L’immunité collective remise en cause par le variant Delta pour laisser place à « éviter au mieux les formes graves »

Sur le chemin de l’immunité collective, l’obstacle du variant Delta

L’idée selon laquelle l’épidémie de Covid-19 serait totalement sous contrôle à partir d’un certain niveau de couverture vaccinale est remise en cause par de nombreux spécialistes, qui gardent l’ambition de réduire les formes graves. 

Par Pascale SantiDelphine Roucaute et David Larousserie

Publié aujourd’hui à 04h50, mis à jour à 08h23  

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/08/21/sur-le-chemin-de-l-immunite-collective-l-obstacle-du-variant-delta_6091970_3244.html

Des résidents d’une maison de retraite attendent de recevoir leur troisième dose de vaccin Pfizer-BioNTech, à Netanya (Israël), le 1er août 2021.
Des résidents d’une maison de retraite attendent de recevoir leur troisième dose de vaccin Pfizer-BioNTech, à Netanya (Israël), le 1er août 2021. ODED BALILTY / AP

Faut-il tirer un trait sur l’immunité collective, cet horizon présenté depuis plusieurs mois par les épidémiologistes comme un objectif qui nous rapprocherait de la fin de l’épidémie ?

Alors que la plupart des pays se sont lancés depuis le début de l’année dans une course à la vaccination pour espérer atteindre une protection de leur population permettant de relâcher les mesures de restriction des libertés ou les gestes barrières, une phrase venue d’outre-Manche a semé la confusion. « Avec ce variant [Delta], nous sommes dans une situation où l’immunité collective n’est pas possible à atteindre, car il infecte toujours les individus vaccinés », a expliqué, le 10 août, aux parlementaires britanniques Andrew Pollard, directeur de l’Oxford Vaccine Group, qui a développé le vaccin d’AstraZeneca avec le groupe pharmaceutique anglo-suédois.

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Un variant plus transmissible, des vaccins qui ne bloquent pas entièrement les infections et la transmission du virus… La conjoncture estivale a aussi fait dire, dans leJournal du dimanche du 15 août, à Alain Fischer, président du Conseil d’orientation de la stratégie vaccinale française (COSV), que « la vision que l’on peut avoir de l’immunité de groupe aujourd’hui n’est malheureusement pas celle d’il y a dix-huit ou même six mois ». Il précise au Monde : « On s’attache un peu trop à l’immunité collective », reconnaissant que « c’est peut-être un peu notre faute parce que ça a beaucoup été mis en avant par les épidémiologistes et les immunologistes ».

Pour autant, cette notion centrale reste d’actualité pour peu que l’on s’accorde sur sa définition. Plus important, les interrogations sur la possibilité d’atteindre ou non cette immunité collective ne remettent pas en cause la nécessité de vacciner la plus large proportion possible de la population.

  • L’immunité collective est-elle atteignable ?

L’immunité collective (de groupe, de troupeau ou encore grégaire) désigne un phénomène permettant la protection des personnes non immunisées lorsqu’une certaine proportion de la population est protégée soit par infection naturelle, soit par la vaccination – qui toutes deux entraînent une réponse immunitaire et la production d’anticorps.

En cas d’épidémie, il va donc s’agir de viser un niveau « à partir duquel un sujet infecté (…) va transmettre le pathogène à moins d’une personne en moyenne, amenant de fait l’épidémie à l’extinction, car le pathogène rencontre trop de sujets protégés »selon la définition de l’Institut Pasteur.

Théoriquement, il faut donc prendre en compte la proportion de la population ayant été infectée par le SARS-CoV-2 au même titre que celle protégée par la couverture vaccinale. Si près de 70 % de la population française ont reçu au moins une dose et que 60 % sont complètement vaccinés, il est plus difficile d’estimer la part totale de Français ayant déjà une protection face au virus, les outils de sérologie n’étant pas disponibles durant les premiers mois de la pandémie. Cependant, dans une étude publiée le 28 juin, l’Institut Pasteur estime qu’au 1er septembre, environ 25 % de la population aura été infectée par le virus. Il est toutefois difficile d’estimer à quel point ces deux groupes se recoupent, d’autant plus que les formes asymptomatiques de la maladie représentent 52 % des cas confirmés, selon le bulletin épidémiologique de Santé publique France du 19 août.

