Les Etats-Unis s’en vont sous les quolibets de l’opinion publique mondiale, méprisés pour leur « naïveté », conspués pour leur incapacité d’anticiper et de comprendre les ressorts complexes d’un pays perçu comme éternel « rebelle ».

L’Afghanistan, piège fatal des empires

Par  Bruno Philip

Publié hier à 16h29, mis à jour à 10h53

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/08/27/l-afghanistan-piege-fatal-des-empires_6092542_3210.html

ANALYSE

Depuis le début du retrait américain et la prise de Kaboul par les talibans, la crise afghane illustre, une fois de plus, l’incapacité des puissances étrangères à comprendre les réalités du pays et à composer avec la singularité de cette éternelle terre rebelle.

On connaît la phrase de Marx, paraphrasant Hegel pour en compléter l’affirmation : « L’histoire se répète toujours deux fois, la première comme une tragédie, la deuxième comme une farce. » En Afghanistan, où l’histoire vient de bégayer en une saisissante impression de déjà-vu, le désastreux retrait américain relève presque de la farce : les Etats-Unis s’en vont sous les quolibets de l’opinion publique mondiale, méprisés pour leur « naïveté », conspués pour leur incapacité d’anticiper et de comprendre les ressorts complexes d’un pays perçu comme éternel « rebelle ».

Bilan : 2 000 milliards de dollars dépensés, une cinquantaine de milliers de civils afghans tués, victimes de « dommages collatéraux », 70 000 soldats de l’armée régulière et près de 2 500 militaires américains morts au combat. Une farce, oui, mais sanglante. L’attaque de l’aéroport de Kaboul, le 26 août, a fait plus d’une centaine de morts.

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La tragédie était celle d’une autre débâcle, soviétique cette fois. En 1989, l’Armée rouge se retirait de Kaboul après dix ans d’occupation, laissant derrière elle un pays meurtri, exsangue, hanté par les fantômes du million de morts que l’invasion provoqua et dont la fin peu glorieuse allait, un peu plus tard, sonner le glas de l’URSS elle-même.

Tragédie et farce tragique, les échecs de ces deux superpuissances sur le théâtre afghan illustrent la difficulté pour un acteur étranger de s’imposer dans ce pays dont l’existence est le fruit d’un accident de l’histoire, et le tracé de ses frontières, la résultante du dessein de voisins plus forts que lui.

Le début du Grand Jeu

Les Anglais, puissance coloniale globale, furent lents à comprendre, au XIXe siècle, quelle était la meilleure stratégie de subjugation à adopter à l’égard de ce singulier pays, ébauche d’Etat-nation en perpétuel devenir. A la fin de la première guerre anglo-afghane (1839-1842), les erreurs d’appréciation de Londres coûtèrent très cher aux troupes venues des Indes britanniques.

La décision britannique d’envahir l’Afghanistan et d’occuper Kaboul est liée à l’obsession antirusse des Anglais

Les Anglais avaient eu l’idée de déposer le roi Dost Mohammed, soupçonné de « collusion » avec la Perse, elle-même soutenue à l’époque par la couronne de Saint-Pétersbourg. C’est le début du Grand Jeu, lutte d’influence régionale qui allait opposer durant des décennies, par Afghanistan et Asie centrale interposés, Russes et Anglais. La décision britannique d’envahir l’Afghanistan et d’occuper Kaboul est liée à l’obsession antirusse des Anglais, qui observent à la loupe toute avancée des agents du tsar sur les marches afghanes. L’opération vise à remplacer le souverain régnant par un homme à leur botte, l’ancien roi Shah Shuja Durrani, qui vivait en exil au Pendjab aux frais de la Compagnie des Indes orientales.

En signe de solidarité, un soldat afghan remet un drapeau communiste à un soldat russe à Kaboul, le 15 mai 1988, premier jour du retrait soviétique d’Afghanistan. ROBERT NICKELSBERG / GETTY IMAGES

Mal leur en prit : après avoir vaincu les soldats afghans et réussi à entrer dans Kaboul au mois d’août 1839, les troupes britanniques ne vont pas pouvoir s’y maintenir plus de deux ans. Le royaume de Shah Shuja, la marionnette anglaise placée sur le trône, est impopulaire et ne contrôle que quelques villes (comme, plus tard, les Russes, les Américains et leurs affidés respectifs).

