La chute de Kaboul, « un vrai gâchis » pour les vétérans français d’Afghanistan
Engagés de 2001 à 2012 dans la coalition internationale, ils confient leur déception et leur tristesse et décrivent une défaite politique, à leurs yeux prévisible.
Par Nathalie GuibertPublié aujourd’hui à 09h24, mis à jour à 10h05
Temps de Lecture 7 min.
Soudainement, leurs souvenirs se sont rallumés, le feu des armes, l’adrénaline, la poussière. Pour les militaires français qui ont servi en Afghanistan et leurs familles, la victoire éclair des talibans est, d’abord, une douloureuse déception.
« Ce retour à la case départ, la débandade américaine, les images abominables des Afghans qui tombent des avions… le symbole est extrêmement dur, c’est sinistre, témoigne le colonel François Vuillaumey, qui fut chef de corps du 1er régiment de hussards parachutistes – il a désormais quitté les rangs. Nous n’étions plus sur le terrain depuis 2012, mais cette défaite est celle de notre camp, et elle est d’autant plus douloureuse pour les familles de nos soldats qui en ont payé le prix le plus élevé, et ce pour rien. Je partage une infinie tristesse avec elles. »
Entre 2001, lorsque les forces spéciales sont venues prêter main-forte aux troupes américaines pour chasser les talibans de Kaboul, et 2012, quand le président François Hollande a décidé le retrait de la coalition internationale, 50 000 soldats français ont été déployés en Afghanistan. L’armée compte 90 tués sur le terrain, 700 blessés, et des milliers de traumatisés toujours en proie à leurs cauchemars. « Il ne faut oublier personne », souligne un ancien colonel de la Légion en les évoquant.

« Nos soldats sont morts pour la France en Afghanistan, non pas pour l’Afghanistan. Je dis à leurs parents qu’ils sont tombés en faisant le métier qu’ils aimaient », ajoute le général Nicolas Le Nen, ancien chef du 27e bataillon de chasseurs alpins, qui avait ouvert la vallée d’Alasay à l’issue d’âpres combats avec les talibans en 2008-2009.
Dans cette région du nord-est de Kaboul, tout début juillet, les fondamentalistes islamistes ont paradé sur les postes des districts de Surobi et Kapisa, tenus à l’époque par les Français. Le 18 août, alors que le président Ashraf Ghani venait de fuir son pays, des anciens se sont parlé comme chaque année pour évoquer l’embuscade talibane d’Uzbin. En 2008, sur les pentes de cette localité d’Afghanistan, elle a coûté la vie à 10 militaires français et en a blessé 21 autres. Des dizaines de talibans ont péri, ainsi que de nombreux civils afghans.
« Le sentiment d’une trahison »
Dix ans plus tard, en 2018, l’armée de terre avait refusé de commémorer cet événement toujours à vif. En 2021, la réalité s’est chargée sans ménagement de convoquer le passé. « Cela va faire treize ans que mon fils Julien, parachutiste au 8e RPIMa [régiment de parachutistes d’infanterie de marine], nous a quittés, tombé sous les balles des talibans, ma plaie reste ouverte et ma haine contre le président de l’époque reste à l’identique, a ainsi écrit Joël Le Pahun sur les réseaux sociaux en réaction à la chute de Kaboul. Combien d’hommes et de femmes militaires, tous pays confondus, sont tombés sur place ? Le résultat est une débâcle internationale face à des sauvages. »
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Ancien caporal-chef du 3e régiment d’infanterie de marine de Vannes, Rodolphe Guadalupi a formé des militaires afghans au secourisme de combat entre 2008 et 2009, dans le Wardak, à l’ouest de la capitale. Ces jours derniers, « mon premier sentiment a été celui d’une trahison, de la part de nos chefs politiques occidentaux pris dans leur ensemble, de l’OTAN et de l’Europe », confie-t-il en se disant « solidaire des familles chez qui cela rouvre des blessures ». Ce réserviste a « aussi un sentiment d’inachevé sur le plan humain, car nous avons créé des liens avec nos camarades afghans, nos interprètes, et nous abandonnons aujourd’hui une partie du peuple auprès duquel on s’est engagés ».
