Pourquoi la Turquie de Erdogan courtise les talibans
La Turquie ne voit pas d’un mauvais œil l’arrivée au pouvoir des talibans, et son président s’est même dit prêt à recevoir le chef du nouveau pouvoir afghan.
Par Marie Jégo(Istanbul, correspondante)
Publié le 18/08/2021 06h12, mis à jour à 07h56
Temps de Lecture 5 min.

Tout comme ses partenaires eurasiens – l’Iran et la Russie –, la Turquie ne voit pas d’un mauvais œil l’arrivée au pouvoir des talibans en Afghanistan. « Nous accueillons de manière positive les messages envoyés jusqu’à présent par les talibans, que ce soit aux étrangers et aux représentations diplomatiques, mais aussi à leur propre peuple », a assuré le chef de la diplomatie turque, Mevlüt Cavusoglu, depuis la Jordanie où il était en visite, mardi 17 août. Sa déclaration faisait écho à celle de son homologue russe, Sergueï Lavrov, qui a qualifié de « signal positif » les promesses de dialogue avancées par les nouveaux maîtres de l’Afghanistan.
Tchat : Talibans en Afghanistan : un retour à la case départ ? Posez vos questions
La Turquie, qui dispose de 500 soldats affectés à la sécurisation de l’aéroport de Kaboul dans le cadre de sa mission au sein l’OTAN, veut les maintenir sur place après le retrait des forces occidentales. Les détails de ce projet étaient discutés depuis des semaines avec Washington et avec le gouvernement du président Ashraf Ghani. Quand les talibans ont envahi la capitale afghane dimanche, cela a mis fin aux pourparlers, faute d’interlocuteurs : les Etats-Unis se retirent et le gouvernement afghan n’existe plus.
Promptes à s’adapter à la nouvelle donne, les autorités turques proposent désormais leurs services au nouveau pouvoir en place à Kaboul. Le président, Recep Tayyip Erdogan, fait du maintien de la présence turque à l’aéroport sa priorité. Conscient de ce que les talibans sont avides de légitimité internationale, il s’est dit prêt, il y a une semaine, à recevoir « la personne » qui les dirige.
« Tout le monde a intérêt à ce que l’aéroport de Kaboul soit sécurisé afin que les diplomates et les humanitaires puissent continuer à travailler. La Turquie propose de s’en charger. De fait, il lui est facile de négocier avec les talibans via le Pakistan et le Qatar, avec lesquels les relations sont solides », estime Bayram Balci, directeur de l’Institut français d’études anatoliennes (IFEA) à Istanbul.
Trésors de diplomatie
Ankara déploie des trésors de diplomatie pour amadouer les talibans. L’ambassade de Turquie au Qatar est en contact permanent avec la représentation du mouvement sur place et, la semaine dernière, le ministre de la défense, Hulusi Akar, s’est rendu à Islamabad pour inciter l’allié pakistanais à convaincre les talibans à accepter la présence turque.
Mais ni l’invitation de M. Erdogan, ni ses propositions d’une coopération technique et sécuritaire ne semblent jusqu’ici avoir eu le pouvoir d’infléchir la décision des insurgés islamistes, qui insistent pour que « toutes les forces étrangères » quittent l’Afghanistan, conformément aux accords signés avec l’administration américaine à Doha en février 2020.
Devenu la seule porte de sortie possible de l’Afghanistan, l’aéroport Hamid-Karzaï de Kaboul a été le théâtre de scènes de paniques, lundi, quand des milliers de civils afghans cherchant à fuir le nouveau régime ont envahi les pistes, s’accrochant au train d’atterrissage des avions, escaladant les passerelles pour monter à bord. Au moins sept personnes sont mortes sur la piste ce jour-là. Visiblement, les milliers de militaires de l’OTAN, dont les Turcs, ont été débordés.
Lundi, la Turquie a pu évacuer 324 personnes vers Istanbul, essentiellement des civils et du personnel diplomatique. Mardi, les talibans ont bouclé l’aéroport, ce qui a facilité l’évacuation des ressortissants occidentaux, tout en compliquant celle des Afghans ayant coopéré avec eux.
500 soldats turcs suffiront-ils à sécuriser l’aéroport ?
Une fois les évacuations achevées, une fois le départ des forces militaires occidentales acté, 500 soldats turcs suffiront-ils à sécuriser l’aéroport ? D’autant que la Turquie, qui est dépourvue d’unités combattantes en Afghanistan, ne tient pas à envoyer de troupes supplémentaires, du moins officiellement. En revanche, le déploiement de mercenaires syriens aurait été envisagé, selon une tactique déjà éprouvée en Libye et au Haut-Karabakh.
