Le nouveau plan d’investissement du gouvernement sur l’innovation et les « industries du futur » provoque des tensions
La présentation du dispositif, qui doit se chiffrer en dizaines de milliards d’euros et préparer la « France de 2030 », a été reportée. Selon plusieurs sources, un bras de fer se joue entre Bercy, Matignon et les différents ministères.

Le plan de relance souffle à peine sa première bougie que déjà, il a vécu. Lundi 6 septembre, le premier ministre Jean Castex devait donner le coup d’envoi à une grande campagne de communication faisant la promotion de ce dispositif à 100 milliards d’euros, lancé à l’automne 2020 pour accompagner ce qui devait être alors la sortie de crise. Mais un nouveau plan, centré sur l’investissement et visant à préparer « la France de 2030 », est déjà en gestation.Article réservé à nos abonnés
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Annoncé par le chef de l’Etat dans son allocution télévisée du 12 juillet, celui-ci vise à « faire émerger dans notre pays et en Europe les champions de demain, qui, dans les domaines du numérique, de l’industrie verte, des biotechnologies ou encore de l’agriculture, dessineront notre avenir », avait expliqué Emmanuel Macron. De telles perspectives suscitent toutes les convoitises au sein du gouvernement, alors que Bercy, en pleine préparation du projet de loi de finances 2022, prêche de nouveau un discours de modération budgétaire, et met en œuvre la sortie du « quoi qu’il en coûte », réduisant les aides aux entreprises frappées par le Covid-19.null
L’ambition de ce plan d’investissement baptisé « France 2030 » par le président de la République, est de créer de toutes pièces de nouvelles filières industrielles en France, afin de réduire la dépendance du pays, non seulement vis-à-vis de ses fournisseurs à l’étranger, mais aussi des quatre secteurs qui font sa force aujourd’hui, à savoir l’aéronautique, le luxe, l’agroalimentaire et la santé. Une poignée d’industries à financer ont été identifiées, telles les batteries, les semi-conducteurs, les biotechs, l’hydrogène ou le nucléaire. Un important volet « capital humain » portant sur la formation doit accompagner ce plan, dans un contexte où certaines filières sous tension peinent par ailleurs à recruter.Article réservé à nos abonnés
« L’objectif est de retrouver le chemin d’une indépendance française et européenne », insiste l’Elysée, conscient que la thématique de la réindustrialisation du pays sera au cœur de la campagne présidentielle qui démarre. L’enveloppe semble d’ailleurs avoir été revue à la hausse ces dernières semaines, avoisinant désormais les 30 milliards d’euros d’argent public, devant être complétés par des financements privés.
Bras de fer entre les ministères et Bercy
Ce projet présidentiel devait initialement constituer un temps fort de la rentrée politique, avec une présentation prévue le 9 septembre, pour une mise en œuvre dès le budget 2022, voté cet automne. Les différents ministères concernés – économie, travail, transition écologique, enseignement supérieur, agriculture, santé, culture – ont chacun planché sur leur copie pendant l’été. Mais, lors d’un déjeuner de travail à l’Elysée avec les intéressés le 27 août, Emmanuel Macron a jugé le rendu pas suffisamment ambitieux, comme l’a révélé Le Canard enchaîné. Et reporté les annonces au mois d’octobre.
« Le calendrier était chargé en septembre », fait valoir un conseiller de l’exécutif, listant les dossiers de rentrée : le plan d’investissement pour Marseille, le séminaire gouvernemental du 8 septembre, l’anniversaire du plan de relance, les conclusions du Beauvau de la sécurité, la finalisation du revenu d’engagement pour les jeunes… « Il faut que chaque séquence vive », afin de ne pas brouiller une éventuelle prise de parole présidentielle, indique-t-on. L’Elysée souhaiterait également attendre la fin du sommet social pour intégrer au projet d’éventuelles contributions des partenaires sociaux, qui suivent le dossier de près.
Pourtant, selon plusieurs sources, un bras de fer se joue entre Bercy, Matignon et les différents ministères. Sans surprise, la perspective d’un nouveau plan qui se chiffrera en dizaines de milliards d’euros, a donné des idées à certains. Qui y ont vu l’occasion de sortir des cartons des projets n’entrant pas dans le cahier des charges imposé par l’Elysée, comme l’isolation thermique des bâtiments ou la rénovation des lignes de transport. « Certains y sont allés très fort, témoigne un proche des discussions. On a vu sortir les trucs les plus ringards possibles. » Des projets « de l’ancien monde », presque « audacieux » tant ils divergeaient des objectifs du plan, qui se veut centré sur l’innovation et les « industries du futur ». S’y ajoute la tentation de faire financer ce qui s’apparente presque à des dépenses de fonctionnement. « Le plan d’investissement, ça ne peut pas être une rallonge pour vacances apprenantes et devoirs bien faits ! Il faut des choses transformantes », résume un ministre.
Pas un deuxième plan de relance
A quelques mois des élections, Emmanuel Macron entend aussi montrer qu’il est seul à la manœuvre. « Le président souhaite que le plan ait le plus de souffle possible et est très exigeant sur le contenu », résume Stanislas Guerini, délégué général de La République en marche. D’où l’idée affichée d’un ensemble émanant d’une vaste consultation, y compris des territoires, et s’émancipant des « technos » du ministère de l’économie. Ce « ne doit pas être un plan venu d’en haut, de Paris, de Bercy », mais « des Français, de tous ceux qui, étudiants en école d’ingénieurs, chercheurs, entrepreneurs, investisseurs, veulent faire ce pays plus fort et plus prospère, veulent donner aux TGV, Ariane, Concorde ou réacteurs nucléaires des successeurs à la mesure des révolutions technologiques du XXIe siècle », décryptait, il y a quelques jours, Emmanuel Macron dans le magazine Challenges. « Le président veut des objets concrets », précise un conseiller. Façon aussi de montrer, pour le chef de l’Etat, qu’il se projette au-delà de 2022, puisque le plan s’étalera sur plusieurs années.Article réservé à nos abonnés
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Le sujet sera à l’agenda du séminaire gouvernemental du 8 septembre. « Il est demandé aux ministres de ne pas venir avec leur liste de demandes habituelles », précise un conseiller. Pas question d’en faire un deuxième plan de relance, dont le premier ministre, Jean Castex, fera par ailleurs la promotion cette semaine. Malgré 100 milliards d’euros mobilisés, dont 70 doivent être engagés avant la fin 2021, celui-ci souffre en effet d’« un décalage entre son appréhension macroéconomique et ses conséquences concrètes sur le territoire », explique-t-on à Matignon. En clair : la visibilité du plan n’est pas à la hauteur des fonds dépensés.
En cette rentrée, l’exécutif se démène donc pour donner à voir les effets de ce plan censé doper la compétitivité des entreprises et inciter aux relocalisations, subventionner la transition écologique et aider à la reprise de l’emploi. A Bercy, on n’hésite pas à lier l’amélioration des derniers chiffres de la croissance et du chômage à ce plan de relance, même si le sujet fera l’objet, cet automne, de travaux académiques plus scientifiques dans le cadre de la commission Cœuré, chargée du suivi des mesures de soutien aux entreprises.