La chute de Kaboul « va remuer beaucoup de choses qui s’étaient un peu apaisées avec le temps, convient le général Olivier Celo, à l’époque jeune pilote d’hélicoptère de l’escadron 1/67 Pyrénées de Cazaux. Nous avons le sentiment d’un vrai gâchis. Les images de l’aéroport, des Afghans agglutinés autour du C-17 américain, nous ont pris aux tripes. Je ne peux pas laisser dire : “Tout ça pour rien.” Mais penser que le pays peut revenir à l’état dans lequel il était en 2001 »…
Une génération qui a redécouvert le combat
A Uzbin, le capitaine Celo avait passé la nuit dramatique du 18 au 19 août 2008 à extraire morts et blessés. « Vers 3 heures du matin, on a fait débarquer des forces spéciales. Les corps de nos camarades étaient alignés au sol, il n’y avait pas de place pour atterrir, nous avons posé seulement une roue comme le veut la manœuvre en pareil cas, se souvient-il. Je ne voyais rien. L’image qui me reste est celle de la tête d’un de nos soldats que je ne pouvais identifier. Il fut mon seul repère. Ma crainte était que le souffle de l’appareil fasse tomber son corps du mauvais côté de la pente. »
Passé ces réminiscences, aucun de ces vétérans ne remet en cause la valeur de leur expérience de soldats. « J’en garde plus de positif que de négatif, assure Rodolphe Guadalupi. Partir était une forme d’aboutissement, ce pour quoi on s’était entraînés. Beaucoup d’entre nous sont revenus consolidés, aguerris, et si je devais y retourner, même en sachant que dans dix ans on reviendrait à la case départ, je le ferais. »

L’engagement afghan a forgé une génération militaire qui a redécouvert le combat après une décennie d’opérations de maintien de la paix. « L’Afghanistan a montré que nos soldats étaient valeureux et efficaces », résume le général Le Nen. « Impressionné par les paysans montagnards afghans », l’ancien colonel Vincent Pons, chef du 13e bataillon de chasseurs alpins, devenu lui aussi général à l’état-major, garde « un souvenir très fort »de sa mission de 2009-2010. « On enchaînait les opérations, avec des confrontations très directes contre l’insurrection. On a eu des succès locaux à l’époque, tactiques, dont nous étions fiers. Nous avons assimilé à cette période une rigueur dans la préparation des opérations dont nos capitaines se servent encore au Mali. »
Un échec politique
La France, engagée à reculons par Jacques Chirac, fut soucieuse sous Nicolas Sarkozy de repartir dès 2010 d’Afghanistan. Elle y est allée soutenir les Etats-Unis après les attentats terroristes du 11 septembre 2001 et faire honneur à sa place dans l’OTAN, pas pour édifier la démocratie, soulignent les militaires. La France « a alors acquis le statut d’une puissance militaire sérieuse. Ensuite, l’appui américain et européen au Sahel en a sans doute été facilité », rappelle le général Benoît Durieux, directeur de l’enseignement militaire supérieur, qui a commandé le 2e régiment étranger d’infanterie de Nîmes de 2008 à 2010.
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Les soldats ont dû adhérer à l’idée de conquérir « les cœurs et les esprits » des Afghans pour édifier un Etat, vaine entreprise occidentale que l’OTAN avait baptisée « approche globale ». A Kaboul, les généraux américains vantaient alors les penseurs français de la contre-insurrection tels que David Galula, officier de la guerre d’Algérie. « Les références qui revenaient étaient l’Algérie et le Vietnam, mais l’Afghanistan n’avait rien à voir. Et sur le terrain, nous n’avions pas véritablement de doctrine, au-delà de la tactique très bien rodée de nos opérations », précise Benoît Durieux.
A leur retour de mission, les colonels ne rédigeaient pas de comptes rendus triomphalistes. « On avait tous déjà des doutes sur l’issue de cette guerre, des questionnements », dit Rodolphe Guadalupi. L’échec de la coalition internationale, qu’ils qualifient de « stratégique », « majeur », se situe au niveau politique, jugent nombre de militaires français. Le colonel Vuillaumey cite Saint-Exupéry dans Citadelle (Gallimard, 1948) : « La mort de la sentinelle sera payante parce qu’elle s’échangera contre l’empire. » « Il reste, note cet officier supérieur, à savoir ce qui constitue notre empire aujourd’hui. »
« Très décevant, pas très surprenant »
Quand, fin 2012, les blindés du 16e bataillon de chasseurs de Bitche ont quitté la base de Nijrab, dernière emprise tenue au nord-est de Kaboul, la mission de la France a été déclarée « accomplie ». Le bilan était fatalement solidaire de celui d’une armée afghane que la coalition disait « prête » à prendre la relève. Hors de toute réalité, l’OTAN annonçait qu’elle tiendrait le pays en 2014. Faite d’hommes courageux mais construite sur du sable, cette armée n’a pas combattu les talibans de 2021. Sur 300 000 soldats prévus, seuls 80 000 avaient été formés par les Occidentaux.
