Comment la bienveillance pour tous a-t-elle fini par nous empoisonner la vie ? 

« On est en train de devenir complètement nunuche » : comment l’exigence de bienveillance empoisonne les relations sociales

Escortée par une armée d’emojis, l’injonction de se montrer gentil avec tout le monde a colonisé éducation, famille, management, réseaux sociaux, culture… Et a fini par aseptiser nos échanges. 

Par Maroussia Dubreuil

Publié hier à 17h53, mis à jour à 17h46  

Temps de Lecture 9 min. 

https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2021/08/27/on-est-en-train-de-devenir-completement-nunuche-comment-l-exigence-de-bienveillance-empoisonne-les-relations-sociales_6092559_4497916.html

NATALIE BRADFORD POUR «LE MONDE»

Au cours des dix derniers mois, une entreprise marseillaise a obtenu le « prix bienveillance » lors de la remise des Trophées des entrepreneurs positifs ; un centre de loisirs en Loire-Atlantique a organisé un mini-« Koh-Lanta » sur « l’île de la bienveillance » ; Pôle Emploi a réclamé avec « bienveillance » les trop-perçus versés aux travailleurs précaires ; l’application Tinder a prié ses adhérents de se câliner en toute « bienveillance » ; une humoriste a « traité et maltraité l’actualité avec malice et bienveillance » au micro d’Europe 1 ; Roselyne Bachelot s’est écharpée avec Léa Salamé sur France 2 – « Vous pensez que vous êtes détentrice de la bienveillance et de l’empathie ? » – et Emmanuel Macron a tenu sa promesse électorale – « J’ai une règle de vie pour les femmes et pour les hommes comme pour les structures, c’est la bienveillance »  en frayant sur YouTube avec les inoffensifs McFly et Carlito. Enfin, cet été, la chanteuse Angèle s’est excusée de n’avoir que ce « mot à la mode » pour décrire son expérience de tournage avec l’intense Leos Carax, lors de la projection d’Annette au Festival de Cannes. « Mais c’était vraiment… bienveillant, extrêmement bienveillant », a-t-elle capitulé.

Echappé des formules ampoulées des courriers administratifs – « Je sollicite votre bienveillance » – pour être élu mot de l’année en 2018 par Le Robert, ce « n.f. » à consonance douce et chevaleresque a vampirisé des domaines aussi variés que l’éducation, le management, la communication, l’écologie, les réseaux sociaux, la famille, la cuisine, la culture, la santé… La crise sanitaire due au Covid-19 a fait grimper sa cote de popularité.

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Aussi louable qu’instagrammable, jamais coupable, comment la bienveillance pour tous a-t-elle fini par nous empoisonner la vie ? « On est en train de devenir complètement nunuche, soupire Matthias Debureaux, 51 ans, auteur de l’essai Le Noble Art de la brouille [Editions Allary, 2018]. Dans les années 1980, on se disait des horreurs entre amis, on s’envoyait des insultes, ce n’était pas méchant et cela faisait rire. Le vanneur était populaire et plaisait aux filles. Aujourd’hui, je me retrouve à devoir dire bisous, bisous à tout le monde. Sinon, je passe pour un monstre. » 

Positivité toxique

Victime de son succès, la bienveillance a perdu en qualité (« disposition favorable à l’égard de quelqu’un, bonté, indulgence », dit le dictionnaire) pour tout juste arrondir les angles, aseptiser nos échanges et fayoter en toutes circonstances. L’écrivain américain Bret Easton Ellis en est convaincu : la gnan-gnantisation du monde émane des millennials (20 ans en l’an 2000) qu’il appelle « génération Chochotte ». Elevés par des parents surprotecteurs, ces chichiteux nourris au lait d’amande auraient tendance à sombrer dans la sentimentalité et, sans modèle économique fiable, chercheraient à être aimés à défaut de prospérer. « Voilà pourquoi, aujourd’hui, la génération Chochotte ne demande qu’une chose : please, please, please, renvoyez-moi un feed-back ­positif, please », écrit Ellis, avec une certaine tendresse pour son boy-friend de vingt ans de moins que lui qui, après tout, n’a connu « que l’après-11-Septembre, deux guerres et une récession brutale » (Vanity Fair, septembre 2014).