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« Imaginer qu’il existe un seuil à partir duquel il n’y aura plus de problèmes et qu’une partie de la population sera protégée sans avoir besoin de s’immuniser est une illusion », assène Jean-Daniel Lelièvre, chef du service immunologie clinique et maladies infectieuses à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil. Théoriquement, après le passage de ce cap, tel un train qui freine et met du temps à s’arrêter, l’épidémie continue avec de nouveaux cas, voire d’éventuels foyers sporadiques, mais elle ne s’étend plus.

Si les vaccins ne bloquent pas entièrement la transmission du virus, les personnes vaccinées et infectées le transmettent moins, leur charge virale et leur durée d’excrétion étant moindres. Les gens non vaccinés bénéficient ainsi malgré tout de la vaccination des autres. C’est aussi le cas des sujets immunodéprimés, que la vaccination ne protège pas, ou peu. En ce sens, « l’immunité collective existe et permet de diminuer la charge virale dans la population et donc de minimiser le risque d’émergence de nouveaux variants », ajoute le médecin.

Le concept d’immunité collective peut toutefois s’avérer assez trompeur. « L’immunité collective n’est pas l’immunité biologique (l’immunologie) », rappelle Paul Fine, professeur d’épidémiologie à la London School of Hygiene and Tropical Medicine, auteur d’une revue très citée sur le sujet en 2011. La première est une protection « indirecte » ; la seconde est directe : « Les personnes qui se sentent indirectement protégées par cette immunité de groupe restent en réalité susceptibles aux infections et pourront être très exposées. »

C’est ce qui arrive régulièrement dans des pays à la couverture vaccinale élevée contre la rougeole ou les oreillons, sans empêcher des flambées épidémiques dans des poches comportant énormément d’individus non vaccinés. Ainsi depuis 2016, dans le monde, les cas de rougeoles sont repartis à la hausse.

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L’article de Paul Fine met en garde également vis-à-vis des calculs simples sur le seuil d’immunité collective, valables seulement dans les situations idéalisées d’une population homogène. En réalité, l’hétérogénéité des situations (quelques personnes en contaminent beaucoup d’autres par exemple) rend plus incertain le niveau de contrôle à atteindre.

« Si vous définissez l’immunité collective comme une situation permettant de reprendre une vie normale, c’est un objectif difficile mais franchement atteignable », précise Alain Fischer. A condition de conserver un niveau de vaccination très élevé et optimisé auprès des personnes vulnérables et de respecter les mesures barrières dans certains contextes, comme le port du masque en intérieur mais aussi dans les grands rassemblements extérieurs, ainsi que des mesures adéquates dans les écoles.

« Mais l’objectif d’une immunité collective est plus ambitieux, puisqu’il s’agit théoriquement du contrôle complet du virus. Avec le variant Delta, c’est un scénario extrêmement plus difficile à atteindre », nuance Alain Fischer, le « M. Vaccin » du gouvernement.

  • Pourquoi le variant Delta fait-il reculer le seuil de l’immunité collective ?

Nettement plus transmissible que les variants précédents, le variant Delta, devenu prédominant, augmente la proportion de la population à protéger pour être en situation d’immunité collective – décrite par une simple formule mathématique : 1 – 1/R0. Cette proportion correspond en effet au pourcentage dont il faut réduire le R0 (ou cas secondaires), soit le nombre d’individus infectés par une personne contaminée, pour que celui-ci soit inférieur à 1. Plus le Rest élevé, plus le pourcentage de sujets immunisés nécessaire pour faire baisser l’incidence doit être élevé.

Pour la grippe saisonnière, avec un R0 de 2, l’immunité collective émerge donc avec 50 % de la population immunisée. Pour la rougeole, au R0 entre 12 et 20, la proportion est de 90 % à 95 % d’immunisation du groupe. Pour le Covid-19, au début de l’épidémie, R0valait 3 et donc le seuil était de 66 %. Mais le variant Delta a un R0 autour de 6, poussant la proportion à plus de 83 %, un niveau difficilement atteignable.

