Le lambertisme, une histoire clandestine de la gauche française
Ecole de pensée majeure de la gauche, à la vie interne tumultueuse, le trotskisme « lambertiste » a fourni plusieurs hommes politiques de premier plan. Lionel Jospin (premier ministre), Jean-Christophe Cambadélis (premier secrétaire du PS) ou encore Jean-Luc Mélenchon (candidat à plusieurs présidentielles) sont issus de ses rangs.
Par Abel Mestre Publié le 14 août 2021 à 01h50, mis à jour hier à 14h48
Temps de Lecture 14 min.

C’est un entretien qui serait passé inaperçu pour les non-initiés, si Le Canard enchaîné ne l’avait pas relevé. Fin mai, Jean-Luc Mélenchon répondait aux questions d’un hebdomadaire méconnu, aux 5 000 abonnés revendiqués, Informations ouvrières. Le candidat à la présidentielle y dénonçait la « dérive » d’une partie des forces de l’ordre, et jugeait « consternante » l’attitude de ceux qui, à gauche, « ont accepté les injonctions de syndicats factieux de la police ». Ce journal confidentiel est celui du Parti ouvrier indépendant (POI). Avec leurs frères ennemis du Parti ouvrier indépendant et démocratique (POID, issu d’une scission en 2015), ils sont les derniers avatars d’un vieux courant de l’extrême gauche française, le trotskisme lambertiste, du pseudonyme de son chef historique, mort en 2008, Pierre Lambert, de son vrai nom Pierre Boussel.
Ce courant minoritaire, entretenant volontiers le secret et la paranoïa, a mauvaise réputation : ses contempteurs le disent « sectaire », « violent » ou encore « misogyne ». Il est auréolé de mystère : ses membres utilisent des pseudonymes et il pratique l’entrisme. Surtout, n’a-t-il pas envoyé clandestinement des dizaines de militants à Force ouvrière (FO) et au Parti socialiste (PS), dont l’un d’entre eux, Lionel Jospin, a fini par être premier secrétaire du parti au poing et à la rose ?
Le lambertisme fut, en réalité, une école de pensée majeure de la gauche française. Ce courant a irrigué la social-démocratie hexagonale, aussi bien d’un point de vue politique, syndical, que dans le monde associatif et la franc-maçonnerie. Chez les intellectuels aussi sa marque est présente, avec plusieurs historiens et journalistes passés par ses rangs.
Cependant le lambertisme reste largement méconnu. « Il y a eu un ostracisme envers les lambertistes. On a été effacé de l’intelligentsia gauchiste », regrette Jean-Christophe Cambadélis, l’un de ses plus célèbres anciens. Comme lui, beaucoup rappellent que sur les plus de mille pages des deux tomes de Génération, œuvre de référence sur Mai 68 écrite par Hervé Hamon et Patrick Rotman (Seuil, 1987), pas une ligne n’est consacrée à l’Organisation communiste internationaliste (OCI), la dénomination des lambertistes à l’époque. Deux occurrences évoquent Lambert. Point. Ils sont effacés de la photo.

Pourtant, quelle organisation politique radicale peut-elle se vanter d’avoir fourni un premier ministre (Lionel Jospin), deux premiers secrétaires du PS (Lionel Jospin et Jean-Christophe Cambadélis), deux candidats à la présidentielle (Lionel Jospin et Jean-Luc Mélenchon), et plusieurs parlementaires ou syndicalistes ? Encore aujourd’hui, M. Mélenchon (qui a fait savoir, par son entourage, qu’il ne souhaitait pas répondre aux sollicitations du Monde), principale figure de la gauche, en tête de cette famille politique dans les sondages, ne renie pas son passé lambertiste, mais ne le met pas non plus en avant. Il entretient, d’ailleurs, de bonnes relations avec le POI, qui le soutient (contacté, le parti n’a pas donné suite à nos demandes de rencontre).