Engagés dans cette bataille du pléonasme – la bienveillance, c’est bien – et la politique de l’emoji, Mark Zuckerberg (37 ans), après avoir mené une série de tests, ne prévoit pas d’ajouter un bouton « je n’aime pas » sur Facebook, les instagrammeurs se donnent entre eux du #love en échange d’un #followme, et Thierry Ardisson, s’il veut rester à flot, ne posera plus jamais cette question à une rock star : « Tu sais qu’on dit tout le temps que tu chantes faux… Est-ce que tu as l’impression de ne plus chanter faux ? » (à Nicola Sirkis, le chanteur d’Indochine, dans « Lunettes noires pour nuits blanches », sur Antenne 2, en 1989).

Selon une étude menée en juillet par Appinio, 84 % des Français avouent réprimer leurs émotions pour paraître heureux

« Nous voilà donc atteints d’un Bien incurable. Ce millénaire finit dans le miel, anticipait, en 1991, le philosophe Philippe Muray [1945-2006] dans son essai L’Empire du Bien. Il est urgent de le saboterLe genre humain est en vacances… » Effectivement, en 2020, la supérieure de Julie T., architecte urbaniste en région parisienne, s’est transformée en gentille organisatrice. « Happiness manager », selon ses termes. « Alors qu’on était en pleine épidémie de Covid, elle organisait tous les lundis un petit déjeuner pour souder l’équipe. Puis elle déposait sur notre bureau ce qu’elle appelait des petites attentions… En clair, des corrections à n’en plus finir. On a fini par repousser le petit déjeuner au vendredi après-midi pour pouvoir partir directement. » Sur douze collaborateurs, huit ont démissionné. Serait-ce alors que le bonheur n’est pas livré avec les chouquettes ?

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Selon une étude menée en juillet par Appinio sur la positivité toxique, 84 % des Français avouent réprimer (au moins parfois) leurs émotions pour paraître heureux. « Pourquoi faire semblant de ne pas avoir de violence en nous ?, interroge la psychanalyste Fabienne Kraemer. L’injonction à la bienveillance nous force à nous contenir avec nos collègues et nos supérieurs Inversement, l’entourage familial sert de défouloir. La bienveillance pour tous, c’est une exigence professionnelle qui demande d’acquérir une forme de détachement envers l’autre : en tant que psychologue, je me dois d’être bienveillante avec chacun de mes patients, et je peux vous assurer que cela ne va pas de soi. C’est un travail. »

Injonction contre-productive

Autrement dit, l’injonction à la bienveillance est contre-productive. C’est aussi l’avis de Wondernath (son pseudo sur Twitter), professeure d’histoire-géographie dans un collège du Grand Est. Elle a vingt-cinq ans d’expérience, n’est ni dure ni vieille méthode, et elle se sent « méprisée comme toute la profession ». En cause ? Depuis quinze ans, l’éducation nationale appelle à la bienveillance dans les notations du brevet et du baccalauréat. « C’est pire depuis la pandémie !, observe-t-elle. On se retrouve avec des consignes hallucinantes… A l’intitulé citez un grand événement du XXe siècle, si l’élève répond les attentats de 2001, on doit lui mettre un point. Je me suis fâchée avec une responsable de correction qui voulait accepter la naissance de ma mère. Un jour, une formatrice m’a expliqué qu’un tricheur ne devait pas être sanctionné car il avait la volonté de réussir. On nous impose de mettre la moyenne à des copies dénuées de toute connaissance… Mais alors, à qui on ment, aux enfants, aux parents, à la société ? La bienveillance, c’est un mot politiquement correct. En réalité, c’est du foutage de gueule. Notre travail perd son sens et les enfants perdent le goût de l’effort. Ils nous disent qu’ils auront le brevet “au talent”. »

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Du foutage de gueule ? Dans la télé-réalité aussi, la bienveillance affichée par les productions fait office de sparadrap. « Ces émissions fabriquent des clashs de plus en plus violents pour faire le buzz, mais elles apparentent depuis quelques années ce sadisme à quelque chose de vertueux, pour faire bonne figure », explique Nathalie Nadaud-Albertini, sociologue des médias. Cris, larmes, insultes… Les candidats se balancent des matelas à la figure, mais la chaîne veille sur eux avec bienveillance : La Villa des cœurs brisés(depuis 2015) fait sa B.A. en fournissant aux âmes en peine les services d’une love coach, et Les Anges (2011-2020) accompagne ses ouailles dans leurs projets professionnels.

