et des médecins, en plus de reconnaître et de valoriser les responsabilités exercées par ces professionnels ; améliorer l’attractivité, le maintien des conditions de vie des soignants, en facilitant l’accès aux logements à proximité des lieux d’exercice des agents et en créant des places en crèche.
Outre ces mesures d’urgence, le collectif appelle à une refonte complète du mode de financement et de la place de l’hôpital public dans notre système de santé.
Il est urgent de retrouver les effectifs au complet dans les services hospitaliers pour permettre la réouverture des unités d’hospitalisation, des salles d’opération et consolider la sécurité, la qualité des soins et la formation professionnelle.
Les premiers signataires de cette tribune sont :
René Adam, chirurgien hépato-biliaire, DMU maladies et oncologies digestives, nutrition, transplantation, CHU Paul-Brousse, AP-HP – université Paris-Saclay
David Adams, neurologue, DMU neurosciences et DMU psychiatrie, nutrition, addictologie CHU Bicêtre, AP-HP – université Paris-Saclay
Frédéric Adnet, médecine d’urgence, DMU urgences et métabolisme, GH Paris Seine-Saint-Denis, AP-HP Nord – université de Paris, université-Paris-XIII
Yannick Allanore, rhumatologue, DMU appareil locomoteur, AP-HP Centre – université de Paris
Sylvie Bastuji Garin, santé publique, DMU santé publique – recherche – vigilances – pharmacie, CHU Henri-Mondor, AP-HP – hôpitaux universitaires Henri-Mondor
Johann Beaudreuil, médecine physique et de réadaptation (MPR), CHU Lariboisière-Fernand-Widal, DMU locomotion, AP-HP Nord – université de Paris
La liste complète des signataires
** Ce n’est pas un Ségur de la santé, c’est un plan social » : à Annecy, le pessimisme des hospitaliers grévistes
Une petite centaine de soignants hospitaliers ont défilé, jeudi, à Annecy (Haute-Savoie), à l’occasion de la journée nationale de mobilisation. Mais la foi dans le service public a perdu peu à peu de sa force.
Quitter l’hôpital public ou y rester malgré tout, par la seule force de la conviction ? La journée de mobilisation des soignants hospitaliers a réuni une petite centaine de personnes, jeudi 15 octobre, à Annecy (Haute-Savoie) et la question n’a pas cessé de traverser le cortège.
La Haute-Savoie a été touchée par la crise sanitaire dès le mois de février, sauf qu’il n’y a pas pour autant eu de quoi paniquer : « La période a été difficile, on y a mis beaucoup d’énergie. Maintenant, on ne l’a pas si mal vécue », évalue Marie, 52 ans, kinésithérapeute en réanimation. Mais « ceux qui nous ont aidés ont été tellement mal remerciés qu’ils ne reviendront pas en cas de vraie grosse deuxième vague », prévient Jonathan, infirmier de 38 ans.
Alix, jeune infirmière de 32 ans, sera probablement de ceux-là. Pendant trois mois, elle a officié d’un service à l’autre, enchaînant les heures de jour comme de nuit : « On a été à fond. On m’a envoyée en cardio, alors que je n’en ai jamais fait. Je me suis fait peur. » Alors après deux ans de diplôme comme infirmière de bloc opératoire pas encore spécialisée, « je n’irai pas au-delà des cinq années, je pense ».Article réservé à nos abonnés
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« En un an, 60 % des soignants sont partis »
Selon les manifestants, la situation ne date pas de cette année. « Le bilan social 2019 de l’établissement a établi que 60 % des soignants embauchés un an plus tôt sont déjà partis », explique Renaud Chouquer, médecin réanimateur depuis dix ans au Centre hospitalier Annecy-Genevois, membre du Collectif inter-hôpitaux et du Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes-réanimateurs élargi aux autres spécialités (SNPHARE). Pour le médecin, « ce n’est pas un Ségur de la santé, c’est un plan social » pour l’hôpital public, alors que les arrêts maladie ne sont pas remplacés, les heures supplémentaires régulièrement impayées et la reconnaissance absente.