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« Dans une guerre civile comme le fut celle-là, on ne peut gagner sans qu’une partie de la population s’engage résolument à nos côtés, estime le général Le Nen. Or, les Afghans sont restés dans une position d’attentisme, en disant : “Un jour vous partirez, et que se passera-t-il ?” Ils n’ont pas compris qu’ils avaient leur destin entre leurs mains. On ne peut pas libérer un peuple qui ne manifeste pas la volonté de l’être comme on le lui propose. »
Hormis sa rapidité, l’effondrement de l’Afghanistan ces dernières semaines n’a pas été une surprise pour ceux qui ont servi là-bas. « C’est très décevant, mais pas très surprenant », résume le général Durieux. « Ces guerres sont sans avenir dans la forme qu’on a employée, conclut l’ancien colonel de Légion, mais les vingt ans qui se sont écoulés sont vingt ans de gagnés. L’espoir est qu’ils permettront aujourd’hui le compromis entre les différentes parties afghanes. » Ces vétérans le soulignent : la suite de l’histoire n’est pas écrite.
Au Royaume-Uni, une génération de parlementaires façonnée par l’Afghanistan
Huit députés britanniques ont servi sur le territoire afghan. Pour eux, le retrait en rase campagne des Américains et de leurs alliés est une capitulation inacceptable.
Par Eric Albert(Londres, correspondance)Publié aujourd’hui à 10h40
Temps de Lecture 4 min.

Tom Tugendhat a encore passé une large partie de la nuit de mardi à mercredi 25 août à attendre des nouvelles d’un interprète afghan qu’il espère faire évacuer dans l’un des derniers vols britanniques au départ de Kaboul. Voilà des jours que le député conservateur britannique remue ciel et terre pour obtenir l’exfiltration de cet ami, qu’il a bien connu en Afghanistan. L’ancien militaire a passé quatre ans dans ce pays entre 2005 et 2009, en partie en tant que soldat britannique, en partie comme assistant du gouverneur de la province du Helmand, dans le sud du pays. « Bien sûr que [le retour des talibans au pouvoir] représente quelque chose de personnel pour moi. Je ne peux pas avoir passé quatre ans en Afghanistan sans tisser des liens proches avec ces gens que je côtoyais tous les jours. »
Son collègue Johnny Mercer, un autre vétéran de l’Afghanistan devenu député conservateur, vit aussi l’actuelle débâcle occidentale dans sa chair. « J’ai été surpris de voir à quel point moi et les anciens combattants avons été touchés. Nous, les soldats, ne sommes pas habitués à ce sentiment de gâchis, de regret et de sacrifice. » Entre 2006 et 2010, il avait été envoyé avec les forces spéciales britanniques à trois reprises dans le pays. Comme M. Tugendhat, il se démène actuellement pour aider des Afghans à obtenir des visas. « Les autorités britanniques doivent vérifier leur identité et je peux aider à les mettre en relation avec des soldats qui les ont connus. »
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La déroute occidentale en Afghanistan est venue rappeler qu’une génération de parlementaires britanniques a été façonnée par ce conflit. Huit députés y ont servi sous les drapeaux, marqués par le lourd tribut de l’armée de Sa Majesté : 457 morts et plus de 2 200 blessés. Certains sont conservateurs, d’autres travaillistes, deux sont actuellement secrétaires d’Etat, mais tous restent unis par des liens qui dépassent les chamailleries politiciennes.
La légèreté de Boris Johnson
M. Tugendhat, un tory, est très proche de Dan Jarvis, travailliste et ancien de l’Afghanistan. « On s’est rencontrés en 2007 dans le Helmand. Quand je suis devenu député [en 2015], Dan [élu depuis 2011] m’a bien aidé à trouver mes marques. Je ne suis absolument pas d’accord avec sa politique, mais la vérité est qu’on essaie tous les deux de faire la même chose : servir du mieux possible le peuple britannique. »
Pour cette classe parlementaire, l’insoutenable légèreté de Boris Johnson passe mal. Le premier ministre britannique est l’incarnation même de la « bulle de Westminster », ayant passé l’essentiel de sa vie à proximité du Parlement, depuis son rôle de journaliste éditorialiste jusqu’à ses plans de carrière aux calculs court-termistes.