Selon des sources kurdes syriennes, des représentants des services turcs de renseignement seraient notamment en pourparlers avec plusieurs factions rebelles regroupées sous la bannière de l’Armée nationale syrienne, soutenue par Ankara, en vue de l’envoi de plus d’un millier de mercenaires en Afghanistan.
Selon Burhanettin Duran, l’éditorialiste du quotidien pro-gouvernemental Sabah, la Turquie cherche à s’imposer comme « un médiateur de confiance et une force stabilisatrice ». L’hubris turque est à l’œuvre sous sa plume. « Les Turcs savent être actifs dans ce genre de circonstance comme on l’a vu en Irak, en Libye, en Afghanistan et dans le Haut-Karabakh », écrit-il dans l’édition du 16 août.
Mais l’opinion publique ne semble guère acquise à la « diplomatie militaire »chère au gouvernement islamo-conservateur. Selon une étude récente de l’institut de sondages Metropoll, 61,6 % des Turcs souhaitent en effet le retrait des soldats turcs déployés à Kaboul dans le cadre de la mission de l’OTAN.
Avant tout, la direction turque veut trouver un terrain d’entente avec les talibans, dans l’espoir de juguler l’afflux de réfugiés afghans à la frontière avec l’Iran. Ces derniers mois, les passages de clandestins, afghans pour l’essentiel d’entre eux, n’ont fait qu’augmenter, contraignant Ankara à procéder à des retours forcés vers Kaboul sur des vols commerciaux, ou à des renvois sauvages vers l’Iran.
Quelque 3 000 représentants des forces spéciales ont été déployés dans les régions frontalières à l’est du pays, dans le cadre de la lutte contre l’immigration clandestine. Un mur en béton est aussi en construction le long d’une partie de la frontière. Une fois achevé, il doit s’étendre sur 295 kilomètres, être doté d’une centaine de tours d’observation, de fossés de part et d’autre, de barbelés et de caméras avec vision nocturne.
Les discours hostiles envers les migrants s’intensifient
Le sujet des migrants est devenu particulièrement sensible en Turquie, où la capacité d’accueil a atteint son maximum avec 3,6 millions de Syriens et des centaines de milliers d’autres ressortissants étrangers, dont 170 000 Afghans hébergés à travers tout le pays.
Alors que les ménages turcs voient leur pouvoir d’achat baisser sous l’effet de la crise économique et de la pandémie de Covid-19, les discours hostiles envers les migrants s’intensifient. Le 11 août, plusieurs centaines de Turcs ont attaqué des commerces et des véhicules appartenant à des Syriens dans le quartier d’Altindag à Ankara. Ce pogrom est survenu après la mort d’un jeune homme turc, poignardé lors d’une rixe entre deux bandes. Selon les affirmations de certains tabloïds, reprises en boucle sur les réseaux sociaux, l’auteur des coups mortels était un Syrien.
Peu de temps auparavant, l’opposition avait accusé les autorités de faire preuve de laxisme dans leur gestion de la question migratoire. Kemal Kiliçdaroglu, à la tête de file du Parti républicain du peuple (CHP, opposition), qui se pose en rival de M. Erdogan, a ainsi promis le mois dernier « de renvoyer les Syriens dans leur pays », si son parti remportait les prochaines élections, prévues en juin 2023.
Marie Jégo(Istanbul, correspondante)
Après la prise de Kaboul par les talibans, la crainte d’une onde de choc régionale
Les fondamentalistes musulmans ont tenté de rassurer depuis plusieurs mois en répétant qu’ils n’étaient intéressés que par l’Afghanistan. Mais leur retour au pouvoir peut représenter une menace pour les pays voisins.
Par Jacques FollorouPublié le 17 août 2021 à 06h15 – Mis à jour le 17 août 2021 à 10h18
Temps de Lecture 5 min.
Le retour des talibans, dimanche 15 août, à la tête de l’Afghanistan qu’ils ont dirigé de 1996 à 2001 pèsera plus lourdement sur le monde que leur premier passage. La chute de Kaboul et la crainte, selon certains diplomates, « de voir s’installer un régime théocratique dur, à l’iranienne » ouvrent une nouvelle page d’incertitude. Plus présentable sur la scène internationale et adossé aux puissances régionales, dont la Chine, le régime taliban pourrait demeurer un refuge du terrorisme international et inspirer nombre de mouvements islamistes radicaux désireux de renverser des régimes au pouvoir.