Des Britanniques réalistes

Une révolte fomentée par le frère de Dost Mohammed éclate. Le représentant britannique à Kaboul est massacré avec son entourage le 2 novembre 1841. Le reste des forces anglaises déguerpit mais ne s’en sort pas pour autant indemne : quelque part entre la capitale et la frontière des Indes, dans le village de Gandamak, le corps expéditionnaire se retrouve encerclé. Il est anéanti par les attaques des tribus pachtounes, mais aussi par le froid et la faim. Des 4 500 soldats, essentiellement des troupes « indigènes » indiennes dirigées par des officiers anglais, et de la douzaine de milliers de civils (employés de l’intendance, épouses, etc.), seul survivra un chirurgien, le docteur William Brydon, qui parvient à rejoindre Jalalabad.

Les Britanniques tirèrent les leçons du désastre. Bien plus tard, alors qu’ils avaient le dessus sur les Afghans durant la troisième guerre anglo-afghane (du 3 mai au 8 août 1919) déclenchée par le roi Amanullah, ils vont finir par renoncer à la tutelle imposée à l’un de ses prédécesseurs. A partir du court règne du roi Mohammad Yaqoub Khan (de février à octobre 1879), et à l’issue de la deuxième guerre anglo-afghane (1878-1880), l’Afghanistan avait en effet perdu toute prérogative en matière de politique étrangère : en échange d’un soutien financier britannique, il était devenu une sorte de protectorat.

« Les Britanniques comprirent que l’occupation directe ne marchait pas et que la tutelle imposée ne marchait pas non plus, ils finirent donc par accepter la totale indépendance de l’Afghanistan », explique Olivier Roy, spécialiste de l’Afghanistan et actuellement professeur au Centre Robert Schuman des études avancées de l’Institut universitaire européen de Florence. « Ils adoptent alors une politique intelligente consistant à aider l’amir [émir] de Kaboul à construire son Etat. Contrairement, bien plus tard, aux Russes et aux Américains, ils ne tomberont plus jamais dans le piège de l’occupation territoriale »ajoute-t-il.

La « ligne Durand », une frontière au tracé arbitraire

Les Britanniques s’étaient montrés réalistes, d’autant qu’au sortir de la boucherie de la première guerre mondiale ils étaient plutôt enclins à ne pas prolonger un conflit sur les terres afghanes. En dépit de leur supériorité militaire mais, face au harcèlement constant d’un adversaire décidé, ce à quoi s’ajoutait la menace permanente de soulèvement des Pachtouns vivant dans les zones tribales (du côté British India de la frontière), ils préfèrent signer avec le roi Amanullah le traité de Rawalpindi, en août 1919, qui accorde l’indépendance à l’Afghanistan et la fin du protectorat. Même si le roi afghan est obligé de reconnaître la « ligne Durand », frontière entre l’Afghanistan et le Raj britannique, longue de 2 430 kilomètres, qui n’a pas évolué et sert de démarcation avec le Pakistan depuis sa création, en 1947.

Après la troisième guerre anglo-afghane, et jusqu’au coup d’Etat communiste de 1978, la singularité géopolitique de l’Afghanistan a paradoxalement permis à ce pays de connaître des années de paix

Cette frontière, qui ne recouvre aucune réalité géographique ou ethnique et dont l’arbitraire du tracé est patent – elle a été tracée par les Anglais avec l’accord des Russes en 1893 –, montre le degré de dépendance stratégique du « pays des Afghans » à l’égard de ses grands voisins de l’époque. De leur côté, les Russes imposent à Kaboul un double traité frontalier, celui de 1888 sur le fleuve Amou-Daria et celui de 1895 sur le Pamir, le haut massif septentrional qui sépare aujourd’hui l’Afghanistan du Tadjikistan.

