L’attentat de Kaboul met en évidence les faiblesses du nouveau pouvoir taliban
Contrairement à leur affirmation, les talibans n’ont pas éradiqué l’organisation Etat islamique du pays. Ils doivent aussi composer avec leurs divisions internes et la présence « amie » d’Al-Qaida.
Par Jacques FollorouPublié aujourd’hui à 09h53, mis à jour à 10h44
Temps de Lecture 6 min.
Pendant vingt ans, les talibans ont incarné la lutte contre le gouvernement de Kaboul soutenu par les Occidentaux. Deux semaines après être redevenus les maîtres d’un pays qu’ils ont dirigé de 1996 à 2001, une règle inhérente à toute conquête du pouvoir semble déjà se rappeler à eux. Au lendemain de l’attaque-suicide perpétrée, jeudi 26 août, à l’aéroport de Kaboul, et revendiquée par l’organisation Etat islamique (EI), qui a fait au moins 85 morts et plus de 160 blessés, les craintes sont vives de voir les talibans dépassés par des groupes islamistes plus radicaux. La résurgence d’un sanctuaire mondial du terrorisme en Afghanistan est dans tous les esprits.
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« Nous estimons qu’il y a toujours des menaces crédibles et précises », a estimé, vendredi, le porte-parole du ministère américain de la défense, John Kirby. Le même jour, l’ambassade des Etats-Unis à Kaboul a de nouveau demandé à ses ressortissants de quitter « immédiatement » les abords de l’aéroport dans une alerte de sécurité, semblable à celle émise la veille. Pour tenter de sécuriser les lieux au cours des derniers jours du pont aérien organisé par les Etats-Unis et ses alliés, le général Kenneth McKenzie, chef du commandement central de l’armée américaine, a ajouté que son pays allait « contacter les talibans pour qu’ils sachent ce que nous attendons d’eux pour nous protéger ». Selon lui, « certaines fouilles des talibans ont été bien faites, d’autres non »,mais « nous pensons qu’ils ont déjoué plusieurs attentats ».
La brutale irruption de l’EI sur la scène afghane illustre les défis qui se dressent devant des talibans encore soucieux, officiellement, de montrer qu’ils contrôlent leur territoire et peuvent être considérés comme des interlocuteurs fiables. Le cœur même de l’accord de paix qu’ils ont signé, le 29 février 2020, à Doha, au Qatar, avec les Américains, stipulait qu’ils s’engageaient à interdire l’accès de leur territoire à tout groupe terroriste et tout mouvement constituant une menace pour les intérêts occidentaux.
L’EI contre le processus de Doha
Vendredi, un porte-parole du nouveau régime taliban a assuré que son mouvement avait éradiqué l’EI de la totalité des 34 provinces afghanes, à l’exception de celle de Kaboul. Or, l’EI n’a jamais fait mystère de son opposition au processus de Doha engagé par les talibans, les accusant même, par communiqué, « d’avoir renié la cause djihadiste » et les qualifiant « d’apostats ». Enfin, l’EI s’est abstenu de tout commentaire après la chute de Kaboul, le 15 août, et la victoire des talibans, à la différence d’autres groupes djihadistes qui se sont publiquement félicités.
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Sa présence dans la région, sous le nom d’« émirat du Khorasan », un terme ancien désignant une région englobant une partie de l’Asie du Sud, l’Iran et l’Asie centrale, est attestée depuis 2015. Cinq ans plus tard, en 2020, l’ONU affirmait que l’Afghanistan était devenu le point nodal du djihadisme et de l’EI, dans le monde. L’étendard de cette mouvance a été repris par des groupes locaux en rupture de ban, qui recrutent également sur Internet, dans les madrasa (écoles religieuses) et dans les universités afghanes, notamment à Kaboul.