Les talibans de 2021 ne sont plus les étudiants en religion venus des campagnes et ne connaissant rien du monde. Ils ont vaincu la première puissance mondiale, les Etats-Unis, et l’OTAN. Ils sont devenus une force politique reçue dans plusieurs capitales du monde et qui a même conclu un accord avec les Etats-Unis de Donald Trump en 2020. Ils ont développé une stratégie militaire complexe sur le long terme, « sans doute inspirée par leurs mentors pakistanais », confiait au Monde, en mai, un haut gradé de l’OTAN à Kaboul. Et ils ont su exprimer, souvent en anglais, une pensée qui faisait dire en 2018 à certains militaires britanniques déployés en Afghanistan « qu’ils comptaient sans doute dans leurs rangs des Afghano-Pakistanais diplômés d’Oxford ou de Cambridge ».
Entre 1996 et 2001, seuls trois pays, le Pakistan, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, avaient reconnu le gouvernement taliban. Cette fois-ci, de grandes capitales régionales pourraient légitimer les nouveaux maîtres de Kaboul et leur donner une surface diplomatique et politique internationale. Ainsi, Pékin, Moscou, Téhéran et Doha ont déjà évoqué l’après-victoire des talibans lors de rencontres officielles, entre 2018 et 2021, lorsque ces puissances, sous le couvert de missions de bons offices pour mettre fin à la guerre afghane, négociaient les conditions de leur partenariat avec les futurs chefs de l’Afghanistan.
Souci de formalisme et prudence
Deux jours après l’entrée des talibans à Kaboul, ces capitales semblaient attendre d’en savoir un peu plus sur les contours de l’administration intérimaire en cours de formation. Un souci de formalisme mais aussi une prudence quant aux soubresauts internes au mouvement taliban. Les pays occidentaux ont indiqué, fin juillet et début août, qu’il n’y aurait pas de reconnaissance si les talibans prenaient Kaboul par la force.

Même les Etats-Unis œuvrent pour que les talibans offrent au monde leur meilleur visage. Une certaine crainte a émergé au sein du département d’Etat américain, dimanche, lorsqu’il a réalisé que les commandants talibans qui venaient de prendre le palais présidentiel à Kaboul appartenaient à la commission militaire du mouvement, qui se place sur une ligne radicale. Par crainte de les voir prendre le pas sur les plus modérés, Zalmay Khalilzad, envoyé spécial américain pour l’Afghanistan, tentait, lundi, à Doha, selon nos informations, de convaincre le mollah Baradar, chef de la commission politique et de la délégation talibane, de se rendre le plus vite possible à Kaboul pour prendre la direction des opérations.
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Si les talibans ont montré une maîtrise tactique et opérationnelle avant d’arriver à Kaboul, ils paraissent moins à l’aise dans la capitale. Ils contrôlent les lieux stratégiques, mais ne savent pas quoi décider, faute de consignes. Ainsi interdisaient-ils, lundi, à tous les employés de l’ONU rassemblés dans une grande base à la sortie de Kaboul de sortir de leur enclave.
Le mouvement taliban a tenté de rassurer la communauté internationale et les pays de la région en répétant qu’il n’était intéressé que par l’Afghanistan et souhaitait dialoguer avec le monde entier. Dès lundi, les autorités chinoises ont précisé qu’elles respecteraient « la souveraineté du gouvernement taliban » et qu’elles noueraient de proches relations politiques et commerciales. « En contrepartie de cet adoubement, selon un diplomate occidental à Kaboul, les talibans se sont engagés à ne jamais soulever la question des Ouïgours musulmans opprimés par la Chine. »
En 2019, pourtant, le commandant des forces américaines et de l’OTAN en Afghanistan, le général Scott Miller, avait déclaré que parmi « des traces de la présence d’Al-Qaida sur le territoire afghan contrôlé par les talibans » figuraient trois groupes djihadistes d’Asie centrale, la Katiba Imam Al-Bukhari (KIB), l’Islamic Jihad Union (IJU) et le Turkistan Islamic Party (TIP), comprenant surtout des combattants d’origine ouzbèke et des Ouïgours. Pour sa part, l’ambassadeur américain à Kaboul, Ross Wilson, glissait en mai au Monde que « l’Iran jouait lui aussi avec le feu en soutenant militairement des groupes talibans dans la province du Helmand, dans le Sud [proche de la République islamique] ». Par ailleurs, l’Iran chiite pourrait s’inquiéter de l’émergence d’un Etat sunnite. Ce qui explique la prudence des diplomates de Téhéran, qui n’ont pas pris de position officielle depuis l’arrivée des talibans au pouvoir.