On dit que l’Afghanistan est le « cimetière des empires », cliché rebattu et réduisant le pays à sa redoutable capacité d’écraser tout étranger suffisamment inconscient pour investir cette éternelle terre de révoltes. Mais ce pays est aussi, pour reprendre la formule d’Olivier Roy dans son ouvrage L’Afghanistan. Islam et modernité politique (Seuil, 1985), « devenu Etat-nation parce qu’il était Etat tampon ». Un statut qui n’eut finalement pas que des inconvénients : après la troisième guerre anglo-afghane, et cela jusqu’au coup d’Etat communiste de 1978 puis l’invasion soviétique l’année suivante, la singularité géopolitique de l’Afghanistan a paradoxalement permis à ce pays enclavé de connaître des années de paix.

Des moudjahidines afghans après la prise de la ville de Khost, proche du Pakistan, en avril 1991. Depuis le retrait soviétique, il s’agit de la première victoire des combattants de la résistance contre le régime communiste de Kaboul. ROBERT NICKELSBERG / GETTY IMAGES

Le roi Zaher Chah et son successeur, Mohammad Daoud Khan – ce dernier renversa son parent au cours d’un putsch en 1973 et transforma la monarchie en république –, pratiquèrent une habile politique d’équilibre entre voisins et grandes puissances. Le pays put jouir alors, surtout dans les villes, d’un certain niveau de développement, poussé par des dirigeants réformateurs qui avaient pris l’Occident comme modèle. Mais l’invasion soviétique et son cortège d’horreurs allaient précipiter l’Afghanistan dans la guerre sans fin. A cet égard, Moscou porte une écrasante responsabilité dans le sort de son ancien vassal.

Ghilzai et Durrani

Accident de l’histoire, l’Afghanistan en est bien un. Et la « faute » en est à la Perse : dans les années 1730, le roi persan Nadir Chah Afchar attisa les rivalités entre les deux grandes tribus pachtounes des Ghilzai et des Durrani, permettant à cette dernière d’écarter la première du pouvoir. Le résultat de cette stratégie du « diviser pour mieux régner » à la sauce persane est l’émergence de la dynastie Durrani, dont le héros, Ahmad Chah, unifie le pays en 1747. Rompant tout lien de vassalité avec la Perse et proclamant, pour la première fois, l’indépendance de son pays.

La base de l’édifice moderne de l’Afghanistan fut alors posée : Ahmad Chah Durrani rassembla les pièces éparses du puzzle qu’il avait héritées des régions auparavant contrôlées par les Persans, mais aussi par les empereurs moghols, conquérants de l’Inde au début du XVIe siècle, et par des guerriers ouzbeks d’Asie centrale.

Il y a chez les Afghans un besoin et un désir d’Etat, mais aussi une volonté de le tenir à distance

En ces débuts de l’unification afghane, la nature du nouveau pouvoir est singulière, dans la mesure où celui-ci est exercé de manière collégiale, comme le rappelle l’historien Vartan Gregorian, dans son ouvrage de référence, The Emergence of Modern Afghanistan (Stanford University Press, 1969, non traduit) : « Le nouveau gouvernement, formellement un mélange de systèmes administratifs persan et moghol, s’exerçait en pratique dans le cadre du système socio-économique féodal et tribal afghan : la liberté de manœuvre du monarque était limitée par un conseil de neuf chefs de clans, dont la consultation et les avis étaient obligatoires avant l’adoption de toutes mesures importantes. »

La culture politique contemporaine évoluera, mais les relations entre notables régionaux et fonctionnaires ou représentants locaux de l’Etat se feront souvent sur des modalités personnelles fort éloignées de questions idéologiques. Il y a chez les Afghans un besoin et un désir d’Etat, mais aussi une volonté de le tenir à distance.

L’Afghanistan est un pays où l’imposition d’un pouvoir fort et centralisé a mené aux désastres des Soviétiques et des Américains, tous se révélant généralement incapables de comprendre la complexité de la société et de tirer profit des rapports de force interethniques, interclaniques ou inter-qawm(réseaux de solidarité pouvant dépasser le cadre purement ethnique).