Ayant reçu le renfort de talibans pakistanais issus du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), chassés des zones tribales par l’armée d’Islamabad, l’EI a établi en 2015 sa tête de pont dans le district montagneux d’Achin, dans la province orientale de Nangarhar, la seule où l’organisation parviendra à s’implanter durablement avec celle voisine de la Kunar. La reddition, en novembre 2019, de 1 400 personnes affiliées à l’EI, dont des familles avec femmes et enfants, avait permis de constater, selon l’ONU, la présence de ressortissants d’Azerbaïdjan, d’Ouzbékistan, du Pakistan, du Tadjikistan, de Turquie et des Maldives, mais aussi du Canada et de France.

L’EI, en Afghanistan, a établi, selon l’ONU, « des contacts informels avec d’autres groupes terroristes, notamment au Pakistan, qui attaquent régulièrement les postes pakistanais le long de la frontière ». L’organisation a surtout commis, entre 2018 et 2021, les attaques les plus meurtrières dans la région, visant des mosquées, des hôpitaux et des lieux publics comme l’université de Kaboul. Elle s’en prend aussi, en particulier, aux chiites de la minorité hazara, qu’elle considère comme « hérétiques ». En juillet, un nouveau rapport du Conseil de sécurité de l’ONU chiffrait les effectifs de l’EI « entre 500 et quelques milliers de combattants ».
Divergences internes
Les talibans ne doivent pas seulement affronter la menace de l’EI. Ils vont devoir aussi gérer l’émergence d’éventuelles fractures internes. « Le mouvement taliban est une boîte noire, il est impossible de savoir avec certitude ce qui s’y passe », assure régulièrement Gilles Dorronsoro, universitaire français spécialiste de l’Afghanistan. Néanmoins, on a déjà pu distinguer, à de rares occasions, l’existence de divergences internes.
En 2015, l’annonce de la mort du leader historique des talibans, le mollah Omar, décédé deux ans plus tôt, avait été faite contre la volonté de la direction, par un groupe rebelle dissident afghan, le Fedai Mahaz Tahrik Islami Afghanistan (« Front du suicide »), pour contester la ligne du mollah Mansour – qui dirigeait, depuis, le mouvement en secret. Les querelles avaient déclenché une fusillade blessant gravement le mollah Mansour, début décembre 2015, lors d’une réunion avec des contestataires.
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En octobre 2018, alors que des négociations exclusives avaient démarré avec les Américains depuis l’été, les services secrets afghans (NDS) interceptent ainsi des conversations laissant entendre que le mouvement est divisé entre les « réconciliables », dont beaucoup vivent au Pakistan – terre d’asile depuis qu’ils ont été chassés du pouvoir en 2001 – et veulent rentrer en Afghanistan, et les « irréconciliables », souvent plus jeunes, nés au Pakistan, et membres de groupes radicaux, qui entendent poursuivre la guerre.
Depuis la chute de Kaboul, les diplomates occidentaux encore sur place observent les mêmes divergences entre « ceux qui sont pour un gouvernement inclusif [toujours en voie de discussion] et ceux qui sont contre ».
Solides appuis
Enfin, si les talibans sont en concurrence avec l’EI, la question de leurs liens avec Al-Qaida fait peser de lourds soupçons sur l’avenir du pays. En janvier, les services du Trésor américain chargés de lutter contre le financement du terrorisme estimaient, dans un rapport officiel, qu’en 2020 Al-Qaida avait « repris des forces en Afghanistan grâce à la protection des réseaux talibans, voire en combattant à leur côté ».
Selon ces services, qui répondaient alors aux questions de l’inspection générale du département de la défense américain, Al-Qaida continuait de recevoir un soutien financier dissimulé derrière des « œuvres humanitaires et des causes charitables ». Enfin, d’après l’administration américaine, l’organisation mère du terrorisme djihadiste contemporain, cofondée par Oussama Ben Laden, « profite de l’expertise des talibans afghans et de leur relais en matière de financement occulte pour diversifier ses sources et faire fructifier son capital ».