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Le Pakistan peut craindre un retour de bâton
Le Pakistan, l’allié historique des talibans, peut aussi craindre un retour de bâton, même si leur présence à Kaboul apporte par ailleurs une garantie jugée majeure pour les intérêts d’Islamabad, en sécurisant sa frontière occidentale de toute influence indienne, son ennemi stratégique. Les talibans afghans peuvent en effet inspirer leurs homologues pakistanais, également issus de l’ethnie pachtoune et des zones tribales pakistanaises, frontalières avec l’Afghanistan. Ayant été chassés de cette zone après avoir lancé, en 2007, le djihad contre l’armée pakistanaise, ils ont pour beaucoup trouvé refuge sur le sol afghan et prêté main-forte aux combats.
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De même, certains pays d’Asie centrale qui jouxtent la frontière nord de l’Afghanistan, notamment l’Ouzbékistan, ont hébergé ces dernières années des rencontres officielles en présence des dignitaires talibans en faveur de la paix. Or, les rangs insurgés afghans comptent de nombreux membres du Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO). Ex-légion d’Oussama Ben Laden, le MIO avait rallié, un temps, l’organisation Etat islamique après une longue association dans les zones tribales pakistanaises avec les talibans afghans et Al-Qaida. Puis, il avait fui vers l’Afghanistan après l’intervention de l’armée pakistanaise et rejoint les talibans.
Michael Barry, dans son ouvrage de référence, Le Royaume de l’insolence, l’Afghanistan 1504-2011 (Flammarion, 2002), souligne « le destin d’un pays jaloux de son indépendance, et jouet, de tout temps, de puissances extérieures ». Il faudra veiller à ce que ce jouet ne fasse pas perdre la tête à toute la région.
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La Russie prête à une coopération prudente avec les talibans
Malgré des contacts établis par sa diplomatie depuis des mois, Moscou considère toujours le mouvement islamiste comme « terroriste ».
Par Benoît Vitkine(Moscou, correspondant)Publié le 17 août 2021 à 10h52
Temps de Lecture 4 min.

Ni évacuation chaotique ni repli sur l’aéroport de Kaboul : l’ambassade russe en Afghanistan affiche sa sérénité en choisissant l’immobilité. Après la chute de la capitale afghane, Moscou ne prévoit de rapatrier qu’une poignée de diplomates, sur les quelque cent personnes qui composent son personnel.
Immédiatement après leur entrée dans Kaboul, dimanche 15 août, les talibans ont pris position autour du bâtiment de l’ambassade, remplaçant les forces de sécurité afghanes chargées de sa protection. « Ils nous ont une nouvelle fois garanti qu’ils ne toucheraient pas à un cheveu d’un diplomate russe », a précisé à la télévision russe l’ambassadeur, Dmitri Jirnov.
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A la radio Echo de Moscou, ce dernier assurait même que la situation sécuritaire à Kaboul était « meilleure » sous les talibans que sous le règne du président Ashraf Ghani, désormais en fuite. Selon lui, les Afghans n’ont « aucune raison » de chercher à partir. L’ambassadeur devait rencontrer mardi le coordinateur pour la sécurité des talibans.
Dès juillet, lors de la dernière d’une série de visites à Moscou des représentants talibans, la partie russe avait obtenu des garanties quant à la sécurité de son personnel diplomatique. Il s’agit désormais de discuter des dispositions à prendre « sur le long terme », a ajouté M. Jirnov.
L’emploi même de l’expression contraste avec le sentiment d’urgence qui se manifeste dans les chancelleries occidentales. « Ce n’est pas pour rien que depuis sept ans nous avons des contacts avec le mouvement taliban », a commenté avec une pointe de jubilation l’émissaire du Kremlin pour l’Afghanistan, Zamir Kaboulov, reconnaissant toutefois avoir été surpris par la vitesse à laquelle le pouvoir afghan s’est écroulé.
