En Israël, le rêve perdu d’une immunité collective face au Covid-19
Après un été d’insouciance, le pays se découvre fragile face à une quatrième vague de l’épidémie.
Par Louis Imbert(Jérusalem, correspondant)
Publié le 22/08 mis à jour à 10h49
Temps de Lecture 4 min.

Au printemps, avant l’émergence du variant Delta, Israël avait été le premier pays au monde sinon à atteindre une immunité collective contre le Covid-19, du moins à s’en approcher suffisamment pour crier victoire. Jusqu’en juin, le pays a progressivement levé ses restrictions sur les rassemblements, abandonné un système de passeport vert donnant accès aux lieux publics, pour finir par renoncer au port du masque en intérieur. Pendant ce temps, le nombre de nouveaux cas ne cessait de décroître, approchant de zéro.
Mais, au terme d’un été d’insouciance, le pays se découvre fragile face à une quatrième vague de l’épidémie. Ses hôpitaux comptent près de 578 malades dans un état grave. Un taux de circulation impressionnant du virus dans l’ensemble de la population (6 300 nouveaux cas en moyenne sur sept jours) fait craindre que les hospitalisations ne doublent en septembre, durant les fêtes religieuses juives. Le système de soins pourrait alors s’approcher d’un point de rupture frôlé en janvier. Déjà, la qualité des traitements non liés au Covid décroît.
Lire aussi Peut-on encore espérer atteindre l’immunité collective avec le variant Delta ?
« Nous étions probablement très proches d’une immunité collective en mars-avril. Nous avons été victimes d’une fatigue de l’épidémie, nous avons cru que c’était fini, que nous avions gagné. Mais il était impossible d’atteindre ce seuil alors que les enfants n’étaient pas vaccinés », estime Nadav Davidovitch, directeur de l’école de santé publique de l’université David-Ben-Gourion. Israël, dont la population est jeune, a abaissé en juin l’âge à partir duquel le vaccin est proposé, de 16 à 12 ans. « Le virus a continué de circuler, de plus en plus vite avec l’apparition des variants Alpha puis Delta. La leçon que nous en tirons, c’est que le vaccin fonctionne, mais qu’il ne suffit pas », résume ce scientifique, membre d’un comité qui conseille le gouvernement.
« La situation peut être contenue »
Israël récolte encore les fruits d’une campagne de vaccination menée dès la fin 2020 avec une rapidité unique au monde, en bonne intelligence avec le laboratoire américain Pfizer, qui y a testé l’efficacité de son vaccin. Durant l’été, des études ont montré que, si la circulation du variant Delta ne pouvait plus être endiguée, ce vaccin contribuait à en limiter les effets. Les cas graves demeurent moins nombreux et moins létaux. Les Israéliens contaminés par le passé et demeurés asymptomatiques constituent également une barrière contre le virus.
Cependant, avec le temps, des études préliminaires israéliennes indiquent que le vaccin Pfizer perd en efficacité, notamment après plus de cinq mois. D’où le pari du nouveau gouvernement israélien, mené depuis juin par Naftali Bennett, qui se dit fermement opposé à un nouveau confinement, lequel « détruirait le futur du pays ». Pour l’heure, il mise son avenir sur la distribution d’une troisième dose. Offerte dès le 30 juillet aux plus de soixante ans et aux personnes à risque, elle s’étend depuis le 20 août aux plus de 40 ans.Lire la tribune : « Face à un variant Delta fortement contagieux et circulant intensément chez les enfants et les adolescents, une action ferme est attendue »
Une moitié des personnes éligibles, soit un million de personnes, l’ont reçue. Encourageante, une première étude signale déjà une protection accrue contre les infections et une réduction des cas graves parmi les personnes de plus de 60 ans. « Sans le vaccin, avec un tel taux de transmission, le système de santé aurait été débordé. Mais aujourd’hui la situation peut être contenue », estime Ronni Gamzu, directeur de l’hôpital Sourasky, de Tel-Aviv.
