Éolien en mer : le rapport complexe entre énergies renouvelables, biodiversité et sites protégés
Face aux ambitions énergétiques de la France, l’éolien offshore se développe actuellement à un rythme croissant. Un récent rapport du CNPN pointe du doigt ses impacts sur la biodiversité et le juge incompatible avec la protection des sites Natura 2000.
Décryptage | Biodiversité | 25 août 2021 | Félix Gouty | Actu-Environnement.com
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© AMKUne étude d’impact d’un parc éolien belge a évalué un taux de mortalité de 2,4 goélands tués par éolienne et par an.
Le 6 juillet dernier, le Conseil national de la protection de la nature *(CNPN) a rendu un rapport analysant l’impact de l’éolien en mer (ou « offshore ») sur la biodiversité et les paysages. Ce document, et les avis qu’il contient à ce sujet, est le résultat d’une autosaisine, réalisée en réponse au développement croissant du secteur.
Motivée par des objectifs énergétiques toujours plus ambitieux, l’implantation de nouveaux parcs éoliens offshore va aller croissante dans les prochaines années et aura potentiellement des conséquences sur la biodiversité marine. Parmi eux, celui de Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor) en cours de construction est déjà ciblé par plusieurs plaintes et recours, notamment de la part de l’ONG Sea Shepherd. Doté de 62 éoliennes de 8 mégawatts (MW), pour un total de 496 MW, il devrait être mis en service en 2023.
Pour le CNPN, et notamment Maxime Zucca, ornithologue et co-auteur du rapport, le rythme de développement du secteur est en « décalage total avec l’idée d’un débat scientifique éclairé ». Cependant, Matthieu Monnier, adjoint du délégué général de France Énergie Éolienne (FEE), assure que les opérateurs de projet ont désormais « une marge de manœuvre pour intégrer pleinement des enjeux de biodiversité ».
L’avifaune, première victime
Pour rappel, l’éolien posé – privilégié jusqu’ici en amont de la très récente entrée en scène de l’éolien flottant – ne peut être positionné qu’à moins de 50 mètres de profondeur, ce qui limite leur implantation aux zones côtières, souvent riches en biodiversité. Le hic, compte tenu du développement rapide du secteur, est que l’état actuel des connaissances de l’impact de l’éolien offshore sur la biodiversité serait, malheureusement, assez maigre. Matthieu Monnier concède même que « ce qui est à améliorer dans le cas français, c’est la connaissance générale sur le milieu et la biodiversité marine ». Toutefois, les quelques données disponibles portent à croire que l’avifaune marine (ensemble des espèces d’oiseaux marins) serait la première victime de la conquête des zones côtières par les éoliennes.
À titre de comparaison, le document du CNPN indique qu’en « milieu terrestre, l’éolien à proximité de ZPS [zones de protection spéciale, relatives aux oiseaux] tue deux fois plus d’oiseaux qu’ailleurs ». En milieu marin, une étude d’impact d’un parc éolien belge de 55 éoliennes situé à 46 kilomètres de la côte a évalué un taux de mortalité de 2,4 goélands tués par éolienne et par an. Les oiseaux sont attirés par les socles (aussi appelés jackets pour les éoliennes posées ou flotteurs pour les éoliennes flottantes), qu’ils peuvent considérés comme support. Ils s’exposent ainsi accidentellement à une collision directe et fatale avec les pales en rotation : « le perchoir devient alors un piège », illustre Maxime Zucca.
« Une probabilité de collision même faible à l’échelle d’un parc éolien peut devenir délétère sur un parcours migratoire et a fortiori en termes de mortalité au cours de la vie de l’oiseau. » En France, huit cadavres d’oiseaux, très probablement tués par collision, ont notamment été retrouvés sur le flotteur du prototype d’éolienne flottante « FloatGen » en cours de test au large du Croisic (Loire-Atlantique), indique le rapport.

Répartition actuelle des projets de parc éolien (posés ou flottants) sur les trois façades maritimes de France continentale.© RTE / CNPN
Perturbation de la dynamique des populations
Selon le CNPN, une seule augmentation de 5 % de mortalité serait incompatible à terme avec la survie des espèces d’oiseaux marins, « voire même 1 % pour les espèces vulnérables ou en déclin ». En conséquence, le Conseil national estime incompatible les ambitions de la Commission européenne (34 000 éoliennes offshore pour 300 GW d’ici 2050, contre 5 5000 pour 26,3 GW aujourd’hui) – et donc de la France (entre 22 et 62 GW d’ici 2050, selon RTE) – avec la dynamique de population de plusieurs espèces d’oiseaux. Et en premier lieu sont concernés le goéland brun (Larus fuscus), le goéland marin (Larus marinus) et la mouette tridactyle (Riss tridactyla).
