Covid-19 : le défi de la vaccination des plus démunis
A Toulouse, Les Restos du cœur profitent de la distribution de colis pour aider à la prise de rendez-vous.
Par Louise Couvelaire(Toulouse, envoyée spéciale)
Publié hier à 03h53, mis à jour hier à 17h50
Temps de Lecture 6 min.

Aller à la rencontre des publics précaires là où ils sont. Là où ils passent. Là où « ils se sentent en confiance », lance Nicole Verdié, responsable du service d’aide à la personne des Restos du cœur de Haute-Garonne. Depuis le début de l’été, les associations qui viennent en aide aux plus démunis profitent des opérations de distribution de colis alimentaires pour les renseigner sur la vaccination contre le Covid-19 et les aider à la prise de rendez-vous.
Ici, au centre Grande-Bretagne des Restos, au sein du quartier Casselardit, à Toulouse, tout le monde l’appelle Marie-Do. Un petit gabarit de 1,52 mètre, Marie-Dominique Schadle, ex-infirmière de 75 ans qui cavale avec l’énergie d’une jeune fille, un sac « Flower Happy Summer » à l’épaule, une boîte à chaussures sous le bras. Le sac est rempli de masques qu’elle distribue à tous les bénéficiaires – « On vient de recevoir plusieurs cartons pour adultes, dit-elle, mais pas pour les enfants, c’est dommage, c’est bientôt la rentrée scolaire » – ; la boîte contient des petites plaques de couleur avec des numéros gravés, qui déterminent l’ordre de passage pour pouvoir remplir son chariot.
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C’est Marie-Do, bénévole aux Restos depuis douze ans, qui accueille les hommes et les femmes qui se présentent à la porte en ce matin du vendredi 20 août, elle qui pose la question du jour : « Etes-vous vacciné ? » Puis, une seconde, en cas de réponse négative : « Voulez-vous vous faire vacciner ? » « Non ! », répond prestement Ahmed, 47 ans, au chômage. Ahmed est d’humeur un peu râleuse. Il a trop chaud, il veut attendre son tour à l’ombre et il ne veut pas du vaccin. Il « attend ». Il ne sait pas ce qu’il attend, mais il attend. « P’t-être que oui, je le ferai, p’t-être que non, p’t-être à la fin du mois d’août », lâche-t-il, un brin sur la défensive.
Marie-Do n’insiste pas. « On ne les oblige pas, ils font ce qu’ils veulent, souligne-t-elle. Beaucoup s’inquiètent de savoir s’ils pourront continuer à venir aux Restos s’ils ne sont pas vaccinés. Je leur dis que, pour l’instant, oui, mais qu’on ne sait jamais. En tout cas, je ne fais pas de chantage. »
« On n’est pas des cobayes »
Dans le petit jardin de la cour intérieure du bâtiment qui abrite l’association, Raphaële Valsangiacomo et Hassan Ayeva, conseillers mission accompagnement santé de l’Assurance-maladie (CPAM) du département, ont installé deux tables, deux ordinateurs et une affiche : « Prise de rendez-vous vaccination anti-Covid ». Il y a quelques jours, les bénévoles y ont retrouvé une inscription au stylo-bille vert : « On n’est pas des cobayes. »C’est la troisième opération de ce type depuis le 16 juillet au centre Grande-Bretagne, qui compte 355 familles inscrites.
Ce programme, mis en place depuis le mois de juin dans une cinquantaine de départements en partenariat avec la Caisse nationale d’assurance-maladie (CNAM), fait partie des dispositifs « aller vers » destinés à toucher les personnes les plus éloignées des soins, et donc de la vaccination. Sans papiers, sans domicile fixe, sans emploi, sans carte Vitale, sans numéro de Sécurité sociale…
« Nous mettons tout en œuvre pour que l’inégalité d’accès aux soins ne se reproduise pas une nouvelle fois », explique Patrice Douret, le président des Restos du cœur, qui comptent 2 000 centres en France métropolitaine et en Corse. L’homme fait référence aux populations précaires qui ont enregistré des taux de surmortalité supérieurs à la moyenne depuis le début de la pandémie. « Dès le départ, ils ont été très nombreux à nous faire part de leur difficulté à comprendre ce qu’est le vaccin », poursuit-il.
