Passe sanitaire : « Nous sommes en train de créer une société à deux vitesses »
4 SEPTEMBRE 2021 PAR LUCIE DELAPORTE ET MATHILDE GOANEC
Deux mois après le début du mouvement contre le passe sanitaire, la mobilisation s’est poursuivie au travers de près de 200 rassemblements organisés dans toute la France. Dans les différents cortèges parisiens, la très grande hétérogénéité de cette mobilisation s’étale au grand jour.
Comme le week-end dernier, plus de 200 appels à manifester contre le passe sanitaire avaient été lancés dans toute la France, parfois dans de toutes petites communes. Selon le ministère de l’intérieur, quelque 140 000 personnes ont manifesté samedi, contre environ 160 000 la semaine passée. Les manifestants étaient cependant plus nombreux à Paris – près de 18 500, selon la préfecture de police – qu’il y a sept jours (14 500).
Dans la capitale, pour cette huitième journée de mobilisation, cinq cortèges étaient prévus, quatre finalement ont eu lieu. « Une telle séparation des cortèges, c’est très particulier à Paris, note Stéphane Sirot, historien spécialiste des mouvements sociaux et qui suit de près la mobilisation. La plupart du temps, ce sont des cortèges communs, et presque rien ne permet d’identifier les gens qui défilent, peu de symboles manifestes ou d’affiliation politique affichée. »
Dans l’un des cortèges parisiens menés par des « gilets jaunes », samedi 4 septembre. © Photo Xose Bouzas / Hans Lucas via AFP
Pour Florian Philippot, l’ancien du Front national en pointe de la mobilisation depuis des mois contre la « coronafolie », il s’agissait de marquer le coup par une mobilisation d’ampleur, après un léger reflux la semaine précédente. Aux abords du Champ de Mars, rendez-vous lancé par son mouvement Les Patriotes, la foule a commencé à affluer bien avant 14 heures. Une marée de drapeaux bleu-blanc-rouge y signalait, plus qu’ailleurs, le caractère « souverainiste » du cortège.
« Un drapeau français au bout d’une gaule, franchement, on ne peut pas faire mieux ! », s’exclame un manifestant au passage de celui qui tient, en effet, une longue perche soutenant un drapeau tricolore. « Y a du monde, c’est bien. Ça fait plaisir de se retrouver avec des gens qui ont nos idées. Parce que, dans nos entourages, c’est dur », commente une septuagénaire qui se désole que sa fille ne vienne pas, « alors qu’on fait ça pour eux ! Pour nos enfants et nos petits-enfants ».
À ses côtés, la jeune femme qui l’écoute porte un badge « Stop coronafolie », l’un des slogans du mouvement de Florian Philippot.
On a quand même le droit de se poser des questions sans être complotiste.
Yohann, manifestant
Aurore, la quarantaine, chauffeuse de poids lourd en congé maternité, est venue de Seine-et-Marne avec toute sa petite famille et des slogans explicites : « Ni pass sanitaire, ni thérapie génique ». « Je suis à fond et je ne lâcherai rien », prévient d’emblée la jeune femme, qui n’a jamais cru à la gravité de cette pandémie.
« Depuis le mois de novembre, j’ai cherché partout des groupes de gens mobilisés et, finalement, il n’y avait que Les Patriotes », raconte celle qui se sent sinon assez proche de François Asselineau. Du mouvement de Florian Philippot, elle connaît désormais tout l’argumentaire : « Le pic de mortalité a eu lieu pendant le confinement, alors qu’on empêchait les gens de sortir et d’accéder aux traitements. »
Elle a plusieurs anecdotes de connaissances qui se sont très bien soignées avec de l’Ivermectine, un médicament utilisé contre les parasitoses. « Mais ils empêchent les médecins d’en prescrire. On connaît une généraliste près de chez nous qui a été suspendue parce qu’elle en avait prescrit ! C’est grave quand même, s’énerve-t-elle. « Delfraissy [président du conseil scientifique – ndlr] prend ses ordres chez Fauci [son homologue américain – ndlr] de toute façon, et ça, personne ne le dit dans les médias. »
Vivre sans le passe sanitaire n’est pas pour elle si compliqué. « Nous, on n’est déjà pas dans le tout-système, alors on se promène, on ne va pas au centre commercial et on fait nos courses dans un petit Lidl. Le cinéma et le restaurant, franchement, on n’y va déjà pas trop, donc c’est pas grave. »
Aurore et son mari dans le cortège des Patriotes. © Photo LD / Mediapart
Venus en couple, Yohan et Clara, 31 et 24 ans, expliquent avoir choisi de défiler aujourd’hui dans ce cortège parce qu’ils sont « proches de la mouvance souverainiste ». Partisans de Nicolas Dupont-Aignan, ils affirment l’avoir trouvé moins constant que Florian Philippot ces derniers mois.