Une forme de sadisme équitable dont la palme revient à l’émission indétrônable du PAF L’Amour est dans le pré (depuis 2005). Sous le charme d’une présentatrice aussi empathique qu’une Miss France en mission caritative, des agriculteurs, larmes à l’œil et mains tremblantes, acceptent d’être filmés et tracto-pelletés dans leurs champs de blé, pour distraire les citadins« Le monde tend vers l’angélisme et il n’a jamais été plus satanique », formulait en 1993 le philosophe Michel Serres.

« Jamais vous êtes bienveillants, bande de sous-race ? » (Lu sur Twitter)

Comme Karine Le Marchand, l’homme moderne sait se mêler des affaires des autres au nom du bien commun. Une pratique facilitée par les réseaux sociaux : ici une mère de famille préconise « l’éducation bienveillante »ou #éducationrespectueuse, là, un monsieur pâlot appelle à « la bienveillance alimentaire » ou #mangerenpleineconscience et plus loin, un cadre dynamique incite au « management bienveillant » ou #libreetriche. Prônée de manière new age ou systématique, parfois teintée de nervosité – « Oui, je me fous de votre soi-disant liberté d’expression brandie pour justifier votre droit au commentaire désobligeant sur mon plan de cuisine. (…) Je demande, que dis-je, j’exige ici de la bienveillance », se fait-on agresser sur Instagram –, l’injonction à la bienveillance participe de la culture des réseaux sociaux où les débats nuancés sont souvent remplacés par l’invective parano-mégalo : « Jamais vous êtes bienveillants, bande de sous-race ? » (lu sur Twitter, de bon matin)

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Pas tendre, elle n’est pas à une contradiction près. « Celui qui appelle à la bienveillance se place d’emblée en supériorité à l’égard de ceux qu’il infantilise », marque la psychanaliste Fabienne Kraemer, en écho à la formule d’Yves Michaud, « c’est une générosité “moi d’abord” », dans son essai Contre la bienveillance (Stock, 2016).

« Les échecs du good »

Les méthodes de développement personnel misent sur notre bonté mutuelle pour nous épanouir. En librairie, au premier semestre 2021, pas moins de vingt titres y font référence : Mon dressing heureux : le guide complet pour une mode éthique et bienveillante La Magie de la bienveillance 20 Coupons bienveillance : spécial couple ; Vers une économie verte et bienveillante La Bienveillance, un remède à la crise ; La Pratique de la présence bienveillante La Sexualité bienveillante : soulagez vos troubles sexuels Encore plus étonnant : L’Anti-guide de la manipulation : devenez un manipulateur bienveillant et déjouez les manipulateurs toxiques !, du mentaliste Fabien Olicard (First, 240 pages, 17,95 euros).

NATALIE BRADFORD POUR «LE MONDE»

A ses côtés, on tombe sur Dring, dring, allô, j’écoute : bienveillance, anonymat, entraide only (Larousse, 160 pages, 10,95 euros) écrit par une youtubeuse de 23 ans, Romy, en prolongation de son compte Instagram @pansetesmaux. Voué à accueillir tout le pathos du monde sur des sujets aussi variés que l’acné, la déprime hivernale, les vergetures, l’anorexie, l’asexualité, l’entrepreneuriat, le vaginisme, ce compte bis conçu en marge de son activité principale d’influenceuse mode joue la carte de la bienveillance collaborative : « Chacun peut venir parler de ses problèmes et apporter son aide aux autres… Je me sentais obligée de le faire pour mes abonnés », admet cette « hypersensible » aux trois cœurs tatoués et au 1,6 million de fans.