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Pureté idéologique
« Le lambertisme, ça n’existe pas ! », lance, dans un demi-sourire, Daniel Gluckstein. « Le premier à rire de cette expression était Pierre Lambert lui-même, continue le chef du POID. Léon Trotsky contestait le terme de “trotskiste”, inventé par ses adversaires. » A 68 ans, M. Gluckstein reçoit dans les locaux flambant neufs du POID, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), entouré de nombreux livres, aussi bien les classiques marxistes que le dernier opus d’un ancien « lamberto » qu’il apprécie, le député « insoumis » Alexis Corbière. « Ce que l’on appelle lambertisme est réductible au marxisme, enrichi par l’expérience de la révolution russe et par le combat de Léon Trotsky pour la IVe Internationale [fondée par Trotsky en 1938] et contre le stalinisme », précise encore Daniel Glusckstein.

Pour définir ce courant politique, Christophe Bourseiller, auteur d’une enquête de référence sur le lambertisme et FO (Cet étrange Monsieur Blondel, Bartillat, 1996) remonte à la scission de 1952 au sein de la IVe Internationale entre lambertistes et pablistes, les partisans de Michel Raptis, dit « Pablo ». « Le lambertisme est un courant historique du trotskisme qui apparaît au début des années 1950.
On voit alors se dégager deux sensibilités : l’une moderniste, incarnée par la IVe Internationale, qui s’intéresse par la suite au combat anticolonialiste, à la lutte des femmes, à l’écologie.
L’autre est orthodoxe. Elle s’attache au Programme de transition [texte de Trotsky], reste fidèle à une forme d’invariance et rejette les “nouveautés” qui lui semblent factices. » Le courant lambertiste s’oppose donc aux « liquidateurs » de l’héritage trotskiste.

Cette scission de 1952 est fondatrice non seulement du courant lambertiste en tant que tel, mais aussi d’un état d’esprit et d’une stratégie. L’état d’esprit, d’abord : le groupe Lambert est porteur de la pureté idéologique contre les traîtres, les pablistes. Ils sont honnis. Encore aujourd’hui certains anciens, comme M. Mélenchon, se servent de cette épithète pour définir ceux qu’ils méprisent. La stratégie, ensuite : en 1952, Pablo plaide pour un entrisme sui generis au sein des partis communistes (« staliniens » dans le jargon trotskiste). Les lambertistes, eux, estiment que leur ennemi principal est au contraire le stalinisme, qu’il n’est pas question de se déployer en son sein. Ils préfèrent donc une stratégie d’accompagnement de la social-démocratie – parmi les socialistes et surtout à Force ouvrière – contre le Parti communiste et la CGT.
Dans ces années de guerre froide, le mouvement trotskiste est au plus mal. Divisé, il subit l’hégémonie et la franche hostilité des communistes. Les lambertistes se distinguent par un sens inné du contre-courant, avec l’anticommunisme comme boussole. Ainsi, sur les luttes anticolonialistes, ils soutiennent, en Algérie, Messali Hadj et le Mouvement national algérien, contre le FLN. Au Vietnam, ils se réclament de Ta Thu Thau, leader trotskiste assassiné en 1945 par le Vietminh.
Autre erreur d’analyse : les lambertistes n’ont pas vu venir Mai 68. Leurs militants ne sentent pas monter la révolte étudiante, au contraire de leurs rivaux de la Jeunesse communiste révolutionnaire, autre organisation trotskiste emmenée par Alain Krivine, Henri Weber et Daniel Bensaïd. Eux sont à l’avant-garde des mouvements sociétaux. Ils compteront parmi les leaders du « joli mois de mai ». On ne peut pas en dire autant des lambertistes, qui décident même de fuir le théâtre des combats. « Ce fut une grande erreur de se retirer de la “nuit des barricades”, le 10 mai 1968. Cela a discrédité l’OCI chez les militants révolutionnaires, se remémore l’historien Benjamin Stora, qui racontera sa jeunesse lambertiste dans La Dernière Génération d’octobre (Pluriel, 2008). La grève de SUD-Aviation [à Nantes], qui donne le départ de la grève générale, c’est l’OCI. On passe à côté des nouveaux mouvements sociaux. »
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Cela est un choix délibéré. Le primat est donné à la lutte des classes, à la classe ouvrière et donc au travail syndical. François Coustal, coauteur avec Hélène Adam de C’était la Ligue (Syllepse, 2019), qui retrace l’aventure de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), confirme : « Le courant lambertiste ne voyait de solution que dans la mise en marche du mouvement syndical traditionnel. Tout le monde s’y intéressait mais pour eux, c’était essentiel. » Malgré ces ratages, c’est pourtant juste après 1968 que le lambertisme va connaître sa plus forte expansion, jusqu’au début des années 1980. Ceux qui font ce choix racontent tous la même histoire. Celle d’une attirance pour l’austérité intellectuelle, l’ascèse militante.