« Facteurs exogènes » et « constantes locales »

L’établissement d’un Etat central fort prétendant étendre son pouvoir du haut vers le bas, du centre vers la périphérie – comme cela fut le cas durant les régimes communistes pro-soviétiques (1978-1992) et lors des présidences « démocratiques » d’Hamid Karzaï (2001-2014), porté au pouvoir par les Américains après les attentats du 11-Septembre, puis d’Ashraf Ghani (2014-août 2021) –, sera voué à l’échec dans les déserts et les montagnes d’Afghanistan. Alors que la recette du succès tient, comme ont su la mettre en œuvre les talibans et, avant eux, les combattants du djihad antisoviétique, en une capacité de recherche de compromis avec l’adversaire, de négociation avec des chefs locaux et d’utilisation des fameux qawm.

Dans un article intitulé « De la stabilité de l’Etat en Afghanistan », publié en 2004 dans la revue Annales. Histoire, sciences sociales, Olivier Roy explique que l’histoire de l’Afghanistan peut être lue comme l’interaction de trois niveaux : « Une culture politique fondée sur les relations entre un Etat central et les “groupes de solidarité”, réseaux infra-ethniques dont la tribu n’est qu’une forme d’expression possible ; un équilibre stratégique régional où les acteurs se positionnent sous la pression de grands clivages géopolitiques mondiaux (successivement la rivalité entre Britanniques et Russes, puis la guerre froide et enfin la “guerre contre le terrorisme”) ; l’idéologisation induite par le communisme et l’islamisme, qui contribuent, d’une part, à modifier le jeu interne des relations entre l’Etat et les groupes de solidarité et, d’autre part, à faire de l’Afghanistan un enjeu des conflits internationaux. L’histoire de l’Afghanistan est donc portée largement par des facteurs exogènes, mais qui s’articulent sur des constantes locales. »

Talibans pakistanais capturés au nord de Kaboul, lors de combats les opposant à l’Alliance du Nord (soutenus par les Américains), à la fin 2001. Ces hommes avaient été recrutés par Jaish-e-Mohammed, un groupe djihadiste alors soupçonné d’être associé à Oussama ben Laden. Charikar, le 9 décembre 2001. ROBERT NICKELSBERG / GETTY IMAGES

Les modalités et les conséquences des occupations soviétique et américaine diffèrent quelque peu au « royaume de l’insolence », pour reprendre le beau titre du livre, paru chez Flammarion en 1984, de l’ethnologue Michael Barry, qui cite, à l’appui de son explication des modalités de la rébellion antisoviétique en Afghanistan, les propos éclairants de l’émir Abdur Rahman Khan (1881-1901) répliquant à l’un de ses interlocuteurs britanniques : il est « illusoire » d’essayer de « soumettre les tribus » : selon la règle du Yaghestan(littéralement, le « royaume de l’insolence » en persan, formule utilisée par ses voisins pour qualifier l’Afghanistan), indiqua le monarque, « seul un chef tribal et musulman peut, à force d’habileté, y obtenir le pouvoir et gagner une entente avec le despote de la plaine ».

Inanité des réformes brutales

Les premiers temps du communisme prosoviétique se révèlent désastreux, provoquant, à partir de 1979, ce qui constitue un phénomène cyclique en Afghanistan : un soulèvement islamique contre le « despote de la plaine », la religion étant sous ces latitudes un facteur récurrent de rébellions contre l’occupant étranger

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La modernisation à marche forcée de la société conduit rapidement à la résistance des campagnes. Du khan (chef tribal) au malek (chef de village) en passant par les mollahs – futurs chefs talibans –, tous se lèvent (et lèvent des troupes), choqués par les mesures prises par le gouvernement : fin de la dot pour les femmes, interdiction des mariages forcés et des prêts usuriers, réformes agraires, mise à l’écart des mollahs, abolition de la charia… Tout ce qui, dans un tempo différent, aurait – peut-être – pu faire évoluer une société ancrée dans le féodalisme fut imposé dans un cadre répressif et violent. Le soulèvement allait se révéler fatal aux régimes « impies » dont Das Kapitalétait le bréviaire.