Problèmes de langue, fracture numérique, réticences de fond… Les raisons pour lesquelles ils ne sont pas vaccinés sont multiples. « Beaucoup de gens sont méfiants, ils entendent beaucoup de choses, confirme Véronique Fréchin, responsable de l’action sociale de l’Assurance-maladie de Haute-Garonne. Mais on ne manie pas la trique. Nos conseillers sont là pour transmettre une information. »
« On m’a dit que le vaccin, c’était bien pour éviter le Covid, mais on ne savait pas comment prendre un rendez-vous », explique Ouafaa, 26 ans
Ouafaa, 26 ans, et son mari, Rabah, habitent depuis deux ans dans un hôtel d’hébergement d’urgence, près de l’aéroport de Blagnac. Originaires d’Algérie, ils ont deux filles, pas de papiers, pas d’ordinateur et un seul téléphone portable pour toute la famille. « On m’a dit que le vaccin, c’était bien pour éviter le Covid, mais on ne savait pas comment prendre un rendez-vous », explique la jeune femme, dans un français rudimentaire. Enceinte, elle ignore également s’il est indiqué de recevoir la première dose. « Suivez l’avis de votre médecin, recommande Hassan Ayeva. Et, si ça peut vous rassurer, vous pourrez également poser la question à un médecin au centre de vaccination. »
Peur du gendarme
Albanais, arabe, russe… Les deux conseillers de l’Assurance-maladie et Marie-Do sont des habitués de Google Translate. Ainsi, quelques minutes plus tard, avec deux femmes albanaises. « Data e lingjes [“date de naissance”] », leur demande Raphaële Valsangiacomo, en leur montrant simultanément l’écran de son ordinateur.
Un exercice difficile. Quelques minutes plus tard, un couple originaire du Maghreb se présente devant les conseillers de la CPAM. Ils ne parlent pas français, mais on comprend que la peur du gendarme les avait jusqu’ici empêchés de prendre rendez-vous. Ils sont en situation irrégulière, ils n’ont pas de papiers, pas d’assurance-santé, ils étaient convaincus qu’ils n’y avaient pas droit. « Grâce à nos créneaux prioritaires, on peut leur proposer des dates très rapidement, se félicite Hassan Ayeva. Si on leur donne un rendez-vous dans plusieurs semaines, ils n’iront pas. Beaucoup sont en situation de grande précarité, ils ne savent pas où ils seront dans quinze jours. »
Un processus rapide, efficace aussi avec les plus réticents. Ahlem, caissière de supermarché âgée de 28 ans, pensait que le vaccin était payant. Mais pas seulement. « On ne sait pas trop ce qu’il y a dans ces trucs-là, les effets secondaires, les effets sur le long terme… », explique-t-elle. Mais voilà, elle reprend le travail dans quelques jours. « Je vais croiser 1 000 personnes par jour, je me dis que je n’ai plus trop le choix », conclut-elle.
Samson, originaire du Nigeria, ne parle pas un mot de français, il communique en anglais. Accompagné de ses deux jeunes enfants, Marvelous et Precious, il est convaincu que la loi l’y contraint. Aïcha, elle aussi se sent un peu « obligée ». « J’étais pas trop sûre, même les personnels de santé refusent de se faire vacciner, mais avec l’école, les centres commerciaux… Il faut le passe sanitaire… alors bon… » « Sans vaccin, je ne suis pas libre », estime pour sa part Chahinez, 33 ans, originaire d’Algérie.
Centres de vaccination éphémères
Sur les 1 400 personnes venues chercher des colis dans les différents sites de distribution alimentaire en Haute-Garonne, plus de 200 ont pris un rendez-vous vaccination au cours de la dizaine d’opérations menées entre les mois de juin et août. L’Assurance-maladie du département s’est également associée au Secours catholique, au Forum des réfugiés, à Médecins du monde ou encore à l’université fédérale de Toulouse.