D’autres espèces, quant à elles, évitent complètement les zones où sont implantées des éoliennes, remarque l’ornithologue membre du CNPN : « elles vont ailleurs, oui, mais où ? On ne le sait pas mais on constate que cela traduit une grande perte d’habitat, ce qui peut causer une compétition accrue et des écosystèmes perturbés ». L’implantation de parcs éoliens posent d’ailleurs problème dans certaines zones au niveau migratoire. Le goulot d’étranglement de la Manche constitue un passage obligé pour bon nombre d’oiseaux migrateurs. À Dunkerque, qui comprend justement un projet de parc éolien en mer, 1,3 millions d’oiseaux transitent chaque automne sur un front de quelques kilomètres au cours de leur migration.
L’évasion des mammifères marins
Les parcs éoliens en mer ne touchent pas seulement l’avifaune marine. Dans les airs, de nombreuses chauve-souris migratrices ou locales sont aussi concernées. Sous l’eau, la remise en suspension des sédiments par le forage ou le battage de pieux puis l’effet « récif » qu’entraînent les éoliennes une fois installées modifient les conditions de l’habitat et de l’écosystème. Le bruit et les vibrations que les constructions induisent aussi certains mammifères marins à éviter les zones des parcs, conduisant donc pour eux à une perte d’habitat.
La Mer du Nord, sur laquelle s’appuient les analyses du CNPN, compte par exemple 2 à 4 % de moins de marsouins communs (Phocoena phocoena), pourtant les cétacés les plus nombreux dans cette région du monde. Néanmoins, comme nous l’explique Maxime Zucca, la Mer du Nord « ne compte qu’une partie des espèces concernées [en France] » et, entre autres, pas le Dauphin commun (Delphinus delphis), très présent en Atlantique. Cette évasion du territoire pourrait causer une « modification des communautés, incapables à anticiper, s’ajoutant au contexte déjà en cours du changement climatique », estime le co-auteur du rapport. L’éolien devient ainsi une « perturbation supplémentaire » pour la faune sauvage.
Le difficile suivi de la mortalité
Le rapport du CNPN maintient ainsi qu’un état des lieux précis de la biodiversité doit être réalisé, avant la phase de dépôt de demande de permis, et doit précéder un suivi de la mortalité des oiseaux régulier pendant toute la durée de la phase d’exploitation. Pour cela, l’utilisation de filets ou de caméras de surveillance automatique seraient à privilégier.
L’adjoint au délégué général de FEE précise que des « caméras sont déjà prévues dans les arrêtés préfectoraux d’autorisation des parcs éoliens en mer à venir en France ». D’après lui, les filets n’apparaissent pas en revanche comme une bonne solution : « comment s’assurer que ceux-ci ne seront pas eux-mêmes un piège pour la biodiversité ? Comment s’assurer de leur pérennité dans un environnement offshore ? » En opposition, pour protéger les oiseaux des collisions, Maxime Zucca recommande même le bridage : « on identifie les conditions météo et les heures les plus problématiques et on cesse le fonctionnement des éoliennes à ces moments-là ». Ce que Matthieu Monnier identifie uniquement comme une « mesure extrême de dernier recours ».
Ouvrir le débat sur les sites Natura 2000
« Il convient d’éviter absolument les zones Natura 2000, et notamment les ZPS Oiseaux, qui par définition représentent les zones les plus riches en termes de biodiversité, sélectionnées après une démarche rigoureuse de près de dix ans sur critères scientifiques objectifs imposés par l’Europe, sous peine de fragiliser les dossiers du point de vue juridique », insiste le CNPN. Celui-ci souligne en effet que trois projets de parcs français – à Dunkerque, à Port-Saint-Louis du Rhône et à Oléron – seraient « en transgression du principe de non-installation de parcs éoliens en zones Natura 2000 » en France. Toutefois, ce principe n’a pas de fondement législatif au niveau national ou européen, comme l’a rappelé la Commission européenne début janvier.Il convient d’éviter absolument les zones Natura 2000, et notamment les ZPS Oiseaux. Conseil national de protection de la nature
Ces sites, soumis à une réglementation européenne, sont d’une « grande valeur patrimoniale du fait de la faune et flore » et sont attachés à une « obligation forte de résultats [de protection du site] sous peine de condamnation » de l’État membre concerné. Comme le rappelle le CNPN, un examen au cas par cas des projets d’éoliennes dans ces zones doit « prouver qu’elles n’ont pas d’effets contraires à la protection de la biodiversité, si [ces projets] ne peuvent être évités ».