« Nous ne sommes pas forcément opposés aux vaccins mais nous sommes pour la liberté », explique Yohann, qui avoue ne pas pouvoir parler de sa mobilisation à son travail, « car le mouvement est complètement caricaturé ». Clara opine : « On nous fait culpabiliser en permanence. On a quand même le droit de se poser des questions sans être complotiste. Moi je n’en parle pas avec mon entourage. »
Cardiologue en retraite, Pierre est persuadé que les médecins qui entourent Macron mentent du matin au soir. « Ils nous ont menti sur l’origine de l’épidémie, sur sa gravité, sur les masques… Ce sont des ambitieux qui cherchent des places et répètent ce qu’on leur a dit de dire », assène-t-il.
Sa femme Barbara, ancienne laborantine, s’étonne, quant à elle, que les médias parlent si peu du vaccin russe Sputnik : « On n’a aucune nouvelle. Il est pourtant distribué dans une soixantaine de pays, donc s’il y avait un problème, cela se saurait. » Reconnaissant à Philippot un « vrai courage », ils attendent néanmoins de pied ferme « que Zemmour lance son mouvement ». « Lui, il pourra peut-être sauver la France de tout ça », lance-t-elle, alors qu’une femme très enthousiaste en entendant ses propos abonde : « Les immigrés vont bientôt gouverner la France. D’ailleurs, ils la gouvernent déjà ! Ils vont se mettre devant nos églises et nous empêcher d’entrer ! »
Ce qu’ils ont imposé avec le passe sanitaire, c’est une forme de crédit social à la chinoise.
Justine, manifestante
La sono sur le camion qui passe au milieu du cortège diffuse le tube de France Gall « Résiste ! », qui galvanise la foule, alors qu’un homme arbore une pancarte « Non au Macronistan ».
Justine, 35 ans, qui travaille dans la formation professionnelle, tient, elle, une pancarte expliquant que « le tabac fait plus de morts que le Covid ». La jeune femme a commencé à se mobiliser au soir du 12 juillet (jour où Emmanuel Macron a annoncé la mise en place du passe sanitaire). « Parce que là, je me suis dit : mais on va aller jusqu’où comme ça ? Il s’agit de punir ceux qui ne pensent pas comme le gouvernement, les opposants politiques. »
« Ce qu’ils ont imposé avec le passe sanitaire, c’est une forme de crédit social à la chinoise, une citoyenneté à points où, en fonction de son comportement vis-à-vis du gouvernement, on peut être interdit de transports publics, d’école », avance-t-elle.
Pour autant, celle qui claque la bise à des jeunes femmes rencontrées aux précédents rassemblements n’est pas gagnée par le désespoir. « Je ne me suis jamais autant éclatée que depuis le 12 juillet. Écrivez-le : la vie sans le passe sanitaire, c’est génial. On fait des balades, on dîne aux chandelles avec des amis dans la rue… J’ai rencontré plein de gens qui partagent mes idées », se réjouit-elle.
Méfiance et défiance
Dans le reste de la capitale, trois autres petits cortèges se sont élancés, à l’image d’un mouvement très hétérogène et qui hésite sur ses contours. Le plus conséquent, mené notamment par des « gilets jaunes », a démarré au pied de la tour Montparnasse, encadré tout du long par les CRS, pour finir sur la place de la Bastille, où ont eu lieu quelques échauffourées.
À 12 heures, un homme, sans drapeau ni pancarte, attendait le départ en lisant La Muse du département, d’Honoré de Balzac. Parler littérature, d’accord, mais pas un mot de plus sur ses motivations. Près d’une banderole simplement barrée du mot « Vérité » en lettres rouges, une famille hésite à parler à la presse.
Miguel, qui se présente comme « juste un infographiste un peu débile sûrement », se dit finalement « très violenté par tout ce qui se passe ». Fâché contre les médias qui ne « jouent plus leur rôle de contre-pouvoir », il se renseigne « ailleurs depuis 18 mois » et regrette amèrement qu’on ait laissé les clés de la crise à des « labos impliqués dans des scandales sanitaires dans le passé ».