Le pays multiplie les centres de tests. Il relance une campagne agressive, après que le taux de vaccination à deux doses a plafonné entre avril et juillet autour de 62 % de la population totale. Il tâche de toucher le million de personnes (sur 9 millions d’Israéliens) encore éligible à une première dose, notamment au sein de la minorité arabe (20 % de la population israélienne) et parmi les jeunes qui feront leur rentrée en septembre, alors que 30 % des contaminations touchent les moins de 29 ans.
Les classes de lycées vaccinées à 70 % pourraient retrouver des conditions d’enseignement « normales », et des tests massifs sont prévus dans les écoles primaires. Quant à la population palestinienne de Cisjordanie occupée, en contact avec Israël, elle demeure largement non vaccinée, après que l’Autorité palestinienne a rejeté un accord d’échange de vaccins en juin.
Nouvelles mesures restrictives
Dans le même temps, Israël réinstaure des mesures restrictives pour limiter la circulation du variant. Le port du masque est imposé plus sérieusement et, depuis la mi-août, un système de passeports verts et mauves a été remis en place, qui réserve certains lieux publics aux vaccinés et instaure une jauge de fréquentation dans d’autres. Enfin, Israël cherche à développer les soins et les traitements hospitaliers à domicile.
Ces derniers jours, la courbe des contaminations a paru s’en ressentir. Elles progressent moins vite, même si les Israéliens continuent de se rendre en masse à des événements publics. Cependant, le pays perd espoir de retrouver le Graal de l’immunité. « Personne ne connaît le seuil nécessaire pour atteindre une immunité collective face au Covid et aux nouveaux variants. C’est pourquoi une stratégie de santé publique ne peut pas se construire entièrement dessus, tranche Hagaï Levine, épidémiologiste à l’université hébraïque-école de santé publique Hadassah. Nous savons que des éruptions de cas peuvent avoir lieu dans une petite part de la population moins vaccinée et se répandre. Nous l’avons observé en Israël avec la rougeole en 2018-2019, en dépit d’une couverture vaccinale énorme. »
Ce scientifique plaide donc pour un nouveau renforcement des infrastructures de santé, pour lequel le gouvernement en place doit adopter en novembre un budget de long terme, après deux ans d’une crise politique qui a bloqué, au fil de quatre élections, toute négociation budgétaire de fond.
Lire aussi L’injection d’une troisième dose de vaccin est-elle nécessaire pour lutter contre le Covid-19 ?
Louis Imbert(Jérusalem, correspondant)
Publié le 17/08/2021
Vers la vaccination des enfants ?

Paris, le mardi 17 août 2021
Ce 13 août, la Direction générale de la Santé (DGS) a publié une mise au point sur la vaccination des adolescents, en rappelant notamment que conformément à l’avis de la Haute autorité de Santé du 27 juillet, les personnes âgées de 12 à 17 ans peuvent être vaccinées contre la Covid avec le vaccin Moderna, ce qui permet une vaccination en ville (en officine et en cabinet médical). Cette ouverture pourrait permettre d’accroître encore la couverture vaccinale dans cette tranche d’âge qui atteint des niveaux déjà remarquables : 50 % ont reçu une primo injection et 23 % sont complètement vaccinés. On relève cependant des disparités régionales qui miment celles concernant les adultes : le nord et par exemple la Normandie avec 57,9 % de primo vaccinés connait ainsi des niveaux de protection plus élevés que le sud ou les territoires d’outre-mer. Aussi, partout sur le territoire, la médiation des pédiatres ou des médecins de « famille » devrait contribuer à rassurer les parents (et enfants) qui demeurent encore hésitants. En outre, alors que des travaux suggèrent une meilleure protection par le vaccin Moderna quant au risque d’être infecté par le variant Delta (et donc de le transmettre), le recours à ce produit chez les plus jeunes semble d’autant plus indiqué, puisque leur vaccination est quasiment tout autant à visée « altruiste » qu’individuelle.