Tandis que, dans les campagnes, les talibans jouaient la carte classique de la médiation, les Américains professaient la « good governance » et l’« inclusivité »

L’un de leurs satrapes, le dernier homme fort de l’ère communiste afghane, le chef de l’Etat Mohammed Najibullah, finit par comprendre l’inanité de ces stratégies de réformes brutales. Vers la fin de sa présidence (1987-1992), il renonça à toute prétention idéologique, s’efforça de faire évoluer le système et misa sur le religieux. Tout cela ne l’empêcha pas de connaître une mort ignominieuse aux mains des talibans, quand ces derniers s’emparèrent une première fois de Kaboul, en 1996 : il fut châtré, criblé de balles et pendu à un réverbère du centre-ville.

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Les Américains s’embourbèrent pour d’autres raisons, mais leurs erreurs témoignent, elles aussi, d’une mauvaise lecture de la réalité sociale et politique de l’Afghanistan. Tandis que les talibans jouaient la carte classique de la médiation (et de la négociation), les Américains professaient la « good governance » et l’« inclusivité », notions exotiques dont on peut imaginer que l’écho résonnait comme amorti dans les campagnes. D’autant qu’au fil des années de l’occupation américaine, la prétendue nécessité de « bien gouverner » a révélé la réalité d’un gouvernement de corrompus à l’extrême, pourris par les valises de billets apportées par les barbouzes de la CIA après le 11 septembre 2001.

Les dirigeants communistes des années 1980 avaient perdu leur légitimité parce qu’ils étaient des « infidèles » vendus aux Chouravis (« Soviétiques », en persan) ; les présidents à la botte américaine des années 2000, même s’ils ont parfois rué dans les brancards, l’ont perdue en bâtissant des fortunes dans leurs palais, à Kaboul. La campagne a triomphé des villes, une fois de plus ; chaque année, le pourrissement des élites a creusé davantage la tombe des « empires » sous le ciel du grand « cimetière » afghan.

Un « décalage » ?

Les Britanniques, alliés du désastre américain, que l’on aurait pu penser plus perspicaces au vu de leur expérience dans la région, n’auront peut-être pas été moins aveugles que leurs cousins d’outre-Atlantique : en 2010, dans un rapport de l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (Irsem), le colonel Michel Goya déconstruisait, en un chapitre, « l’expérience militaire britannique dans [la province du] Helmand » (dans le sud-ouest de l’Afghanistan).

« En avril 2006, écrit-il, le ministre britannique de la défense, John Reid, annonçait la mise en place dans la province afghane du Helmand d’une équipe de reconstruction provinciale (Provincial Reconstruction Team) et de la 16ebrigade d’assaut aérien en ces termes : “Nous serons parfaitement heureux de partir dans trois ans sans avoir tiré une seule cartouche car notre travail est de protéger la reconstruction.” Six mois plus tard, les soldats de Sa Majesté avaient déjà tiré plus de 500 000 cartouches et lancé 13 000 obus. » Les causes de l’échec, selon ce colonel directeur de recherche à l’Irsem : « L’histoire d’un décalage entre l’appréciation stratégique de la situation et la réalité des choses. » Un « décalage » ? C’est le moins que l’on puisse dire

Trois soldats américains de la 10e division de montagne, blessés à la suite d’une embuscade, attendent d’être évacués par hélicoptère, à Kamdesh (province du Nouristan), le 27 août 2006. ROBERT NICKELSBERG / GETTY IMAGES

Bien plus tard, en 2019, Mike Martin, ex-officier de l’armée britannique, ancien étudiant d’Oxford parlant couramment le pachtou et qui raconta sa guerre perdue au Helmand dans An Intimate War : An Oral History of the Helmand Conflict (Londres, Hurst Publishers, 2017, non traduit), résuma ainsi, dans un entretien publié sur le site E-International Relations, ce qu’il avait vécu :« C’était une merde incroyable, confie l’ancien conseiller culturel de la British Army au sujet de l’action britannique en Afghanistan. Mais [il était clair que]nous n’allions jamais changer la façon dont notre stratégie était présentée, même si ce récit était erroné. Selon [ce récit] il y avait un gouvernement légitime que nous soutenions, et il y avait contre lui une organisation appelée les talibans, illégitime. C’était les bons contre les méchants, une vision en noir et blanc). »

A la question : « Quels conseils donneriez-vous à des personnes chargées de travailler dans un contexte culturel peu familier ? », l’ancien soldat d’Afghanistan devenu chercheur et écrivain répondit : « Traitez tout le monde comme s’il s’agissait de votre grand-père préféré. » A cette métaphore familiale teintée d’humour anglais, on pourrait ajouter que les Soviétiques, ces anciens Russes qui ne manquaient pourtant pas d’expérience en Asie centrale, et que les Américains, occupants aveuglés par les mirages du « nation building »,n’ont pas dû lire les bons livres. S’ils les avaient lus, ils n’auraient sans doute pas volé avec des idées simples vers un pays si compliqué.