Ils sont nombreux à adopter cette posture dans le défilé. Méfiance et défiance. Pascal et sa compagne (qui souhaite rester anonyme) manifestent pour la première fois de leur vie. « Je me suis décidée pour tous ceux qui vont être licenciés, je trouve ça déplorable », dit cette femme, assistante de vie dans les Hauts-de-Seine, qui refuse également le vaccin. Elle va devoir rapidement « régulariser » sa situation ou alors perdra son emploi. « Les médias classiques sont des menteurs. Leurs chiffres sont faux. Je n’ai pas du tout confiance. »
Une pancarte dans un cortège parisien contre le passe sanitaire. © Photo MG / Mediapart
Dans la manifestation, où l’on scande le mot « liberté », s’affiche en grand un portrait de Coluche, avec quelques drapeaux noirs antifascistes, des pancartes signalant le refus d’être « des cobayes » ou le rejet de la « dictature », des appels « à sauver les enfants ».
En tête, un immense QR code maison renvoie, quand on le scanne, à une revue de presse mêlant un article du journal Le Monde sur les monopoles de « Big Pharma », des appels politiques de La France insoumise pour la levée des brevets, l’article de Mediapart sur la « balance bénéfice-risque » des différents vaccins, ou encore un article de la revue Syllepse sur le Covid-19.
Il est l’œuvre du groupe artistique et militant Le QR code réfractaire, qui, selon son manifeste, souhaite « détourner les QR codes utilisés pour nous fliquer, tel le pass sanitaire, pour lutter contre le contrôle social dont le QR code est le symbole ».
Pierrick, 30 ans, intermittent du spectacle, retrouve dans ce capharnaüm l’émerveillement qui l’a saisi au tout début des gilets jaunes, fin 2018. « Je suis de culture de gauche et j’ai frayé avec l’ultragauche pendant pas mal d’années, et l’idée d’avoir un ennemi politique à combattre, les gilets jaunes m’ont lavé de tout ça. On est ensemble, on a le droit de pas être d’accord, et un citoyen une voix ! »
Le jeune homme ne digère pas ce passe sanitaire. « Je ne peux pas accepter que si ma mère a un accident de voiture demain, je ne puisse pas me précipiter aux urgences pour la voir, ou devoir prouver que je ne suis pas malade pour aller au cinéma. Ça divise les gens, je trouve ça dangereux. »
Il serait pour une « vaccination mais intelligente, qui passerait par l’éducation, par la rencontre avec des professionnels, qui nous expliquent ! ». Pierrick non plus n’est pas rassuré par ces vaccins et pense avoir le droit « de se poser des questions ».
En donnant son QR code à contrôler à tout le monde, on fait une croix sur nos données personnelles.
Sarah, manifestante
Sarah, venue avec des amis, tient une pancarte : « Juriste contre le passe sanitaire ».
Sarah dans le cortège parisien. © Photo MG / Mediapart
Titulaire d’un double master de droit, spécialisée sur la propriété intellectuelle, elle se prépare au barreau pour être avocate. « Je suis très choquée par la manière dont le Conseil constitutionnel a statué, explique la jeune femme. Si on s’en tient à la lettre des textes, préambule de la Constitution et textes internationaux, ce passe est illégal. »
Sarah s’interroge : « Est-ce que la fin justifie les moyens ? Le droit, c’est une balance ! Or en donnant son QR code à contrôler à tout le monde, on fait une croix sur nos données personnelles. » Elle hésite à se prononcer sur le vaccin, constate qu’autour d’elle, « ça part dans tous les sens ». Mais elle a en tête les scandales sanitaires passés, celui du Distilbène, duMediator, de la Dépakine. « Des labos ont été condamnés, ce n’est pas fou de rester vigilant. »
Parmi les plus bruyants, le petit cortège formé par les syndicalistes du Front social, qui étaient aussi les premiers lors de la mobilisation des gilets jaunes à rejoindre les cortèges, à Paris.
« Des camarades sont dans les manifs presque depuis le début, sans étiquette, et c’est la deuxième fois qu’on a un cortège constitué, explique Xavier Chiarelli, de Sud PTT. C’est au mouvement ouvrier d’organiser les manifestations contre ce qu’on appelle, nous, le passe licenciement ! »
Le syndicaliste ne nie pas les risques de confusion d’un compagnonnage avec les antivaccins, dans la manifestation, et alors que Les Patriotes défilent le même jour dans la capitale, eux aussi contre le passe sanitaire.