En 2019, la prestigieuse université de Californie à Los Angeles (UCLA) a reçu 20 millions de dollars pour créer le Bedari Kindness Institute, dont la mission est d’évaluer les effets positifs de la bienveillance. Un an plus tard, à Paris, la société d’édition So Press (So FootSociety…) lançait le magazine et la webradio So Good pour raconter les histoires de celles et ceux qui agissent pour un monde meilleur.

Dans les locaux parisiens, Ronan Boscher, rédacteur en chef de la webradio, s’arrache les cheveux : « Le monde de la start-up bienveillante a encore du mal à prendre du recul et à avoir de l’autodérisionC’est toujours le même discours avec les mêmes mots et le même modèle théorique : quête de sens, bouger les lignes, casser les codes, déclic, nouveaux horizons, crowfunding, shift − pour passer dans un monde meilleur , challenger, solution makers… Ce n’est pas un hasard si la responsabilité sociale des entreprises, autrement dit leurs bonnes actions, est gérée par leurs départements communication. Comment redonner du sens à tout ça ? » Par exemple, en élargissant son champ d’investigation, se dit-il, en racontant « les échecs du good »… Il rêve d’un long récit sur le plus grand escroc du bio ou le Madoff du good. En attendant, tout va pour le mieux, dans le meilleur des mondes bienveillants.Les expressions irritantes de la bienveillance

« Belle journée »

Sa cote de popularité n’a fait que croître depuis le lancement de Facebook, en 2004. L’usure des formules de souhait sur les réseaux sociaux nous a conduits à être emphatiques. On retrouve cette volonté de mettre un filtre esthétisant dans d’autres formulations telles que « bonne dégustation » ou « belle dégustation », comme si « bon appétit » était lyophilisé et qu’il fallait en rehausser le sens.

Le phénomène « trop », qui a supplanté « très », participe de la même tendance à vouloir redorer le blason des banalités échangées sur les réseaux sociaux. Il s’agit de porter à leur paroxysme des choses anodines. « Belle » est ce qu’on appelle en grammaire un intensif (comme « trop », « très », « merveilleux »…). Aujourd’hui, « jolie » et « merveilleuse » viennent concurrencer « belle journée ».

« Prends soin de toi »

Cela fait déjà longtemps qu’on emploie cette expression calquée sur l’anglais, même si take care est plus idiomatique que « prends soin de toi ». Néanmoins, cette formule censée exercer une simple fonction phatique (d’interaction, comme « allô ») a été remotivée à la faveur de la pandémie de Covid-19. A un moment où on ne peut plus se parler de près, dire « prends soin de toi », c’est réellement le penser. Il ne s’agit pas pour autant d’une formule de bienveillance absolue car on est tous dans le même bateau : « Si tu prends soin de toi en faisant les gestes barrières, par exemple, tu prends soin de la collectivité, donc tu prends soin de moi. »

« Pas de souci »

Apparu dans les années 1990, avant la vague de l’injonction à la bienveillance sur les réseaux sociaux des années 2000, « pas de souci » a rendu désuet puis a remplacé la formule réflexe « pas de problème ». Pourtant, « problème » et « souci » n’ont pas le même sens. Au XIe siècle, en ancien français, « souci » désignait une préoccupation vraiment inquiétante. Aujourd’hui, employer « pas de souci » subvertit son sens originel en l’amenuisant mais permet de dire à l’autre qu’il ne nous dérange « absolument » pas… quoique c’est aussi une manière de souligner l’importance du problème.

Bérangère Baucher 
Lexicographe et directrice éditoriale des éditions Le Robert

Maroussia Dubreuil

Yves Michaud : « La politique des bons sentiments et de la compassion mène à l’aveuglement »

Le philosophe prône le retour à une version radicale de la philosophie des Lumières et dénonce les dangers de la « bienveillance » en politique. 

Propos recueillis par Michel GuerrinPublié le 22 avril 2016 à 16h35 – Mis à jour le 29 avril 2016 à 11h47  

https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/04/28/yves-michaud-la-politique-des-bons-sentiments-et-de-la-compassion-mene-a-l-aveuglement_4909959_3232.html

Yves Michaud.
Yves Michaud. PHILIPPE QUAISSE/PASCO

Le philosophe Yves Michaud, 71 ans, vient de publier Contre la bienveillance (Stock, 192 p., 18 €), dans lequel il prône un nouveau contrat social pour s’opposer à la montée du fondamentalisme religieux et des populismes.