Saut dans l’inconnu
La satisfaction russe n’est guère surprenante. Le catastrophique retrait américain résonne comme un lointain écho à la débâcle soviétique en Afghanistan, achevée en 1989 après dix ans de guerre contre les moudjahidine. « Pour les élites russes, l’épisode a aussi une portée plus globale, note Maxime Soutchkov, chercheur non-résident au Middle East Institute. C’est un rappel à des pays comme l’Ukraine ou la Géorgie, qui cherchent désespérément à maintenir leur alliance avec les Etats-Unis, que leurs besoins, y compris dans le domaine sécuritaire, ne seront jamais plus importants que les questions de politique intérieure américaine. »
Pour autant, la nouvelle donne afghane reste synonyme de saut dans l’inconnu et d’inquiétudes importantes pour Moscou. Si elle se veut pragmatique, l’approche russe reste prudente. Malgré les contacts réguliers de ces derniers mois entre diplomates russes et représentants talibans, le mouvement est toujours considéré par Moscou comme « terroriste », et ce depuis 2003. Zamir Kaboulov, l’homme du Kremlin, a encore rappelé lundi que la Russie n’allait « pas se presser » avant de reconnaître les nouvelles autorités afghanes, attendant de voir « comment celles-ci allaient se comporter ».A
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Qu’une telle reconnaissance contredise la doctrine russe de soutien aux Etats légitimes est ici secondaire : pour Moscou, qui avait appuyé l’intervention américaine de 2001, Ashraf Ghani n’a jamais été rien de plus qu’une « marionnette américaine ». La question principale qui se pose est celle des garanties que la Russie peut obtenir des talibans.
Selon les experts russes, les discussions des derniers mois se sont concentrées sur quatre sujets : la sécurité des intérêts russes en Afghanistan ; le trafic d’héroïne vers le nord ; la menace représentée par l’organisation Etat islamique, qui fait de la Russie une ennemie et une cible ; la stabilité de l’Asie centrale.
Ce dernier point est le plus délicat pour Moscou et ses alliés régionaux – Tadjikistan et Ouzbékistan en premier lieu, qui comme le Turkménistan partagent une frontière avec l’Afghanistan. Lors de leur passage au pouvoir entre 1996 et 2001, les talibans avaient été accusés de soutenir les mouvements d’opposition islamistes dans ces pays.
Crainte d’une contagion
Signe de sa préoccupation, Moscou organisait encore, début août, des exercices militaires communs avec les forces ouzbèkes et tadjikes. Un renforcement de la base militaire russe au Tadjikistan est aussi envisagé.
Le 3 août, Zamir Kaboulov disait aussi ouvertement préférer une présence talibane dans le nord de l’Afghanistan plutôt que celle de groupes liés à l’Etat islamique ou composés de combattants originaires d’Asie centrale. Dans au moins une province, celle du Badakhchan, les préoccupations russes semblent avoir été ignorées : selon les informations de Radio Free Europe, le contrôle de cinq districts frontaliers du Tadjikistan a été remis par les talibans, fin juillet, à un groupe conduit par un commandant originaire du Tadjikistan, Mahdi Arsalon. Les Ouzbeks constituent eux aussi l’un des contingents importants du mouvement taliban.
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Autre signe de la confusion actuelle, près d’une cinquantaine d’avions et d’hélicoptères de l’armée afghane ont pénétré en Ouzbékistan sans autorisation, lundi, en quête d’un refuge. Au cours d’un incident encore obscur, l’un de ces appareils aurait percuté un Mig-29 de l’aviation ouzbèke, conduisant au crash des deux avions. Le Kirghizistan, de son côté, a annoncé octroyer 500 visas à des étudiants afghans.
La question est aujourd’hui d’autant plus complexe qu’il n’est pas seulement question d’incursions armées ou du contrôle des frontières. La crainte est aussi celle d’une contagion et du réveil de cellules dormantes islamistes dans les Etats d’Asie centrale, jusqu’au Kazakhstan. « La chute de Kaboul est à ce titre éclairante,note Maxime Soutchkov. La ville a été capturée de l’intérieur plus que de l’extérieur, et cela a de quoi exacerber les craintes concernant l’Asie centrale. »
Dans un article pour Riddle Russia, le chercheur Ivan U. Klyszcz tempère toutefois ces craintes en rappelant que les Etats d’Asie centrale sont aujourd’hui bien plus solides que lors de la victoire des talibans de 1996. « La Russie a globalement confiance dans la stabilité de l’Asie centrale et dans sa propre hégémonie dans cette région, écrit M. Klyszcz. La priorité de sa politique reste la même : tenir à distance l’instabilité afghane. »