« À partir du moment où on ne prend pas l’initiative, d’autres la prennent, évidemment ! Mais nous sommes là pour dire quelque chose : nous sommes opposés au passe sanitaire car cela facilite la suspension du contrat de travail, suspend les droits au chômage et accroît le pouvoir de l’employeur ! »
Le refus de nombre de manifestants de se faire vacciner ne l’étonne guère : « La partie de la population qui était à bon droit défiante vis-à-vis du gouvernement, qui n’a pas cessé de mentir pendant des mois, la meilleure manière de la braquer, c’était cette mesure coercitive ! »
Une femme double le cortège, passablement énervée : « Excusez-moi, mais ça vous intéresse la vaccination des enfants ou pas ? Parce que moi, le travail, c’est vraiment pas mon sujet ! »
À chaque fois que le gouvernement dit quelque chose, je fais l’inverse.
Samuel, manifestant
Samuel cherchait, lui, « les jeunes de l’Unef », en tout début de manifestation, avec qui il avait déjà défilé la semaine passée. « Parce que, bon, “liberté, liberté”, ça me semble un peu juste. Et puis moi, marcher près d’un mec qui me parle d’Asselineau, ça m’énerve. »
Ce prof d’histoire et de géographie dans un lycée parisien n’en peut plus de « l’incohérence » du gouvernement et déroule son argumentaire, mûrement réfléchi. « Les restrictions des libertés liées au passe correspondent à des espaces où les gens pensent être protégés, or ils ne le sont pas, ou pas vraiment. Et s’il y avait un enjeu de santé, le vaccin devrait être obligatoire. Et si c’était obligatoire, on lèverait les brevets ! »
Il a pris le pli : « À chaque fois que le gouvernement dit quelque chose, je fais l’inverse. Les masques étaient inutiles, j’ai cherché un masque ! Pas la peine de se faire tester ? J’ai bataillé pour obtenir des tests… Macron a le droit de changer d’avis mais c’est toujours sur un ton tellement comminatoire et coercitif que cela dénote pour moi une forme d’autoritarisme. »
Pas d’amalgame, insiste Marwa, 20 ans, un mégaphone à la main, venue avec des amis. Première manif, pour elle aussi, même si aujourd’hui elle regrette « d’avoir ignoré les gilets jaunes » : « On vit déjà en France un clivage ethnico-religieux qui est compliqué à supporter, des difficultés économiques et sociales énormes, on rajoute le passe sanitaire, pourquoi nous monter ainsi les uns contre les autres ? Certains nous taxent d’antivax, ce que je réfute totalement ! Nos enfants, nous-mêmes sommes vaccinés contre plusieurs maladies. Ce que je ne supporte pas, c’est que nous sommes en train de créer une société à deux vitesses. »
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Quel avenir pour un tel mouvement ?
Le gouvernement n’a pas donné davantage d’explications sur le maintien ou non du passe au delà du 15 novembre. Il accélère en revanche sur la campagne de vaccination grand public, profitant du week-end pour ouvrir des centres sans rendez-vous. Les syndicats, de leur côté, annoncent une grande manifestation axée sur l’emploi pour le 5 octobre.
Pour l’historien Stéphane Sirot, il faut replacer cette mobilisation anti-passe « dans une séquence plus longue » qui commence à la fin du quinquennat Hollande et qui n’a quasiment jamais cessé : « Mobilisations sociales, syndicales, et des formes plus atypiques comme Nuit debout ou les gilets jaunes… Même de manière résiduelle, même pendant le confinement, cette colère s’exprime. Les analyses clivées que l’on entend ici ou là me semblent tout à fait insatisfaisantes pour comprendre ce qui se passe et qui aura des conséquences politiques. »
Pascal Marchand, psychosociologue ayant mené de nombreuses recherches sur l’engagement militant, rappelle ce qui distingue ces manifestations « agrégats » ou de « collection ». « Les gilets jaunes, que l’on compare souvent aux anti-passe, venaient pour être ensemble, avaient créé un sentiment d’appartenance très fort et réfléchi petit à petit à une société alternative. Le mouvement anti-passe, très axé sur la liberté, ressemble davantage à un agrégat d’individualités. Même les politiques qui veulent s’en emparer vont être en difficulté. »
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