Les djihadistes d’Al-Qaida disposeraient d’un solide appui auprès des réseaux de l’actuel chef militaire du mouvement taliban, Sirajuddin Haqqani, dont le clan, à cheval sur la frontière afghano-pakistanaise, a longtemps été considéré par l’armée américaine comme l’allié historique de l’organisation terroriste dans la région. A en croire les analystes du Trésor américain, les chefs du réseau Haqqani ont même engagé, en 2020, une discussion avec les cadres d’Al-Qaida afin de former des unités conjointes de combat grâce aux fonds de l’organisation djihadiste.
En dépit de la chute du régime taliban, fin 2001, et de la mort de Ben Laden dix ans plus tard, en mai 2011, le sort d’Al-Qaida et des talibans resterait lié. Le renforcement de ces liens date de la place prépondérante prise, en 2016, par le clan Haqqani au sein du mouvement taliban afghan. Le chef d’Al-Qaida, Ayman Al-Zawahiri, s’était lui-même empressé de prêter allégeance, le 10 juin 2016, au mollah Haibatullah Akhundzada, le nouveau leader choisi par les talibans après la mort de leur chef, le mollah Mansour, tué, le 21 mai 2016, par un drone américain.
Ce que l’on sait du groupe Etat islamique en Afghanistan, qui a revendiqué l’attaque de Kaboul
La branche locale du groupe Etat islamique s’est créée, après 2014, autour de certains anciens talibans pakistanais et des Afghans, déçus par la politique, jugée trop modérée, des talibans, alors en négociations avec les Etats-Unis.
Le Monde avec AFP et APPublié hier à 14h05, mis à jour hier à 14h34
Temps de Lecture 4 min.

Comme la coalition internationale le craignait, l’aéroport de la capitale afghane a été, jeudi 26 août, le théâtre d’un attentat meurtrier, alors que les Etats-Unis et leurs alliés se pressent d’évacuer les personnes du pays avant le 31 août, date à laquelle les Américains se sont engagés à quitter le pays.
Il y a vingt ans, les attentats du 11 septembre 2001 avaient déclenché l’intervention en Afghanistan d’une coalition menée par les Etats-Unis pour mettre fin au premier régime des talibans et punir le pays, lequel avait abrité des djihadistes d’Al-Qaïda, responsables de la catastrophe. Lire aussi « Le matin, ma sœur m’a appelée. Elle m’a dit : “Ne reste pas là-bas” » : à Kaboul, les évacuations tournent au carnage
Jeudi, l’attentat de l’aéroport de Kaboul a constitué l’attaque la plus meurtrière menée contre l’armée américaine en Afghanistan depuis 2011. Revendiquée par la branche locale du groupe Etat islamique, l’Etat islamique au Khorasan (EI-K), l’attaque a fait au moins 85 morts, dont treize militaires américains, et fait craindre que l’Afghanistan ne redevienne, sous le régime taliban, un refuge pour le réseau djihadiste et d’autres organisations terroristes.
- Qu’est-ce que l’Etat islamique au Khorasan ?
Peu de temps après la proclamation, par l’EI en 2014, d’un « califat » – qui a perdu l’essentiel de ses territoires depuis – en Irak et en Syrie, certains membres du Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP, les talibans pakistanais) ont fait allégeance au chef du nouveau groupe djihadiste, Abou Bakr Al-Baghdadi. Des Afghans, déçus par les talibans et leur politique, jugée trop modérée, de négociations avec les Etats-Unis, ont ensuite rapidement rejoint l’EI, qui a officiellement reconnu, au début de 2015, la création de la province du Khorasan. Ce nom fait référence à une ancienne région qui englobait des parties de l’Afghanistan, du Pakistan, de l’Iran et de l’Asie centrale actuels.Article réservé à nos abonnés
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L’EI-K a établi, dès 2015, sa tête de pont dans le district montagneux d’Achin, dans la province afghane de Nangarhar, la seule où il parviendra finalement à s’implanter durablement, avec celle, voisine, de Kunar. Partout ailleurs, le groupe s’est heurté aux talibans. Toutefois, il a réussi à former des cellules dormantes dans le pays, notamment à Kaboul, et au Pakistan, selon les Nations unies.