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Face à lui se trouvent des vétérans qui tirent une droite ligne entre leur engagement militaire et leur action politique. Pour M. Tugendhat, président de l’influent comité parlementaire aux affaires étrangères, l’une des grandes leçons de l’Afghanistan passe par la nécessité pour l’Occident de retrouver une vraie patience stratégique. « Le statu quo en Afghanistan n’était pas formidable, mais il était possible de le conserver avec seulement quelques milliers de militaires. En 1947, le statu quo en Allemagne ne devait pas sembler formidable non plus pour les troupes américaines, et pourtant elles sont restées. C’était la même chose en Corée du Sud lors de la cessation des hostilités. Cela a pris des décennies, mais ces pays sont aujourd’hui de riches démocraties. »

Pour lui comme pour ses collègues, le retrait en rase campagne des Américains et de leurs alliés est une capitulation inacceptable. « Je suis fier de mes états de service en Afghanistan, mais je me demande si tout cela n’a pas servi à rien, confie M. Jarvis au site Politico. Ça me brise le cœur. »
« Sentiment d’abandon »
Le 18 août, face aux Communes réunies d’urgence pour débattre de la débâcle occidentale en Afghanistan, M. Tugendhat a profondément ému. L’ancien soldat a exprimé d’une voix furieuse mais contenue « sa colère, sa douleur et sa rage ». Face à un gouvernement qui se disait de facto impuissant, il a confié son « sentiment d’abandon non seulement envers un pays, mais pour le sacrifice de [s]es amis », lui qui a enterré des soldats britanniques morts au combat. Les députés l’ont écouté dans un silence inhabituel et ont accueilli son discours d’une salve d’applaudissements encore plus rare.
Depuis, M. Tugendhat a été inondé de messages de félicitations, « y compris de présidents et de princes, indique celui qui a servi quand le prince Harry était, lui aussi, en Afghanistan. Mais le message qui m’a le plus touché est celui de la femme d’un soldat décédé en Afghanistan. Pour moi, cela compte bien plus ».
Cette allégeance aux anciens combattants est ce qui a convaincu M. Mercer de se lancer en politique. Lui qui n’avait jamais voté de sa vie a introduit son premier bulletin de vote, à son propre nom, lors de son élection, en 2015. Son rêve a semblé proche de se réaliser : en 2019, il a été nommé secrétaire d’Etat aux anciens combattants. Mais en avril, il a claqué la porte bruyamment, accusant M. Johnson de ne pas avoir tenu ses promesses. Le budget des anciens combattants a été réduit de 40 %. Le 18 août, aux Communes, il a réitéré les attaques contre son propre leader : « Le premier ministre a systématiquement échoué à faire ce qu’il a promis. » Après six ans de carrière parlementaire, il confie un certain dégoût pour son nouveau métier : « La politique est encore pire que ce qu’imaginent les gens, personne ne dit la vérité. »
Eric Albert(Londres, correspondance)
Afghanistan : la colère et le désarroi des vétérans danois
Entre 2001 et 2021, 12 000 soldats danois ont été déployés en Afghanistan. Quarante-quatre sont morts, ce qui fait du Danemark le pays de l’OTAN à avoir payé le plus cher tribut, proportionnellement au nombre de ses habitants.
Par Anne-Françoise Hivert(Malmö (Suède), correspondante régionale)
Publié aujourd’hui à 10h27
Temps de Lecture 4 min.

Ces dernières semaines, Martin Hansen évite de regarder la télévision. Quand il voit les images des talibans victorieux à Kaboul, il ne peut s’empêcher de penser à ce qu’il dira, plus tard, à ses deux enfants de 3 et 6 ans, lorsqu’ils l’interrogeront sur ses deux déploiements en Afghanistan, « si cela en valait la peine ». Aujourd’hui, « la réponse est non », tranche le caporal de 33 ans.