« Depuis le mois de juin, on est revenu au mode de gestion d’avant, on ne nous fait plus confiance », dit Renaud Chouquer, médecin réanimateur
« Or, poursuit-il, sans les soignants, il n’y aurait pas eu de réorganisation possible lors de la première vague de Covid-19. On a réfléchi, anticipé les demandes de l’ARS. On a beaucoup aidé la direction à prendre les bonnes orientations. Mais, depuis le mois de juin, on est revenu au mode de gestion d’avant, on ne nous fait plus confiance. »L’hospitalier prévient : « Pour que les soignants se mettent en grève, c’est que c’est grave. Parce qu’habituellement on se plie toujours en quatre pour combler le défaut d’organisation de l’Etat et ils le savent très bien au ministère. »null
Après trois mois de crise, « la prime, c’est bien, admet Emilie, infirmière de bloc de 28 ans. Mais ce n’est pas ce qu’on attendait. Il nous faut des gens ». Jonathan, l’infirmier de 38 ans, va dans le même sens : « Oui, on a le matériel, les locaux, mais pas le personnel pour faire tourner ces lits. Il nous manque des soignants. »Article réservé à nos abonnés
« Un retour à l’anormal » avec « des soignants épuisés »
« L’hôpital tourne, parce qu’on vient remplacer les collègues absents », estiment Emilie, 42 ans, et Séverine, 43 ans, infirmières de la permanence d’accès aux soins, et « ce n’est pas rassurant, parce que tout le monde se met à baisser les bras », d’après Marie, kiné en réanimation. « Je pense qu’on s’est un peu illusionné après la crise, même pas au niveau de nos salaires, mais au niveau organisationnel », avance Lydie, 52 ans, infirmière en bloc opératoire, pointant, elle aussi, « un retour à l’anormal » avec, en plus, « des soignants épuisés » après la crise du printemps.
Selim, 27 ans, est infirmier en psychiatrie à La Roche-sur-Foron, en Haute-Savoie. Il a quitté l’hôpital d’Annecy il y a trois ans, « parce que je n’étais pas fier du travail que l’on faisait ici ». A cette époque, il va voir un médecin du travail qui, raconte-t-il, ne va pas par quatre chemins : « Il m’a dit : “Quittez l’hôpital, je ne peux rien faire pour vous.” » Mais, aujourd’hui encore, même si ses conditions de travail se sont améliorées, il s’interroge sur le sens à donner à son activité : « Si l’idée est d’être gardien en psychiatrie, autant devenir gardien de prison. Quel sens ça a de garder des gens à l’hôpital simplement pendant que le médicament fait son effet ? Il faut arrêter l’hypocrisie. On nous parle de qualité de soins et de bienveillance, mais on n’en a pas les moyens. »
L’infirmier se dit « pessimiste » : « C’est un naufrage annoncé. Ça va se passer, c’est sous nos yeux et on y assiste, impuissants. L’hôpital va vivre ce qui s’est passé à La Poste. » Comme beaucoup de soignants haut-savoyards, il regarde donc de l’autre côté de la frontière, en Suisse, où, au-delà des salaires plus avantageux, les conditions de travail sont bien meilleures. « Moi, j’adore le service public, j’y suis attaché et c’est pour ça que je ne suis pas encore parti. Mais je me donne trois ans et, après, l’hôpital public, c’est fini. Je suis dégoûté de le dire, mais je ne reviendrai pas. »Notre sélection d’articles sur le Covid-19
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*** « Nos soignants sont formidables. Il est temps d’enfin les écouter avant qu’il ne soit trop tard ! »
TRIBUNE
Un collectif de médecins, personnels hospitaliers et usagers appelle Emmanuel Macron, dans une tribune au « Monde », à tenir ses engagements en faveur du système de santé public alors que la loi Rist, issue du Ségur de la santé, est en discussion au Sénat.
Tribune. Il y a un an, le 27 février 2020, vous demandiez, monsieur le Président de la République, si vous pouviez compter sur les soignants. Tous, soignants du public, du privé, libéraux, ont montré qu’on pouvait leur faire confiance, certains le payant de leur vie.