Les dernières évaluations des effectifs de la branche locale varient d’un minimum de 500 à quelques milliers de combattants, selon un rapport du Conseil de sécurité de l’Organisation des nations unies (ONU), paru en juillet.
- Quelles sont les relations entre l’EI et les talibans ?
Même s’il s’agit de deux groupes sunnites radicaux, l’EI et les talibans s’opposent. Ils ont des divergences en matière de théologie et de stratégie, et sont aussi en concurrence pour incarner le djihad. Signe de la forte inimitié qui les oppose, l’EI a qualifié les talibans d’apostats dans plusieurs communiqués.
L’EI-K s’est notamment heurté à la répression des talibans à l’égard de leurs dissidents, et s’est révélé incapable d’étendre son territoire, contrairement à ce qu’avait réussi à faire l’EI en Irak et en Syrie. En 2019, l’armée gouvernementale afghane, après des opérations communes avec les Etats-Unis, avait ainsi annoncé que le groupe avait été vaincu dans la province de Nangarhar. Selon des évaluations des Etats-Unis et des Nations unies, l’EI-K n’a plus opéré depuis qu’au travers de ses cellules dormantes dans les villes, pour des attaques fortement médiatisées.
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Dans l’accord conclu en février 2020 avec les Etats-Unis sur le retrait des forces étrangères, les talibans ont promis de ne pas laisser le pays servir de base pour l’organisation d’attaques contre les Américains et leurs alliés. Le groupe Etat islamique s’était montré très critique à l’égard de cet accord de retrait, accusant les talibans d’avoir renié la cause djihadiste. Ainsi, après leur entrée dans Kaboul le 15 août, ces derniers ont reçu les félicitations de plusieurs groupes djihadistes, mais pas celles de l’EI.

Vendredi, un porte-parole du nouveau régime taliban a, par ailleurs, fait savoir que l’EI-K avait été éradiqué de la totalité des 34 provinces afghanes, sauf celle de Kaboul, où subsistent certains éléments, protégés selon lui par l’ancien gouvernement. Mais le groupe Etat islamique pourrait profiter de l’effondrement de l’Etat afghan.
- En quoi l’EI-K représente-t-il une menace ?
A l’inverse des talibans, qui ont concentré leur guerre idéologique et de pouvoir sur l’Afghanistan, l’EI-K répond à l’appel du groupe Etat islamique pour un djihad international.
Il a revendiqué certaines des attaques les plus meurtrières commises au cours des dernières années en Afghanistan et au Pakistan. Notamment des attentats suicides dans des mosquées, des hôpitaux et d’autres lieux publics. Le groupe a en particulier ciblé des musulmans qu’il considère comme hérétiques, principalement des chiites de la minorité hazara.
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En août 2019, il a ainsi revendiqué un attentat contre des chiites lors d’un mariage à Kaboul, où 91 personnes ont été tuées. Dans les provinces où il s’est implanté, sa présence a laissé des traces profondes. Ses hommes ont tué par balles, décapité, torturé, terrorisé des villageois, et laissé des mines partout.
L’EI-K a ainsi réussi à mener des attentats meurtriers sur le sol afghan alors même que les soldats américains tenaient le pays. Le retrait de toutes les troupes d’Afghanistan prive les Etats-Unis de leur arsenal militaire sur place et affaiblit leur capacité à suivre les mouvements du groupe djihadiste. Des voix officielles de l’administration Biden ont toutefois assuré que le groupe Etat islamique demeurait une menace parmi d’autres, qu’ils assurent pouvoir surveiller grâce à leurs outils d’espionnage et militaires, basés dans des Etats du Golfe.https://www.dailymotion.com/embed/video/x831ots?ads_params=&api=postMessage&autoplay=false&id=player-x831ots&mute=false&origin=https%3A%2F%2Fwww.lemonde.fr&queue-autoplay-next=false&queue-enable=falseNotre sélection d’articles sur l’Afghanistan
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Le Monde avec AFP et AP