Dans certains endroits, des centres de vaccination ont été installés à proximité des lieux de distribution afin de pouvoir délivrer la première dose dans la foulée et sans rendez-vous, comme à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) et à Marseille. A Paris, porte de La Chapelle, les Restos du cœur se sont associés à Médecins sans frontières. D’autres organismes, comme la Croix-Rouge, ont installé des postes de vaccination au sein même de leurs centres de distribution alimentaire. Ainsi de Sevran, en Seine-Saint-Denis, où chaque samedi depuis le début du mois de juin (reprise le 4 septembre après une interruption en août) le public peut se faire vacciner sur place sans rendez-vous.
Installation de centres de vaccination éphémères sans rendez-vous, vaccination itinérante (vaccibus), vaccination à domicile, permanences au sein des structures associatives, campagnes d’appels sortants ciblés (2 millions depuis la fin du mois de mars)… Dans les CPAM, plus de 2 000 actions ont été menées avec des partenaires (associations, centres d’hébergement d’urgence…) dans l’Hexagone. La CNAM revendique plus 150 000 rendez-vous pris directement.
Ce jour-là, au centre Grande-Bretagne des Restos, 149 familles sont venues chercher un colis et 36 rendez-vous ont été pris pour une première dose, puis une seconde, au vaccinodrome de Toulouse, situé sur l’île du Ramier. Bilan des trois opérations : 109 prises de rendez-vous.
Louise Couvelaire(Toulouse, envoyée spéciale)
« Contre le Covid-19, la priorité des priorités est de vacciner les plus précaires »
TRIBUNE
François Baudier – Président de la Fédération nationale d’éducation et de promotion de la santé (FNES).
Christine Ferron – Déléguée générale de la Fédération nationale d’éducation et de promotion de la santé (FNES).
Devant l’accentuation massive des inégalités générée par la crise sanitaire, les personnes les plus pauvres ne doivent pas être les oubliées des priorités vaccinales, soulignent, dans une tribune au « Monde », François Baudier et Christine Ferron, de la Fédération nationale d’éducation et de promotion de la santé.
Publié le 06 février 2021 à 06h00 – Mis à jour le 06 février 2021 à 06h00 Temps de Lecture 4 min.
Tribune. En attendant des traitements efficaces contre le SARS-CoV-2, la vaccination reste la stratégie optimale. Mais comment les publics économiquement les plus fragiles sont-ils pris en compte dans cette stratégie ? En France, 9,1 millions de personnes étaient en situation de pauvreté en 2019, selon l’Insee, soit 14,5 % de la population. Selon l’Observatoire national des inégalités, « les données pour l’année 2020 ne seront connues qu’en 2022, mais on voit mal comment elles pourraient ne pas être marquées par une forte croissance du nombre de personnes pauvres ».
Alors qu’il y a quelques semaines, la vaccination contre le Covid-19 remportait une faible adhésion, la situation semble aujourd’hui très différente, puisqu’un public de plus en plus important souhaite se faire vacciner très rapidement. D’un autre côté, une pénurie de vaccins est annoncée, en lien avec les défaillances de certaines chaînes de production. Dans ce climat tendu, que deviennent les populations socialement les plus vulnérables, sachant que ce sont elles qui adhérent le moins à la vaccination ?
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Depuis plusieurs mois, de nombreuses voix s’élèvent pour alerter sur cette situation inquiétante. Ce cri d’alarme vient aussi bien des acteurs de la solidarité, engagés au plus près de ces publics, que de chercheurs. Toutes les études le montrent, il existe un risque majeur d’accroissement des inégalités de santé lié à l’accentuation massive de la pauvreté générée par la crise sanitaire et ses conséquences économiques.
