Enquête
La sensibilité catholique « tradi », fil conducteur de nombreux réseaux antivax
Alexandra Henrion-Caude, Pierre Barnérias, Richard Boutry… Plusieurs personnalités opposées au vaccin contre le covid affichent leur foi catholique. Pas un hasard.
Durée : 6 min

Des membres de l’organisation Civitas, lors d’une manifestation anti-passe sanitaire le 24 juillet 2021
Photo Sebastien Salom-Gomis / AFP
Par Étienne Girard publié le 01/09/2021 à 07:00 , mis à jour à 21:56Newsletter Le SeptLes 7 infos qui comptent pour commencer la journéeEnvoyée chaque matinJe m’inscris
C’est la dernière sortie anti-vaccin en date. Le 26 août, le maire de Montfermeil (Seine-Saint-Denis), Xavier Lemoine, écrit en lettres majuscules dans son édito à destination des habitants de sa ville : « Renseignez-vous bien avant de faire vacciner votre enfant ». L’édile alerte sur le caractère « irréversible pour l’avenir » des enfants de l’injection et met en doute l’efficacité du produit : « Il ne s’agit en aucun cas de vaccins, tout au moins à ce jour pour les différents produits proposés en France, mais de thérapies géniques. Il convient donc de bien s’intéresser et s’informer sur ces toutes nouvelles techniques jamais encore utilisées massivement sur l’Homme ». Dans l’émission C à Vous, sur France 5, ce 30 août, le ministre Olivier Véran remarque l’appartenance de l’élu au parti chrétien-démocrate – devenu Via – et lance : « S’il ne fait pas confiance à ses médecins, aux scientifiques du monde entier, à son ministre ou au président, qu’il fasse confiance au pape ». Le 18 août, le pape Français a en effet appelé à se faire vacciner contre le Covid, y voyant un « geste d’amour » et une « obligation éthique ». nullPUBLICITÉnullnull
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Cette référence religieuse n’est pas si anecdotique. Parmi les réseaux antivax mobilisés sur le terrain, on retrouve des militants écologistes radicaux, des complotistes… et aussi des « cathos », opposés au pape sur le sujet. De nombreux responsables affichent leur foi, un catholicisme presque toujours « pro-life », hostile aux modifications génétiques du corps humain. Alexandra Henrion-Caude, généticienne retraitée de l’Inserm, en est une des représentantes emblématiques. Cette quinquagénaire fait partie de l’association des scientifiques chrétiens, qui relaye ses propos anti-vaccins dès août 2020. Elle a fondé en 2011 l’association « science en conscience », qui milite contre la recherche sur les embryons humains, réprouve l’avortement. Elle estimeaujourd’hui le vaccin à ARN dangereux : « Cette injection, non reconnue comme étrangère, va rentrer son code génétique chez vous, donc va vous modifier génétiquement ». Le réalisateur du documentaire complotiste Hold Up, Pierre Barnérias, ne fait pas non plus mystère de son hostilité au vaccin. « Non à la vaccination des enfants, ce ne sont pas des cobayes », tweete-t-il le 30 juin. Le 3 juillet, il relaye une affirmation selon laquelle il y aurait 17.503 décès post-vaccination en Europe. Lui aussi se veut un strict observant de la religion catholique, à laquelle il s’est converti à 23 ans. En 2013, il s’activait dans les cortèges de la Manif pour tous.
Sans se présenter ouvertement comme antivax, Jean-Frédéric Poisson, le président de Via, tance également, dans une publication du 13 août sur Facebook les « ayatollahs du vaccin », décrit comme « encore en phase expérimentale ». Le 5 août, sur Cnews, il attribue 857 morts au vaccin Pfizer en France, ce qui lui vaut un sévère recadrage du présentateur. Quant à l’avocat médiatique Fabrice di Vizio, également ancien adhérent du parti de Christine Boutin, il se définit avant tout comme anti-passe sanitaire, une position justifiée par « la dignité de l’homme », expliquait-il à l’Express il y a quelques jours. Le juriste, catholique pratiquant, est – lui aussi – un adversaire de l’avortement, qui, estime-t-il « ne peut en aucun cas être considéré comme un droit ». Cyril Vidal, chirurgien-dentiste et président de « No fake med », une association qui alerte sur les dangers des fausses médecines, n’est aucunement surpris par cette corrélation : « Pour certains croyants, le vaccin n’est pas vu comme de la prévention mais comme une modification de ce pourrait laisser faire Dieu ». A l’instar de l’IVG ou de la PMA. Cyril Vidal voit dans cette philosophie « quelque chose d’ordalique » : ces fidèles souhaitent s’en remettre au jugement de Dieu, sans aide extérieure.