Dans son grand bureau sur les Champs-Elysées, Marc Rozenblat s’amuse à évoquer ses années de jeunesse. Aujourd’hui président de Constructions développement urbains, il a passé plus d’une dizaine d’années au sein du courant lambertiste, notamment dans le syndicalisme étudiant dans les années 1970 et 1980. « Pour nous, les gauchistes étaient des petits-bourgeois qui jouaient à la guéguerre, alors que tout devait se jouer dans les syndicats. Ils étaient sales, ce n’était pas mon mode de vie. Je ne voulais pas d’un monde du désordre, les gauchistes voulaient le bordel. Et là, je trouve une organisation à la fois révolutionnaire et pour l’ordre. Il est interdit de se droguer, ils étaient habillés correctement. L’OCI offrait une autre porte. » Les lambertistes se veulent des léninistes, des révolutionnaires professionnels, à l’image de Jan Valtin dans Sans patrie, ni frontières, l’une de leurs lectures favorites parue dans l’Hexagone en 1947. Selon une expression appréciée des « lambertos », les gauchistes sont qualifiés de « décomposés ».
Exclusions, excommunications, procès
Sur un autre ton, plus discret et pondéré, le journaliste Denis Sieffert, ancien directeur de l’hebdomadaire Politis, raconte plus ou moins la même histoire. « J’adhère en 1971. Je suis un enfant de 1968, j’avais 18 ans. Je suis arrivé par les livres. A Censier, je frappe à la porte de leur local, le responsable me raconte le lambertisme. Un gars qui vient tout seul, comme moi, c’était super suspect. On s’est longtemps méfié de moi, on me prenait pour un flic », rembobine l’auteur de Gauche : les questions qui fâchent (Les Petits Matins, 230 pages, 16 euros). Denis Sieffert fut le président de l’UNEF-Unité syndicale, dirigée par le groupe Lambert après une scission en 1971 avec les étudiants communistes qui, eux, étaient à l’UNEF-Renouveau.
« Les lambertistes ont constitué un courant d’ordre hostile à la révolution et à l’esprit de Mai 68, estime pour sa part le préfet Didier Leschi, ancien dirigeant étudiant, ex-membre de la LCR et auteur du livre Rien que notre défaite (Editions du Cerf, 2018). Ils ont été dans les années 1970 le fer de lance de la social-démocratie – à partir de FO, au sein de l’université et à travers l’entrisme dans le PS – contre l’extrême gauche, le PCF ou encore le Ceres [Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste, aile gauche du PS, dont le leader était Jean-Pierre Chevènement]. »
Autre trait spécifique aux lambertistes que M. Leschi tient à souligner : « Ils étaient contre les mouvements sociaux et sociétaux de l’époque, hermétiques au mouvement des femmes par exemple. Au moment de l’épuisement de l’élan de Mai, ils ont aidé la social-démocratie à reprendre pied dans la jeunesse. »
Comme dans toute organisation disciplinée, il faut faire ses classes, accomplir des étapes, si l’on veut entrer dans le cercle fermé des militants. Tous ceux passés par le lambertisme insistent ainsi sur la formation reçue. Dans les groupes d’études révolutionnaires (GER), on doit lire les classiques du marxisme, du léninisme et du trotskisme, puis en faire un exposé et en débattre. « L’OCI m’a structuré. C’était comme une yeshiva, ça avait tout du judaïsme ashkénaze. Il y avait une déification du livre : si vous modifiiez le Programme de transition, vous étiez un révisionniste liquidateur, avance M. Rozenblat. Dans les GER on devait lire, faire des comptes rendus de lectures, apprendre les textes sacrés. Il fallait aussi apprendre à polémiquer sur ces textes sacrés. On était les meilleurs polémistes dans les halls de fac. »

Mais les plus fins tribuns d’assemblées générales deviennent parfois les pires procureurs politiques. Comme souvent chez les trotskistes, la vie du lambertisme est rythmée par les exclusions, les excommunications, les procès. Dans ce cénacle, Pierre Lambert règne en maître. Quand on revoit la propagande officielle de la présidentielle de 1988 où Lambert est candidat (il fera moins de 1 % des voix), difficile de croire au chef charismatique : on découvre un petit monsieur terne. Benjamin Stora se souvient pourtant de quelqu’un de « super gentil, mais aussi impitoyable et rusé. C’est lui qui donnait la ligne. Sa force était de jouer avec toutes les sensibilités. Dès qu’il y avait une dissidence, il la remplaçait par quelqu’un de plus jeune, sans mémoire. Comme ça, il n’y avait pas de menaces ».