Il y a un an, le 12 mars 2020, vous nous promettiez que « beaucoup des changements auxquels nous sommes en train de procéder, nous les garderons (…) parce que nos soignants sont formidables d’innovation et de mobilisation, et [que] ce que nous sommes en train de faire, nous en tirerons toutes les leçons ».
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Le 25 mars 2020, à Mulhouse, vous disiez : « Dans cette guerre, il y a en première ligne l’ensemble de nos soignants (…) L’engagement que je prends ce soir pour eux et pour la nation tout entière c’est qu’à l’issue de cette crise un plan massif d’investissement et de revalorisation de l’ensemble des carrières sera construit pour notre hôpital. C’est ce que nous leur devons, c’est ce que nous devons à la nation. Cette réponse sera profonde et dans la durée. »
Au printemps 2020, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a réalisé une concertation publique et un débat soulignant la nécessité de plus de démocratie sanitaire, de confiance dans les acteurs et d’implication des usagers. Les conclusions et les 18 préconisations ont été votées par 207 sur 208 voix.
Fuite des compétences
En juin 2020, vous avez consulté usagers et professionnels de santé lors d’un Ségur. Nous avons débattu, le diagnostic fut sévère mais réaliste : un hôpital sous-financé, trop stratifié, déshumanisé, ayant oublié la légitimité des acteurs de terrain à participer aux décisions. Le pilier 1 du Ségur parle de « transformer les métiers et valoriser ceux qui soignent », le rapport Notat d’une « étude d’impact qui comprendra les besoins documentés en effectifs supplémentaires ».
Mais quels résultats ?
La rémunération du personnel soignant, malgré l’augmentation de 183 euros mensuels, n’est toujours pas à la moyenne de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). La « prime exceptionnelle » n’a été versée qu’à certains, au bon vouloir des directions. Le personnel psychosocial et médico-technique attend des améliorations. Les médecins et hospitalo-universitaires se sentent trompés par une réforme de leur statut tronquée. Aujourd’hui, les embauches sont toujours bloquées à l’hôpital pour « maîtriser la masse salariale ». La moitié des 15 000 postes promis sont non pourvus, l’autre moitié ne représente qu’un à trois postes par établissement public. L’hôpital forme les soignants de demain, mais voit fuir les compétences hors du champ du soin public, faute d’attractivité et de moyens.
« Dogme budgétaire de la réduction des lits »
Depuis plus de dix ans, les lits ferment, obligeant les hôpitaux à travailler à flux tendu. Pourtant, ces lits manquent cruellement : des patients souvent très âgés attendent des heures sur les brancards des urgences quand ils n’y meurent pas. En corollaire, on applique la règle « moins de lits, moins de personnel ». Depuis un an, les hôpitaux déprogramment des patients « non Covid » et transforment des blocs opératoires en réanimations temporaires. Le Ségur a promis 4 000 lits « à la demande » alors que la réduction de lits d’hospitalisation est d’environ 4 000 par an. Quelle est la volonté réelle de sortir du « dogme budgétaire de la réduction des lits » quand celle-ci reste massive à Nantes, à l’hôpital Nord de Paris, à Caen, à Rennes, à La Réunion ?Article réservé à nos abonnés
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Le 12 mars 2020, vous disiez : « Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché (…) La santé n’a pas de prix. Le gouvernement mobilisera tous les moyens financiers nécessaires pour porter assistance, pour prendre en charge les malades, pour sauver des vies quoi qu’il en coûte. » Aujourd’hui, l’objectif de dépenses de l’Assurance-maladie pour 2021 demande plus de 1 milliard d’euros d’économies supplémentaires à l’hôpital public. Le financement prédominant à l’activité reste la norme et va même s’étendre à la psychiatrie, secteur tout particulièrement sinistré, incapable après tant d’années de restriction de répondre aux besoins de nos concitoyens.
La loi Rist n’est qu’un affichage
Dans les conclusions du Ségur, on peut lire : « Un soutien à l’investissement en psychiatrie et en santé mentale constituera une des priorités du pilier investissement (…) accompagné de crédits supplémentaires. » Aujourd’hui, les demandes de consultations psychiatriques explosent ; pourtant, seuls 160 psychologues supplémentaires ont été embauchés pour toute la France.