Depuis janvier, Martin Hansen est en arrêt maladie. Il souffre du syndrome de stress post-traumatique (ou état de stress post-traumatique, ESPT) : « Je ne peux pas être le père que je voulais pour mes enfants, regrette-t-il. Alors, quand je vois ce qui se passe actuellement en Afghanistan, j’ai vraiment du mal à justifier les sacrifices que nous avons faits, d’un point de vue militaire, les soldats qui ont été tués, ceux qui ont été blessés. Je me dis que c’était vraiment une perte de temps et d’énergie. »
Martin Hansen avait 23 ans quand il a été déployé la première fois en Afghanistan, en mai 2011. Pendant quatre mois, il a participé à des opérations de sécurisation, autour de la ville de Gereshk, dans la province du Helmand, dans le sud du pays, dans un peloton placé sous commandement britannique. La plupart des symptômes de stress post-traumatique qui le hantent aujourd’hui remontent à cette époque. Lors d’une patrouille, il a vu un de ses collègues britanniques s’effondrer devant lui, fauché par une balle. « Je lui ai administré les premiers secours, mais il est mort. A l’époque, j’étais jeune, je me croyais immortel. »
De cette mission, il garde pourtant de bons souvenirs : « Nous avions beaucoup de contacts avec la population locale. Il y avait peu ou pas du tout d’échanges de tirs, dans les villages. Les gens vaquaient à leur vie, ils travaillaient, ils priaient, les enfants allaient à l’école. Ils nous faisaient confiance et nous aussi. J’étais encore convaincu que les choses progressaient. Nous étions là pour assurer la sécurité, et c’est ce que nous faisions. »
« J’avais le sang qui bouillait »
Déployé une seconde fois, en septembre 2012, pour six mois, Martin Hansen commence à avoir des doutes : « La situation était complètement différente. A peine sortis de l’avion, nous sommes tombés dans un piège, lors de notre première patrouille. Deux soldats ont été blessés. » Il se pose des questions : « L’attaque a eu lieu juste à côté d’une base des forces de sécurité afghanes. Je ne voyais pas comment les insurgés avaient pu se trouver là, alors que l’armée devait avoir le contrôle de la zone. »
Il ne comprend pas non plus contre qui il se bat : « Dans les briefings, on ne parlait jamais des talibans, mais des insurgés. » Aujourd’hui, le militaire danois se dit atterré par la vitesse à laquelle les fondamentalistes islamistes ont pris le contrôle du pays : « Les voir dans le bureau du président, c’était vraiment déchirant. Je pensais qu’il leur faudrait des mois, peut-être même des années avant d’arriver à Kaboul. Ce jour-là, j’ai dû demander à ma femme de me laisser tranquille. J’avais le sang qui bouillait, j’étais en mode combat. C’est un des effets de l’ESPT. »
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La lieutenante-colonelle Anne Bill, à la retraite depuis 2019, après quarante ans de service dans l’armée danoise, dont six mois en Afghanistan, partage le désarroi du caporal. Entre 2012 et 2013, elle était stationnée à Kaboul, au quartier général de la coalition internationale, sous le commandement du général américain John Allen. Anne Bill faisait partie de l’équipe chargée d’évaluer les progrès de la coalition sur le terrain et de faire des recommandations.
« Les graines de la paix et de la démocratie »
Elle aussi se pose des questions, sur le peu de résistance qu’ont rencontré les talibans d’abord : « Je pense à l’entraînement des forces armées et de la police afghane, un processus dans lequel j’ai été impliquée. Je me demande si nous aurions pu éviter ce qui s’est passé. A-t-on suffisamment bien préparé les forces de sécurité ? Avons-nous trop agi de notre point de vue, sans prendre en compte assez celui des Afghans et leur situation ? » Elle s’étonne aussi de la précipitation du retrait américain, quand des opérations de ce genre sont en général « planifiées dans le moindre détail ».
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L’officière veut croire, pourtant, que la présence danoise a eu un impact : « Dans la province du Helmand, nous avons coopéré avec la population locale, fait en sorte que les filles puissent aller à l’école, que les femmes créent des microentreprises. Nous leur avons montré qu’il y avait une alternative au régime des talibans et peut être donné la force de se battre. »
A Copenhague, la première ministre, Mette Frederiksen, a assuré que l’engagement et les sacrifices des soldats danois « n’avaient pas été vains ». Le discours agace Martin Hansen : « On nous dit que nous avons planté les graines de la paix et de la démocratie. C’est peut-être vrai, mais ce n’est pas pour cela que nous étions en Afghanistan. Nous nous sommes battus pour sécuriser le pays, afin que les responsables politiques bâtissent quelque chose. Ils ont échoué. Les Afghans, comme les Danois et leurs alliés. » Pour lui, il est temps que le Danemark cesse de « suivre aveuglément les Américains ».
Anne-Françoise Hivert(Malmö (Suède), correspondante régionale)