« Il y a la fatigue, la chaleur et puis le ras-le-bol, car cela ne finit plus » : la réalité de la quatrième vague à l’hôpital de Bastia
Par Paul Ortoli
Publié le 18 août 2021 à 00h45 – Mis à jour le 24 août 2021 à 20h15
REPORTAGE
La Corse subit, plus qu’ailleurs, la reprise de la pandémie de Covid-19. Près de 90 % des patients, dont l’âge moyen est de 64 ans, n’étaient pas vaccinés.
Rivé à son écran, le docteur André de Caffarelli surveille le tableau de bord des urgences du centre hospitalier de Bastia, en Haute-Corse. Au cours de la nuit, 43 personnes en ont franchi le seuil. En ce lundi 16 août, la gamme chromatique de l’ordinateur est dominée par de grossières bandelettes bleues, signe que de nombreux patients sont encore dans l’attente. Un autre écran indique que deux personnes positives au Covid-19 viennent d’être admises dans le sas d’accueil, où le diagnostic initial est établi.
« Aux urgences, la crise c’est tous les jours, mais l’été, faire la balance entre le flux estival et le Covid, c’est le bordel. On passe notre temps à jongler ! », soupire le chef de pôle des urgences, alors que quatre brancards sur lesquels sont installés les patients de la nuit sont garés côte à côte dans la grande salle mitoyenne des urgences classiques. « Le service des urgences date de la création de l’hôpital, il y a quarante ans. Il est taillé pour accueillir 25 000 passages par an et nous en sommes à 35 000 », poursuit le docteur de Cafarelli.
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L’établissement est particulièrement sous tension depuis la flambée, début juillet, du variant Delta dans l’île, avec la multiplication de clusters en Balagne, à 60 km de Bastia. Sur l’ensemble de l’île, le profil des patients atteints du Covid-19 a rajeuni : désormais, l’âge moyen est de 55 ans et demi en réanimation et en soins intensifs et de 63,9 ans en hospitalisation conventionnelle, selon le bulletin de l’agence régionale de santé (ARS) du 16 août.

Avec un taux d’incidence de 625 pour 100 000 habitants le 13 août, soit quasiment plus du double de la moyenne nationale, la Corse est aux premières loges de la quatrième vague. Une tension supplémentaire, alors que la population de l’île (340 000 habitants) double traditionnellement à la mi-août, au pic de la saison touristique. Les personnes infectées sont toutefois très majoritairement des résidents corses (80 %), selon l’ARS.
« Il y a le ras-le-bol car cela ne finit plus »
« La quatrième vague a été soudaine et semble partie pour durer », pronostique le docteur Nicolas Mondielli, 32 ans, en charge de l’unité Covid-19 qui accueille alors trente-trois malades. Pour faire face à l’afflux de patients, une aile supplémentaire a été ouverte la semaine dernière. « C’est une pression constante : il y a cinq nouvelles entrées par jour. Nous n’avons jamais atteint ce chiffre et, pour ma part, je n’ai jamais annoncé autant de décès. La semaine dernière, c’était un par jour », souligne le praticien. « C’est psychologiquement très difficile pour les proches du défunt car ils ne peuvent l’accompagner jusqu’au bout », témoigne Cindy (qui n’a pas souhaité donner son nom de famille), aide-soignante depuis onze ans, qui reconnaît avoir versé des larmes dans une chambre avec un patient communiquant au téléphone avec sa fille.
« Selon les agents qui ont connu les trois vagues précédentes – qui avaient, au début, touché la Corse-du-Sud –, ça y est, on est vraiment frappé par le Covid à Bastia. Il y a une grande intensité, que nous n’avions pas rencontrée jusque-là », relève Isabelle Luciani, cadre de santé. Alors que la vague épidémique s’installe, l’épuisement gagne les soignants. « Il y a la fatigue, la chaleur, les blouses qu’on enfile et puis le ras-le-bol, car cela ne finit plus », liste Cindy, confrontée comme ses collègues au quotidien à l’angoisse, à la peur des patients qui « racontent leur histoire » à ces soignants « dont ils ne voient que les yeux ».