Absence des publics vulnérables
Une priorisation des populations à vacciner a été proposée par la Commission technique des vaccinations de la Haute Autorité de santé (HAS). Elle a été établie en tenant compte de la hiérarchisation des risques face à cette maladie. Un calendrier comprenant des vagues successives de vaccination a ainsi été promulgué pour les prochains mois. Quand les autorités sanitaires parlent de donner la priorité pour la vaccination aux publics les plus fragiles, elles évoquent à juste titre les sujets âgés et les personnes atteintes de pathologies chroniques, mais ne mentionnent pas les publics en grande précarité.
Dans son document « Stratégie de vaccination contre le SARS-CoV-2 : recommandations préliminaires sur la stratégie de priorisation des populations à vacciner », publié en novembre 2020, la HAS indique que seulement dans une quatrième phase « pourront être vaccinées les personnes vulnérables et précaires (sans domicile fixe), ou encore vivant dans des collectivités où les conditions d’application des mesures barrières sont rendues plus difficiles (prisons, établissements psychiatriques, foyers), et les professionnels en contact régulier avec elles, dont les travailleurs sociaux ».
Dans la déclaration faite par le premier ministre, le 16 décembre 2020, le déploiement de la stratégie vaccinale est séquencé en trois phases. Les publics socialement vulnérables ne sont pas cités. Il est donc urgent de soutenir tous ceux qui, depuis le début de cette crise, agissent auprès de ces publics. Ce sont très majoritairement des communes, des acteurs de la politique de la ville, et des associations.
Pour une stratégie vaccinale juste et équitable
Leur proximité et leur capacité de dialogue les rendent particulièrement efficients pour accompagner et faciliter des choix plus favorables à la santé. Leur démarche de soutien s’appuie souvent sur des médiateurs, des « ambassadeurs » ou des pairs-aidants. Ces acteurs essentiels vont à la rencontre de ces personnes, soutiennent leur expression dans leurs différents milieux de vie, les aident à repérer les sources d’information fiables, les accompagnent dans la recherche de solutions, et renforcent l’acceptabilité et l’applicabilité des gestes de prévention.
Leur impact sur l’accès de ces personnes à la vaccination peut être considérable, à condition qu’elles disposent des moyens pour agir. Des solutions organisationnelles sont également nécessaires pour faciliter l’accès de tous à l’information, à la prise de rendez-vous et à la vaccination elle-même, en raison de l’éloignement des centres de vaccination et de la faible mobilité des personnes.
Par ailleurs, le Comité de contrôle et de liaison Covid-19 vient de le rappeler dans son point de vigilance n° 1 sur la campagne de vaccination : « Les inégalités d’accès sont accentuées par la fracture numérique. Le dispositif de prise de rendez-vous doit, pour tous les territoires, inclure une solution pour les personnes sans téléphone et sans accès Internet ». L’adaptation de la stratégie vaccinale à la spécificité des besoins et des conditions d’existence de l’ensemble de la population concernée sera garante de son caractère juste et équitable.
Près de 10 millions de personnes dans la pauvreté
Seules des démarches solidaires et bienveillantes sont à même de rendre possible un accès éthiquement acceptable à une vaccination aujourd’hui essentielle pour tous, mais de façon encore plus urgente pour près de 10 millions de personnes vivant aujourd’hui dans la pauvreté. La priorité des priorités est de vacciner les plus précaires.
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Ces personnes seront-elles aussi prioritaires que les autres dans chacune des phases de déploiement de la stratégie de vaccination contre le Covid-19 ? Ou parlerons-nous d’elles dans un an comme « les grandes oubliées » de cette stratégie ? Il est impératif d’agir vite, faute de quoi, l’inégalité d’accès au vaccin viendra aggraver ce que le premier ministre Jean Castex décrivait, le 29 janvier, comme « la crise de l’égalité des chances qui affaiblit la République comme le virus affaiblit les organismes ».
François Baudier(Président de la Fédération nationale d’éducation et de promotion de la santé (FNES).) et Christine Ferron(Déléguée générale de la Fédération nationale d’éducation et de promotion de la santé (FNES).)