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James F. Jeffrey : « L’armée américaine a fait un boulot catastrophique en Afghanistan »

Pour le diplomate américain James F. Jeffrey, le chaos dans lequel est plongé le pays était un scénario prévisible en raison de l’impréparation du retrait des Etats-Unis. Une première crise et un premier échec pour l’administration Biden. 

Propos recueillis par Piotr Smolar(Washington, correspondant)

Publié le 27 août 2021 à 16h23, mis à jour à 17h32  

Temps de Lecture 8 min. 

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/08/27/james-f-jeffrey-l-armee-americaine-a-fait-un-boulot-catastrophique_6092541_3210.html

James Jeffrey, à Washington, en octobre 2019.
James Jeffrey, à Washington, en octobre 2019. MANUEL BALCE CENETA / AP

James F. Jeffrey est directeur du programme Moyen-Orient au Wilson Center, à Washington. Ancien ambassadeur en Turquie (2008-2010), puis en Irak (2010-2012), il a été ensuite envoyé spécial des Etats-Unis pour la Syrie et auprès de la coalition internationale contre l’organisation Etat islamique (EI).

Comment expliquer les conditions chaotiques du retrait américain d’Afghanistan ?

La situation n’était pas figée en Afghanistan. Les talibans ne cessaient de gagner du terrain dans tout le pays, et on ne pouvait pas les empêcher de prendre le pouvoir, à moins de se réengager dans une configuration d’affrontement – ce que personne ne voulait. On n’a pas pu défaire les talibans, même avec 130 000 soldats au pic de la mobilisation internationale ! La décision de retrait prise par [le président américain Joe] Biden était donc juste. Mais il a commis une erreur classique : il n’a pas voulu admettre la possibilité que ce retrait puisse se transformer en bordel total. Il lui aurait fallu évacuer ses troupes, son ambassade, ses compatriotes américains, les dizaines de milliers d’Afghans amis qui ont été associés à nos actions. Cela réclame du temps, de la logistique et de la planification. L’administration ne s’y est pas vraiment préparée.

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Ils disposaient pourtant de toutes sortes de renseignements. Tous – le directeur de la CIA, William Burns, le Pentagone, le conseiller à la sécurité nationale, Jake Sullivan, le secrétaire d’Etat, Antony Blinken – avaient travaillé au plus haut niveau en 2014, c’est-à-dire quand l’armée irakienne s’est décomposée en moins de dix jours alors que l’Etat islamique, qui s’était emparé de Mossoul, deuxième ville du pays, se rapprochait de Bagdad. Ils auraient dû penser à ce précédent ! Or, ils n’ont pas voulu admettre qu’il puisse y avoir en Afghanistan un moment de type Saïgon [quand, en 1975, les Américains avaient évacué en hâte, tandis que la capitale tombait aux mains de l’Armée populaire vietnamienne]. Ils ne se sont pas préparés aux conséquences de leur décision stratégique, globalement bonne. Ils ont été pris de court.

A leur crédit, ils ont redéployé, très rapidement, un nombre très important de troupes. Ils avaient prévu cette possibilité en prépositionnant des forces. Ce qui a permis de circuler depuis et vers l’aéroport. Le problème est que nous avons affaire à une situation de guerre chaotique : une milice armée a pris le contrôle du pays, elle a du mal à contrôler une ville de 6 millions d’habitants. Il aurait fallu des dizaines de milliers de soldats pour élargir le périmètre de sécurité à toute la ville de Kaboul.