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Le Ségur et le CESE portaient la volonté d’insuffler à l’hôpital l’énergie de ceux qui le font vivre, d’y laisser entrer la démocratie participative. La loi Rist en discussion actuellement à l’Assemblée, visant à « améliorer le système de santé par la confiance et la simplification », n’est qu’un affichage. Elle ne reconnaît ni la place des paramédicaux, ni celle des usagers, ni celle des services, mais consolide un pouvoir vertical, financier, bridant autonomies et initiatives.
Où se trouvent la simplification, la démocratie participative et la confiance dans ces soignants « formidables » ? Il est temps d’enfin les écouter avant qu’il ne soit trop tard !
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Le 25 mars 2020, vous concluiez : « Nous tiendrons parce que nous ne céderons rien. Nous tiendrons parce que nous en avons la force. » Les soignants ont tenu. Vous avez pu compter sur nous. Mais l’inverse reste toujours à prouver. Nous attendons la concrétisation de vos propos du 6 octobre 2020 selon lesquels tout ce qui a été dit pendant le Ségur « sera appliqué ». La réforme doit être complète et en rapport avec son époque.
Premiers signataires : Julie Bourmaleau, infirmière, Paris, Collectif interhôpitaux (CIH) ; Marie Citrini,usagère, coprésidente du CIH ; Stéphane Dauger, pédiatre, Paris, coprésident CIH ; Alain Dru,conseiller CESE, corapporteur du rapport « L’hôpital au service du droit à la santé » ; Véronique Hentgen,pédiatre, Versailles, CIH ; Christophe Marguet,pédiatre, Rouen, CIH ; Jacques Pontis, directeur d’hôpital de 1975 à 2020 ; François Salachas,neurologue, Paris, CIH ; Stéphanie Tissier, usagère, Marseille ; Cécile Vigneau, néphrologue, Rennes, CIH.
Retrouvez la liste complète des signataires ici.
« Il faut un double choc d’attractivité et d’autonomie pour sortir de la crise hospitalière »
TRIBUNE
Bernard Granger, praticien hospitalier et membre du conseil de surveillance de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, estime dans une tribune au « Monde » qu’il est urgent de mieux rémunérer les personnels hospitaliers, en fonction des particularités régionales et de leurs compétences.

Tribune. Notre système hospitalier reste un des meilleurs au monde, mais il est menacé. Tous les ingrédients sont réunis pour que des mesures aux apparences généreuses présentées comme des « annonces fortes » en faveur de l’hôpital public laissent néanmoins inchangées les orientations qui minent nos établissements : défiance à l’égard des professionnels, hyperréglementation, prééminence des problématiques administratives et comptables sur les besoins sanitaires, instauration d’une gouvernance bonapartiste, mise en œuvre de « réorganisations » ou de « transformations » mal pensées, mal acceptées et sources de gaspillages, absence d’articulation avec la médecine de ville et, surtout, sous-financement et mauvaise anticipation de la pénurie médicale.
L’hôpital a été « mis en tension » par un système d’allocation de ressources restrictif et pervers instaurant la lutte de tous contre tous. Les dirigeants hospitaliers sont réduits année après année à saupoudrer des restrictions budgétaires qui vont à rebours de l’objectif affiché d’« efficience », et se trouvent dans l’impossibilité de réaliser les investissements nécessaires.null
Le pouvoir central provoque des déficits dont sont ensuite accusés les acteurs de terrain, « incapables de s’organiser ». Ce discours culpabilisant et ces injonctions paradoxales sont insupportables et aboutissent à la déliquescence à laquelle nous assistons, médusés : médecine d’abattage, déshumanisation des soins, souffrance éthique, cloisonnement des différents corps de métier, y compris au sein des équipes soignantes, mutualisation des personnels au mépris de leurs savoir-faire, burn-out, perte de sens pour les professionnels, perte de chance pour les malades, départs de plus en plus nombreux de personnels, rigidité des statuts mettant l’hôpital public dans l’impossibilité de lutter à armes égales avec les autres types d’établissements, difficultés de recrutement, fermetures de lit, désorganisation des parcours de soins, vétusté des bâtiments et des équipements, aggravation des déficits, multiplication des contentieux et, pour finir, altération de l’image donnée par ce « trésor national », qui attire de moins en moins les personnels et les patients.
