Les déterminants qui nourrissent la réticence face à la vaccination

Vaccination contre le Covid-19 : « On a eu tendance à interpréter les hésitants comme des réfractaires »

Une enquête des sociologues Nathalie Bajos et Alexis Spire met en évidence les déterminants qui nourrissent la réticence face à la vaccination.

Propos recueillis par Nathaniel Herzberg

Le 25 juin 2021 à 11h30 – Mis à jour le 28 juin 2021 à 16h14.Lecture 6 min.

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/06/25/on-a-eu-tendance-a-interpreter-les-hesitants-comme-des-refractaires_6085663_3244.html

Les sociologues Nathalie Bajos (Inserm-Ecole des hautes études en sciences sociales, EHESS) et Alexis Spire (EHESS) viennent de rendre public le volet portant sur les intentions vaccinales de la grande enquête EpiCoV (Epidémiologie et conditions de vie liées au Covid-19) conduite par l’Inserm depuis le printemps 2020. Ses résultats, provenant d’une cohorte interrogée en novembre 2020, mettent en évidence les déterminants démographiques et sociaux qui nourrissent la réticence vaccinale en général, et plus particulièrement celle vis-à-vis du vaccin contre le Covid-19.

Plusieurs études sur la réticence vaccinale ont été récemment réalisées. Quelle est l’originalité de votre enquête ?

Nathalie Bajos : La spécificité de notre analyse, c’est, d’une part, que l’on essaie de distinguer ce qui relève de l’hésitation vaccinale et du refus résolu de pratiquer la vaccination ; d’autre part, nous tentons de comprendre en quoi la réticence au vaccin contre le Covid-19 est spécifique par rapport à l’opposition vaccinale en général, ce qui nous permet d’apporter des résultats tout à fait novateurs.

Enfin, nous allons très loin dans la caractérisation sociale des personnes : on travaille sur les rapports de genre, de classe, mais aussi d’origine ethnique afin de comprendre pourquoi cette opposition vaccinale est beaucoup plus marquée dans certains groupes sociaux que dans d’autres. Le tout sur un échantillon particulièrement important de plus de 85 000 personnes.

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En quoi la réticence envers le vaccin anti-Covid est-elle particulière ?

N. B. : Il y a évidemment un lien fort entre la position vis-à-vis de la vaccination en général et l’intention exprimée de se faire vacciner contre le Covid. Mais ensuite, on observe des variations qui dépendent des catégories et cela nous oblige à des observations très fines. Par exemple, les femmes sont d’une manière générale plus opposées au vaccin que les hommes, mais c’est encore plus marqué pour le vaccin anti-Covid. A l’inverse, les personnes issues de l’immigration sont plus réticentes au vaccin en général que les non-immigrés mais cette différence s’amenuise quand il s’agit du Covid.

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Pourquoi cette hostilité est-elle plus marquée chez les femmes ?

N. B. : Toutes les études sociologiques montrent que les femmes sont plus réservées vis-à-vis de l’innovation technologique, c’est vrai d’une manière générale mais aussi sur les questions de santé. C’est quelque chose qui renvoie à des processus de socialisation très genrés. Or, ce vaccin, avec l’utilisation pour la première fois de l’ARN messager, semble particulièrement innovant.

Ensuite, socialement, les femmes sont responsables de la santé dans la famille, spécialement celle des enfants et des personnes âgées : ce vaccin, porté par le gouvernement et les autorités sanitaires, apparaît plus que d’autres comme une interférence, une remise en question de leur rôle social. Il ne faut pas non plus oublier le scandale des pilules de troisième et quatrième générations, qui a fait l’objet, il y a quelques années, d’un débat sans précédent, qui constitue, pour les femmes, un terreau de réticence devant la vaccination anti-Covid.

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Alexis Spire : On peut y ajouter la question de la maternité. La réticence est plus accentuée chez les jeunes femmes de 18 à 44 ans. Mais, et cela nous a surpris, elle reste marquée à des âges de la vie où la maternité n’est plus une perspective. Enfin, des critères politiques interviennent également. Toutes choses égales par ailleurs, nous avons observé que la confiance envers le gouvernement apparaissait comme un facteur particulièrement prédictif de la position sur la vaccination Covid. Or, les femmes affichent une moindre confiance envers ce gouvernement.

La défiance envers le gouvernement nourrit-elle l’hésitation vaccinale ?