Et même alors, le problème se poserait toujours avec les autres villes. Le Vietnam nous a appris que le chaos s’installe partout au-delà du périmètre de sécurité, quelle que soit la taille de ce dernier. Le lieu-clé est l’aéroport, le centre de gravité qu’il fallait contrôler. Pour acheminer des choses ou des gens à travers ce chaos, il faut forcément négocier avec les talibans.

Les alliés des Etats-Unis ont été totalement pris de court par les conditions et le calendrier resserré de cette évacuation…

C’est la deuxième critique que l’on peut adresser à l’administration Biden. Elle n’a pas su impliquer et informer efficacement les pays alliés qui avaient des troupes engagées sur le terrain, en Afghanistan. L’administration Biden a surtout passé du temps à se parler à elle-même. Hormis la guerre à Gaza [entre Israël et le Hamas], au printemps, il s’agit de la première crise de politique étrangère pour Joe Biden. Chaque administration rate sa première crise, essaie de répondre aux médias, trouve des réponses stupides, passe son temps en réunion. Il aurait fallu appeler l’UE, l’ONU, l’OTAN, les Russes et les Chinois qui peuvent poser problème, les Pakistanais et les Indiens, les Australiens… Pas besoin de manuel, tout le monde sait ça. Même si le plus important reste le fait d’avoir renvoyé très vite des troupes à l’aéroport.

Joe Biden mise sur l’exaspération du public américain face à cet engagement militaire de vingt ans…

L’horreur et la surprise dans les yeux des journalistes que l’on voit sur la chaîne de télévision CNN… Cela me stupéfie ! Ils sont pourtant expérimentés. Ce genre de scènes chaotiques se reproduisent dans toutes les situations de guerre évoluant très vite, avec des masses de gens en mouvement. Le public américain veut la fin de cette guerre. Il se méfie d’une prolongation du conflit, même si c’est au nom de l’évacuation. 

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CNN trouvera sûrement, à Jalalabad ou ailleurs, une juge charmante et menacée par les talibans, implorant d’être évacuée, réclamant un hélicoptère américain. Mais les Américains vivront avec ça, et Biden y survivra, sauf s’il y a des victimes militaires ou des citoyens américains abandonnés [cet entretien a été recueilli avant l’attentat du 26 août dans lequel 13 militaires américains sont morts]. Mais je suis assez certain que les talibans veulent l’évacuation de tous les Américains, pour ne pas avoir à subir d’opérations des forces spéciales.

C’est donc ça, « America First » ?

La raison pour laquelle on s’est retrouvés dans cette pagaille, comme dans la pagaille irakienne, ou bien la raison pour laquelle la France s’est retrouvée dans la pagaille en Afrique de l’Ouest [au Sahel], c’est que les inquiétudes légitimes sur des menaces terroristes précises ont conduit à l’envoi de missions quasi coloniales, dans de grandes parties du monde qui ne veulent pas de nous et, donc, réagissent mal. Au bout du compte, il faut couper le courant, tout arrêter. Cela signifie qu’on pense d’abord à ses intérêts, plutôt qu’aux pauvres de Jalalabad ou de Mossoul. C’est ce que font les nations et ce que les citoyens attendent d’elles.

« Le bon timing de cette évacuation aurait dû être l’hiver, pas l’été. Les talibans sont une armée combattante du printemps à l’automne, avec des difficultés pour circuler l’hiver »

Joe Biden voulait achever le retrait américain avant le vingtième anniversaire des attentats du 11-Septembre. Ce jour-là, l’ambiance risque d’être pesante…

Elle sera déprimante, et il n’y aura rien à célébrer. Nous aurons probablement encore des troupes sur place pour achever l’évacuation, pour des semaines, voire des mois à venir. Le bon timing de cette évacuation aurait dû être l’hiver, pas l’été. Les talibans sont une armée combattante du printemps à l’automne, avec des difficultés pour circuler l’hiver. Ils auraient eu plus de mal à perturber les actions américaines. Quand il a repoussé la date butoir, qui avait été fixée en mai par [Donald]Trump, Biden aurait dû la retarder davantage.