« La plupart d’entre eux ont été contaminés par leurs proches. Quand on leur demande s’ils ont eu de la visite, ils répondent par la négative, oubliant que leurs enfants, leurs petits-enfants, sont venus les voir sans respecter les gestes barrières », complète Francesca, elle aussi aide-soignante. Au fond du couloir écrasé par la lumière blanche, deux agents nettoient une chambre d’où le corps d’un patient décédé dans la nuit a été extrait. Selon l’ARS, 90 % des patients atteints du Covid-19 hospitalisés sur l’île ne sont pas vaccinés.
Manque de personnel qualifié
Le service de réanimation est l’autre point en première ligne face à la crise. Vendredi 13 août, il était au bord de l’implosion jusqu’à ce que deux patients de 65 ans et 79 ans intubés, ventilés et atteints d’une forme grave soient transférés vers Brest par avion médicalisé, pour la deuxième fois depuis l’activation du plan blanc le 3 août.
Sur les onze lits consacrés aux patients infectés par le virus, quatre ont été libérés et le service reprend un peu son souffle. Pour combien de temps ? « A partir de 75 % d’occupation des lits, c’est critique », détaille le docteur Paul Mercury, responsable de l’entité qui regroupe à la fois les patients atteints du Covid-19 et les patients de la réanimation polyvalente. « Les modélisations de l’Institut Pasteur ont été présentées par l’ARS lors d’une réunion : le système de santé, qui prévoyait de s’organiser en fonction du volume de patients, projetait qu’il faudrait une capacité de 70 lits de réanimation », quand seuls 23 lits composent actuellement le service, ajoute le praticien hospitalier de 59 ans. Même en équipant d’autres chambres, l’hôpital bastiais plafonnerait au mieux à 43 lits.
De plus, selon le docteur Mercury, « il faut avant tout du personnel qualifié ». Or, « en plus de la crise de la vocation, nous n’avons ici ni l’environnement ni l’enseignement nécessaire, puisqu’il n’y a pas de CHU en Corse », précise-t-il. Le service de réanimation doit en outre fonctionner sans internes et en ayant recours à des intérimaires. « On est en situation de fragilité mais on apprend tous les jours sur cette maladie, on s’adapte et on évolue chaque jour », affirme Audrey Alfonsi, cadre de santé en réanimation.
Pédagogie sur la vaccination
Sur les écrans de surveillance, un homme âgé de 48 ans, inconscient, lutte contre l’infection. Ceux qui transitent par le service de réanimation s’inscrivent souvent dans le triptyque « surpoids, hypertension, diabète », résume le docteur Mercury. Analysant la radiographie des poumons dévorés par les taches blanches du nouveau coronavirus de ce patient dont l’état inquiète, le praticien entend faire de la pédagogie douce sur la nécessité de la vaccination : « La majorité du personnel de l’hôpital est vaccinée, mais il faut convaincre les irréductibles. »
Au 15 septembre, les personnels de l’hôpital devront se plier à l’obligation vaccinale qui ne fait pas l’unanimité parmi les 1 500 professionnels non médicaux. « Le fait que l’on m’oblige m’a rebutée, mais je me suis vaccinée car je ne peux me retrouver sans être payée et je dois nourrir ma fille », explique Cindy. « On l’a fait parce qu’on est soignantes », complète-t-elle avec ses consœurs, Salomé et Francesca, âgées toutes deux de 21 ans.
Si la menace de mouvements sociaux plane autour du sujet de la vaccination obligatoire, il ne touche pas le service, qui « répond présent et reste soudé », assure pourtant Isabelle Luciani, la cadre de santé. « Malgré le plan blanc déclenché début août, la direction a décidé de conserver les congés annuels des équipes déjà très éprouvées, qui ont le sentiment de tirer sur la corde. »













[Cet article a été republié le 24 août 2021 à 20 h 15 après une précision apportée par l’Institut Pasteur.]Paul OrtoliBastia, envoyé spécial