A. S. : Le niveau de confiance envers le gouvernement tourne autour de 50 %. Heureusement, on est bien au-dessus en matière d’intention vaccinale. Car d’autres choses vont jouer, comme la confiance envers les scientifiques, qui est plus proche de 80 %. Mais cela ressort néanmoins très fortement dans les intentions face à ce vaccin-là. Cela est dû à l’actualité et à l’implication très forte qu’a eue le gouvernement dans la campagne vaccinale, à tous les niveaux.

Pour en revenir aux femmes, elles développent beaucoup moins de formes graves de la maladie. Leur réticence ne tient-elle pas, simplement, au moindre bénéfice qu’elles tireraient de cette vaccination ?

N. B. : Nous y avons évidemment pensé. Mais nous avons écarté cette hypothèse. Les femmes se font plus tester que les hommes et notre questionnaire a montré qu’elles ont davantage peur que les hommes de cette maladie. Cela montre au passage que, s’il y a bien sûr des logiques cognitives, des enjeux de connaissance pour expliquer la réticence vaccinale, celle-ci s’inscrit surtout dans des logiques sociales extrêmement profondes.

Les personnes issues de l’immigration, au contraire, semblent mieux accepter la vaccination Covid…

N. B. : Plus précisément, les personnes issues de l’immigration, de première ou deuxième génération, sont, d’une manière générale, plus hostiles à la vaccination que les autres, mais cet écart diminue face au Covid. Notre hypothèse est que cela traduit leur proximité plus grande à cette maladie, qui les a particulièrement touchées. Toutefois, elles restent plus réticentes à se faire vacciner contre le Covid. Cela renvoie sans doute à des expériences de discrimination dans l’accès au système de santé.

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Les catégories socialement défavorisées, en général, apparaissent-elles plus réticentes à se faire vacciner contre le Covid ?

A. S. : C’est vrai. Cela traduit une position générale : plus on descend dans l’échelle sociale, plus il y a de distance à l’égard du discours des scientifiques. Mais, face au Covid, on observe des formes de résistance particulière chez les très diplômés que l’on trouve beaucoup moins vis-à-vis de la vaccination en général.

Ce qui me frappe le plus, c’est que ce sont ces catégories défavorisées, les plus pauvres, souvent immigrées, qui sont tout à la fois les plus exposées à la maladie du fait de leurs conditions de travail et de logement, et qui entretiennent le rapport le plus distant à la vaccination. Cela devrait nous conduire à une politique beaucoup plus proactive pour atteindre ces publics.

A profiter des nombreuses structures, associatives ou municipales, qui ont instauré des formes de solidarité dans les quartiers pendant et après le confinement, prenant souvent le relais des guichets traditionnels. C’est sur ce tissu local, que l’on a utilisé pour faire face aux difficultés économiques, qu’il faudrait aussi s’appuyer pour promouvoir la politique vaccinale.

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N. B. : Ce cumul entre exposition au risque et difficulté d’accès à la vaccination ne tient pas du déni de la maladie. Le précédent volet de l’enquête EpiCoV a montré que ces populations sont aussi soucieuses que les autres de se protéger, qu’elles adoptent les gestes barrières, qu’elles se testent. Mais il y a dans la vaccination un enjeu particulier. Et cette hostilité de nature sociopolitique invite à des politiques beaucoup plus spécifiques.

Votre étude annonce t-elle l’arrivée du fameux plafond de verre, contre lequel la campagne viendrait buter ?

A. S. : On a eu tendance à interpréter les hésitants comme des réfractaires, à gonfler considérablement l’opposition résolue au vaccin, alors que le noyau dur représente moins de 14 % de l’ensemble. Beaucoup d’hésitants attendaient simplement de voir les premières vaccinations, d’observer les éventuels effets secondaires possibles. Constatant la faiblesse de ceux-ci, nombre d’entre eux se sont laissé convaincre. D’autres se font aujourd’hui vacciner en prévision de l’été, pour accéder à certains biens ou services, pouvoir partir en vacances ou, pour certains, rentrer au pays. Ils n’adhèrent pas pour autant à la vaccination mais ils créent un effet d’entraînement.

N. B. : Il faut être prudent. Les choses évoluent dans le temps, particulièrement chez les hésitants, qui sont sensibles à ce que font les gens autour d’eux. Notre cohorte a été interrogée en novembre. Nous allons la réinterroger la semaine prochaine, observer les évolutions. Mais aussi regarder comment les différents groupes sociaux ont véritablement bénéficié de la vaccination.

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Nathaniel Herzberg

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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