Retour sur les 1000 morts de Laurent Mucchielli: la focalisation sur les décès après vaccin, plutôt que sur la comparaison des risques de décès selon que l’on est vacciné ou non, égare le débat (Hervé Le Bras démographe)

Décès après vaccin : « Ce qui est regrettable dans cette controverse, c’est la faiblesse de l’enjeu »

TRIBUNE

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Hervé Le Bras – Démographe, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales

Les huit sociologues qui reprochent à leur collègue Laurent Mucchielli une « faute de raisonnement » ont choisi un « mauvais angle d’attaque », estime dans une tribune pour « Le Monde » le démographe Hervé Le Bras, pour qui la focalisation sur les décès après vaccin, plutôt que sur la comparaison des risques de décès selon que l’on est vacciné ou non, égare le débat.

Publié le 24 août 2021 à 18h00    Temps de Lecture 5 min. 

Tribune. Selon les rapports de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), les professionnels de santé ont constaté entre janvier et juillet 2021 un millier de morts en France parmi les personnes ayant subi des troubles à la suite de l’injection de l’un des quatre vaccins contre le Covid-19. Ce chiffre a été interprété de deux manières opposées.

D’un côté, Laurent Mucchielli, sociologue connu notamment en matière de statistiques criminelles, a publié sur le site Mediapart un texte [depuis retiré] dans lequel il estime que l’ensemble de ces morts a été causé par les vaccins.

Débat binaire

Au contraire, huit de ses collègues l’ont critiqué avec virulence dans une tribune du Monde en affirmant que le lien entre ce millier de décès et l’administration du vaccin avait une « probabilité infinitésimale ». Nous voici plongés dans un débat binaire du tout ou rien : ou mille morts causés par les vaccins, ou zéro.

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Qui a raison ?

Aucune des deux parties, semble-t-il. Les rapports de l’ANSM concluent après un examen assez approfondi des décès post-vaccin que, « dans ces conditions, il n’est pas possible de statuer sur un lien physiopathologique avec le vaccin ».

Autrement dit, la question reste ouverte. Il est en effet très difficile d’établir un lien de cause à effet dans de telles circonstances, mais nombre d’éléments penchent en faveur, sinon d’un lien direct, du moins d’une relation causale. Ainsi, sur les 171 décès constatés par un personnel médical après vaccination par Vaxzevria d’AstraZeneca (sur 7,2 millions d’injections), 153 concernaient des personnes ayant des antécédents cardio-vasculaires.

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Sont-elles mortes à cause de cette faiblesse sans lien avec la vaccination ou au contraire cette dernière a-t-elle déclenché l’accident mortel ? Ici encore la formulation est binaire. Il est plus vraisemblable que la vaccination ait accéléré l’arrivée de l’instant fatal, tout comme lors de la grande canicule les personnes les plus fragiles avaient succombé alors qu’il leur restait peut-être quelques mois ou quelques années encore à vivre. On ne l’avait su qu’après coup en constatant une baisse de la mortalité aux grands âges lors des trimestres qui suivirent la canicule.

Le même test n’est malheureusement pas possible dans le cas actuel. Dit autrement, la vaccination serait pour partie, et non complètement, ni « infinitésimalement », responsable de ces 153 décès.

Continuité entre un cas grave et un décès

A l’appui de cette interprétation, on peut noter que pour les 5 191 cas graves recensés à la suite de l’injection de ce même vaccin d’AstraZeneca, les rapports de l’ANSM n’émettent pas de doute sur leur lien direct avec l’injection. Il existe une continuité entre un cas grave et un décès. Il serait surprenant qu’elle disparaisse soudainement à l’instant crucial où l’on passe de l’un à l’autre.

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Ajoutons que les rapports de l’ANSM sur les trois autres vaccins autorisés en France donnent les mêmes résultats que celui s’attachant au Vaxzevria d’AstraZeneca et entraînent les mêmes commentaires.

On peut reprocher aux huit signataires dans les mêmes termes d’avoir estimé qu’aucun de ces mille décès ou presque n’est attribuable à la vaccination. C’est une faute symétrique de celle dont ils chargent M. Mucchielli

Les huit signataires de la tribune du Monde reprochent à Laurent Mucchielli d’avoir attribué « de façon grossièrement erronée » les mille décès après vaccination à cette dernière. Ils parlent de « manipulation » des données, de « faute de raisonnement » que ne commettrait pas même un « étudiant de première année » et demandent au CNRS de réagir. Logiquement, on peut leur reprocher dans les mêmes termes d’avoir estimé qu’aucun de ces mille décès ou presque n’est attribuable à la vaccination.

C’est une faute symétrique de celle dont ils chargent M. Mucchielli. L’affaire est d’autant plus regrettable que leur critique pouvait porter sur d’autres interventions contestables de Laurent Mucchielli auxquelles ils font seulement allusion. En ayant choisi un mauvais angle d’attaque, ils desservent la cause de la sociologie qu’ils voulaient défendre.

Ce qui est regrettable dans cette controverse n’est cependant pas la position extrême prise par chacune des deux parties, mais la faiblesse de l’enjeu. Ces mille décès, même s’ils sont imputables aux vaccins, doivent être mis en regard des 47 millions de personnes vaccinées, soit au plus un risque de décès de 2 pour 100 000 : 2 pour 100 000 du côté de M. Mucchielli, 0 pour 100 000 du côté des huit signataires de la tribune du Monde.

Différence sur la temporalité

Or, au cas où une personne n’est pas vaccinée, son risque de décès en cas de Covid-19 est estimé entre 0,5 et 1 pour 100 dans les pays développés, où les prises en charge hospitalières sont de bon niveau. Dans les deux plateaux de la balance, on a donc d’un côté un risque de 2 pour cent mille au plus et dans l’autre, de 1 000 pour cent mille au plus, soit cinq cents fois plus élevé.

Savoir si, dans le premier plateau, le risque est de zéro ou de deux pour cent mille ne change rien à ce déséquilibre. La seule différence entre les risques de décès avec ou sans vaccin porte, comme pour la plupart des vaccins, sur la temporalité. Le risque en cas de vaccin est couru durant les quelques jours qui suivent l’injection, tandis que le risque de subir une contagion est plus lointain, voire ne sera jamais couru.

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La pandémie ayant déjà tué 120 000 personnes en France, ce qui représente au minimum 12 millions de contaminés, les projections estiment que la majorité des non-vaccinés seront atteints par le Covid-19. En supposant toutefois que 50 % échapperaient à la contamination, le risque d’attraper la maladie puis d’en mourir serait seulement divisé par deux, donc encore 250 fois supérieur au risque couru à cause de la vaccination.

La focalisation sur les décès après vaccin, plutôt que sur la comparaison des risques de décès selon que l’on est vacciné ou non, égare le débat. On oublie souvent qu’en statistique un chiffre seul – ici les mille décès – ne prend une signification que confronté à d’autres chiffres – ici les 47 millions de vaccinés.

Hervé Le Bras est directeur de recherches émérite à l’Institut national d’études démographiques (INED).

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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