Marc Rozenblat : « Il était charismatique, un vrai tribun. On se retrouvait en réunion du comité central et c’était le maître et ses élèves. Les mecs forts quand Lambert n’était pas là devenaient des gosses devant lui. Personne ne lui répondait, ils baissaient la tête. » Jean-Christophe Cambadélis : « Il avait un certain charisme avec un grand sens tactique. C’était un personnage double : à la fois révolutionnaire intransigeant avec une discipline de fer, et en même temps c’était un homme d’un entregent extraordinaire, parlant à tout le monde. »
Lente agonie
Malgré cette vie interne tumultueuse, les lambertistes traversent la décennie 1970 avec un dynamisme inattendu. La décision de s’arrimer au PS face au PCF s’avère payante, les adhésions se multiplient. Les lambertistes sont en nombre à FO et ont des « sous-marins » chez les socialistes. Le plus connu d’entre eux, Lionel Jospin (qui n’a pas souhaité s’exprimer) gravissant même les échelons jusqu’au sommet.
Sauf qu’au jeu de l’infiltration, les risques sont grands de voir ses « agents » se faire« retourner ». Ainsi, Lionel Jospin s’éloigne peu à peu. « Lambert rompt avec Jospin car il prend conscience qu’il est passé de l’autre côté, raconte Daniel Gluckstein. Quand il devient premier secrétaire, il est encore trotskiste, et au bout d’un certain temps Lambert se rend compte que leur relation est superficielle, sans contenu. » En clair, M. Jospin était devenu un socialiste auprès de Lambert et non plus un trotskiste au sein du PS.

Le coup le plus dur viendra en 1986, et de la part des jeunes. Les lambertistes contrôlent l’UNEF-Unité syndicale et décident, en 1980, d’opérer un rapprochement avec une petite organisation, le Mouvement d’action syndicale, proche de la LCR et menée par Julien Dray. Cela donnera l’UNEF-Indépendante et démocratique (UNEF-ID). Jean-Christophe Cambadélis mène l’opération et prend la tête du syndicat. Comme l’UNEF-US quelques années auparavant, l’UNEF-ID est essentielle pour les lambertistes : ils sont des interlocuteurs pour les négociations et peuvent organiser des bataillons d’étudiants. C’est leur deuxième jambe syndicale, le corollaire parfait à l’implantation dans FO. L’UNEF-ID sera aussi le point d’appui dans la jeunesse pour le futur gouvernement socialiste. Le syndicat est donc au cœur du pas de deux entre le PS et le mouvement de Pierre Lambert.