Des cas plus nombreux entraînant mathématiquement une hausse des complications graves qui restent très rares
Cependant, parallèlement à cette vaccination des adolescents, de nombreux experts s’intéressent à la vaccination des plus jeunes, même si pour l’heure, aucun vaccin n’a été homologué chez les moins de douze ans. Le variant Delta pèse inévitablement dans cette réflexion. En premier lieu, même si quelques cas d’infection chez des nouveau-nés ayant nécessité des hospitalisations (mais sans cependant entraîner de risque vital) ont été rapportés en France ces derniers jours (notamment à Nice), il ne semble pas que le variant Delta soit associé à une augmentation des formes graves chez les plus jeunes. Cependant, ce virus plus contagieux conduit mathématiquement à une progression du nombre de cas chez les plus jeunes (y compris graves), qui ne sont en outre pas protégés par la vaccination. Ainsi, depuis juillet le nombre d’enfants infectés par SARS-CoV-2 a été multiplié par dix (mais le nombre de sujets hospitalisés de moins de 9 ans ne dépasse pas 44). Même situation aux États-Unis à propos desquels l’épidémiologiste suisse Antoine Flahault note pour Sciences et Avenir : « Ils étaient moins de 13% des cas de Covid-19 aux États-Unis depuis le début de la pandémie et représentent désormais un cas sur cinq. Leur nombre hebdomadaire a plus que doublé là-bas la semaine dernière ». Le pédiatre Robert Cohen confirme aussi interrogé par France Info : « On s’est tué à dire pendant des mois, nous les pédiatres, que les enfants ne jouaient pas de rôle dans la dynamique de l’épidémie, ce qui était exactement vrai. Mais avec le variant Delta, on ne peut plus affirmer la même chose. Ce sont des virus deux à trois fois plus contagieux ! Même si les enfants sont naturellement moins transmetteurs, avec un variant d’une telle contagiosité, ils transmettent désormais comme les adultes pouvaient le faire avec le variant anglais, donc on a un vrai problème ».
Le test de la rentrée
Dès lors, l’hypothèse d’une vaccination des plus jeunes si un vaccin était autorisé est clairement posée. « Qu’on envisage la vaccination des enfants avec le variant Delta, ça me parait une évidence scientifique » décrypte ainsi le professeur Cohen, ajoutant que l’enjeu ne concerne pas uniquement l’immunité collective mais aussi la santé des enfants : « Même si le risque d’hospitalisation est mince pour les enfants, il risque d’y avoir mathématiquement, aussi, plus d’enfants hospitalisés avec un virus pareil ». Aussi, même si aucun vaccin ne sera probablement homologué dans les semaines qui viennent, la rentrée scolaire est en ligne de mire. Ainsi, l’Institut Pasteur estime que jusqu’à 50 000 cas par jour (!) pourraient être enregistrés chez les plus jeunes en septembre (ce qui suppose de réaliser au moins autant de tests dans cette tranche d’âge). La Réunion, qui voit ses enfants reprendre le chemin de l’école cette semaine, et alors que l’incidence y est élevée (400 cas pour 100 000 avec une couverture vaccinale chez les plus de 12 ans inférieure à celle de la métropole) pourrait servir de test.
La prudence de la FDA critiquée outre-Atlantique
On le sait, Pfizer/BioNTech et Moderna ont déjà lancé des essais cliniques concernant les plus jeunes dont les premiers résultats devraient être connus en septembre. Cependant, la Food and Drug Administration estime que la plus grande prudence s’impose. Ainsi, le New York Times a révélé fin juillet qu’elle avait demandé aux laboratoires d’augmenter le nombre de participants aux essais, tandis qu’elle souhaite pouvoir s’appuyer sur des données de sécurité sur six mois et non deux mois comme cela est cas pour les adultes. Aux Etats-Unis, ces précautions irritent certains observateurs. Le président de la Société américaine de pédiatrie, le Dr Lee Savio Beers a ainsi estimé sur CNN : « Il est vraiment important de s’assurer que nous abordons l’autorisation du vaccin Covid pour nos plus jeunes enfants avec la même urgence que nous l’avons fait pour les adultes ». Par ailleurs, dans une lettre adressée à la FDA, il a encore relevé : « Si nous apprécions cette démarche prudente visant à recueillir davantage de données sur la sécurité, nous demandons instamment à la FDA d’examiner attentivement l’impact de cette décision sur le calendrier d’autorisation du vaccin pour ce groupe d’âge Attendre 6 mois entravera considérablement la capacité à réduire la propagation du variant Delta hyper contagieux ».