Une évolution dangereuse
L’hôpital n’a pas l’apanage de cette évolution dangereuse pour la cohésion nationale. Tous les services publics sont touchés par le même mal, en particulier la justice, l’enseignement, la défense, la police. La dépense publique serait mauvaise en soi et devrait être réduite, alors qu’elle est l’instrument de nos libertés, de l’égalité entre citoyens, de la fraternité et de la sollicitude envers les plus faibles, bref, l’instrument des valeurs fondatrices de notre République.
L’histoire hospitalière est une longue alternance de périodes fastes et de périodes moins fastes. Les médecins souhaitent disposer des moyens optimaux pour soigner. Les pouvoirs publics ont toujours pensé que l’hôpital dépensait trop. Les soins et les conditions d’accueil des malades ont connu des progrès considérables depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les temps ne sont plus les mêmes et une telle progression n’est plus aujourd’hui possible.
Les restrictions imposées à l’hôpital ont atteint un niveau critique. Le garrot qui l’étrangle doit être desserré
Les restrictions imposées à l’hôpital ont atteint un niveau critique. Le garrot qui l’étrangle doit être desserré. Le gouvernement s’y oppose. Ce refus justifie le mouvement social en cours à l’hôpital public, en particulier la grève du codage, qui symbolise le rejet de l’hôpital-entreprise. Partie des urgences, mais s’étendant à tout l’hôpital et regroupant toutes les catégories de personnels hospitaliers, à commencer par les plus jeunes, la contestation est soutenue aussi par des associations de patients.Article réservé à nos abonnés
Lire aussi « L’hôpital public s’écroule et nous ne sommes plus en mesure d’assurer nos missions »
Pour continuer à assurer un haut niveau de soins et ne pas renoncer au progrès médical, il faut admettre que le système de santé, dont l’hôpital reste un pilier, coûtera de plus en plus cher. Les raisons en sont connues : vieillissement de la population, avancées diagnostiques et thérapeutiques coûteuses. Une autre raison mérite d’être soulignée : l’impossibilité de faire des gains de productivité élevés dans ce secteur, car les soins reposent d’abord sur des êtres humains aux compétences de plus en plus sophistiquées et qui ne peuvent pas pour leur immense part être remplacés par des machines.
Rémunérer les personnels à la hauteur du service rendu
Il est donc indispensable de changer d’orientation, de corriger les carences et les incohérences de notre système de santé et, à l’hôpital, de provoquer un double choc d’attractivité et d’autonomie.
En premier lieu, il conviendrait de rémunérer les personnels hospitaliers à la hauteur du service rendu, des particularités régionales, de leurs compétences et de leur dévouement, à commencer par les infirmiers et les aides-soignants, en rattrapant le retard pris sur les pays européens comparables au nôtre.
En deuxième lieu, il faudrait que les pouvoirs publics manifestent leur confiance aux professionnels de terrain en les impliquant davantage dans les décisions, selon un principe de subsidiarité. Les équipes de soins et les dirigeants hospitaliers doivent disposer d’une large indépendance aussi bien pour l’aménagement de la vie au travail que pour les réorganisations structurelles, et cela dès le niveau du service, cellule de base de l’hôpital, plutôt que de subir d’en haut des décisions non négociées et souvent vouées à l’échec.
Il serait souhaitable enfin de faire des efforts d’investissement pour retrouver un haut niveau d’accueil des patients, de qualité et de sécurité des soins, de formation et de recherche.
Nous attendons de l’exécutif qu’il soit à l’écoute et qu’il redonne à notre système hospitalier confiance et espoir.
Bernard Granger est professeur de psychiatrie à l’université de Paris, praticien hospitalier et membre du conseil de surveillance de l’AP-HP, un des fondateurs du Mouvement de défense de l’hôpital public. Il s’exprime à titre personnel. Il est candidat à la présidence de la Commission médicale d’établissement de l’AP-HP.