Lire notre archive (2001)*: Le lambertisme, rude école de l’anticommunisme de gauche
Mais peu à peu les « unéfiens » s’autonomisent, en ont assez du sectarisme groupusculaire. Ils décident d’organiser une « fraction clandestine » à l’OCI. Jean-Christophe Cambadélis et Benjamin Stora, notamment, sont au cœur de l’opération. Marc Rozenblat, alors président du syndicat étudiant, et ses lieutenants font aussi partie du complot. « On se structure comme le FLN. Par groupes de trois. Un militant n’en connaît que deux autres, raconte aujourd’hui M. Cambadélis. Après notre départ, des mecs du service d’ordre me poursuivent, je ne dormais pas chez moi. » L’état de menace permanent fatigue « Kostas », son pseudonyme, et il finit par prévenir le parti : « Je leur dis : “Vous touchez un militant, on touche un militant. Vous touchez un dirigeant, on touche un dirigeant. Vous me touchez, on touche Lambert.” Ça s’est arrêté tout de suite. »
« Jean-Luc Mélenchon porte l’imaginaire qui a été le nôtre, la lutte des classes, la lutte contre la Ve République, le mouvement ouvrier, 1789 », dit l’historien Benjamin Stora
Cette scission de 1986 est un énorme coup porté aux lambertistes : près de 500 départs. Que faire ? « On part pour créer une tendance de gauche au sein du PS avec Convergences socialistes [structure créée par les scissionnistes] comme sas, avance M. Stora. On veut peser sur la direction. Mais Jean-Christophe Cambadélis entre dans l’appareil central. Et moi je m’en vais pour des raisons personnelles. » M. Cambadélis répond : « J’étais contre le courant à la gauche du PS car il ne fallait pas reproduire nos erreurs. Il fallait soutenir le centre du parti en étant les aiguillons, renforcer le centre de gravité de la social-démocratie. »
A partir de ce moment-là, c’est le début d’une lente agonie pour le lambertisme. Les « ex » arrivés au PS se diluent dans la « vieille maison ». Côté OCI, devenu entre-temps Parti communiste internationaliste (PCI), puis Parti des travailleurs et enfin Parti ouvrier indépendant, les effectifs se réduisent comme peau de chagrin. Ils ne retrouveront plus jamais leur lustre des années 1970.
Le goût de l’histoire
Que reste-t-il aujourd’hui du lambertisme ? Une méthode, plus qu’un héritage idéologique. Christophe Bourseiller résume : « Peser sur la ligne n’était pas leur stratégie. Leur entrisme de fraction visait avant tout à renforcer leur propre réseau », notamment à FO. Benjamin Stora, lui, a l’impression d’une « immense déception » : « On s’était investi dans cette organisation, c’était une famille, on était entré en religion. C’est une très grande désillusion. On sort d’une structure léniniste pour le PS. Tout paraît tiède. On passe de l’héroïne à la cigarette mentholée. »

Beaucoup retiennent l’apport intellectuel, une méthode de travail et une vision du monde. Alexis Corbière a adhéré à la fin des années 1980, quand le lambertisme est moribond. Il y reste jusqu’à son exclusion, en 1992. « Ça m’a laissé le goût de la lecture et de l’histoire. De prendre la formation au sérieux. L’internationalisme. Convoquer l’histoire pour parler du présent. C’était un trotskisme national : républicain, laïc, contre la Ve République, à la fois antistalinien et antifasciste. C’était une force indépendante qui se faisait respecter, même si on n’était pas nombreux. »
Reste à savoir qui porte l’héritage du lambertisme. Les anciens (sauf Alexis Corbière, qui ne veut pas évoquer ce sujet) ont une réponse unanime : Jean-Luc Mélenchon. Militant local dans les années 1970, sans charisme particulier, selon certains qui l’ont croisé à cette époque, il se révèle être la continuation d’une longue histoire. « Jean-Luc Mélenchon porte l’imaginaire qui a été le nôtre, la lutte des classes, la lutte contre la Ve République, le mouvement ouvrier, 1789. Mais aussi la façon de raisonner, de dérouler les arguments, son intelligence. C’est un orateur de type lambertiste, à l’ancienne. Il a des tics de langage, une façon de poser sa voix, une logique implacable », énumère Benjamin Stora. Marc Rozenblat abonde : « Jean-Luc Mélenchon est un lambertiste total. Mais Pierre Lambert n’avait pas son côté colérique. »

Même si le tribun s’est éloigné de certains fondamentaux du lambertisme, notamment quand il substitue la notion de peuple à celle de classe et quand il devient mouvementiste, restent de nombreux points qui continuent de structurer la pensée mélenchonienne : le combat contre les institutions de la Ve République, la mise en avant de l’identité républicaine et laïque du mouvement ouvrier français. Sur la forme, aussi : sa façon de parler en public, sa virulence verbale, sa défiance envers les médias et un certain culte du secret. Un peu comme si le lambertisme avait réussi à occuper une dernière place d’influence à gauche
.Lire notre archive (2001) : Les « lambertistes », des antistaliniens affichés
*Le lambertisme, rude école de l’anticommunisme de gauche
Le Monde du 1er novembre 1999
Le Monde Publié le 05 juin 2001 à 09h43 – Mis à jour le 05 juin 2001 à 09h43
Temps de Lecture 3 min.