À ce titre, la décision du Premier ministre Jean Castex en janvier dernier de lancer le projet éolien en mer au large d’Oléron (pour une puissance de près d’1 GW d’ici 2028) fait déjà polémique. Son positionnement dans le parc naturel marin de l’estuaire de la Gironde et de la mer des Pertuis Charentais, couvert par le réseau Natura 2000 en mer, a déjà été dénoncé par la Ligue de protection des oiseaux (LPO). Un débat public à ce sujet se déroulera du 30 septembre 2021 au 30 janvier 2022.
Des améliorations en cours
Le CNPN préconise pour ainsi dire l’instauration d’un débat public à chaque adjonction de parc, quel que soit sa capacité ou son emplacement, déjà occupé ou non. « Si la puissance installée est identique, l’impact sur la biodiversité ne le sera absolument pas. » L’adjoint au délégué général de FEE souligne toutefois que « depuis l’AO4 Normandie, les évaluations environnementales ont été réalisées en amont des débats publics afin de pouvoir définir les zones de moindres contraintes (…) qui font tout de même 300 à 500 km2 ».
Des améliorations sont donc déjà mises en œuvre et d’autres solutions à venir permettront de limiter l’impact des parcs éoliens en mer. L’ornithologue évoque, par exemple, l’existence d’une zone, entre la zone côtière et l’océan plus lointain où l’avifaune est moins riche et où des éoliennes la mettraient donc potentiellement moins en danger. Une approche impossible pour l’instant avec l’éolien posé qui nécessite des fonds peu profonds mais envisageable avec l’éolien flottant. Cette option a plusieurs avantages : elle nécessite moins de forage, donc son installation est moins lourde en termes de vibration sous-marine, et il peut être possiblement positionnable loin des côtes. « Le flottant, c’est effectivement mieux dans l’état actuel des connaissances », affirme Maxime Zucca.
Vers une prise de recul ?
En somme, si le CNPN affirme qu’au regard des quelques données dont il dispose, l’impact de l’éolien sur la biodiversité existe, il estime ne pas avoir assez d’informations pour le quantifier concrètement. Il s’inquiète de l’impact réel de l’installation d’éoliennes dans des habitats à fond rocheux, différents de celui de la Mer du Nord (d’où sont issues ses principales analyses) à fond sableux, ou encore des variations sur la hauteur des futures éoliennes et la distance de leurs implantations.
Selon lui, l’état actuel des connaissances nécessite donc un important volet d’études scientifiques supplémentaires avant que ne se poursuive l’expansion croissante de l’éolien en mer. Le CNPN demande, entre autres, à ce que les oiseaux marins fassent l’objet d’un recensement national tous les cinq ans – au lieu de tous les dix ans aujourd’hui. Néanmoins, en premier lieu, le CNPN réclame un « indispensable moratoire des projets de parcs offshore » ou à défaut l’interdiction d’implantation des parcs dans les zones Natura 2000.Membre du CNPN, Maxime Zucca nous a justement confié qu’un premier entretien avait déjà eu lieu, dans cette optique, avec les ministères de Transition écologique et de la Mer.
Félix Gouty, journaliste
Rédacteur scientifique
*Dérogations espèces protégées : une instruction précise la déconcentration des avis du CNPN
Biodiversité | 05 janvier 2021 | Laurent Radisson | Actu-Environnement.com

Mettre en œuvre la déconcentration des avis du Conseil national de protection de la nature (CNPN) au profit des conseils scientifiques régionaux du patrimoine naturel (CSRPN) dans le cadre de la procédure de demande de dérogation à l’interdiction de destruction des espèces protégées. Tel est l’objet de l’instruction en date du 9 décembre que le ministère de la Transition écologique vient de mettre en ligne sur son site.
Cette réforme résulte du décret du 12 décembre 2019 qui a simplifié la procédure d’autorisation environnementale. Ce texte précise les quatre cas dans lesquels le CNPN reste consulté. Il est complété par l’arrêté du 6 janvier 2020 qui fixe la liste des espèces à la protection desquelles il ne peut être dérogé qu’après avis de cette instance. Ce qui correspond à l’un de ces quatre cas. Un deuxième arrêté, du même jour, a modifié les conditions d’instruction des dérogations.