Pourquoi s’en prendre à la bienveillance, qui est considérée comme une qualité  ?

La bienveillance est un sentiment social, nécessaire à la sphère privée. Pour les philosophes du XVIIIe siècle, c’est un facilitateur de relations sociales, rien de plus. Mais si on en tient compte pour gouverner la collectivité, elle devient dangereuse, car elle conduit à se montrer bienveillant avec tous les droits catégoriels. C’est le cas quand nous concédons des droits spécifiques aux communautés religieuses, ethniques ou aux groupes de pression.

La politique des bons sentiments et de la compassion mène alors à l’aveuglement. On ne voit pas que ces droits émiettés font reculer la liberté collective. Je pense aux lois mémorielles, qui selon moi devraient être supprimées, ou aux attaques de collectifs se revendiquant Noirs contre les travaux de l’historien Olivier Genouilleau sur la traite négrière. Légitimer les droits catégoriels, c’est faire monter les partis populistes, de Podemos au FN, qui capitalisent sur toutes ces plaintes hétérogènes.

Est-on trop bienveillant avec l’islamisme  ?

Cela fait des années que des intellectuels et des artistes arabes, comme les écrivains algériens Boualem Sansal et Kamel Daoud, dont on imagine mal le courage, dénoncent une dérive fondamentaliste apparue chez eux, et qui gagne chez nous. Pour les écouter, il a fallu les attentats. Je donne souvent des conférences dans le Maghreb. Quand on ouvre les yeux, on est forcé de reconnaître que l’islam n’est pas compatible avec la démocratie.

Pour la plupart des musulmans, ne pas croire est un crime, la charia prime sur tout autre droit, et l’apostasie est absolument interdite. Les atteintes à la liberté d’expression ou l’inégalité entre les sexes viennent de ces dogmes, et je souligne que l’immense majorité des pays arabo-musulmans n’ont pas ratifié la Convention universelle des droits de l’homme de 1948. La bienveillance provoque des réflexes stupéfiants, comme refuser de voir la dimension culturelle des agressions sexuelles à Cologne lors de la nuit du Nouvel An.

Cette incompatibilité avec la République ne vaut-elle pas pour toutes les religions  ?

Oui, sauf que dans l’Europe chrétienne, la construction du théisme puis du déisme est allée dans le sens du rationalisme. Ce fut l’œuvre d’abord des théologiens, puis de philosophes qui ont pensé le contrat social à partir de la fin du XVIe siècle. Je pense à tous ceux qui insistent sur la souveraineté du politique, à Spinoza, Hobbes, Althusius, Locke, Hume, et à ­Rousseau qui, à la fin, récapitule – à sa manière – cette pensée.

Ces philosophes ne sont pas d’accord sur tout, mais ils se posent les mêmes questions  : comment constituer une communauté souveraine  ? A qui devons-nous obéir  ? Que faut-il mettre en commun et que faut-il sacrifier  ? Qui détient la légitimité du pouvoir  ? Tous se retrouvent sur une idée fondamentale  : il faut renoncer au primat des croyances religieuses.

« L’identité nationale ne veut rien dire, c’est un concept de l’ordre du fantasme. Pour moi, on est français quand on respecte les règles républicaines. Point »

Certains prônent une religion d’Etat mais tolérante et assez édulcorée. Le plus radical est Spinoza, pour qui la religion doit rester une affaire intérieure. Pour lui, l’écriture sainte ne veut rien dire, pour la simple raison qu’on n’a aucune raison de savoir ce qu’elle veut dire  ! En d’autres termes, Dieu a certainement parlé aux prophètes, mais est-ce qu’ils l’ont compris  ? Et est-ce que les humains ont compris les prophètes  ? Spinoza laisse ainsi à chacun la possibilité d’avoir une religion, de l’interpréter – mais de la garder pour lui. C’est roublard et génial. Un peu comme Voltaire, qui ne dit jamais qu’il ne croit pas, mais que les principes du théisme doivent toujours l’emporter sur les délires de la superstition.