https://www.lemonde.fr/archives/article/2001/06/05/le-lambertisme-rude-ecole-de-l-anticommunisme-de-gauche_191088_1819218.html
Le PCI, qui en avait pourtant connu tant d’autres, ne se remettra jamais vraiment de cette scission. En quelques semaines, son chef déjà vieillissant perd l’essentiel : un lieutenant brillant et efficace en la personne de M. Cambadélis ; une jeune garde aguerrie par des années de militantisme ; enfin, le levier politique essentiel que constituait pour lui, depuis une quinzaine d’années, le syndicalisme étudiant.
Privé de ces atouts, « Lambert » ne recueillera que 0,38 % des suffrages exprimés au premier tour de l’élection présidentielle de 1988, qu’il décide pour la première fois d’affronter. Autant dire qu’aujourd’hui le lambertisme – rebaptisé Parti des travailleurs – vaut moins par ce qu’il est que par ce qu’il a été : une des plus solides écoles de formation politique, à gauche, pendant quatre décennies, par laquelle Lionel Jospin se défend d’être passé ; un de ces groupuscules où se sont rencontrées et frottées des générations de jeunes militants de l’après-68 ; mais aussi cette organisation secrète au point d’être trouble, intolérante jusqu’au sectarisme, que dénoncent la plupart de ceux qui l’ont quittée ou, le plus souvent, qui en ont été exclus.
Une organisation, en réalité, bien à l’image de son indéboulonnable chef. Lorsqu’il s’empare, avec quelques autres, en juillet 1952, de la majorité du Parti communiste internationaliste – au terme d’une énième scission avec les autres héritiers de Léon Trotski, qui fonderont ensuite la Ligue communiste révolutionnaire -, Pierre Boussel-Lambert a trente- deux ans. Il a déjà parcouru, en quinze ans, toute la galaxie de la gauche dissidente, farouchement anticommuniste, où les jeunes socialistes en rupture de ban, comme il le fut avant-guerre, côtoient les militants chevronnés de la IVe Internationale, fondée par Trotski en 1938.
Au fil de ces années, « Lambert » trouve sa base : membre du comité central du PCI, il est chargé du travail dans les syndicats. Il jettera son dévolu sur les deux nouvelles fédérations nées de la guerre froide : la Fédération de l’éducation nationale et, surtout, Force ouvrière, où les lambertistes jouent, aujourd’hui encore, un rôle-clé après avoir assuré l’élection d’André Bergeron, puis celle de Marc Blondel. Ces relais syndicaux, comme les amitiés franc-maçonnes qu’il ne néglige pas, seront deux leviers essentiels du pouvoir d’influence du PCI.
L’OBSESSION DE L’INFILTRATION
Hormis cette toile syndicale, le PCI ne rassemble, bien longtemps, que quelques poignées de militants. Avec une obsession : infiltrer tout ce que la gauche non communiste compte, au début de la Ve République, de mouvements effervescents tentant de bousculer la SFIO de Guy Mollet. Il faudra attendre mai 1968 pour que des perspectives plus prometteuses se dessinent. Les lambertistes – alors rebaptisés Organisation communiste internationaliste – sont pourtant tout sauf des « trublions ». Clamant invariablement leur attachement au « front unique » des partis ouvriers et des syndicats, ils passent à côté des événements de mai et de leur dimension libertaire. Et quand leur organisation est dissoute par le ministre de l’intérieur, en juin 1968, ils déposent un recours devant le Conseil d’Etat, se défendent d’être des « gauchistes » et obtiennent gain de cause.