Brigitte Autran, professeure émérite d’immunologie à la faculté de médecine Sorbonne-Université, membre du COSV, préfère parler d’« immunité protectrice » contre les formes graves de la maladie, plutôt que d’immunité collective. « C’est une chance que ce variant reste sensible au vaccin, mais la capacité de protection de celui-ci est diminuée, même si on garde une très bonne protection contre la maladie sévère », souligne-t-elle. Les données sur le variant Delta montrent en effet que si le vaccin protège contre les formes graves et la mortalité, il ne sera pas suffisant pour enrayer la circulation du nouveau coronavirus dans la population.

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Autre inquiétude, l’arrivée de nouveaux variants qui échapperaient à la protection vaccinale. « Plus on tarde à se faire vacciner, plus on favorise la circulation du virus et donc l’émergence de variants plus transmissibles et de plus en plus résistants, avertit la professeure Samira Fafi-Kremer, directrice de l’institut de virologie du CHU de Strasbourg. C’est d’ailleurs la problématique à laquelle nous sommes confrontés avec le variant Delta, qui se révèle moins sensible au vaccin et très transmissible. Oui, on va atteindre l’immunité collective mais dans quel délai, après quels dégâts ? Difficile à dire », poursuit-elle.

Enfin, si les personnes infectées ou vaccinées développent une réponse immunitaire, il existe de grandes incertitudes sur sa durée. « Les données disponibles montrent clairement que la protection contre l’infection au SARS-CoV-2 commence à diminuer avec le temps après les premières doses de vaccin », ont indiqué dans un communiqué commun, mercredi 18 août, les autorités sanitaires américaines. Contrairement à des maladies comme la rougeole, dont l’immunité post-infection est à vie, les coronavirus n’engendrent malheureusement pas une immunité individuelle « stérilisante ».

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« C’est le cas avec tous les vaccins mais également après l’infection, rappelle Samira Fafi-Kremer. Il ne faut pas oublier que tout le monde ne répond pas de la même manière au vaccin, l’immunité varie donc d’une personne à l’autre en fonction de nombreux paramètres tels que l’âge, l’état de santé, des facteurs génétiques, etc. » De plus, une étude de chercheurs de l’institut Pasteurpubliée dans Nature en juillet, a mis en évidence que les anticorps de personnes ayant reçu les deux doses du vaccin Pfizer ou du vaccin AstraZeneca « restent neutralisants, mais sont trois à six fois moins puissants contre Delta, par rapport à Alpha », précisait Olivier Schwartz, co-auteur principal de l’étude et responsable de l’unité Virus et Immunité (Institut Pasteur/CNRS).

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  • Peut-on espérer l’éradication du virus ?

Pour beaucoup, l’éradication du SARS-CoV-2 semble hors de portée, il faudra vivre avec. « Compte tenu de l’évolution de la maladie, c’est clair qu’on ne va pas éradiquer le virus, ce qu’on espère c’est qu’il devienne un peu comme la grippe qui revient régulièrement et que l’on arrive à gérer, précise Jean-Daniel Lelièvre. Pour l’éradiquer, il faudrait un vaccin qui marche à 100 % sur toutes les souches et que toute la population mondiale soit vaccinée. Mais l’objectif, c’est de contrôler le virus au maximum et que même s’il reste des formes graves, elles se répartissent sur l’ensemble d’une année et puissent être assimilées par le système de santé. »

Il reste difficile d’éliminer des maladies virales. Pour l’heure, seules la variole et la peste bovine ont été éradiquées, la poliomyélite n’est plus endémique que dans deux pays. S’agissant du SARS-CoV-2, « le but est d’obtenir une immunité collective de protection contre les formes sévères de la maladie, en arrivant à ce que les réanimations fonctionnent de façon normale et pérenne, que les services hospitaliers reprennent une vie normale pour toutes les autres pathologies », confirme Brigitte Autran.

Même constat pour Samira Fafi-Kremer : « Il est certain que nous n’atteindrons jamais zéro infection, même avec le vaccin, mais nous pourrons atteindre zéro hospitalisation. L’objectif étant de cohabiter en harmonie avec le virus en ne développant que des formes légères ou asymptomatiques, comme c’est le cas avec les autres coronavirus bénins. »

  • Cela remet-il en cause la stratégie de la campagne vaccinale ?

