Une réflexion profonde s’impose sur la notion d’urgence en santé – Avec l’obligation du passe sanitaire, il ne fait aucun doute que le travail des assistants de régulation médicale du SAMU sera rendu un peu plus difficile encore 

Passe sanitaire à l’hôpital : « Une réflexion profonde s’impose sur la notion d’urgence en santé »

TRIBUNE

Louise Robert

Doctorante en sciences du langage

Alors que seuls les patients admis à l’hôpital en urgence sont exemptés de la présentation du passe sanitaire, la spécialiste du langage Louise Robert rappelle, dans une tribune au « Monde », que la notion d’urgence ne fait pas l’objet d’un consensus au sein des services de secours en France.

Publié le 18/08/2021 à 17h00    Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/08/19/passe-sanitaire-a-l-hopital-une-reflexion-profonde-s-impose-sur-la-notion-d-urgence-en-sante_6091829_3232.html

Tribune. La présentation du passe sanitaire est désormais requise à l’entrée des hôpitaux pour les soins sur rendez-vous. Il est précisé que cette mesure ne concerne pas les personnes admises à l’hôpital en urgence – le degré d’urgence étant laissé à la libre appréciation des soignants. Une telle décision suggère qu’il serait possible de procéder à un tri systématique en amont de l’accès à l’hôpital entre ce qui est urgent et ce qui ne l’est pas.

Mais sur quels critères le patient serait-il capable de déterminer que son besoin de soins justifie ou non d’être traité immédiatement ? Interroger ces critères pourrait bien nous être utile au-delà du contexte du passe sanitaire à l’hôpital. En effet, alors que la question de la réorganisation des numéros d’urgence suscite depuis quelque temps déjà un vif débat, cette nouvelle mesure rappelle qu’une réflexion profonde s’impose sur la notion d’urgence en santé.

Des situations hétérogènes

Deux visions de l’aide urgente s’affrontent : d’un côté celle portée par les défenseurs d’un numéro unique « secours » qui ne devrait concerner que ce qui est qualifiable comme urgence vitale évidente, comme les accidents de la route ou les arrêts cardiaques. De l’autre côté, celle du SAMU qui défend le numéro unique « santé » et rappelle qu’une urgence vitale peut tout à fait se dissimuler sous des symptômes qui semblent relever de la médecine générale. C’est pourquoi le SAMU revendique sa fonction de lieu d’orientation dans le système de soins et appelle à ne pas laisser aux patients la responsabilité de décider seuls si leur problème est urgent ou non.

La perspective d’une distinction renforcée entre urgent et non urgent pourrait nous donner un aperçu de l’avenir de notre système de soins si nous laissons la réponse aux besoins de santé se standardiser un peu plus encore

Le SAMU, réservé à l’origine à la « médecine au pied de l’arbre » pour secourir les victimes d’accidents de la route, est aujourd’hui doté d’une double mission de réponse à l’urgence vitale et d’accès à la permanence des soins. Une activité qui, contrairement à la médecine de spécialité, ne repose pas sur un objet de travail clairement défini mais plutôt sur la prise en charge globale des malades, et oscille souvent entre le social et le médical.

On sait que les patients qui sollicitent une aide médicale urgente répondent de situations très hétérogènes. C’est pour cela qu’existe la régulation médicale. Il s’agit, pour apporter le meilleur soin, de procéder à une mise en relation entre des facteurs (âge, symptômes, poly-pathologies…) et des circonstances personnelles. Cet exercice se trouve compliqué par le fait que les usagers fondent leur demande de soins sur la base d’une urgence ressentie. Ainsi, presque toujours, le besoin de résolution d’un problème de santé est urgent.

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Avec l’obligation du passe sanitaire, il ne fait aucun doute que le travail des assistants de régulation médicale du SAMU sera rendu un peu plus difficile encore : les patients en détresse ne disposant pas du passe déploieront des efforts d’argumentation pour convaincre de l’urgence de leur situation, ce qui risque de surcharger encore un peu plus les numéros d’urgence. Or, il manque déjà du monde pour répondre au téléphone au SAMU.

Nouveau mode de « triage »

Surtout, cette mesure montre que le débat dépasse le cadre d’une simple rivalité entre le SAMU et les pompiers en matière de réception des appels d’urgence. Renforcer la distinction entre urgent et non urgent s’inscrit en effet dans une longue histoire de la rationalisation de nos institutions du soin.

Le philosophe et sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918) dans son ouvrage Les Pauvres [première édition en allemand en 1907] décrivait au début du XXe siècle la transformation progressive des activités institutionnelles de charité en un système basé sur des méthodes bureaucratiques, fondé sur des critères objectifs tels que la cécité, la folie ou la maladie chronique.

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Jugé plus efficace et rationnel, ce système a toutefois pour contrepartie, soulignait-il alors, d’accorder peu d’importance aux circonstances personnelles des individus. Plus tard, l’essor de la médecine programmée et segmentée destinée à des patients hypersélectionnés a progressivement exclu de l’hôpital ceux qui étaient auparavant accueillis pour une prise en charge autant sociale que médicale.

Ce nouveau mode de « triage », bien qu’il réponde d’un impératif sanitaire exceptionnel, interroge notre conception même du traitement des demandes de soin. Si la récente panne des numéros d’urgence rappelle que nous devons travailler à leur évolution technologique et organisationnelle, il faudra préserver la possibilité d’une réponse médicale singulière, proposée à chaque individu en fonction de ses dispositions personnelles, sa volonté, ses besoins.

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La perspective d’une distinction renforcée entre urgent et non urgent pourrait nous donner un aperçu de l’avenir de notre système de soins si nous laissons la réponse aux besoins de santé se standardiser un peu plus encore. Demain, devrais-je juger seul du niveau de gravité de mon problème de santé pour savoir quel numéro appeler ? Il ne s’agit donc pas ici de douter de la nécessité d’instaurer le passe sanitaire à l’hôpital mais de souligner qu’il importe de veiller à ce que des orientations fondamentales pour l’avenir de nos institutions de la santé ne s’écrivent pas dans un contexte de catastrophe sanitaire.

Louise Robert est spécialiste de la régulation médicale au SAMU et des processus d’innovation technologique, organisationnelle et pédagogique dans le domaine de la santé à l’université Paul-Valéry-Montpellier-III, unité de recherche Lhumain (Langages humanités médiations apprentissages interactions numérique).

Louise Robert(Doctorante en sciences du langage)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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