Pour autant, Lambert ne laisse pas passer l’occasion. Dès septembre 1968, il crée l’Alliance des jeunes pour le socialisme, qui va être, dix ans durant, son fer de lance dans la jeunesse étudiante et forger son style, sous la férule de Charles Berg, aujourd’hui Jacques Kirsner : un mouvement où tout débat interne est exclu et toute dissidence réprimée par les « cassages de gueule », un activisme violent qui se gave de meetings, de manifestations et de descentes sur les campus. A la clé, dès mars 1971, la conquête expéditive de l’UNEF, abandonnée par le PSU et quittée par les communistes. Pour la première fois, des trotskistes prennent le contrôle d’une organisation syndicale nationale.
Les lambertistes ne négligent rien pour l’exploiter. Et pour tenter de peser sur la reconstruction du PS engagée par François Mitterrand. A la présidentielle de 1974, ils appellent à voter, au premier tour, pour le candidat unique de la gauche. En 1977, ils soutiennent le PS contre le PCF lors de la rupture de l’union de la gauche. En contact avec Pierre Bérégovoy, ils appuient nettement François Mitterrand en mai 1981 et mettent leur service d’ordre à sa disposition, à la Bastille, le soir de la victoire. Ces gestes paient : sous la houlette de Jean-Christophe Cambadélis, le congrès de « réunification » de l’UNEF, en 1980, permet aux lambertistes d’élargir leur assise aux étudiants socialistes. Au terme de ce « Yalta » étudiant, le sort de la Mutuelle nationale des étudiants de France (MNEF) échoit aux étudiants mitterrandistes. Pour le meilleur et pour le pire.
Gérard Courtois
Le Monde
**Les « lambertistes », des antistaliniens affichés
Le MondePublié le 06 juin 2001 à 00h00 – Mis à jour le 06 juin 2001 à 00h00
Temps de Lecture 4 min.
LES TROTSKISTES de l’OCI (Organisation communiste internationaliste, aujourd’hui Parti communiste internationaliste, PCI) viennent de loin. De la guerre froide. Le Parti communiste est alors à son apogée : il recueille 28,3 % des suffrages aux législatives de 1946, 25,9 % en 1956. Dans ces années-là, il semble à beaucoup incontournable. Sortis exsangues de la seconde guerre mondiale (ils ont été impitoyablement pourchassés tant par les nazis que par les communistes), les trotskistes français sont expulsés de la CGT (beaucoup iront à FO), dénoncés aux employeurs, quand ils ne sont pas violemment agressés par les communistes.
C’est dans ce contexte qu’en 1951 le secrétariat de la IVe Internationale, la centrale révolutionnaire fondée par Léon Trotski, leur demande… d’adhérer en masse au PCF, censé représenter le « mouvement réel des masses ». Pierre Lambert, le responsable de la « commission ouvrière », refuse alors cette « capitulation devant le stalinisme », emportant l’adhésion de la majorité de l’organisation française. Les trotskistes « lambertistes » sont nés. Leur credo : les « staliniens » constituent le pire cancer que la classe ouvrière ait jamais eu à combattre en son sein.
En 1952, regroupant la majorité des trotskistes français, ils sont exclus de la IVe Internationale. Mélange de militants d’avant-guerre, d’intellectuels (Gérard Bloch, Pierre Broué) et de jeunes ouvriers, l’OCI se limite rapidement à ce qu’elle nomme un « groupe », qui « se réduisait à une cinquantaine » de personnes en 1958 ( Quelques enseignements de notre histoire, supplément à la revue La Vérité, mai 1970).