Malgré les débats sur la possibilité d’atteindre une immunité collective, tous les experts s’accordent sur le fait qu’une vaccination la plus large possible reste indispensable pour lutter contre le virus. D’abord, parce que plus le nombre de personnes immunisées est grand, moins les vagues, même sans mesure de protection, sont hautes – la flambée actuelle aux Antilles, où la vaccination complète n’est que d’environ 20 %, en offre un contre-exemple.

Mais surtout, la vaccination reste le meilleur moyen d’éviter l’hospitalisation et de mourir du Covid-19Selon les données de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), entre le 2 et le 8 août, 84 % des admissions en soins critiques et 76 % des admissions en hospitalisation conventionnelle étaient le fait de personnes non vaccinées, contre 9 % et 17 % pour les personnes complètement vaccinées, sachant qu’à cette période, 38 % de la population n’avait reçu aucune dose, tandis que 47 % avaient un schéma vaccinal complet. « Ainsi, à taille de population comparable, il y a onze fois plus d’entrées en soins critiques parmi les non-vaccinés que parmi les complètement vaccinés », précise la Drees. Et pas loin de cinq fois plus de décès.

Le gouvernement se fixe pour objectif, d’ici à la fin août, d’avoir injecté au moins une dose à 50 millions de personnes, soit 75 % de la population totale. Une vraie performance qui placerait la France parmi les pays jouissant de la meilleure couverture vaccinale, derrière des pays comme le Portugal ou l’Uruguay (78 % et 76 % au 19 août). Pour atteindre 90 % de couverture vaccinale, vacciner 100 % des plus de 12 ans ne suffira pas. Selon une étude de l’Institut Pasteur, la moitié des contaminations en septembre toucheront les 0-17 ans, compte tenu de leur faible couverture vaccinale et de la forte transmissibilité de Delta

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C’est pourquoi la vaccination des enfants se posera avec force dans les mois et années qui viennent. Des études cliniques sont actuellement en cours pour déterminer si ces vaccins sont efficaces et sûrs pour les 5-12 ans, mais aussi combien de doses seront nécessaires pour les protéger. Les résultats sont attendus avant fin 2021 pour ceux de Pfizer et Moderna, « donc une campagne de vaccination chez les très jeunes ne serait pas susceptible de commencer avant 2022 », souligne le ministère de la santé. Des dates appelées à « bouger dans un sens comme dans l’autre compte tenu des incertitudes sur le sujet ».

Dans le même temps, une campagne de rappel commencera dès le 15 septembre à destination des résidents des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), des personnes de plus de 80 ans vivant à domicile et de celles à « très haut risque » de développer une forme grave du Covid-19, soit environ cinq millions de personnes.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a dénoncé une nouvelle fois, mercredi, la décision de plusieurs pays riches comme la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis de fournir une troisième dose de vaccin à une partie de leur population.

Pour l’OMS, les données n’ont pas démontré la nécessité d’un rappel dès maintenant et d’un point de vue « moral et éthique », il n’est pas bon que les pays riches organisent ce rappel « quand le reste du monde attend sa première injection », a justifié la scientifique en chef de l’organisation, Soumya Swaminathan. « Je ne suis pas totalement convaincu par ces arguments, argumente de son côté Alain Fischer. Quand on a commencé un programme vaccinal, ne pas faire de rappels serait un gâchis pas possible. On est forcé, d’une certaine manière, d’aller au bout du processus de protection des personnes fragiles. »

Une immunité collective est toujours temporaire, qu’elle soit érodée par les nouveau-nés non protégés ou les mouvements de population. Elle doit donc être entretenue. C’est pourquoi le COSV étudie l’hypothèse de coupler dans le futur la campagne vaccinale organisée tous les ans contre la grippe à un rappel contre le Covid-19. Un processus à prévoir sur le temps long, selon Pascal Crépey (Ecole des hautes études en santé publique, Rennes) : « Comme le virus va continuer à circuler ailleurs dans le monde, il faudra qu’on garde un niveau d’immunité suffisant pour éviter tout risque de redémarrage de l’épidémie. »

Pascale Santi,  Delphine Roucaute et  David Larousseri

Covid-19 : lever les gestes barrières avant d’avoir atteint l’immunité collective favorise l’irruption de variants résistants

Un phénomène, appelé « pression de sélection », favorise le développement de souches plus résistantes au vaccin dans les populations de plus en plus vaccinées chez qui les gestes barrières se relâchent mais qui n’ont pas encore atteint l’immunité collective. 