« When Photographers are Blinded, Eagles’ Wings are Clipped » (détail), gravure sur bois de Daniel Heyman. COLLECTION HOOD MUSEUM OF ART, DARTMOUTH COLLEGE, HANOVER, NH, USA. COURTESY OF THE ARTIST AND CADE TOMPKINS PROJECTS

Dans leur départ précipité, les soldats américains ont laissé des stocks d’armes, à présent aux mains des talibans. Etait-ce évitable ?

Quand on donne des armes à une force [l’armée nationale afghane] qui finit par se rendre, l’autre côté récupère fatalement ces armes. Mais de quoi parle-t-on ? D’armes légères, de quelques véhicules blindés. Je pense qu’on leur a donné zéro artillerie, quelques hélicoptères de transport. C’est tout. C’est un non-événement, une goutte d’eau, en comparaison des quantités d’armes américaines disparues dans bien d’autres conflits, au cours des soixante-dix dernières années. Ces Humvees et ces fusils automatiques représentent beaucoup d’argent, mais ça n’a pas d’importance stratégique et ça ne confère pas aux talibans un avantage pour menacer des voisins. J’aurais été inquiet s’ils disposaient de chars Abrams, par exemple.

Peut-on parler d’un échec des services de renseignement américains ?

J’ai été longuement cité dans un article du New York Times, le 12 juillet, dans lequel je décrivais comme hautement probable le scénario actuel. Or, je ne suis pas l’entière communauté du renseignement, avec un budget de 70 milliards de dollars par an et 100 000 employés ! Cette communauté fait des estimations, à différents degrés de probabilité. Elle a constamment prédit que l’armée afghane s’effondrerait rapidement.

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Le télégramme diplomatique de l’ambassade américaine à Kaboul [daté du 13 juillet, qui alertait Washington sur les risques d’une prise de la ville par les talibans], publié [le 19 août] dans la presse, l’a montré. Mais cette communauté a été chahutée par les militaires, qui considéraient qu’elle remettait ainsi en cause vingt années et 93 milliards de dollars d’efforts pour construire l’armée afghane.

« On a foiré dans les grandes largeurs, après 1989. L’Occident a cru qu’on pourrait transformer le monde »

La vérité, c’est que l’armée américaine a fait un boulot catastrophique. La vérité, c’est qu’on fait toujours un boulot catastrophique, car on essaie de construire des armées qui nous ressemblent. Qui a combattu l’EI ? Les Forces démocratiques syriennes. On ne les a pas entraînées comme une armée régulière, on leur a juste donné des armes. Même chose [en Irak] pour les peshmergas [les combattants kurdes] et les milices chiites. Notre modèle de formation des armées ne marche pas. On ne sait pas créer des forces efficaces au combat dans le monde moins développé. On a eu quelques décennies pour le faire et on n’a pas réussi. L’armée ne veut pas reconnaître cet échec et fait porter la responsabilité sur le renseignement.

Quelles leçons tirez-vous de ces vingt années d’engagement dans le « state building » ?

On a foiré dans les grandes largeurs, après 1989. L’Occident a cru qu’on pourrait transformer le monde. Dès lors, on a pensé pouvoir répondre au terrorisme en pénétrant ces sociétés, pour les changer. Le Danemark ne produit pas de terroristes. Alors transformons l’Irak et l’Afghanistan en Danemark, pour éliminer le terrorisme ! C’était un présupposé extrêmement faux, et nous avons mis vingt ans à le comprendre. Il s’agit en fait d’un processus éducatif. Pendant ce temps, nous avons négligé le climat, la montée en puissance de la Chine et de la Russie. Joe Biden le comprend maintenant. Il le comprenait déjà il y a dix ans, mais [Barack] Obama ne voulait pas l’écouter.

Quel sera l’impact de cette crise afghane sur l’image américaine à l’étranger ? Les alliés sont affligés…

C’est terrible. Mais, au risque de paraître brutal et arrogant, je vous dirais : vous n’avez pas le choix ! Vous voulez devenir un géant politique, militaire et diplomatique ? Bon courage. Arrêtez de rêver, vous n’y parviendrez pas. Si vous ne voulez pas disparaître, vous devez travailler avec nous. On est coincés ensemble dans ce monde.

Piotr Smolar(Washington, correspondant)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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