Tenir ces positions ne fut pas facile, il y eut des combats et des persécutions. Spinoza fut victime d’une tentative d’assassinat par un intégriste juif. Cette philosophie, d’abord cantonnée à la sphère du monde intellectuel, a ensuite cherché à penser l’époque de façon concrète. On n’imagine pas à quel point toutes ces idées ont irradié le XVIIIe siècle, constituant le terreau de 1789, comme l’a montré Daniel Mornet dans son superbe livre Les Origines intellectuelles de la Révolution française, en… 1933.

Le monde musulman n’a pas connu la même évolution  ?

C’est le problème. L’islam refuse toute interprétation du dogme depuis le XIe siècle. La loi divine l’emporte toujours, comme le combat pour étendre l’islam (le « jihad  ») l’emporte sur l’interprétation (l’« ijtihad  »). La structure non centralisée de cette Eglise ne facilite pas une évolution. Et les voix contraires sont détruites. Le Gandhi soudanais, Mahmoud Mohamed Taha, héros de l’indépendance, qui appelait à une interprétation théologique du Coran, a été pendu pour apostasie en 1985. Une des voix les plus brillantes du monde musulman actuellement est celle de l’universitaire tunisien Abdelmajid Charfi, qui a parfaitement analysé le « retard  » historique de l’islam.

Qu’avons-nous à apprendre des Lumières  ?

Notre époque ressemble à celle d’avant les Lumières. Nous devons à notre tour reconstituer une communauté souveraine, redéfinir notre contrat social. De nombreux intellectuels rejoignent cette position, comme l’historien Jonathan Israel, qui met en avant la notion de Lumières radicales. Nos concepts forgés au cours des « trente glorieuses  », quand l’Etat-providence se développait sereinement, ne sont plus adaptés. J’ai longtemps partagé les idées de Claude ­Lefort, pour qui la démocratie se définit par l’affrontement pacifique des différences. Mais quand des communautés ne veulent renoncer à aucune de leurs valeurs, cette position devient intenable.

Vous renoncez à la démocratie  ?

Non, je prône le retour à une autorité juste et républicaine. Je suis par exemple favorable à la déchéance de nationalité pour ceux qui ne respectent pas le contrat social  : non seulement les terroristes, mais aussi les fraudeurs massifs du fisc, les expatriés fiscaux, les auteurs d’actes barbares. Etre déchu de sa nationalité, c’est devenir un apatride. Or il y a un statut défini et protecteur de l’apatride  : c’est un étranger correctement traité, mais sans possibilité de bénéficier de l’Etat-providence.

Vous ne prononcez pas le mot laïcité.

Ce mot n’a pas de place dans mon livre. C’est une notion marquée historiquement, et un débat réglé, que certains veulent remettre sur le tapis en faisant de la laïcité une religion. Le débat, il faut l’ouvrir sur les principes républicains. L’identité nationale non plus ne veut rien dire, c’est un concept de l’ordre du fantasme. Pour moi, on est français quand on respecte les règles républicaines. Point.

Quand on ouvre les yeux, on est forcé de reconnaître que l’islam n’est pas compatible avec la démocratie

Je ne suis pas contre le voile à l’école ou à l’université, mais contre le prosélytisme religieux. Dans certaines classes, on n’enseigne plus la théorie de l’évolution pour ne pas heurter les convictions créationnistes de musulmans. Dans certains amphis, des étudiants stoppent le cours pour aller prier et interpellent le professeur quand le savoir heurte leurs convictions religieuses. Tout le monde sait que les incidents se multiplient, mais on les minimise au nom de la bienveillance.

Vous allez être taxé de réactionnaire…

J’ai beaucoup hésité à écrire ce livre. J’ai même été perturbé par les thèses que je développais. Mais je ne crois pas avoir écrit un livre réactionnaire. Cela fait plus de quarante ans que face aux certitudes des communistes, maoïstes, trotskistes, gauchistes, j’assume mon étiquette de libéral de gauche, au sens du XIXe siècle, de partisan de la liberté. Or, il faut consolider cette liberté.

Si être réactionnaire, c’est vouloir revenir à la philosophie des Lumières radicales, j’assume totalement.

Michel Guerrin

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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