L’instruction, signée par le directeur de l’eau et de la biodiversité, présente l’objectif de la réforme, les effets de la déconcentration sur la procédure de dérogation, ainsi que les mesures d’accompagnement des CSRPN dans leur nouvelle mission. Elle propose quatre logigrammes correspondant aux demandes de dérogation dans le cadre ou en dehors d’une autorisation environnementale, avant ou après le 1er janvier 2020. La réforme conduit à une déconcentration de 52 % des avis rendus par le CNPN. Les projets de textes conduisaient initialement à déconcentrer 73 % des avis. Ce qui avait suscité un avis négatif du CNPN et 99 % de contributions défavorables lors de la consultation publique. « L’État essaie de réduire le champ d’action de la seule instance totalement indépendante (…) sur ces questions », avait dénoncé France Nature Environnement (FNE).
La réduction du périmètre des avis déconcentrés n’a toutefois pas fait taire toutes les critiques. « C’est l’exemple parfait d’une complexification d’une procédure, en multipliant les organismes, comme on l’a fait pour les différentes autorités environnementales… au nom de la simplification. Cela vise en fait, encore une fois, à contourner ceux qui émettent trop d’avis défavorables comme ici le CNPN », estime Gabriel Ullmann, docteur en droit et ancien commissaire enquêteur.
Laurent Radisson, journaliste
Rédacteur en Chef délégué aux marchés HSE
A Saint-Brieuc, les pêcheurs portent plainte contre le projet de construction du parc éolien
Ils reprochent notamment à la société Ailes Marines, en charge du projet, de « détruire, altérer et dégrader la biodiversité ».

Le comité des pêches des Côtes-d’Armor a déposé plainte contre le projet de construction du parc éolien en baie de Saint-Brieuc – dont le chantier, confié à la société Ailes Marines, a débuté en mai – pour pollution et atteintes à l’environnement, ont annoncé ses avocats dans un communiqué, vendredi 27 août.
La plainte pénale, « la première à porter sur l’intégralité du projet » selon le communiqué, a été déposée contre X devant le procureur de la République de Brest, jeudi. Le comité a déposé plainte des chefs de « rejet de substance polluante, d’atteinte à la conservation des espèces animales non domestiques et des habitats naturels et de rejet en mer de substances ou d’organismes nuisibles pour la conservation des espèces maritimes ».Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les pêcheurs des Côtes-d’Armor « en guerre » contre un parc éolien en mer
Dans leur argumentaire, les avocats, William Bourdon et Vincent Brengarth, dénoncent l’absence de concertation préalable des associations de protection de l’environnement, l’inachèvement des études d’impact ainsi qu’un manque de suivi des éventuelles nuisances depuis le début du chantier, notamment sur les oiseaux marins. Ils reprochent ainsi à Ailes Marines de « détruire, altérer et dégrader la biodiversité ».null
« La baie de Saint-Brieuc doit être préservée (…),car la partie sud de la baie est une réserve naturelle nationale classée depuis 1998 et car elle est adjacente au parc Natura 2000 du Cap d’Erquy-Cap Fréhel », plaident les deux avocats.
Deux pollutions de fluides hydrauliques
Le comité des pêches « met en exergue une logique de minimisation des conséquences sur la faune et la flore marine de nature à fragiliser leur préservation, mais aussi les activités attachées », ajoutent ses avocats, déplorant « que des considérations économiques aient prévalu sur des enjeux tenant au respect de l’environnement ».
Dans un courrier adressé au préfet maritime de l’Atlantique, ils réclament par ailleurs l’immobilisation de l’Aeolus, navire de forage responsable de deux pollutions de fluides hydrauliques les 14 juin et 28 juillet et qui a été autorisé, selon eux, le 18 août à reprendre le forage des pieux. A la suite de la première fuite, le navire avait regagné son port d’attache, aux Pays-Bas, pour des travaux. Une enquête a été ouverte par le parquet de Brest.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Un épisode de pollution sur le chantier du parc éolien de Saint-Brieuc ravive les oppositions
Le parc éolien de la baie de Saint-Brieuc, qui suscite une vive opposition des pêcheurs côtiers, doit être implanté à 16,3 kilomètres de la côte. D’une capacité totale de 496 mégawatts, avec 62 éoliennes, il est censé produire 1 820 gigawatts par an, l’équivalent de la consommation électrique annuelle de 835 000 habitants, selon Ailes Marines, filiale du groupe espagnol Iberdrola. Sa mise en service est prévue à la fin 2023, mais le chantier a pris du retard.
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