Le Monde avec AFPPublié le 30 juillet 2021 à 21h12  

Temps de Lecture 2 min. 

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/07/30/covid-19-lever-les-gestes-barrieres-avant-d-avoir-atteint-l-immunite-collective-favorise-l-irruption-de-variants-resistants_6090090_3244.html

Le 28 juillet, des promeneurs portent le masque, qui est de nouveau obligatoire sur la plage de Biarritz.
Le 28 juillet, des promeneurs portent le masque, qui est de nouveau obligatoire sur la plage de Biarritz. BOB EDME / AP

Alléger les gestes barrières, tels que le port du masque et la distanciation physique, à un moment où toute la population n’est pas encore vaccinée, accroît sensiblement le risque d’apparition de variants du coronavirus résistants au vaccin, affirme une étude, publiée vendredi 30 juillet.

Alors que près de 60 % des Européens ont reçu au moins une dose de vaccin contre le Covid-19, les auteurs de la parution montrent la nécessité de maintenir d’autres précautions que le vaccin, jusqu’à ce que toute la population soit immunisée.

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Pour étudier la façon dont le coronavirus pourrait muter en réaction à la progression de la couverture vaccinale, une équipe de chercheurs de plusieurs pays européens a simulé la probabilité qu’une souche résistante aux vaccins émerge au sein d’une population de 10 millions d’habitants, d’ici à trois ans.

Leur modèle intègre, en variables, le niveau de vaccination de la population, le taux de mutation du virus et sa vitesse de transmission. Il anticipe des « vagues » successives, avec une envolée des contaminations suivie par une chute des nouveaux cas, après l’instauration de restrictions, comme un confinement.

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Phase critique entre 60 % et 90 % de vaccinés

Sans surprise, l’étude, publiée dans la revue Nature Scientific Reports, conclut qu’une vaccination rapide réduit le risque d’émergence d’une souche résistante. Toutefois, de manière contre-intuitive, leur modèle montre aussi que ce risque est maximal lorsqu’une grande partie de la population est déjà vaccinée, mais pas suffisamment pour assurer une immunité de groupe.

Ce phénomène est qualifié de « pression de sélection » : à mesure qu’une plus grande partie de la population a développé des anticorps contre le virus, l’avantage compétitif des souches plus résistantes s’accroît. Selon les chercheurs, c’est à partir d’un seuil de 60 % de vaccinés que la probabilité d’émergence de variants résistants devient élevée, et jusqu’à l’immunité collective (aujourd’hui estimée à environ 90 % de la population vaccinée pour le variant Delta).

Ce taux correspond à la situation actuelle dans la plupart des pays européens, confrontés à la propagation rapide du variant Delta. Au niveau mondial, à peine plus de 1 milliard de personnes sont complètement vaccinées et certains pays, notamment en Afrique et en Amérique du Sud n’ont pas encore commencé à vacciner à large échelle, en raison d’un manque de doses.

Ces résultats montrent la nécessité de maintenir des mesures de précaution jusqu’à ce que tout le monde soit vacciné et de faire « un effort de vaccination réellement mondial », sans quoi « des souches résistantes aux vaccins pourraient être éliminées dans certaines populations mais persister ailleurs », avant de se répandre, soulignent les auteurs.

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Le Monde avec AFP

**Covid-19 : face au variant Delta, l’efficacité et les limites des vaccins à ARN

Une étude américaine menée à partir de données de 75 000 patients constate que la protection induite par le vaccin Moderna serait plus prolongée qu’avec le Pfizer. 

Par Stéphane Foucart et Pascale Santi

Publié le 14 août 2021 à 06h36 – Mis à jour le 15 août 2021 à 17h31  

Temps de Lecture 5 min. 