Une tempérance sincère…
Les spécialistes français semblent conserver (pour l’heure) un peu plus de tempérance. Ainsi, dans Sciences et Avenir, le professeur Alain Fischer insiste : « Il y a quelques enfants qui ont des maladies très graves qui les exposent à des Covid sévères parce que leur système immunitaire est défectueux, et qui ont été vaccinés en France, mais c’est un tout petit nombre (5 272 au 30 juin selon SPF, ndrl). Mais il est hors de question de vacciner des enfants bien portants sans avoir des garanties solides sur la sécurité du vaccin. Ça, c’est essentiel, on ne peut pas se permettre une prise de risque chez des enfants en bonne santé » ajoutant encore : «Les résultats des essais cliniques en cours devraient être disponibles à la fin de l’automne. On verra à ce moment-là, en fonction de la situation de circulation virale, quel risque résiduel il y a pour les enfants et quel besoin il y a en termes d’immunité collective de vacciner les enfants. Ce n’est pas exclu qu’on vaccine les enfants, disons entre 5 et 12 ans, dans quelques mois, mais si l’épidémie est contrôlée et qu’il y a très peu de cas ça ne sera peut-être pas nécessaire ». Cependant, chez le professeur Antoine Flahault la question de la vaccination des enfants dès lors qu’un vaccin serait homologué ne suscite pas tant de précautions : « Dès qu’un vaccin sera reconnu comme sûr et efficace chez eux, il ne sera pas très éthique de ne pas le proposer aux enfants. Pourquoi priver les enfants d’une telle protection et risquer d’exposer plus longtemps des enfants à ce virus et ses variants ? » s’interroge-t-il, considérant avec cette réponse comme peu recevables les arguments de protestation de l’OMS estimant qu’avant la vaccination des plus jeunes les moins à risque, il aurait été préférable d’organiser la protection des populations vulnérables du monde entier.
… ou feinte ?
Certains considéreront probablement que la tempérance de certains experts n’est qu’un effet d’affichage et qu’il est plus que probable que la vaccination des enfants soit rapidement à l’ordre du jour dès qu’un vaccin à ARNm sera autorisé (par exemple aux États-Unis). Les réticences que le Conseil national d’éthique pourrait exprimer (à l’instar de celles qu’il avait émises concernant la vaccination des adolescents) ne suffiront probablement pas à freiner ce mouvement. Demeureront cependant de nombreuses questions tant pratiques que politiques. A quel âge faudra-t-il commencer la vaccination ? Quel vaccin devra être privilégié (compte tenu de la possible différence en ce qui concerne la réduction du risque d’infection et de transmission) ? Surtout, l’acceptation d’une telle mesure sera une question cruciale, d’autant plus si certains voulaient s’aventure à élargir le fameux passe sanitaire aux moins de 12 ans (ce qui est déjà le cas désormais en Israël). Faussement naïf, le professeur Cohen note à propos de l’opposition supposée des parents : « Mais pourquoi refuseraient-ils ? À la fin août, on aura atteint 50 millions de primo-vaccinés chez les adultes, pourquoi refuseraient-ils le vaccin pour leurs enfants si les essais cliniques prouvent innocuité et efficacité pour les plus jeunes ? ». Un argument qui on s’en doute ne devrait pas suffire.
Aurélie Haroche
Voir aussi:
https://infodujour.fr/sante/51303-vaccin-anti-covid-surtout-pas-les-enfants
https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/08/11/11-aout-2021-israel-no-comment/