D’origine ouvrière, son dirigeant, Pierre Lambert, est doté d’un farouche esprit de parti et d’un indéniable sens de la manoeuvre politique. Le numéro deux, Stéphane Just, est ouvrier. « Avant-garde » du futur « parti ouvrier révolutionnaire », la stratégie du groupe est celle du Front unique (pousser socialistes et communistes à s’unir dans les luttes, par opposition au Front populaire, où participent d’autres composantes). De cette époque date une vision selon laquelle les socialistes, réformistes avoués ne cherchant pas à faire croire le contraire et bien plus démocrates que les « staliniens », « valent mieux » que les communistes.
A partir de 1959 se nouent les premiers contacts, d’abord avec les socialistes opposés au « bonapartisme gaulliste » (ainsi l’OCI caractérise-t-elle la Ve République). La défense de la laïcité sert souvent de lieu de rencontre. De l’époque datent aussi les liens avec André Bergeron, futur patron de FO. Ayant refusé d’appeler à voter en 1965 pour le « politicien bourgeois » Mitterrand à la présidentielle, l’OCI agrège peu à peu autour d’elle des sympathisants, crée le Comité de liaison des étudiants révolutionnaires et recrute plusieurs centaines d’adhérents, la plupart dans le secteur public (Pierre Lambert a longtemps été permanent FO de la Sécurité sociale). Un « candidat » à l’OCI suit alors une formation très poussée au marxisme et à l’action politique avant d’être coopté. Une formation marquée par la détestation des « appareils », surtout le « stalinien », mais désormais aussi par celle des gauchistes, ces « petits bourgeois » qui ne propagent que des « illusions ». Car seuls comptent la classe ouvrière, ses grands partis et syndicats. D’où la nette démarcation de l’OCI de tous les autres mouvements gauchistes, en mai 68.
Sa période la plus florissante, l’OCI la connaît dans les années 1970, avec une organisation de jeunesse de plusieurs milliers de membres (AJS) et de nombreux sympathisants, y compris dans les milieux intellectuels et artistiques (Bertrand Tavernier, Pierre Arditi et beaucoup d’autres). En pointe dans la défense des dissidents dans les pays communistes, elle y noue de nombreux liens (Edmund Baluka, leader des grévistes de Gdansk en 1970, l’Ukrainien Léonid Pliouchtch, le Tchèque Jiri Pélikan, etc.).
C’est dans ces années que se développe l’entrisme dans le PS. Mais plus l’OCI croît, plus Pierre Lambert développe les contacts personnels et les « échanges de services » dans FO et le PS. Et plus il est l’objet de critiques, plus il exclut ses opposants. A l’international, d’abord, où diverses organisations sont bannies, chaque fois à l’issue d’allégations dignes de mini-procès de Moscou. En interne ensuite. Le premier exclu sera Charles Berg (Jacques Kirsner), en 1979. D’autres suivront, dont Stéphane Just (1984) et l’historien Pierre Broué en 1989. En 1986, Jean-Christophe Cambadélis s’en va, emportant avec lui la direction de l’UNEF-ID, droit au PS, où ils retrouvent nombre d’anciens entristes qui ont rompu le lien avec l’OCI.
Tous les exclus témoigneront des compromissions de l’OCI avec FO et le PS, et dénonceront des « pratiques » qu’ils avaient souvent mises en oeuvre avant d’en être victimes. Jacques Kirsner parle aujourd’hui d’une « organisation anti-stalinienne elle-même infectée par le virus du stalinisme ». L’OCI, elle, va tourner le dos au PS dans les années 1985-1986. Via FO, elle nouera des contacts avec le RPR. Aujourd’hui très présente dans l’appareil de FO, elle a aussi investi Continuer la CGT, un courant opposé à la direction de la centrale syndicale, et tente de coller aux plus orthodoxes des militants communistes autour du « Non à Maastricht ». Le PCI, qui compterait environ 2 000 membres, forme l’ossature du Parti des travailleurs, qui en revendique 6 000, au sein duquel son principal allié est désigné par dérision la « fraction Honecker » du PCF, qui regroupe les plus nostalgiques des militants communistes.
Le Monde