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/08/14/covid-19-face-au-variant-delta-l-efficacite-et-les-limites-des-vaccins-a-arn_6091407_3244.html

Dans un restaurant de Los Angeles en Californie, le 7 août 2021. Une preuve de vaccination est demandée aux clients avant leur entrée.
Dans un restaurant de Los Angeles en Californie, le 7 août 2021. Une preuve de vaccination est demandée aux clients avant leur entrée. PATRICK T. FALLON / AFP

Essentiel pour limiter les dégâts sanitaires du Covid-19, le vaccin ne sera pas suffisant pour enrayer, à lui seul, la circulation du nouveau coronavirus dans la population. En cause, notamment, l’efficacité réduite du vaccin de Pfizer-BioNTech – et dans une moindre mesure de celui de Moderna –, face au variant Delta, désormais majoritaire en France.

Dans une prépublication postée le 9 août sur le portail MedRxiv, des chercheurs du réseau hospitalo-universitaire américain Mayo Clinic et de la société d’analyse de données Nference proposent la première estimation comparative et chiffrée, en vie réelle, de l’efficience des deux vaccins à ARN messager. Ces données suggèrent le maintien d’un haut niveau de protection, supérieur à 75 %, contre les formes graves de la maladie, face au Delta.

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Mais la protection contre l’infection – symptomatique ou non – chute devant le variant apparu en Inde et descend jusqu’à à peine plus de 40 % pour le Pfizer. Le Moderna, beaucoup moins utilisé en France, conserve quant à lui un haut niveau de protection. La perspective d’atteindre rapidement l’immunité de groupe grâce à la seule vaccination s’éloigne ainsi encore un peu plus.

Appel à des études complémentaires

Ces chiffres, non encore formellement publiés, doivent être considérés avec précaution. Mais, selon les scientifiques sollicités par Le Monde, ils sont crédibles et surtout cohérents avec d’autres éléments de preuve déjà disponibles. Les auteurs ont analysé les données d’hospitalisation et de résultat des tests RT-PCR de Mayo Clinic, obtenues en janvier et en juillet, sur plus de 75 000 patients du Minnesota. Ils ont ensuite rétrospectivement comparé le destin sanitaire des personnes non vaccinées avec celles ayant bénéficié de deux doses, en sélectionnant les plus de 18 ans et en tenant compte du sexe, du groupe ethnique et de la date de vaccination.

Les chercheurs ont ainsi pu évaluer l’efficacité des deux vaccins face aux variants Alpha (dit « anglais ») et Delta (« indien »), en s’appuyant sur le fait qu’au Minnesota le premier était largement dominant en janvier et le second en juillet. Les résultats sont éloquents. Face à l’Alpha, le Pfizer offrirait une protection de 85 % contre l’hospitalisation et de 76 % contre l’infection, le Moderna protégeant, respectivement, contre ces événements à 91,6 % et à 86 %. Face au Delta, le Moderna ne protège plus qu’à 81 % contre l’hospitalisation et à 76 % contre l’infection, tandis que le Pfizer conserve un taux de protection de 75 % contre l’hospitalisation, mais de seulement 42 % contre l’infection.

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Les chercheurs ont confronté ces résultats avec ceux d’autres Etats. Ces dernierssemblent confirmer la meilleure tenue du Moderna face au variant Delta. « En Floride, qui connaît actuellement la plus forte poussée de Covid-19 à ce jour [aux Etats-Unis], le risque d’infection en juillet après une vaccination complète avec l’ARNm-1273 [Moderna] était environ 60 % plus faible qu’après une vaccination complète avec le BNT162b2[Pfizer] », écrivent les chercheurs. Ils appellent à des études complémentaires pour confirmer ce différentiel, entre deux produits pourtant réputés très proches, et le cas échéant pour en élucider les mécanismes. De tels travaux pourraient en effet s’avérer très utiles pour la mise au point de nouveaux vaccins.