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Bien sûr, tous les catholiques ne partagent pas cette méfiance, loin s’en faut. Celle-ci se retrouve en revanche au coeur de l’idéologie dans certains petits groupes particulièrement intégristes, comme la Fraternité Saint-Pie-X, une communauté traditionaliste excommuniée de l’Eglise catholique pendant 35 ans. Selon la chercheuse Lucie Guimier, qui a consacré sa thèse au retour de la rougeole en France, à la fin des années 2000, cette épidémie était notamment dû à l’hostilité à la vaccination de ce mouvement. Les docteurs Henri Joyeux et Jean-René Fourtillan, fervent catholiques, font quant à eux figure d’historiques du mouvement anti-vax français. En 2016, Joyeux a été radié de l’ordre des médecins du Languedoc-Roussillon, une sanction annulée en appel, pour avoir signé deux pétitions anti-vaccin. La même année, Fourtillan a mené un essai clinique clandestin dans une abbaye, près de Poitiers. Il s’agissait de tester l’efficacité d’un traitement des maladies neurodégénératives à base de valentonine, une hormone découverte par Fourtillan en 1994 après « une révélation divine ». Ce dernier se retrouve aujourd’hui poursuivi en justice.
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Une mouvance catholique plus mystique, pouvant se rapprocher des traditionalistes de Saint-Pie-X, estime en outre que le Covid correspond à une punition divine. « Dans certains cercles, on a tendance à entrevoir dans cette épidémie des signes de la Bête, de l’ère du démon », observe Jean-Yves Camus, chercheur spécialiste de l’extrême-droite. Ce dernier remarque le lien entre une pratique religieuse intégriste et des croyances complotistes sur le covid, qu’il explique par « une propension à voir dans l’ennemi une figure diabolique », donc forcément machiavélique. L’ex-journaliste Richard Boutry appartient à cette sensibilité. Cet ancien directeur exécutif de la chaîne confessionnelle KTO affirmait, le 17 juin dernier, que les « injections sont là pour reprogrammer l’ADN humain, c’est-à-dire pour transformer les injectés en potentiels démons ». Il affirme encore que « les vaccins contiennent la protéine OGM Magneto, capable de contrôler à distance non seulement votre comportement mais votre activité cérébrale, notamment vos neurones, par le biais de la 5G ». Tous les week-end, l’ancien présentateur de France Télévisions marche pour s’opposer au passe sanitaire. Dans les cortèges, on retrouve de nombreux groupuscules qui y trouvent une occasion d’éprouver leur militantisme. « Etant impliqués dans la vie de la cité, les catholiques traditionalistes portent un regard de défiance à l’égard de la science et du progrès scientifique. Le refus de la vaccination étant un thème porteur, ils auraient tort de se priver d’intervenir sur ce sujet », estime Rudy Reichstadt.
Parfois, les motivations des manifestants apparaissent à la fois politiques et religieuses, comme dans le cas de Cassandre Fristot. Cette militante de l’organisation d’extrême-droite Parti de la France, ex-conseillère municipale du Front national, a été interpellée le 9 août pour avoir brandi une pancarte antisémite deux jours plus tôt, lors d’une mobilisation anti-passe sanitaire à Metz. Sur son blog, Thomas Joly, le président du Parti de la France, salue une « militante catholique de la véritable droite nationale ». Sur le cliché de Fristot, on observe, quelques mètres derrière elle, un drapeau à fleur de lys. Ce symbole de la royauté est particulièrement prisé par les activistes « catho tradis ». Jean-Yves Camus a justement remarqué, au sein des cortèges, la présence régulière de membres de Civitas, la branche politique des traditionalistes : « La carte des mobilisations de Civitas correspond peu ou prou à la carte des chapelles et prieurés de Saint-Pie X ». En Corrèze, où cette communauté dispose d’un lieu de rassemblement, la chapelle Saint-Loup, à Saint-Clément, les manifestations de l’été ont enregistré un nombre de participants étonnant pour la région et la période : 700 personnes devant la cathédrale de Tulle, le 26 juillet, 800 personnes à Brive le 1er août et encore 600 le 15 août. Sur les photos prises par La Montagne, on peut observer, aux côtés de militants écologistes ou syndicaux, des affiches de Civitas, barrées de l’inscription « dictature sanitaire ».
Fantasme de la puce
Dans un récent numéro de sa revue, daté d’avril-mai, titré « vaccin : ce qu’on nous cache », avec Bill Gates et un foetus en couverture, Civitas donne longuement la parole à Alexandra Henrion-Caude. Dans les pages suivantes, le Père Joseph d’Avallon, aumônier du mouvement, cite un extrait du catéchisme du Concile de Trente dans son explication de la septième demande de l’Oraison Dominicale, qui résume la pensée de l’organisation sur le sujet : « Ceux qui mènent une vie conforme aux préceptes du Seigneur, s’abstiennent de tous les remèdes que Dieu n’a pas destinés à cette fin ; quand même ils seraient assurés de guérir par ce moyen, ils ne laisseraient pas de les avoir en horreur comme des artifices et des enchantements du démon ». En 2018, Civitas a invité à son université d’été la juriste Valérie Bugault, personnage clé du documentaire Hold Up, dans lequel elle tient des propos délirants sur l’ « installation d’antennes 5G » sur le territoire pendant le confinement afin de tracer les gens, dans le but d’aboutir un « contrôle total de l’individu ». Dès avril 2020, elle annonçait un vaccin contre le covid « agrémenté de sels d’aluminium (qui est devenu l’adjuvent obligatoire), d’ARN messagers (qui permettront de faire, in vivo et à grande échelle, des expériences génétiques sur le génome humain), et surtout de puce RFID, qui permettront à tout un et chacun de recevoir ses rémunérations et d’avoir accès à son compte en banque ». Le monde des « cathos tradis » antivax est décidément tout petit.