« Un vaccin n’est jamais efficace à 100 % »

Comme toutes les études réalisées en vie réelle, l’analyse des données est délicate et tous les biais n’ont pu être écartés par les auteurs. L’épidémiologiste Mircea Sofonea (université de Montpellier), qui n’a pas participé à ces travaux, relève ainsi que le statut sérologique des patients est inconnu et n’a donc pu être pris en compte. « Cela signifie que, dans le groupe des non-vaccinés, il ne peut être exclu que certains aient été préalablement en contact avec le virus et aient ainsi développé une immunité, explique-t-il. Puisque l’efficacité des vaccins est ici estimée en comparant les vaccinés et les non-vaccinés, il est possible que ces résultats minorent légèrement l’efficacité réelle des deux vaccins. »

Cependant, ajoute M. Sofonea, « ces travaux suggèrent que, face au Delta, les vaccins ne sont pas aussi efficaces que ce à quoi on pouvait s’attendre pour contrôler la circulation du virus : le seul levier de la vaccination ne sera pas suffisant pour faire régresser l’épidémie ».

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Ces estimations de baisse d’efficacité des vaccins face au Delta ne surprennent pas le virologue Olivier Schwartz, de l’Institut Pasteur. « C’est cohérent avec ce que l’on sait par ailleurs, dit-il. On sait que la quantité d’anticorps neutralisants a tendance à diminuer dans les mois qui suivent la vaccination. Or, notre équipe a montré [dans des travaux publiés le 8 juillet dans la revue Nature], comme d’autres équipes, qu’il faut environ quatre fois plus d’anticorps pour neutraliser le Delta qu’il n’en faut pour neutraliser l’Alpha. »

« Un vaccin n’est jamais efficace à 100 %, renchérit Benjamin Terrier, professeur de médecine interne (hôpital Cochin à Paris). Des données de Singapour montrent aussi que les personnes vaccinées infectées ont une charge virale qui diminue plus rapidement, et donc transmettent probablement moins que les sujets non vaccinés. »

Garder le masque en milieu clos

Des travaux français prépubliés sur la plate-forme HAL, coordonnés par François Blanquart, chercheur (CNRS) au Centre interdisciplinaire de recherche en biologie, et Florence Débarre, chercheuse (CNRS) à l’Institut d’écologie et des sciences de l’environnement de Paris, suggèrent en effet que la charge virale (c’est-à-dire, schématiquement, la quantité de virus) retrouvée dans le nasopharynx chez les personnes infectées mais asymptomatiques est plus faible chez les vaccinés, deux semaines après la deuxième dose, que chez les non-vaccinés.

Toutefois, précise Florence Débarre, « lorsque l’infection est symptomatique, nous ne détectons pas de différence de charge virale entre les patients totalement vaccinés et ceux qui ne sont pas totalement vaccinés ». Avec, dans ce cas, un potentiel de transmission probablement comparable.

Obtenues grâce aux données anonymisées des résultats de près de 300 000 tests RT-PCR effectués en France entre mi-juin et fin juillet, ces données portent autant sur le variant Alpha et que sur le Delta. « Ces résultatsainsi que les doutes sur le maintien de l’efficacité de certains vaccins contre l’infection par le variant Delta, incitent à prendre au sérieux le potentiel de transmission du virus chez les personnes symptomatiques, même si elles ont été vaccinées », affirme Mme Débarre.

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« Dans ce contexte et face à un virus plus transmissible, compte tenu du mode de transmission du SARS-CoV-2, il semble prudent de garder le masque en milieu clos »,indique Nathan Peiffer-Smadja, infectiologue à l’hôpital Bichat, à Paris. D’autant plus que la durée de validité d’un test négatif au Covid-19 est allongée à soixante-douze heures depuis le 9 août, contre quarante-huit heures initialement. La prudence s’impose, précise l’infectiologue, car « plus le virus circule, plus de nouveaux variants peuvent se développer ». Fin juillet, les centres pour le contrôle et la prévention des maladies américains avaient d’ailleurs mis en avant l’argument de la très haute transmissibilité du variant Delta pour justifier leur recommandation de réintroduire le masque en intérieur.

Mise à jour du dimanche 15 août : le nombre de patients enrôlés dans l’étude a été corrigé.

Stéphane Foucart et  Pascale Santi

Voir aussi:

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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